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samedi 31 octobre 2026

Maigret hésite. Simenon.

Le désuet commissaire à la pipe a peut être des doutes mais il découvre bien vite la provenance des lettres anonymes annonçant un crime à venir. 
Nous entrons dans les méandres habituels des livres policiers, fussent-ils écrits en une semaine en janvier 1968, quand l’intelligence de l’inspecteur est mise à l’épreuve avec son lot de surprises. L’intrigue se déroule dans le milieu de la haute bourgeoisie où les comportements policés n’excluent pas la folie.
L’article 64 du code pénal  datant de 1810, aujourd’hui abrogé, est au cœur de l’intrigue. 
 « Il n'y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister. » 
De même que l’évocation d’une atmosphère printanière ou les parfums des petits restaurants, la réflexion autour de la responsabilité est amenée habilement tout au long d’un récit très peu hésitant mais vibrant d’humanité. 

samedi 24 octobre 2026

Bohemian flats. Mary Relindes Ellis.

Ce récit du destin d’immigrés allemands aux Etats-Unis au début du XX° siècle, est traité avec la même finesse que le film « Heimat » en noir et blanc dont j’avais gardé quelque souvenir. 
Partir : 
« A la gare, sa mère l’avait pris dans ses bras en disant :
- Je sais bien que c’est ce que tu dois faire et nous voulons que tu acquières de l’instruction. Mais je crains de ne jamais te revoir.
- Tu me reverras toujours. » 
Des thèmes éternels apparaissent sans appuyer exagérément sur les drames. Ils concernent la liberté, le poids des familles ou celui de l’identité culturelle se posant pourtant d’une façon abrupte quand il s’agit de s’engager pendant la première guerre mondiale contre son pays d’origine. 
« Il s’est tapi dans les tranchées aux parois incrustées de crânes datant de ces trois dernières années. Des membres dépassent de la boue et du sol comme s’ils attendaient qu’on les rassemble. » 
Le premier de la famille était arrivé à Minneapolis au bord du Mississippi : 
« Il ne lui faut pas plus d'un mois pour découvrir que les Flats inspirent à ceux de la ville autant de crainte que de superstition, toutes fondées sur quelques vérités, mais surtout teintées de la fange de préjugés immémoriaux. Peu importe que vous soyez suédois, irlandais, italien, allemand ou norvégien. Une fois que l'on habite les Flats, on est mis dans le même sac que les slovaques ou les Tchèques : on devient Bohémien. »
 Les regards sur le monde peuvent se diversifier pendant 475 pages : 
« Ils avaient trouvé le nom de l'église curieux
 - "Notre-Dame des Perpétuelles Douleurs" - 
et après avoir vu l'homme cloué sur deux bûches disposées en croix, ils avaient conclu que les catholiques étaient obsédés par la douleur, le châtiment et la mort. » 
Les nuances, précieuses en ces temps noirs ou blancs, rassurent. 
« Idéaliser un peuple ou sa culture est une forme de condescendance: 
cela crée des illusions et pour finir engendre le mépris, 
car ceux que l'on idéalise ne peuvent jamais être à la hauteur des illusions qu'ils n'ont d'ailleurs jamais prétendus inspirer. » 

samedi 17 octobre 2026

Les grues volent vers le Sud. Lisa Ridzén.

L’émotion, maître mot de bien des lecteurs, se comprend de la part des septuagénaires qui se reconnaîtrons dans cette chronique d’une fin de vie d’autant plus remarquable qu’il s’agit du premier roman d’une jeune suédoise de même pas quarante ans. 
«  … les larmes trouvent un support dans la plupart des souvenirs ».
Construit comme une lettre à sa femme, qu’elle ne pourra pas lire maintenant qu’elle est en maison de retraite atteinte par Alzheimer, un vieux monsieur solitaire, mais bien entouré, ajoute ses observations à ses souvenirs, à ses rêves. Les mots laissés par ses aides soignantes sur un cahier de liaison ponctuent le récit.
Il veut garder son chien, mais son fils estime qu’il ne peut plus s’en occuper correctement. Autour de cet enjeu remontent sur plusieurs générations les rapports père/fils, sous les silences nécessaires ou regrettables. 
«  J’ai envie de crier, mais j’ai l’impression que mes sentiments sont ridicules.Comme si personne au monde ne pensait que j’avais le droit d’être en colère comme ça. » 
Ces 420 pages ont tout le charme de la littérature scandinave où la nature est très présente
et la finesse, la profondeur, des livres crépusculaires qui auraient tendance à faire un genre, 
comme l’importance des chiens qui tiennent chaud aux papates des humains. 
L’écriture pudique de ce livre suit la perte d’autonomie et rend poignante la fatigue du vieux monsieur.
« Je regarde mon reflet, l'air interrogateur, et j'essaye de chasser mes craintes. 
Je ne faisais jamais ça avant, je ne ruminais pas et je ne m'inquiétais pas pour un rien. 
Mais maintenant, chaque aspect de ma vie est devenu fragile. Je ressens soudain de la compassion pour l'homme dans le miroir. Ce n'est sacrément pas facile d'être un humain. »

samedi 10 octobre 2026

Ne me remerciez pas ! Martial Caroff.

Cette enquête policière nous entraine parmi les chercheurs de l’Institut Européen des études climatiques et plus particulièrement parmi les géologues passionnés de diatomées( 
algue microscopique unicellulaire) disparaissant brutalement.
Ce roman a reçu le prix du quai des orfèvres en 2024, alors que l’action se déroule au moment où le 36 quai des Orfèvres doit déménager vers la nouvelle cité judiciaire des Batignolles.  
« Une enquête, à présent, c'était des chiffres qui défilaient sur des écrans d'ordinateur, des sigles barbares - « Spy Sweeper », «FAED, « FNAEG » ... - et des communications quotidiennes avec les fournisseurs d'accès Internet et les opérateurs de téléphonie mobile, Maigret était mort, son fantôme dissous dans la ringardise. » 
Le titre et l’illustration de couverture n’ont rien à voir avec le sujet dont une des clefs résiderait plutôt dans un clin d’œil forcément nostalgique et référencé : 
« On sait depuis Conan Doyle que pour bien se planquer, rien de tel que de s'exposer aux regards, fondu dans un décor chatoyant. C'est la méthode caméléon. »
L’auteur spécialiste de volcanisme, ne nous confine pas dans les locaux universitaires, il nous offre une course poursuite en Ardèche après une succession de coupables évidents qui nous amène au bout à deviner qui est le vrai criminel.
L’écriture agréable, pour un cheminement habile où se multiplient les indices, n’est pas ramenarde.  
« Kestner adorait les saisons de transition. Un automne à la mer ou un printemps en ville, le froid comme perspective ou un pas vers la canicule, c’était tout un pour lui. Aimant les choses en devenir, il ne détestait rien tant que les mondes francs. Le commissaire, à sa manière de flic, était un poète. »

samedi 3 octobre 2026

La maison vide. Laurent Mauvignier.

J’avais offert ce Goncourt de Noël avant d’oser le lire, car les appréciations telles que « le plus grand livre du XXI ° siècle » avaient de quoi impressionner, comme pouvait lasser la thématique annoncée d’un retour de plus vers les origines opéré par tant d’écrivains.
Mais la finesse, l’intensité de l’écriture de cette histoire personnelle, m’ont concerné intimement.
Le titre, « La maison vide » appelle facilement la contradiction, tant l’imagination s’épanouit en ce monument grandiose dont le format (744 pages) participe à sa densité. 
Les citations, prélevées dans une symphonie grandiose, ne peuvent être que parcellaires. 
« … mais je crois que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant,    je ne l’invente pas tout à fait, je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour… » 
Les épisodes de la grande histoire inscrits sur les monuments aux morts et dans les partitions oubliées d’un piano devenu muet sont relatés avec une force renouvelée ainsi que les conflits les plus secrets. 
« … tout se tient dans les passages qui unissent les êtres entre eux par delà le temps et l’oubli, qui permettent à chaque génération d’inventer un présent et de se croire libérée de la tutelle de ses anciens. »
 Les silences, les passions, les contradictions, les évolutions, les pardons sont exprimés avec force et nuances.  
«  … tout de même on lui en racontait un peu, des histoires, car même sans le vouloir, par facilité, vantardise, sottise, par espoir que les mots fassent advenir une réalité ardemment souhaitée, à l’arrière… » 
Le lecteur peut suivre chaque personnage décrit sans concession, dont les hésitations, les points de vue sont présentés honnêtement, avec générosité, humanité. 
« … et qu’est-ce que c’est de déclarer une guerre un samedi, en plein été ? 
En pleines moissons ? » 
La construction est habile quand dans un foisonnement d’émotions, est révélé une conclusion fatale au détour d’une phrase, et que j’attends de savoir comment sera accueilli le soldat de retour du front :
« … en écrivant je ne vois que la béance d’un intouchable moment de vie, car ces retrouvailles, ni la fiction, ni le recours à des témoignages ne pourraient m’en ouvrir les portes »
L’ambitieux et prudent écrivain se laisse aller parfois à des anachronismes véniels : je ne suis pas sûr que l’expression « coûter un bras » était utilisée au début du XXI° siècle d’une façon figurée, pas plus que le terme « gerber » ou « contexte géo politique ».
Mais ce n’est rien, tant chaque page convoque de violentes sensations : 
« Les yeux vont te pourrir dans la tête à te lever à des heures pareilles ! » 
Cette œuvre permet de ne pas désespérer de la littérature contemporaine 
et autorise l’admiration devant tant de justesse d’une foisonnante écriture en quête de vérité:
« Tous ces malheurs accumulés depuis tant d’années qui n’en finissent pas de revenir pour quelques secondes ou plusieurs heures, comme s’ils avaient définitivement élu domicile en nous et que, la plupart du temps, ils consentaient à se laisser oublier et à faire une place à l’espoir d’un présent sans passé… »

dimanche 27 septembre 2026

Pages.

Dans un essai de recension des livres qui émergent encore dans mes souvenirs, le premier à revenir sera celui que je ne suis pas arrivé à lire jusqu’au bout, dont le titre «  L’homme sans qualité » était attirant et la notoriété élitiste. Recommandé par un vrai routard de passage à Douala au Cameroun qui avait parfumé au haschich les climatiseurs de la popote du centre culturel français, il répand sur mes années 70 de latérite revêtues quelques effluves de la vieille Europe.
Si j’évite le recours à la mémoire de mon blog où figurent quelques centaines d’ouvrages dont certains complètement oubliés, ce sont des histoires liées à l’objet en papier qui reviennent telle « L’éducation sentimentale » de Flaubert tombée au fond d’une barque partie pour pêcher au lac de Paladru, sans que je l’ai ouvert, mais gardant quelques traces d’humidité. Je l’apprécierai bien des années plus tard après avoir été enthousiasmé par «  Madame Bovary ».
A l’époque des études littéraires en lycée, je préférais San Antonio et Miroir Sprint à Bergson et Gide bien que posant au milieu de mes pairs avec Sartre ou Camus. J’avais suivi des recommandations grand-maternelles pendant l’enfance aux couleurs vertes et roses, mais les beaux volumes de Pierre Loti m’effarouchaient plutôt et après « Pif le chien » j’accédais à la littérature par les suites romanesques d’Henry Troyat. Les dictées de Maupassant m’avaient familiarisé avec un de mes auteurs préférés.
Comme l’académie française au XVII° siècle, je mets la poésie au plus haut avec les poètes les plus élémentaires Charpentreau et Anna de  Noailles … oui Baudelaire.
Les engouements varient et si j’ai accédé à Proust vraiment tard, mon abus d’adjectifs dans mes articles obstinés doit peut être à Giono que j’ai adoré avant de l’abandonner et de le reprendre.   
Captivé par des rendez-vous radiophoniques à l’accent méridional, puis renforcé par des films ensoleillés, c’est Marcel Pagnol qui a enchanté mon enfance, ma vie : 
« Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d'inoubliables chagrins.
Il n'est pas nécessaire de le dire aux enfants. » 
Régis Debray par son parcours, son style, me parle, comme Marie Hélène Lafon ou Pierre Jourde dont « Pays perdu » tapait en plein dans le mille pour exprimer la distance entre ville et campagne, de préférence au terme « transfuge de classe » porté par quelques poseurs et une Annie Ernaud dont j’avais aimé les premiers livres mais pas du tout ses positions récentes, ni ses exhibitions.
Dans le mouvement des idées, j’ai eu à distinguer Pierre Bourdieu, « La misère du monde » et « La défaite de la pensée » d’Alain Finkielkraut comme les approches stimulantes d’ Emmanuel Todd et Hervé Le Bras dans « L'invention de la France ».
En la matière je me suis surtout nourri de journaux aimés passionnément avant de m'en lasser : Libération, Télérama, le Canard Enchaîné, Charlie hebdo, Le Nouvel Observateur, 
à moins qu’ils aient disparu : Politique hebdo, Le Point du jour, Actuel… 
Reste Courrier International  et pour m’énerver : Le Monde. 
«  Le petit Prince ».

samedi 26 septembre 2026

Tenez bon. Pierre Assouline.

Le sous titre précise : « comment des livres nous donnent de l’espoir » et laisse prévoir un moment de lecture réconfortant et vif en 140 pages. 
« Les voies du lecteur sont impénétrables, les voies de l’auteur sont impérissables. »
Les références variées enrichissent l’évocation de moments forts vécus par l’auteur de nombreuses biographies, Hergé, Simenon, Dassault, Gallimard, Londres … 
dont il rappelle la cohérence. 
La légèreté et l’humour du récit relativisent ce qui apparaît comme une injonction de plus qu’il aurait pu intituler : «  Non » si cela n’avait été déjà pris et porter en exergue«  un homme, ça s’empêche » de l’inusable Camus. 
« Tenir bon consiste parfois à persévérer dans l'erreur. Et, comme le disait Victor Serge, ce communiste libertaire, opposant de gauche au stalinisme jusqu'à son dernier souffle : « De défaite en défaite, jusqu'à la victoire finale », préfigurant ainsi le « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux » de Samuel Beckett. »
 Le titre à l’impératif rappelle « Indignez-vous » de Stéphan Hessel, apprécié en un temps où les fachés n’avaient pas envahi tout l’espace médiatique, en plus fin et profond.  
« On agit en fonction de notre conscience, laquelle est régie par la réflexion rationnelle et non par les émotions. La manière la plus positive de tenir bon lorsqu’on est révolté par une injustice, c’est encore de transformer sa colère en créativité. » 
Sont convoqués Kipling, Celan, Gary… Job,  la chèvre de monsieur Seguin et aussi Jean Moulin, ou Paul Didier un juge qui sauva l’honneur de la justice soumise à Pétain, Simone Veil, Daniel Cordier.  
 « Tenir bon sur la fidélité au triptyque moral qui nous permet de tenir bon :
recevoir, célébrer, transmettre. »

samedi 19 septembre 2026

San-Antonio chez les Mac. San-Antonio.

Au pays de Walter Scotch, nous rencontrons Mac Hantine, Mac Heusesche, Mac Orniche, Mac Herrel … et retrouvons de potaches souvenirs de lecture « poilante » comme on disait dans les années 60 du siècle d’avant.
De familières images ne déçoivent pas avec monstre lacustre, whisky en fût, château et fantômes, all inclusive, 
«  avec dans le rôle principal le fameux commissaire San-Antonio, l’homme qui n’a peur ni des mouches ni des guêpières. » 
Sa scolarité n’a sûrement pas remis en question une inébranlable confiance en lui : 
« Moi j’en connais un, un gars presque aussi bien baraqué que moi et presque aussi beau qui est marida avec une maigreur tellement maigre que quand elle marche on a l’impression qu’elle tricote sa jupe. »
L’intrigue perd en suspens quand le héros est tellement infaillible : 
« Gagné San- Antonio ! Ton esprit de déduction, ta vaste intelligence, ton génie d’enquêteur, toutes ces brillantes qualités jointes au courage le plus calculé, ton intrépidité, ta justesse de vue, ta modestie aussi (n’ayons pas peur des maux), t’ont permis une fois de plus de renverser les obstacles, et les situations, de scier les embuches. »
Mais la littérature s’en retrouve ragaillardie avec ses jeux d’accumulation, la richesse du lexique où reviennent des mots qui ont aujourd’hui la saveur d’un vin de garde auquel on pardonne d’être un peu éventé, comme se permet de juger l’édenté de service.   

samedi 12 septembre 2026

L’inconnue du quai de Javel. Philippe Jaenada.

Quel plaisir de découvrir un auteur original entrevu dans des articles de la revue « Zadig » ! 
Désormais en tête de gondole, il avait déjà écrit de nombreux ouvrages inspirés par des faits divers à l’origine d’un réseau de fidèles informateurs dont il exploite le zèle amical.
Louise Cansot a été retrouvée morte, étranglée, sur un trottoir, quai de Javel à Paris en 1949.
L’auteur revient sur une époque où les émigrées bretonnes arrivaient dans la capitale gare Montparnasse pour devenir souvent servantes ou prostituées, avec l'avortement comme recours. 
« Je ne pourrai jamais me mettre dans le peau d’une femme, et peut être moins encore d’une femme de 1949 (c’est idiot, quand on ne peut pas on ne peut pas, il n’y a pas de plus ou moins qui tienne), mais je peux plaindre du plus profond de moi celles qui ont connu-et elles sont innombrables- une telle violence physique et morale, dans des conditions sordides où s’effectuaient ces avortements amateurs, indispensables pour elles . » 
Par ses digressions, ses doutes, son honnêteté, son empathie avec ses personnages,  son humour, l’écrivain sympathique parvient à nous passionner pour un crime non élucidé datant de l’après guerre. Il se glisse dans le manteau de Maigret, il en connait tous les romans et en adopte les méthodes,et ne néglige ni Wikipedia ni l’I.A. 
« Dans les rapports de Maigret, il y a surtout des parenthèses, « probablement parce que je veux trop expliquer, tout expliquer, que rien ne me paraît simple, ni résolu. » (Mon ami ! Mon frère !))) »  
Il abuse de délicieuses parenthèses qu’à priori je n’aime guère (bien que souvent je divague).
Dans cette enquête très précise à propos d’une enquête de plus de 70 ans, la masse de documents est impressionnante qui excitent sa minutie raisonnable et ses intuitions.  
Lorsqu’il peut écrire «  Lise marche vers son assassin », il a développé habilement un corpus très documenté où la victimologie apparaît comme une catégorie de la criminologie, nous amenant à enrichir la notion de responsabilité.
Au cours de ces 500 pages, la légèreté renforce la gravité dans un univers artistique vu du côté des modèles: l’incognito croise la notoriété, le labeur côtoie l’oisiveté, la misère voisine avec la richesse, le passé interroge le présent. 
« Aux États-Unis, le passé est effacé par le présent, ce qui est nouveau, ce qui se passe maintenant, a de l’importance, ce qui est ancien n’en a pas. Alors qu’en Europe, le passé domine le présent. Les vielles pierres, partout, donnent de l’assurance, un sentiment de sécurité, l’impression que la vie est quelque chose de difficile, qui dure très longtemps. »

vendredi 11 septembre 2026

Vieux. N° 9.

Le plaisir de retrouver le magazine d’Antoine De Caunes alliant légèreté et sérieux se renouvelle chaque trimestre.  
Un dialogue concernant la fin de vie est précédé d’un entretien avec Jacques Dutronc léger comme la fumée de ses havanes, « les cigares du fanfaron ». Il vient de se faire appareiller.
« Je ne peux pas faire grand-chose, ce qui me donne un bon prétexte pour ne rien faire » 
Le style ironique de ce chameau de Laurent Chalumeau oblige à saisir son téléphone pour  apprendre le sens des mots : « rudânière » ou « eulogie » à l’occasion d’un hommage à Harrison Ford: 
« Certes un auditorium hollywoodien glamoure plus que Crousty Poulet privatisé à la retraite de Jean-Kévin ou le jubilé de papy entouré de toustes celleux qui ont mis au pot pour le déambulateur connecté. »
Et il fallait bien l’article de Nicolas Estienne D’Orves «  Ne bougez-plus » en contre point du dossier consacré aux bienfaits du sport avec même des fiches pratiques pour « rester jeune ».
Un ancien coureur cycliste proclame par ailleurs que le sport à outrance est un signe de fainéantise bien que tant d’autres témoignages illustrent :
« Je préfère être le plus vieux à la salle de sport que le plus jeune à la maison de retraite ».
La marche est vantée comme le foot en marchant alors que l’incidence de l’architecture sur la mobilité enjeu central pour l’autonomie est développée : 
«  le banc, c’est l’aire d’autoroute des vieux ». 
Daniel Herrero ancien troisième ligne était tout désigné pour valoriser le jeu alors que Thomas Legrand plaide pour les valeurs progressistes du rugby en réaction aux propos d’un Insoumis regrettant la blanchitude des équipes de quinze.
L’évidente évolution du désir en fonction de l’âge accompagne une évolution des rôles avec des hommes davantage soumis à des exigences esthétiques alors que« le regard social avait toujours assigné aux femmes une position de visibilité plutôt qu’une position de désir. » 
Dans ces 150 pages, nous sommes décidément dans une niche peuplée de vieux puisque des recommandations de lecture abondent dont je retiens «  Journal de guerre au cochon » d’Adolfo Bioy Casares, une histoire de vieux persécutés par des jeunes et bien sûr une BD de Baru «  Rock’n Roll-Salauds de boomers ». 
Un philosophe remonte de Beauvoir en De Gaulle jusqu’à Chateaubriand pour ce fameux naufrage que serait la vieillesse : 
«  je retrace [..] ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse […] par l’inconstance même des tempêtes déchainées contre ma barque, et qui souvent m’ont laissé pour écrire tel ou tel  fragment de ma vie que l’écueil de mon naufrage. »
 Les aidants, « piliers et héros invisibles de la dépendance », ne sont pas oubliés avec des adresses de guichets dédiés et des références pour conserver du lien et des idées pratiques comme la gazette «  Familéo » qui fait le pont entre numérique et papier.

mercredi 9 septembre 2026

La France à la carte. Jean-Claude Raspiengeas.

En tant que fervent du GPS je me suis retrouvé avec plaisir dans les plis nostalgiques des cartes routières, sous la couverture aux couleurs vintage de ce livre chaleureux.
«  La carte parle au cerveau, le GPS seulement à l’oreille. » 
L’auteur solide sait aussi bien citer les grands écrivains que mettre en valeur les collectionneurs un peu dingues, les chercheurs, les dessinateurs, les visionnaires, les passionnés, décrivant l’apport décisif de la famille Michelin bien au-delà de l’économie clermontoise, avec des audaces et un sens de la communication époustouflants depuis que les premières bicyclettes se mirent à « rouler sur l’air », « buvant les obstacles », jusqu’à l’omniprésent Bibendum. 
« Toutes les familles françaises ont un lien avec Michelin. Elles ont roulé sur des pneus Michelin, à vélo ou en voiture - voire, en Micheline ; remisé des cartes Michelin dans la boîte à gants, dépliés sur le capot ou la table de la cuisine ; consulté un guide rouge pour pointer les bonnes auberges, des Guides verts pour sélectionner les curiosités touristiques. » 
André Michelin avait du mal à maintenir sur la route, une de ses premières automobiles: 
«  Elle allait au fossé comme le cochon à la truffe. » 
Au début du XX° siècle, les enthousiasmes populaires autour des compétitions ne faisaient pas oublier les drames : 
«  … personne n’eut osé demander au gouvernement d’interdire une épreuve dont la témérité même constituait l’attrait et qui séduisait par l’aventureux courage déployé par ceux qui allaient y prendre part. » 
Si l’auteur a voulu suivre à nouveau la nationale 7 qui a perdu jusqu’à son nom où des nostalgiques organisent régulièrement des embouteillages de vieilles voitures, il n’insiste pas dans la mélancolie. 
L’histoire se superpose à la géographie, le temps compte davantage que le nombre de kilomètres disparaissant de panneaux souvent souillés.
Sous les routes, tuyaux et fibres par lesquels circulent gaz, eau, et informations, sont répertoriés sur de nouveaux supports,, sans cesse mis à jour par des géomaticiens. 
« Aujourd’hui des dizaines de milliers de personnes en France produisent des cartes que vous ne verrez jamais » 
L’IGN, entrée dans la modernité, outille décideurs et citoyens en représentant de façon simple des phénomènes complexes dans le domaine de la défense, de l’aménagement du territoire, des risques environnementaux. 
« La carte est devenue le territoire. »

samedi 5 septembre 2026

La solitude des profs est infinie. Yannick Haenel.

Le titre, excessif, m’a attiré et j’ai remis les pieds dans les locaux de l’éducation nationale avec délices en suivant le récit d’apprentissage d’un jeune prof de français en banlieue parisienne  par la grâce d’une écriture vibrante, exaltée, excitante. 
« … la vie d'un prof se raconte de manière contradictoire: rien n'est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d'un prof. »
 Il sait le caractère plombant du terme « transmission » chargé d’ « insignifiance vertueuse » alors que ce lien entre générations le maintient intensément dans une existence où la poésie se partage.  
« Je me vois « descendre dans mon jardin », comme on dit dans le Cantique des cantiques; et la lumière qui traverse ces milliers de journées vécues dans les collèges a beau avoir terni, elle a beau s'être perdue plus d'une fois dans l'ennui et la détresse, et s'être noyée à la longue dans une forme de désespoir, elle a toujours continué à briller, fût-ce d'une manière inexplicable, comme une pointe d'allumette qui fait naître de timides éclats dans les ténèbres. » 
La chronique d’un quotidien avec ses joies et ses déconvenues ne se complait pas dans le désespérant « pas de vague » avec quelques séquences pédagogiques réussies qui témoignent d’une pratique éprouvée sans altérer de romanesques péripéties. 
« Je leur ai demandé, comme d'habitude, de choisir un détail qui leur semblait décisif. Les détails sont les étincelles du texte, ai-je dit : sans détails, non seulement la littérature n'a pas d'intérêt, mais le monde non plus n'existe pas. Quand on raconte quelque chose à quelqu'un, ce qu'il aime, ce qu'il trouve le plus vivant, ce sont les détails. Sans détails, pas d'histoire. Sans détail, pas de vie. » 
Le souvenir des assassinats des profs Paty et Bertrand se projette sur ce récit de 300 pages se déroulant dans les années 90, dont l’ombre assombrit encore le constat d’un état dépressif de l’Ecole, quand nous voudrions ne jamais avoir rencontré ceux qui chassent les lumières.

samedi 27 juin 2026

Un été avec Romain Gary. Maria Pourchet.

La formule estivale proposée par France Inter où un auteur, soumis à la révision, fournit l’occasion d’un exercice d’admiration, jamais ne déçoit. 
Nos temps impitoyables ont éloigné cette livraison de tout zèle inconditionnel offrant donc plus de crédibilité dans l’éloge. 
« Parmi tout ce que vous êtes en même temps, le métèque, le diplomate […], le polonais, le Lituanien, le Français, l’Américain, le Juif, le chrétien… dans ce grand foutoir identitaire qui échouera toujours à vous définir la seule vraie clarté tient peut être à ceci : Européen. »
 « L’aviauteur » Romain Gary qui signifie « brûle » en Russe, a écrit quarante livres sous huit pseudonymes dont celui de Brûlard (Stendhal n’avait pas terminé « La vie d’Henri Brûlard »).
Il a obtenu un prix Goncourt avec « Les Racines du Ciel »  
l’autre avec « La Vie devant soi » sous le nom d’’Emile Ajar (Braise). 
« Les femmes je n’ai pas su les aimer, j’étais trop maigre à l’intérieur […]
mais je leur ai donné le peu qu’il me restait, la littérature prenant tout le reste. »
Maria Pourchet aura bien du mal à séparer la fiction de la réalité, dans une œuvre pourtant très autobiographique. Elle reprend le leitmotiv de la mère de l’auteur de « La promesse de l’aube ». 
« Tu seras, tu seras, tu seras… de ceux qui partent et désobéissent.
Je vous dis tu un instant, c’est le pronom des camarades. » 
Romain Gary s’est suicidé en 1980. 
« L’enfant saisit le violon. Il leva l’archet, mais ses forces lui manquèrent ; il étreignit alors le violon, le serra contre sa poitrine, contre sa joue…
ses lèvres touchèrent les cordes silencieuses. 
Il mourut ainsi, le violon serré dans ses bras. »  

samedi 20 juin 2026

Les écoles normales primaires de l’Ardèche. Elie Reynier Louise Abrial.

Mon collègue DDEN (Délégué Départemental de l’Education Nationale) a trouvé dans une brocante cet ouvrage de 1945, imprimé sur un mauvais papier comme les auteurs méticuleux le précisent eux-mêmes dans des notes annexes fort instructives.
Je pensais jeter un coup d’œil distrait sur ces 130 pages avant de les transmettre à une autre enseignante qui fut enseignée par sa mère et son père dans leur école publique où persistaient sûrement le souvenir de feux allumés par des femmes au début du XX° siècle pour « purifier l’air et le sol » après le passage d’un député républicain.
Une jeune institutrice n’avait pas renoncé lorsqu’elle avait été nommée dans la plus vilaine des masures du hameau:
«On n’y voit plus à trois heures de l’après-midi : 
fermez vos cahiers, approchez-vous, et chantons. Et les voilà heureux. » 
Avant que Jules Ferry en 1879 impose une Ecole normale de filles et une de garçons dans chaque département, Guizot avait préparé le terrain dès 1833.
Il est bon de revoir les pères fondateurs de l’école dont Ferdinand Buisson qui pensait que le rôle de l’école laïque était de  
« prendre l’être humain pour lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même ; 
qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite, d’un maître, d’un chef, quel qu’il soit, temporel ou spirituel. »
Les élèves-maîtres se levaient à quatre heures du matin pour des apprentissages du système métrique et autres prières, greffes et herbiers, calligraphie ; la pédagogie préparait à l’enseignement mutuel.
Les auteurs récusent le jugement que ces lieux de formation, vus comme des foyers communistes, vivaient en vase clos.
Deux mois avant sa mort sur le front pendant la première guerre un instituteur a écrit: 
« Fortifions nos impatiences de « mécontents » en mal de mieux être social de l’espérance que le « matériel humain » ne nous aura pas été trop gâché, sali, encanaillé. » 
En 1940 le régime de Vichy a supprimé les Ecoles normales,
elles sont rétablies à la Libération en 1944.
En 1990, les E.N. (écoles normales) sont remplacées par les IUFM auxquels succèdent les Écoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPE) en 2013.

vendredi 19 juin 2026

Tout. Régis Debray.

L’auteur de « Riens » avait déjà donné dans le titre bref avec « Nous » pour baliser une production abondante dont je rappelle ci dessous un lien amenant vers d’autres, en bon toutou reconnaissant, qui essaye de suivre. 
« Le nombre de psys en France a doublé en cinq ans ; 
celui des militants s’est divisé en cinq. 
Les uns font parler le passé de leurs patients, 
les autres font reluire un futur qui jamais n’arrive. » 
Régis, Jules (son deuxième prénom) Debray se passe des grands mots, mais nous abreuve de bons mots en un dictionnaire des idées pétillant, jouant des contraires de féconde façon : 
« Sans un abominable derrière la porte, l’estime de soi est en danger. »
«  La sociologie, expliquait l’historien Paul Veyne, est une mode évanescente, 
une histoire sans le nom ou une philosophie sociale qui ne s’avoue pas. 
Pierre Bourdieu, sociologue, tenait que l’histoire, cette fausse science, repose sur la superstition empiriste du cas particulier.»
Il illustre une certaine « nostalgie des lendemains » en une série de portraits de compagnons et de compagnes : Joanie (Baez) et la Pasionaria, le Che, Fidel, Giangiacomo (Feltrineli)…
Dans un riche chapitre, il met en miroir : prospectives et rétrospectives, république et démocratie, masculin et féminin, et bien sûr : temps et espace … 
«  Le XX° fut déjà celui des illusions collectives ; 
littéraire fut le XIX° ; 
philosophique, le XVIII° ; 
moraliste, le XVII° ; 
clérical, le XVI°. »
et distingue : 
« une France élégance (d’Ormesson), 
une France romance (Romain Gary), 
une France enfance (Alain-Fournier),
une France souffrance (Bernanos) ».  
Je ne me lasse pas de le citer, en évitant de nommer « punch line » ses fulgurances habituelles : 
« Hier, je pense donc je suis. Aujourd’hui, je ressens donc je sais. »
« Un chic type sans un salopard en face est comme un jour sans nuit, 
un endroit sans envers, un fidèle sans infidèles. » 
La table des illustrations est à la page 201 :  
« … le grand-père Jules et sa famille, au sortir d’une église… » 
J’étais en si bonne compagnie : 
« N’étant plus dans le coup, on cherche à surplomber pour faire l’important ».

samedi 13 juin 2026

Un printemps avec Arsène Lupin. Grégoire Bouillier.

« Les yeux écarquillés, il contemplait le bouleversement des choses. »
Le prince des voleurs, gentleman littéraire, virevoltant, surprenant se rappelle à nous avec ce livre primesautier. 
« Le primesaut, c’est l’enfance, c’est l’esprit de jeu, c’est l’insolence du risque…»
L’écrivain, passionné par son sujet, nous livre d’une écriture fluide, en 362 pages documentées un ouvrage léger, autour d’Arsène Lupin, qui hanta, à la fin de sa vie son géniteur Maurice Leblanc comme Balzac appelant à son chevet le docteur Bianchon, un de ses personnages de « La Comédie humaine ». 
« Je découvre seulement maintenant, en écrivant et parce que j’écris, la nature exacte des liens qui de ma solitude, la mienne, à sa solitude, la sienne, (car les liens sont toujours de solitude à solitude et non de compagnie à compagnie) m’attachent psychiquement, j’allais dire libidinalement au gentleman cambrioleur. »
Né à la belle époque, quand dix millions de quotidiens étaient vendus chaque jour, le cambrioleur peut être décrit en situationniste, dada, descendant d’Ulysse.
« Crée en toute conscience des situations nouvelles, romanesques, intenses et bouleversantes. »
L’habile romancier revient à la source des mots, des noms propres, démasque les identités qui toujours échappent, revisite Etretat et Jumièges, rappelle Cartouche ou d’autres élégants hors la loi, croise Sherlock Holmes, et Herlock Sholmès, Maupassant, Kundera, Einstein, Freud, Jankélévitch : 
« On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien. »
 Nous prenons connaissance d’un passage censuré dans une édition pour la jeunesse : 
 « Quand elle marche, sa taille a un petit balancement que je ne puis voir sans trembler… 
Tout en elle me donne ce tremblement de l’émotion et de l’amour».  
L’enquête portant sur l’anar devenu patriote et même détective, apparaissant dans dix-huit romans, trente-neuf nouvelles et cinq pièces de théâtre, va bien au-delà des cambriolages. 
« On croit que c’est le livre qui fait le lecteur, mais l’inverse est encore plus vrai. Lorsque nous tombons amoureux, c’est nous qui tombons amoureux. L’autre n’y est pas pour grand-chose, même si l’amour n’aurait pas lieu sans lui. Mais ce n’est pas une raison pour tout lui mettre sur le dos. »

mercredi 10 juin 2026

La lentille et le roman. Maylis de Kerangal.

Les grands auteurs peuvent œuvrer dans le petit format (63 pages) aussi bien que dans des volumes épais, à l’image du cinéma traversé de séquences de 30 secondes et produisant de plus en plus de films de trois heures, ou du théâtre avec des pièces de cinq heures au pays des punch line.
La bigleuse romancière relie l’optique et la littérature : 
« Spinoza polit des lentilles, et ce faisant,
Il mène son « investigation de la vérité »,
Polir une lentille
Aide les yeux du corps à voir,
Tout comme la philosophie, les yeux de l’esprit, aide à connaître.
Polir une lentille vise à voir l’objet tel qu’il est. » 
Elle revient ainsi à la ligne et imprime un rythme poétique vu récemment chez certains auteurs 
Après avoir sollicité des souvenirs d’enfance où son imagination compensait ses déficits visuels, elle rappelle ses beaux romans, plein d’acuité:
« On cherche l’accès
A l’infiniment petit, à l’infiniment grand.
On veut voir loin, on veut voir ailleurs,
Vois ce qui n’est pas immédiatement visible.
Surtout, on veut voir les objets tels qu’ils sont. »
 Elle parle de littérature quand elle évoque phares et  fusées de détresse : 
« La charge pyrotechnique associe un oxydant,
Un combustible -perchlorate de potassium,
Magnésium - et un colorant rouge. »

samedi 6 juin 2026

Du mépris. François Bégaudeau.

Bégaudeau parle en expert, se montrant mordant, injuste, passionnant, brillant, rythmé. 
Il cultive notre dignité de citoyen et renforce notre prétention de lecteur, voire de rédacteur de blog.
Cet essai au souffle entrainant prend vie dans la contradiction avec un de ses lecteurs qui l’accuse de l’avoir « méprisé », usant de ce terme tellement défraîchi qu’il méritait bien quelques 150 pages.
Le très productif écrivain contredit Ernaud la transfuge de classe, conteste Rose Lamy
et développe une critique pertinente de Bourdieu quant à la culture légitime. 
« La distinction n’est plus tracée entre le grand art type Beethoven
et l’art mineur à quoi Gainsbourg assignait la chanson. »
«  Le cool a adopté la culture hip-hop.
Avec condescendance d’abord, 
attribuant le label culture comme on avait fini par accorder une âme aux nègres… » 
Il enrichit Camille Laurens : 
« Un amateur de Rossellini qui chante Mike Brandt ne se déclasse pas,
il parachève son tableau. »
L’ « omnivore culturel » ne se parfume pas de trop de citations, il les distille avec élégance : 
« Je me sens trop au-dessus d'eux pour les haïr. 
Ils peuvent m'intéresser tout au plus jusqu'au mépris, mais jamais jusqu'à la haine .
Rousseau ne doit qu'à l'antériorité de son siècle de l'avoir écrit avant moi. » 
Il pointe les faux snobismes qui affichent les affinités coupables avec Sardou ou Rocky et se montre intarissable et drôle sur les distinctions culturelles, depuis le film avec Bacri « Le goût des autres » ou à partir de sketchs datés se moquant des lecteurs de Télérama.  
« Ma cousine nantaise n’accompagnera pas son fils à la séance de 14h de « One Piece » » au Pathé de la Place du Commerce qu’elle appelle encore le Gaumont. 
Mon neveu serveur n’a jamais ouvert un des romans de Robbe-Grillet  que son oncle a compulsivement annotés à son âge. »
Le membre éminent des Éditions Cause perdue saisit l’air du temps et souligne quelques obsolescences, même si la subordonnée concernant les vaccins me semble approximative comme d’autres pétaradantes remarques donnant cependant du peps à l’ensemble :
« Commercial », je ne l’entends plus que dans la bouche de punks poivre et sel enclins à  accointer les majors et les labos pharmaceutiques qui nous ont inoculé le vaccin. » 
Moi, boomer dessalé qui joue de la troisième personne, revenu de la Nouvelle vague, qui a tant aimé « Nous nous sommes tant aimés » sortant guilleret de sa lecture, ajoute donc son grain de sel, sans vergogne.