vendredi 20 février 2026

Le cœur lourd. Alain Finkielkraut.

 « Pour la première fois de notre histoire, nous devons faire face à la haine
sans avoir la consolation de l’innocence. C’est cela le cœur lourd. »
Ce sont les derniers mots sur la page 166 de ce livre de conversation avec Vincent Trémolet de Villers, à propos de l’hostilité envers les juifs qui ne concerne pas que les porteurs de kippa. 
« Les anticommunistes les plus résolus n’ont jamais exigé l’anéantissement de la Russie. » 
J’avais retenu plutôt l’expression « le cœur gros » lors de ma commande en librairie, car il y a tant de raisons d’être tristes en regardant  par exemple l’évolution de l’institution scolaire :
« Pour ne plus encourager les héritiers, elle a choisi de déshériter tout le monde ».
Nous sommes invités à aller voir au-delà de nos bavardages coutumiers, en découvrant pour ce qui me concerne, ces mots de Tocqueville à propos de la révolution française, parmi tant d’autres citations indispensables. 
« Je ne crois pas qu’à aucun moment de l’histoire, on ait vu sur aucun coin de la terre, un pareil nombre d’hommes si sincèrement oublieux de leurs intérêts, si absorbés dans la contemplation d’un grand dessein, si résolus à hasarder ce que les hommes ont de plus cher dans la vie pour faire effort sur eux-mêmes, pour s’élever au-dessus des petites passions de leur cœur. » 
Trump et Poutine ne figuraient pas encore dans ce monde. 
Fink inviterait volontiers à « Répliques », l’émission qu’il anime sur France Culture depuis 1985, Camus, Arendt, Kundera, Montaigne, Péguy…  
«  Ces rencontres ne verront jamais le jour mais la culture en tient lieu. Elle n’est rien d’autre, en effet, qu’un entretien infini avec les grands morts et le débat de ces morts entre eux.» 
Je retiens de cet ouvrage la force du philosophe qui me paraissait si fragile face aux agressions et je le remercie pour le sentiment qu’il nous offre de nous sentir moins emprunté, moins bête, bien qu’il sache avec élégance dresser un éloge poétique de vaches et de cochons.  
« L’homme pieux sait qu’il croit. L’athée croit qu’il sait. » 

jeudi 19 février 2026

Anvers # 4.

Nous interrompons nos visites pour nous restaurer d’un moules frites ou endives au jambon sur  la Groenplaats.
Puis suite à cette transition culinaire, nous changeons radicalement de quartier et d’ambiance, nous effectuons un bond dans le temps, abandonnant le moyen âge et le XVIème. 
Nous nous engageons dans la rue Meir débordante d’activité ; très commerçante, cette grande artère piétonne grouille de clients et badauds. De nombreux bâtiments du XVIIIème et XIXème siècle la  bordent jusqu’à la gare, recherchés pour  héberger luxueusement des magasins gérés souvent par des chaînes internationales.
Nous découvrons parmi eux l’ancienne Stadsfeestzaal (salle des fêtes) rue Leystraat  transformée en galerie marchande, magnifiquement restaurée.
En flânant, le nez en l’air, tout en faisant du lèche-vitrines, nous atteignons la centraal Station qui  s’impose à nous dans toute sa splendeur comme un« terminus » grandiose de la Meir.
Considérée comme l’un des monuments les plus fastueux de Belgique, également comme le plus bel exemple d’architecture ferroviaire, elle répond aux canons de l’art nouveau.
Sa façade ressemble à un palais baroque, roccoco,   
c’est un magnifique temple dédié au chemin de fer.
Son hall d’entrée majestueux supporte un dôme digne du panthéon, des colonnes de styles grecs classiques ou même  toscan, des marbres de couleur et origine très variés, des stucs dorés des décorations les dimensions, tout  contribue à montrer l’opulence de la ville, à impressionner le public.
S’ajoute à ce hall en pierre une immense toiture de verre et de fer comme on en trouve dans les gares à cette époque pour protéger les voies et les quais.
Plus récente une sculpture d’oiseau épurée en inox s’intercale entre les deux espaces. 
L’édifice fut inauguré en 1905, depuis, des soins attentifs lui sont apportés pour qu’elle demeure un site utilitaire mais aussi touristique.
Pour les touristes fortunés justement, le quartier de la gare regorge de boutiques de diamantaires qui portent tous des noms juifs. 
Dans les vitrines nombreuses et mitoyennes, les pierres précieuses accrochent la lumière, scintillent et clignotent, éblouissent.
Nous n’avions jamais fait le rapprochement entre jew (juif) et jewel (bijou) comme nous le suggère l’un des guides que nous possédons.
Si les joailliers se massent à gauche de la gare centrale quand on lui fait face, 
le zoo d’Anvers s’étend à sa droite.
Des magnifiques bâtiments art nouveau de 1843 font l'objet « d'un arrêté de protection spécifique pour éviter qu'ils ne soient modifiés ». Sa superficie importante autorise l’accueil  confortable  et respectueux de plus de 5000 animaux.
De l’extérieur, nous le repérons facilement grâce à des statues posées sur les dômes, comme le chamelier près de l’entrée. Pour l’intérieur, il s’annonce kitsch, avec décor mauresque, ou temple  égyptien. Sur le coup pas tentés par la visite, nous  regretterons plus tard d’avoir négligé ce lieu au vu de photos et de descriptions
Nous récupérons le Meir comparable à des «Ramblas » du nord que nous redescendions jusqu’à la hauteur de la Handelbeurs antwerpen.  
Le détour en vaut la peine ! Cette  bourse du commerce (Handelbeurs) reléguée au fond d’une ruelle fonctionne depuis le XVIème siècle. 
Abandonnée au XVIIème puis remise en activité de 1872 à 1997, elle subit deux incendies en 1583 et 1858 avant qu’un architecte ne la reconstruise dans un style « néogothique extravagant ». 
L’intérieur rénové récemment met en valeur des galeries ouvragées avec des colonnes sur 2 étages qui entourent  une cour couverte. La lumière pénètre par des verrières, soutenues par d’élégantes ferrures vertes. Tout le long des murs, des cabines accolées en bois assuraient la tranquillité et le secret pour des transactions commerciales, avec en décor des peintures murales figurant des cartes du monde.
Aujourd’hui, dessaisie de ses fonctions,  elle est reconvertie en espace culturel, pour des évènements  (Antwwerp trade fair)  ou comme lieu de rencontre et de passage.
Nous réservons notre dernière visite à la Vlaeykensgang dans le centre historique médiéval. Par une entrée discrète, presque invisible de la rue,  nous pénétrons dans une sorte de petit quartier fermé, de passage secret étroit où logeaient les habitants les plus pauvres de la ville ainsi que les cordonniers dont la charge consistait à sonner le tocsin depuis  la cathédrale toute proche.
Menacées de destruction en 1960, les charmantes petites maisons blanches historiques serrées les unes contre les autres, attirent aujourd’hui, après rénovation, les restaus chics et les antiquaires.
Il y aurait encore matière à baguenauder et découvrir, 
mais nous jugeons la journée suffisamment bien remplie.
Nous nous replions vers le tram/métro (parfois souterrain), tout d’abord  pris dans le mauvais sens car nous nous trouvons de l’autre côté de l’Escaut puis dans le bon. Une petite marche à pied entre le tram et la maison augmente les pas enregistrés par le podomètre en s’ajoutant à tous ceux d’aujourd’hui. Nous apprécions la présence du supermarché bio voisin de notre Airb&b, parce que une fois rentrés, nous n’avons plus le courage de ressortir manger ou courir faire des courses plus loin. Repos.
PS. Au cours de nos pérégrinations, nous avons plusieurs fois noté le nom de Bonaparte, que ce soit pour appeler un quai ou un restaurant.
Si les anversois se montrent reconnaissants envers lui, c’est dû au fait qu’il leur a permis de reconquérir la navigation sur l’Escaut ouvert sur la mer, que les néerlandais bloquaient pour asphyxier la ville.
PS. Beaucoup de vélos cargos circulent sur les nombreuses pistes cyclables, 
souvent à vive allure.
 

mercredi 18 février 2026

Représentations de la folie. Damien Capelazzi.

La lumière des 
« fêlés» accompagne la création artistique depuis bien longtemps. 
Sur une coupe attique, « Dionysos » le grec (Bacchus pour les romains) dieu de l’ivresse et du théâtre se renverse. Il est le fils de la nymphe Sémélé et de Zeus (Jupiter) qui après avoir foudroyé la mère, l’implanta dans sa cuisse.
Une de ses adoratrices, une « Ménade » (Bacchante), furieuse tient une panthère et porte thyrse (instrument sacré) et nébride (peau de bête).
Dans les rites de ces dames, un animal pouvait être démembré, 
mais un roi aussi y laissa sa vie 
«  Mort de Penthée ».
Pour l’« Après-midi d’un faune », Nijinski s’inspira des vases grecs et des contorsions des aliénés de l'asile où était interné son frère ; la mythologie rejoignait les souffrances de l’époque.
Rendu fou par Héra la femme de Zeus, qui avait bien des motifs pour être jalouse, Héraclès (Hercule), fils d'Héra, tue ses enfants et sa femme. Pour expier sa faute, il devra accomplir une série de douze travaux contre des monstres dévoreurs (lion, hydre, oiseaux, taureaux,  sangliers,  Cerbère, juments nourries de chair humaine…)
Parmi les guérisseurs, Hippocrate (460 avant J.-C / 377 av. J.-C.), 
celui du serment, décèle parmi les quatre humeurs variables, la pituite qui correspond à l’hiver et ses chagrins, et la bile noire des hésitants à l’automne. Des liens ont pu être trouvés avec le feu, l’air, l’eau et la terre, depuis les apports considérables du premier des médecins, suivi par d'autres savants célèbres :
Galien (129/ 201) préconisait volontiers la saignée (Louis XIV en a subi 2000).
Avicenne (980/1037), leur traducteur pense que 
« les émotions, sont l'une des causes potentielles de santé ou de maladie ».
Thomas d'Aquin
avait cherché au XIIIe siècle, une synthèse entre la foi religieuse et Aristote.Mais plus le monde se classe, se rationalise, plus apparaissent les dérèglements.
Les manuscrits gothiques comportent parfois dans leurs marges quelques drôleries : 
« Miracles de Notre-Dame » de Gautier de Coinci.
« Le fou, du psautier de Jean de Berry »
christique, figure en pleine page comme
« La plaie du Christ entourée des Instruments de la Passion »
 
du livre d’heures de Bonne de Luxembourg, duchesse de Normandie.
Le bouffon Marcolf, sous la statue du sage « Roi Salomon », s'enlève une épine du pied.
Salomon : La sagesse est l’héritage le plus précieux de l’homme. 
Marcolf : Peut-être, mais c’est avec de l’or et de l’argent qu’on achète le pain.
« Saint François », le fou de Dieu, et sa ceinture en corde à trois nœuds symbolisant pauvreté, obéissance et chasteté montre ses stigmates, comme le représente Maître d'Anagni.
L’amour  courtois 
peut être « ouf »  lors de l’ « Assaut du château d’amour » sur le coffret du musée de Cluny,
« C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous » Erasme
Aristote, « spin doctor » d'Alexandre le Grand avait déconseillé à son maître une relation amoureuse avec Phyllis mais celle-ci pour se venger séduit le philosophe, pris sur le fait d’être chevauché par la belle, « Aquamanile » (aiguière pour lavage des mains).
Eros est le maître. Yseult n’avait pas reconnu Tristan déguisé en fou et « Lancelot »  par l’atelier d’Evrard d’Espinques, aveuglé par l’amour, ne sait plus voir le monde ni lui-même.
« Le bouffon Gonella » de la maison d’Este par Jean Fouquet  mourut de peur suite à la fausse mise en scène de sa propre mort.
Triboulet le plus connu des fous de la cour de François premier porte tous les attributs de son rôle, marotte et grelots dans ses habits multicolores symbole de désordre, en souffre-douleur si proche du pouvoir.
« Don Sebastián de Morra »
par Diego Velázquez porte le nom d’un grand d’Espagne.
Bosch a peint la « Nef des fous » sans voile ni gouvernail,
et l’inquiétant barbier qui pratique une « Lithotomie »  
avec son entonnoir de la connaissance retourné.
Francisco de Goya avait traduit l'atmosphère de 
«  La casa de locos » avec force 
et Hoggarth  donné à voir le très vieil hôpital de 
«Bedlam». 
https://blog-de-guy.blogspot.com/2025/11/william-hogarth-serge-legat.html
« Philippe Pinel à la Salpétrière »
, médecin aliéniste, 
considère les fous comme des malades et va les libérer de leurs entraves.
Charcot
, dans le même hôpital, considère que l'hystérie n'est pas le privilège des femmes. Après l’époque romantique, Théodore Géricault :
« La Monomane de l’envie, dit aussi La Hyène de la Salpêtrière »
Courbet
se voit en « Désespéré ».
En 1943, Paul Eluard quitte Paris pour Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère)  il est accueilli par Lucien Bonnafé dans le berceau de la psychiatrie institutionnelle et fait la connaissance de celle dont« le visage pourri par des flots de tristesse
Comme un bois très précieux dans la forêt épaisse
Donnait aux rats la fin de sa vieillesse »
Ici les fous devenaient des patients à une époque où 45 000 pensionnaires des asiles sont morts de faim. L’auteur de «  Souvenirs de la maison des fous » fait connaître à Picasso et au père de l’art brut Dubuffet les os sculptés d’ Auguste Forestier
par ailleurs fabricant de jouets et récupérateur de matériaux divers. 
« On ne peut être poète sans quelque folie. » Démocrite