lundi 19 janvier 2026

L’agent secret. Kleber Mendonça Filho.

Pas une seconde d’ennui dans ce film de 2h 40, tant la façon de filmer nous embarque dès le début. 
Comme le personnage principal aux yeux ébahis dont nous allons suivre le parcours énigmatique, nous sommes plongés dans les années 70 au Brésil où le Carnaval ne masque ni la corruption ni l’indifférence à une violence omniprésente.
Le fantastique sert aussi la dictature d’alors qui revint il y a peu et qui n’a pas lâché le continent. Le rythme, les cadrages rendent ce film palpitant y compris dans ses énigmes irrésolues grâce à des personnages intéressants bien mis en valeur dans un générique de fin devenu trop rare sous cette forme développée.
La construction séduisante permet une description mémorielle sans lourdeur de la politique à visée contemporaine, tout en étant baignée de mélancolie familiale. 
La succession de scènes palpitantes, surprenantes, confirme l’hommage parfaitement exprimé rendu au cinéma.

dimanche 18 janvier 2026

Hedda. Sébastien Monfé, Mira Goldwicht, Aurore Fattier.

Ibsen figure parmi les grands classiques 
et nous sommes habitués aux interrogations des acteurs du théâtre sur eux-mêmes. 
Bien qu’étant méfiant quand des œuvres du passé abandonnent leurs grandes robes, « je n’ai pas vu passer les 2 h 40 » pour reprendre les mots d’un lycéen à la sortie qui ne me semblait pas au départ dans de bonnes dispositions.
Notre attention est habillement entretenue par une fiction tendue révélant la réalité et les débats s'enrichissent lorsque les vies privées croisent des rôles patrimoniaux..
Les recherches pointilleuses pour incarner les dilemmes avec justesse font oublier que bien des interrogations concernent d’abord les théâtreux entre eux.
Bien que faisant désormais partie du décor habituel, les écrans permettent de clarifier les points de vue tout en les multipliant, ils mettent en valeur l’expressivité des acteurs.
La dénonciation habituelle des mâles se nuance avec une maîtresse femme aux défauts très masculins : manipulatrice, dans la toute puissance, violente et forte, séduisante, parfaitement interprétée à l’instar de son insupportable père en pathétique musicien.  

samedi 17 janvier 2026

L’âne. Michel Pastoureau.

J’avais dans mon petit musée de classe un coin dédié aux ânes, 
pour confirmer le rôle positif de l’erreur et marquer un changement d’époque dans l’histoire de l’école stigmatisant autrefois les élèves en difficulté sous un bonnet à grandes oreilles.  
Je ne pouvais que me précipiter sur le recueil très bien illustré par le spécialiste des couleurs et des histoires culturelles du loup, du corbeau, de la baleine et du taureau.
Au delà de l’évolution des appréciations contrastées autour de l’animal domestiqué 
depuis 6000 ans, une écriture agréable relativise les observations issues d’une documentation riche et accessible. Ainsi l’âne de la crèche, maltraité comme le fils de Dieu, monture de Marie enceinte, a pu préfigurer l’un des deux larrons de la Passion ou représenter le peuple juif « attaché à l’ancienne Loi », voire le dilemme entre le Bien et le Mal en compagnie du bœuf.
Cette présence tardive dans des textes apocryphes complétait son rôle lors de la fuite en Egypte ou pour l’arrivée du Christ à Jérusalem dont les reliques de sa monture furent vénérées jusqu’au XVII° siècle.
Depuis les bains au lait d’ânesse de Poppée épouse de Néron et les oreilles du roi Midas, 
« ce pelé, ce galeux », «  si doux, marchant le long des houx », tient une place importante dans les contes (« Peau d’âne ») et dans 21 fables de La Fontaine. 
Réhabilité par les romantiques, Modestine accompagnant Stevenson dans les Cévennes, l’équidé obtus écrit ses mémoires avec la comtesse de Ségur et expose une toile barbouillée de sa queue au salon des Indépendants de 1910 sous signature de Bonorali (anagramme du stupide Aliboron se croyant malin), un canular de Dorgelès.
Il figure en bonne place comme emblème de la Catalogne et des démocrates américains.
Ces 160 pages agréablement instructives permettent de confirmer la citation de Buffon :
«  L’âne est un âne […], pas un cheval dégénéré ni un cheval au rabais. »
La bête de somme souvent maltraitée et méprisée, devenue aujourd’hui animal d’agrément, bénéficie d’un fort capital de sympathie, si bien que celui qui a rendu tant de services aux plus modestes peut se permettre, en compagnon de Shrek, 
d’être « bavard, maladroit, collant et d’un optimisme à toute épreuve », au cinéma. 

vendredi 16 janvier 2026

Vieux. N°7.

Le trimestriel qui n’a pas peur des mots relativise nos perceptions du temps avec Tristan Bernard pour illustrer le thème principal de cette livraison, traité avec légèreté et sérieux
« A quel âge est-on vieux ? » 
« Je suis allé au théâtre la pièce a commencé à 21h,
une heure plus tard j’ai regardé ma montre, il était 21h 10. »
« Donc quand et comment serait-on vieux ?
Le jour où va poindre l’incohérence ? L’incontinence ? L’intolérance ? Les Trois ? »
Interroge le toujours brillant Laurent Chalumeau même si ce coup-ci il se laisse un peu aller à la facilité.
Le délicieux Philippe Lefait cisèle dans le marbre  « grave » devenu la virgule de tant de conversations.
Cette attention aux mots, cette écriture soignée marquent l’identité d’un lectorat qui a remarqué sans doute que « les crèmes anti-âge ont remplacé les crèmes anti-rides ». 
Le livre de Romain Gary et son fameux : « A partir de cette limite votre ticket n’est plus valable » est souvent mentionné. 
Simone de Beauvoir, bien placée pour savoir que « l’enfer c’est les autres », a beaucoup incriminé la société, mais je la préfère lorsqu’elle professe : 
«  La vie garde un prix tant qu’on en accorde à celle des autres, à travers l’amour, l’amitié… » 
 Les citations abondent puisées à la meilleure source, François de La Rochefoucauld : 
« Les vieillards aiment à donner de bons préceptes,
pour se consoler de n’être plus en état de donner le mauvais exemple. » 
Lio reprend un vieux proverbe car elle sait de quoi elle parle : 
« Les vivants ferment les yeux des morts 
mais ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants ». 
Charlebois est dans le bon tempo : 
« Les vieux sont chanceux, ils ont passé leur vie à ne pas mourir ».
 Mais tout n’est pas consacré aux EHPAD, avec un conseil de lecture opportun «  Les Dieux ont soif » de Romain Rolland quand « les risques totalitaires des plus belles utopies » se situaient lors de la révolution française.
Nous avons aussi l’eau à la bouche pour « Le roman des regards « de Laurent Mallet et Daniel Pennac :  
«  Photographier, c’est flâner sans but mais avec un objectif.»
Thomas Legrand développe son propos autour de photographies d’amateurs : 
« c’était vieux avant »
alors que Nicolas  Estienne D’Orves se souvient des photos du studio Harcourt sous l’occupation. 
Patrice Leconte regarde les figurants au cinéma, 
Jackie Berroyer, même quand il a piscine, nous intéresse et 
Patrick Picard joue au con (vieux) avec talent lors d’un repas à l’écriture délectable.  

jeudi 15 janvier 2026

Bruges # 4

Lorsque nous pointons notre nez aux guichets de la gare, nous les trouvons fermés et devons nous rabattre sur les automates, heureusement en français et faciles d’emploi, pour payer nos billets de train direction Bruges. Le ciel peu nuageux laisse espérer un meilleur temps qu’hier et bien compatible avec nos prévisions du jour. 
En effet, nous envisageons de prendre le bateau sur les canaux. La ville a imposé le tarif  de 15 € à toutes les compagnies exploitantes, inutile de prospecter et comparer les prix, quant aux bateaux privés, elle les a interdits.
Chaque entreprise possède 5 embarcations. Leurs  pilotes qui font aussi  office de guides, débitent leurs informations en trois langues durant une promenade d’environ trente- cinq minutes.
Énormément de canots à moteur circulent dans un va et vient incessant  sur les canaux d’une profondeur de 1 à 3 m, que surmontent une quarantaine de ponts. Il n’existe pas d’embarcadère relié aux maisons  dont les fondations souffrent peu du contact avec l’eau douce, même dans le cas où des portes en bois donnent sur le canal.
Finalement, cette balade prisée par les touristes se révèle un bon récapitulatif des lieux visités hier.
L’afflux de visiteurs nous décourage si bien que nous renonçons à entrer dans l’église Notre Dame pour  tenter d’approcher la madone de Miche Ange.
Nous préférons retourner au béguinage, prendre notre temps, dans le calme. Nous observons de plus près les maisons blanches numérotées C1 C2 …, le  C signifiant peut-être cellule ?  Un bouquet de fleurs séchées, souvent des hortensias, égaye chaque porte sombre.
Pour entrer en contact avec les locataires à l’abri du monde,  elle dispose d’une sonnette et d’un judas prenant forme d’un motif ajouré. Par endroits, des artistes investissent les lieux, un jardin ou une maison ouverte  pour exposer quelques œuvres.
C’est le cas dans l’église, mais les prie-Dieu habillés de tissus ne nous emballent pas, comme les autres installations proposées d’ailleurs.
Nous  nous rapatrions vers le centre-ville, afin de déjeuner dans un semi-self d’une rue commerçante puis nous entreprenons une marche à pied en longeant les canaux jusqu’au Kruisport,
caractérisé par des moulins à vent comme en Hollande.
Dans l’espace situé entre le 1er et le 2ème moulin, s’est installée une grosse brocante, à la fois vide grenier et bric à brac, où se vendent des statues africaines originales du Congo (Belge, il va sans dire) qui retiennent notre attention.
Elle s’étend à l’intérieur d’un quartier résidentiel cossu dans lequel nous circulons, en poursuivant nous croisons l’église ou la chapelle de Jérusalem, l’église Sainte Anne rue Molenmeers, passons dans la langestraat en direction de la place du Burg.
Beaucoup d’antiquaires tiennent boutique dans ce coin, dont un hollandais qui regarde le tour de France à l’ordi au milieu de magnifiques objets en provenance de Nouvelle Guinée Papouasie (monnaies).
Ayant bien marché et ayant bien investigué la ville, nous nous dirigeons vers la gare par un chemin différent à travers le verdoyant Minnewaterpark  bien agréable, fréquenté par les familles et les touristes.
Le train pour Aalter arrive presque immédiatement, nous ne l’attendons pratiquement pas. Pour occuper le reste de la journée, nous récupérons ensuite  la voiture. Nous optons pour une virée à DAMME, à environ 36 km d’Aalter.
Damme, berceau de la légende de Thyl Ulenspiegel, autrefois spécialisé dans le marché aux livres, est l’ancien (avant) port de Bruges, relié à la ville par un canal. Etymologiquement le début de son nom, dam, se traduirait par digue ou alors « Battre, tasser, rendre compact, aplanir avec une dame ». 
Aujourd’hui, Damme se présente comme un petit village typique construit autour d’une rue principale et doté d’un joli beffroi. Il attire les bobos, des artistes investissent les lieux.
Nous  franchissons le seuil du Damme Ontsluierd ouvert au public.
Ce vieux bâtiment qui se délite lentement accueille pour quelques temps des artistes en situation.
Ils exposent leurs créations mais travaillent aussi sur place,
expliquent aux intéressés leurs techniques comme leurs concepts.
J’apprécie particulièrement la sculptrice Christine Vanhove.
Quand sept heures sonnent, nous finissons juste notre déambulation artistique avant la fermeture des portes.Nous prolongeons notre présence à Damme par une petite promenade en retrait de la rue près de l’église à moitié effondrée,
où nous découvrons telle une sculpture un tronc d’arbre tortueux couché. Il supporte des livres, peu ou pas abrités des intempéries dans des stades de déliquescence différents.
Sans doute, cette installation évoque- t-elle les anciens marchés aux livres. Avant de partir, nous jetons un œil au Sint-Janshospitaal fermé en attente de sa rénovation avant d’être reconverti  en ODT (Office Du Tourisme) ou  résidence
Le retour à la maison confié au GPS 
(Global Positioning System) nous conduit le long d’un canal sur une route étroite bordée des deux côtés par d’immenses arbres, dont les troncs parfois penchent sous la pression du vent ou bien au contraire se dressent bien droits.
A Aalter, avant d’abandonner la voiture à la gare nous effectuons quelques emplettes au Delhaize,  puis  tout est  prêt pour passer une bonne soirée dans notre logement cosy.

mercredi 14 janvier 2026

Le portrait anglais. Serge Legat.

Sir Joshua Reynolds
, (1723/1792) « Autoportrait à la main en visière »,  
aurait préféré dans sa prime jeunesse « être apothicaire plutôt que peintre ordinaire »
Il produira plus de 2000 portraits, la peinture d’histoire avait perdu de son prestige.
« Commodore l'honorable Augustus Keppel »
dans la position de l’Apollon du réverbère, constellé de repentirs avait lancé sa carrière. Après un voyage en Italie, il continue à professer que la forme est plus importante que la couleur, et revient avec un praticien qui sera chargé des draperies dans ses tableaux. 
« Lady Worsley »
en pied semble surprise sur fond paysager, 
les techniques variant en fonction des éléments représentés. 
Des lumières dramatiques ne ternissent pas la charmante « Lady Skipwith ». 
Reynolds  a été élu à l’unanimité premier président de la Royal Academy. 
Le maître du grand style allie le portrait à la peinture d’histoire, la figure humaine au paysage.
La mythologie est aimable quand
« Vénus réprimande Cupidon »
et gentiment érotique avec « Cupidon dénouant la ceinture de Vénus ».
« Madame Lloyd » dans un tableau de mariage interprète l’antiquité.
« Mme Musters en Hébé »
, l’échanson des Dieux, 
donne à boire à l’aigle de Jupiter, elle représente la jeunesse
comme le fit Jean-Marc Nattier avec « La duchesse de Chaulnes ».
La coquette « Kitty Fischer, en Cléopâtre » qui s’apprête à dissoudre une perle dans le vinaigre,  alors « coqueluche » de la cour, serait influenceuse aujourd’hui.
« Le jeune Samuel »
ajoute la piété à l’innocence enfantine. 
Celui-ci désignera plus tard les rois des hébreux Saül et David.
« Master Hare »
marque un nouveau statut de l’enfance à l’époque des Lumières.
« L’artiste des sphères aristocratiques » appose sa signature sur le bord de la robe de l’actrice, « Sarah Siddons dans le rôle de la Muse Tragique » éternelle  Lady Macbeth.
« J'ai résolu de passer à la postérité sur la bordure de votre vêtement ». 
Le tableau apparu dans un film de Mankiewicz 
est à l’origine d’une récompense fictive devenue réelle.  
Thomas Gainsborough
(1727/1788) dont Reynolds, son rival, disait:  
« quoi qu'il tentât, il atteignait un degré d'excellence élevé » 
fit également le portrait de la belle sans travestissement. 
« Autoportrait »
. Le provincial né dans le Suffolk, est devenu un protégé du roi et de la reine, même s’il entre en conflit avec l’Académie Royale.
« La reine Charlotte »
Il a acquis sa renommée depuis la ville d’eau de Bath 
où ses « tendres lumières » sont appréciées.
« Conversation dans un parc » devient un genre, est-ce un autoportrait ? 
En tous cas, le jardin avec sa fabrique est bien anglais.
« Les époux Andrew »  se tiennent au milieu de terres fertiles bien tenues.
Ses tableaux à la bougie comme dans le film « Barry Lyndon » 
exagèrent les effets de contraste.
« La Femme en bleu »,
« L’enfant en bleu »
.
Le paysage s’adapte aux vibrations humaines dans une « Promenade à Saint James park », et on pense à Watteau,
à
Claude Gellée dit « le Lorrain » pour des « Chevaux s’abreuvant au coucher du soleil »
et à Murillo pour sa « Fillette à la cruche ».
« Lady Hamilton »
muse trente fois peinte par George Romney (1734/1802), fut la maîtresse de l’amiral Nelson, elle mourut dans la misère après avoir eu la cour de Naples à ses pieds.
La « Petite fille avec des fleurs » ou « Innocence » place Romney parmi l'un des grands portraitistes anglais du XVIIIe siècle.
Le prodige, Thomas Lawrence (1769/1830), ne fut pas seulement un peintre mondain,   
« Les Enfants de John Angerstein ».
Il annonce le siècle à venir quand les effets visuels prendront de l’importance comme avec le « Portrait de Julia, Lady Peel » où la carnation est mise en valeur sous des plumes peu dessinées et un fond brossé rapidement.
Héritier de la magie picturale de Van Dyck, l’art du portrait à l’anglaise est devenu une référence, son art du paysage fera école.
« Les ladies Waldegrave»  Joshua Reynolds