dimanche 8 novembre 2026

Arecibo. Louis Cattelat.

Arecibo est le nom d’un radiotélescope qui a tenté d’envoyer un message aux extra-terrestres en 1974. 
Cet essai de communication ambitieux touche à la poésie, et le jeune comédien seul en scène joue avec les silences pour mettre en évidence les difficultés des humains à se parler.
Nous retiendrons surtout son franc parler trash, pour mettre en scène son homosexualité, sans que les hétéros puissent se sentir exclus, en retournant habilement la norme de jadis.
Ses jeux avec le public témoignent de sa souplesse, de son sens de la répartie, même si à l’égard des enfants dont il s’étonne de la présence à son spectacle, il se montre peu charitable avec eux. 
On rit, et bien souvent on est renvoyé à la méchanceté de notre rire surtout que de délicieuses occasions d’humour noir ne manquent pas.
Le public de la MC 2, plus jeune que d’habitude, a apprécié cet humour générationnel, spontané, parfaitement écrit et rythmé impeccablement, aussi fin que celui de Dedienne.
« Je suis un très mauvais drogué :
moi, pour obtenir du vertige, il suffit que je me lève un peu vite du canapé. »

samedi 7 novembre 2026

Le soleil se lève deux fois. Soundouss Chraïbi.

Chaque chapitre porte le nom d’une pièce de la maison, où sont réunies deux filles et une petite fille, la narratrice, au chevet de la maîtresse des lieux en fin de vie. 
« Ce lieu, celui de nos pensées, de nos amours et des blessures que l’on se transmet, c’est le monde où j’ai grandi, c’est aussi celui où j’ai eu la chance d’avoir trois mères, alors que d’autres n’ont même pas le droit d’en avoir une seule. » 
Cette proximité complice entre femmes peut être pressante et belle, sans se dispenser d’un banal secret de famille constituant le fil dissimulé du récit devenu déterminant au fil des 239 pages. 
« Elles continueraient à se tenir par la main, mais peut être avaient-elles atteint l’âge où l’on cesse de se regarder dans les yeux. » 
J’ai retenu la finesse de l’écriture dans la description des caractères et des relations :
les hommes dans des rôles secondaires ne sont pas caricaturés, pas plus que ces trois générations de femmes. 
« Elle avait peur qu’on dise que ce n’était pas assez propre, pas assez grand, qu’on ne mangeait pas assez bien.
Et quand tout était parfait, elle souhaitait qu’on l’envie, tout en craignant qu’on la jalouse. » 
L’écriture limpide et profonde se met au service d’une trame parfaitement tissée avec des hypothèses, des conditionnels et des « si » tellement familiers, bien qu’ils ne fassent pas illusion au moment des choix.
Le titre longtemps énigmatique, situé à la hauteur de ce récit ardent, concerne une des protagonistes et non celle qui s’exprime avec générosité et honnêteté. 
« … j’ai voulu éprouver son désarroi et sa solitude. Je n’y suis pas arrivée. » 

vendredi 6 novembre 2026

Vieux N° 10.

En son emballage élégant et son écriture soignée, le trimestriel nous offre une nouvelle fois des occasions de réfléchir et de nous divertir.
Ainsi sous le titre « faisons nous du bien » qui annonce un dossier aux petits soins où un médecin fait danser Alzheimer, l’entretien avec Boris Cyrulnik le plus réconfortant des neuro- psychiatres est à la bonne place.
Les conseils pratiques et légers ne manquent pas pour prendre soin de soi, des autres et du temps qui vient : théâtre et cuisine, voyages et écriture, apprentissage des langues… plongée … sommeil.
La philosophe Olivia Gazalé précise le terme « carpe diem » :
«  Le présent ne se dévore pas, il se cueille. Il est ce qui s’offre pour un instant, fragile et périssable, et qu’il faut savoir accueillir avant que le temps ne l’emporte. »
 Et si «  nous ne sommes pas champions du monde » ces 130 pages peuvent permettre de rentrer dans la saison froide, le sourire aux lèvres, même si le portrait de Chris Isaak de Laurent Chalumeau mon rédacteur préféré ne me parle pas plus que la bande dessinée de Blake et Mortimer.
Heureusement Berroyer demeure tel qu’en lui-même, 
Philippe Lefait fait le tour des mots rabotés «  Ta ton tel ? » 
et Picard en hypocondriaque est parfait.
Ramon Pipin rappelle quelques stupides refrains à moins que ce ne soit encore de la poésie :  
« Je me fais beliner le joyau
Je me fais remplir le vestibule
Je me fais ramoner l’abricot »
 Colette Renard (1964)
La pratique du haïku capturant les petits moments peut apaiser en retenant la mémoire émotionnelle. 
La lecture de l’entretien du boss Antoine De Caunes avec Carole Bouquet est vivifiant car la belle n’a pas la langue dans sa poche :
«  Je ne savais rien de Buñuel, à qui je n’avais jamais osé poser une question.
De toute façon, il était sourd. » 
Nous pouvons relativiser nos inquiétudes quand Flaubert écrit à George Sand :
« Je ne suis pas du tout surpris que vous ne compreniez rien à mes angoisses littéraires !
Je n’y comprends rien moi-même. » 
voire rendre grâce à Saturne célébré par Brassens cité par un philosophe Bertrand Quentin  lorsque sa compagne « a du payer la gabelle : un grain de sel dans tes cheveux ».
Pourtant « lire c’est vieux » 
mais quand Nicolas Estienne d’Orves en cause, je me sens mieux.

jeudi 5 novembre 2026

Les fondateurs de l’école d’Anvers au XVI°siècle. Gilbert Croué.

Le bras de mer qui reliait Bruges à la mer du Nord s'est progressivement bouché au XV° siècle, l’activité commerciale des villes de Bruges, Gand, Bruxelles se déplace alors dans la ville d’Anvers située dans l’estuaire de l’Escaut facilement accostable pour des bateaux de plus en plus gros. 
Parmi les artisans, les artistes suivent la croissance de la première place financière devenue vertigineuse en passant de 15 000 habitants à 100 000 au XVI ° siècle.
Il y avait une tradition des retables anversois dont les peintres, 
moins chers que les sculpteurs, peignaient les volets. 
Les Pays bas étaient bourguignons, « Le retable de la Passion » est exposé à Dijon.
Gérard David (1450 / 1523) travaille à Bruges, il inspire des maîtres anversois. 
Le «  Repas pendant la fuite en Egypte »  doux et délicat, à la perspective aérienne, aux harmonies bleutées peut se voir au Prado chez les espagnols qui passèrent par là.
Quentin Metsys
(1466/1530) est reçu franc-maître au sein de la Guilde de Saint Luc d'Anvers. Sa « Vierge aux cerises »  dont les fruits ont un goût de paradis tout en symbolisant le sang du Christ, exprime la douceur de la Renaissance italienne.
« Les amants mal assortis »
relève de la satire. 
« … c’est une chose scandaleuse de voir qu’un homme d’âge s’amuse à ces galanteries puisque, comme le dit le poète, en cette dernière saison de la vie : 
« Il faut savoir prendre congé de Vénus et des Grâces ».  
Cesare Ripa.
 https://blog-de-guy.blogspot.com/2014/06/le-corps-souffrant-serge-legat.html
Le « Paysage avec saint Jérôme » par son fils Cornelis Metsys, au musée de Grenoble, place au centre d’une nature imaginaire, un rocher symbole du Christ. 
Le pénitent, docteur de l’église, perdu dans l'immensité se reconnaît à son manteau rouge.
« Le Paysage avec saint Christophe » de Joachim Patinir (1483/1524) :
 le géant de six mètres traverse le fleuve agité de la vie, 
l’enfant est si fragile dans ce « paysage-monde ». 
Ce monde vu « en vol d’oiseau » existe avec force dans « Le Baptême du Christ » 
surmonté du saint Esprit envoyé par Dieu.
Au dos du  triptyque « La Pénitence de saint Jérôme » d’une précision diabolique, figure Saint Sébald, patron de Nuremberg, la ville de Dürer qui assista au mariage de Patinir.
« Dessin du port d’Anvers »
Dürer
Où sont Loth et ses deux filles fuyant l’incendie et surtout la femme de Loth, transformée en statue de sel pour s’être retournée dans « Le Paysage avec la destruction de Sodome et Gomorrhe » ? Patinir 
« L'Empereur Héraclius décapitant Chosroès, roi des Perses »
 
réalisé par le peintre Jan de Beer (1475 / 1528) 
a tout de la théâtralité décorative du « maniérisme ».
 
Sa « Vierge et l'Enfant sur le trône, avec des saints » est quelque peu chargée.
Jan Gossaert
(1478/1532)
« Autoportrait » dit Mabuse parce que né à Maubeuge est qualifié de « romaniste » pour son style influencé par l’Italie.
La mythologie avec « Neptune et Amphitrite » permet de représenter la nudité pour la première fois dans les contrées septentrionales.
Zeus, 
le coquin de la mythologie, transformé en pluie d’or, tombe sur un tissu bleu 
comme celui de la Vierge : « Danaé ».
Son « Portrait d'un marchand » révèle d’une façon éclatante un caractère hautain.
Suivant la tradition de la corporation, il peint « Luc peignant la Vierge », 
pourtant l’évangéliste, protecteur des peintres, n’apparaît qu’au VIe siècle.
Joos van Cleve
(1490/1540), «  Autoportrait » tient un œillet associé aux fiançailles.
Il marie la douceur italienne et le quotidien flamand avec le verre de vin symbole du futur sacrifice du Christ dans « La sainte Famille ».
Barent van Orley
( 1488/1541), peintre officiel de la cour de Marguerite d'Autriche réalise « Charles Quint jeune » exposé dans le monastère somptueux de Brou que la régente avait fait construire en mémoire de son époux.
L’enfant Jésus dans « La vierge et l’enfant » joue avec un collier de couleur rouge passion, bien que le corail soit censé protéger du mauvais sort d’après des croyances populaires.
« Joris van Zelle »
 son ami, médecin humaniste et bibliophile lui doit sa place 
dans les musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.
 "C'est une joie pour le savant de plonger le regard dans cette brume du passé, où se dessinent des formes vagues, de leur rendre peu à peu la précision de la vie et les fermes contours des objets réels. L'art des Pays-Bas, flamand ou hollandais, a besoin plus que tout autre de cette élucidation par une enquête infatigable : non-seulement son histoire a été négligée pendant des siècles, mais les peintres de ses diverses écoles étaient si laborieux, avaient l'imagination si riche, la main si souple, qu'ils ont produit une œuvre immense, dont on ne connaît point les limites. ”  
Alfred Michiels

mercredi 4 novembre 2026

Bologne # 4

Au vu de la météo, nous persévèrerons dans la pratique des musées cet après midi.
https://blog-de-guy.blogspot.com/2026/10/bologne-3.html
Nous nous mettons à l’abri au Palazzo Poggi en attendant l’heure d’ouverture de ses musées universitaires.
Ils se divisent en plusieurs parties.
Tout d’abord, le cabinet de curiosités.
Il expose du matériel pédagogique destiné aux futurs médecins, anatomistes et scientifiques : des poissons de différentes sortes, des crocodiles naturalisés,
des plaques pour imprimer des planches florales ou animales remplissent les vitrines
mais il montre aussi des reconstitutions de muscles, de parties du corps (oreille) ou d’écorchés.
Toute une section  est consacrée aux anomalies  d’accouchement,
avec des représentations très réalistes de fœtus mal formés ou mal placés en cire, d’utérus en terre cuite pour la formation des sages-femmes, avec une chaise d’apparence très inconfortable pour les parturientes et des outils peu engageants pour les « délivrer».
Nous découvrons tous ces spécimens monstrueux et parfois gores utilisés jusqu’au XIX° comme modèle pour l’étude du monde vivant. et pourtant,  comme le dit le « routard », malgré tout l’ensemble des collections ne manquent pas de charme…
Nous changeons d’aile pour nous diriger vers la bibliothèque.
Répartis sur plusieurs pièces,des meubles aux façades grillagées conservent de vieux livres et grimoires. Les rayonnages montent jusqu’au plafond, alors pour atteindre les volumes d’en haut, une échelle coulissante permet d’accéder aux étagères les plus élevées.
Dans une 2ème salle  une organisation par sujets compartimente les bibliothèques.
Enfin, une dernière section s’intéresse à l’art militaire.
Pour cela, elle s’appuie sur des maquettes de forteresse, des globes terrestres anciens, des navires à voiles et des galères. Nous abandonnons le domaine des sciences au profit de l’art religieux, et nous voilà  maintenant en quête de la chiesa San Domenico  qui n’ouvre ses portes qu’à 15h30.
La basilique, incluant un monastère, porte le nom du fondateur des frères prêcheurs espagnol dont elle protège et conserve la dépouille. Malheureusement pour nous, (mais heureusement pour la préservation du riche patrimoine italien), des échafaudages  nécessaires aux  rénovations en cours empêchent d’approcher certains trésors,
comme les stalles ou encore la toile de Filippino Lippi 
« le mariage mystique de sainte Catherine ». 
Par contre, nous ne manquons pas l’extraordinaire tombeau de saint Dominique
élaboré sur une période de 300 ans.
Il requiert le travail de plusieurs grands artistes.
Nicolas Pisano réalise les bas-reliefs du sarcophage (épisodes de la vie de Dominique).
Nicola dell’Arca (celui « delle Marie piangenti »)  
conçoit pour sa part le couvercle et le délicat ange de gauche,
Michel-Ange lui en oppose un autre d’allure plus musclé à droite, porteur d’un candélabre. Autour de celle de  Saint Dominique d’autres statues de Niccolò dell'Arca s’élèvent et veillent sur le sarcophage,
il s’agit de San Agricola, San Floriano, San Vitale, San Francesco ; 
Michel-Ange, lui,  a représenté  San Pétrone, Saint Proculus, et Girolamo Cortellin n’a pas oublié  Saint Jean-Baptiste. Disposé au centre de l’abside d’une chapelle constituant un écrin d’une grande richesse, la sépulture  impressionnante repose sous une coupole avec une fresque à la gloire du Saint.
Pour conclure notre  visite limitée par les travaux, nous franchissons une porte qui ouvre sur le joli cloître du monastère, bien entretenu,
habité par une statue de saint Dominique, et traversé furtivement par un moine dominicain vêtu de l’habit caractéristique blanc et noir de cet ordre ecclésiastique.
Il nous reste suffisamment de temps pour envisager un passage à la Basilica di San Petronio située près de la piazza maggiore (fermée entre13 et 15h)
Bâtiment commencée au XIV°,  sa façade bicolore oppose le marbre blanc utilisé pour le soubassement au rouge de la brique privé du revêtement précieux au dessus car elle ne fut jamais terminée.
L’intérieur répond aux canons du style gothique avec des volumes et des proportions incroyablement grandioses, plusieurs rangées de piliers et une abondance de voutes d’ogive, 
un grand nombre de chapelles dont celle de San Petronio, 
saint patron de la ville, extrêmement chargée
ou encore la chapelle Bolognini occupée par le terrifiant « enfer » de Giovanni da Modena.
Et pour la musique, deux orgues du XV° qualifiés d’exceptionnels 
se font face dans le chœur  enserrés dans des buffets en pierre sculptés.
Un peu fatigués, nous pensons à rentrer.  Via Independenza, sous les arcades nous nous arrêtons dans un supermarché à la devanture très discrète où nous achetons deux plats cuisinés, de la mortadelle, des poires et le nécessaire pour petit déjeuner demain.
Le chemin pour rejoindre notre Airb&b, jamais simple, nous réserve encore des surprises, nous poussant dans de nouvelles déviations. A 19h nous franchissons quand même le seuil de notre logis et nous nous claquemurons derrière la porte à plusieurs picous pour une soirée tranquille.