vendredi 12 juin 2026

Revue 21. N° 72.

Je m’étais lassé de XXI trop sûr de son excellence, mais j’étais curieux de la nouvelle formule qui ne s’en tient plus à la posture d’avant réseaux du XIX°.
L’ambition de la nouvelle équipe : « saisir le monde » se déploie sous une couverture aguicheuse, pour laquelle j'ai versé mon obole:  
« PSG confidentiel : L’enquête inédite sur Nasser al-Khelaïfi le boss du foot français ». 
Si la carrière fulgurante du fils de pêcheur de perles qatari, ami des puissants est intéressante, ses relations douteuses datent plutôt du passé, sans que soit  tellement approfondie l’influence de l’émirat dont il est l’éminent représentant, au pouvoir considérable.
Tout aussi accrocheur le titre « Le mystère McFadden », l’autrice soupçonnée par « certains » d’être une intelligence artificielle a vendu 35 millions d’exemplaires de ses trente thrillers dont « La femme de ménage ».
Le reporter à la recherche du corps de Sadam Hussein n’a rien trouvé auprès d’interlocuteurs fatigués dans un paysage de « rues désertes où roulent des virevoltants de poussière ».
Les paysages sont tout aussi mornes dans la banlieue londonienne où poussent les data centers.
Le trimestriel se montre critique à l’égard d’un influenceur de YouTube, rare occidental se déplaçant en Afghanistan, susceptible de faire le jeu des talibans.
La bande dessinée contant l’engagement efficace dans le déminage d’un ancien fabricant italien de mines anti personnelles est saisissant : il avait l’expertise.   
Quelques portraits de personnes influentes dans le monde des cryptomonnaies, ou chez les publicitaires tournant autour de ChatGPT côtoient des acteurs plus traditionnels comme ce toubib ayant soigné un des derniers parrains de la mafia, ou les gardiens des coffres-forts de Poutine et de son corps dont ils cultivent les rêves d’immortalité.
Je préfère quand les journalistes relèvent les ambigüités de chercheurs du GIEC quant à leurs financements, que leur portrait uniquement à charge d’Adèle Van Reeth, définie comme femme de Raphaël Einthoven dont je suis un lecteur fidèle dans « Franc-tireur », camp d'en face où je me situe.   
La préparation de la venue de lutteurs de Sumo à Paris apporte de la légèreté dans ces 162 pages, alors que les enjeux d’une visite d’un sanctuaire de guerriers japonais me semblent lointains.
Les propos de Medvedev évoquant l'éventualité d'un kidnapping de Merz, le chancelier allemand, après celui de Maduro, sont justement rappelés : 
« L’enlèvement de ce néo nazi pourrait constituer un rebondissement spectaculaire dans cette série carnavalesque ». 
Ramsès Kefi regrette, tout en nuances, le silence des rappeurs marseillais lors de l’assassinat de Medhi Kessaci
L’implantation du RN dans la vallée de la Fensch en Lorraine devrait susciter autre chose qu’un constat et interroger aussi les citations de Gramsci dont la gauche n’a plus le monopole.
Ma commentatrice attitrée, citant souvent les antiques, sera contrariée d’être à la mode puisqu’on apprend dans cette livraison que  
« De Marc Zuckerberg à Louis Sarkozy, 
Marc Aurèle, l’empereur romain a trouvé un nouveau public. » 
Par contre l’association branchée caviar-nuggets n’est sûrement pas à son goût, elle le préfère  sans doute nature, le caviar.

jeudi 11 juin 2026

Charleville # 2

Pour rester dans  le thème, de façon plus prosaïque, nous optons pour un restau bistronomique rue Bérégovoy baptisé la table d’Arthur.
Il se divise en deux salles ; le  sous-sol héberge le restaurant ;  au niveau rez-de chaussée, la brasserie/bistrot offre  les services du même Maitre cuisinier de France Eric Hubert. Cette partie jouxte les cuisines impeccables et visibles de la salle. Aujourd’hui, le menu affiche un plateau pour 18 € 50 qui nous régale, composé d’un aïoli d’aiglefin en salade, d’une cuisse de pintade semoule et petits légumes, d’une crème brûlée ou mousse au chocolat (un délice !). 
Nous ressortons contents de notre pause méridienne pour nous rendre au musée de l’Ardenne situé dans l’un des bâtiments placé dans un angle de la place ducale.
Nous y présentons le même billet qu’au musée Rimbaud, ayant  acheté le combiné des deux pour 8 € ce matin.
La visite suit l’ordre chronologique en débutant par la préhistoire, puis en s’attaquant aux idées reçues concernant les Gaulois, en exposant des vestiges de tombes avec phalère (décoration romaine en forme de plaque ronde) couverte de svastikas.
Nous délaissons la collection d’armes, nous avons eu notre content à Liège.
Nous préférons nous attarder plus loin devant l’apothicairerie de l’Hôtel Dieu reconstitué (1756).
Autrement, le musée possède sa partie beaux-arts avec  des tableaux, des sculptures que j’apprécie beaucoup, notamment celles d’Aristide Onesime Croisy.
Il propose aussi des salles consacrées au passé industriel des Ardennes,
illustré par des métiers, des outils (clous),
d’incroyables porte-parapluies-chapeaux tarabiscotés.
Mais l’originalité du musée vient surtout de la section réservée aux marionnettes du monde entier rappelant le rôle international de 1er plan  tenu par Charleville dans ce domaine ;
Pas à pas nous découvrons avec intérêt et plaisir ce riche musée à la disposition aérée,
 installé de surcroit dans un très beau lieu.
Mais nous surveillons malgré tout l’heure, nous ne voudrions pas manquer une seconde fois  la mise en branle du  « grand marionnettiste » place Churchill.
Toutes les heures, le petit théâtre d’automates crée par Jacques Monestier, et érigé non loin du Pôle international de la marionnette, s’animent de 10h à 21h.
Il présente à chaque déclenchement un court extrait de la légende ardennaise des « 4 fils Aymon » dans laquelle intervient Bayard.
Nous disposons encore d’un peu de temps pour baguenauder dans la ville, alors nous marchons jusqu’au stade du petit bois voir les grilles d’époque art déco en fer forgé et ses découpes de silhouettes  sportives 
 
puis nous prenons la direction opposée jusqu’au cimetière Boutet
où reposent Arthur Rimbaud et sa sœur Vitalie dans deux tombes jumelles.   
Nous revenons sans hâte vers la voiture que nous récupérons maltraitée par un indélicat qui a fait tomber le casque du rétroviseur droit.
Après l’avoir rétabli, nous indiquons au GPS l’adresse du Airb&b dans la commune de MEZIERES, tout à côté de la basilique Notre Dame d’Espérance dont un cocon de bâches et d’échafaudages enserre le clocher.
Notre installation dans le logement tout neuf vite faite, nous longeons le cours Monge à la recherche du Carrefour market.
Cette promenade nous permet de passer devant le lycée Monge, et au retour, de prendre le temps d’observer les bâtiments de la Macérienne classés aux monuments historiques,
ainsi que les restes de remparts et de douves de Mézières, ancienne ville fortifiée.
Presque arrivés chez nous, de la musique s’échappe de Notre Dame de l’Espérance, nous nous rapprochons et franchissons le seuil. Trois prêtres officient devant des fidèles usant de leur voix de façon soutenue et généreuse. Curieux, nous distinguons de beaux vitraux mais nous n’osons pas perturber la ferveur des pratiquants. Alors nous ressortons sur la pointe des pieds et rentrons finir la soirée à la maison, moderne et  confortable.

mercredi 10 juin 2026

La lentille et le roman. Maylis de Kerangal.

Les grands auteurs peuvent œuvrer dans le petit format (63 pages) aussi bien que dans des volumes épais, à l’image du cinéma traversé de séquences de 30 secondes et produisant de plus en plus de films de trois heures, ou du théâtre avec des pièces de cinq heures au pays des punch line.
La bigleuse romancière relie l’optique et la littérature : 
« Spinoza polit des lentilles, et ce faisant,
Il mène son « investigation de la vérité »,
Polir une lentille
Aide les yeux du corps à voir,
Tout comme la philosophie, les yeux de l’esprit, aide à connaître.
Polir une lentille vise à voir l’objet tel qu’il est. » 
Elle revient ainsi à la ligne et imprime un rythme poétique vu récemment chez certains auteurs 
Après avoir sollicité des souvenirs d’enfance où son imagination compensait ses déficits visuels, elle rappelle ses beaux romans, plein d’acuité:
« On cherche l’accès
A l’infiniment petit, à l’infiniment grand.
On veut voir loin, on veut voir ailleurs,
Vois ce qui n’est pas immédiatement visible.
Surtout, on veut voir les objets tels qu’ils sont. »
 Elle parle de littérature quand elle évoque phares et  fusées de détresse : 
« La charge pyrotechnique associe un oxydant,
Un combustible -perchlorate de potassium,
Magnésium - et un colorant rouge. »

mardi 9 juin 2026

Histoire de Jérusalem. Vincent Lemire Chistophe Gaultier.

Un olivier du mont des oliviers raconte en 255 pages, 4000 ans d’histoire d’un lieu inhospitalier à l'écart des routes commerciales, lieu commun des trois religions monothéistes.
Les dessins ont beau être attrayants, les informations référencées, les péripéties spectaculaires, et bien des noms familiers, tant de morts et d’efforts vains pour approcher une résolution des problèmes épuisent toutes mes tentatives de compréhension. 
Les chapitres bien construits structurent une continuité dans les massacres, les exclusions, les démolitions, les reconstructions, les cohabitations, qui ont vu passer Egyptiens, Perses, Juifs, Romains, Byzantins, Arabes, Croisés, Mamelouks, Ottomans, Anglais, et s’installer Palestiniens et Israéliens.
Isaac, Salomon fils de David, Abraham, Jésus ont marqué leur territoire dans la localité, mais de plus loin l’empereur Constantin dans sa conversion ou le pape Urbain II  prêchant la croisade à Clermont ont internationalisé les affaires religieuses dans lesquelles Theodor Herzl n’a pas eu un petit rôle.
Dans cette contrée de pierres, où les légendes se mêlent aux découvertes archéologiques incessantes, les pèlerins affluent et les écrivains  se sont succédés : Flaubert, Chateaubriand, Melville, Marc Twain, Pierre Loti.
La citation de  Julien Gracq trouvée sur Babélio  m’a semblé la plus juste : 
« Jérusalem comète historique dont l’histoire se réduit presque à un long sillage enflammé, posée sur sa colline brûlée comme une fusée sur sa rampe de lancement- tant de furie d'éternité dans un si petit corps- ville Pythie, ville épileptique, hoquetant sans trêve de la transe de l'avenir. »

lundi 8 juin 2026

Hamnet. Chloé Zhao.

La biographie de Shakespeare est tellement lacunaire que bien des romans peuvent s’autoriser à inventer des histoires autour de sa vie et interpréter les sources d’une formidable créativité.
Ne rebâtissons nous pas des évènements de nos vies, comme nous projetons notre subjectivité sur celle des autres?
La réalisatrice adapte le roman éponyme de Maggie O'Farrell en jouant sur la proximité du nom « Hamnet » fils du natif de Stratford-upon-Avon avec « Hamlet » titre d’un de ses chefs-d’œuvre parmi 49 pièces qui ont traversé les siècles.
Les évènements de la vie d’un artiste nourrissent son œuvre, 
et le théâtre permet de transcender la mort. 
Même si certaines séquences auraient pu être plus brèves, les riches thématiques sont plutôt traitées, relativement à d’autres reconstitutions, avec grâce.
Ainsi la personnalité de la femme de William ne se résout pas à sa science des plantes et des pronostics dans la lecture des lignes de la main et la belle mère modifie ses appréciations initiales. De beaux portraits de femmes et d’enfants.
   

dimanche 7 juin 2026

I’m fine. Tatiana Frolova. Théâtre KnAM.

Quel plaisir de retrouver la sincère créatrice d’un théâtre documenté avec sa vie ! 
Le leitmotiv des prisonniers politiques du régime de Poutine que la troupe de Komsomolsk-sur-Amour a fuit depuis la guerre en Ukraine, s’immisce entre les souvenirs des acteurs accueillis au Théâtre des Célestins à Lyon. 
Leur traductrice a rejoint la troupe et tient un rôle important quand la langue interroge 
«  racines », «  asile », « refuge ». On peut s’inquiéter davantage des mots d’un jeune homme, reprenant les mensonges du maître de l’empire russe, saisi dans une vidéo, persuadé que les européens sont déjà conquis.
Des citations de Dostoïevski donnent envie de revenir à l’auteur d’ « Un homme ridicule ».  
Après un début prenant, où les acteurs « réapprennent à marcher », la  diversité des dispositifs scéniques avec utilisation poétique de la vidéo n’a pas toujours aidé à la cohérence d’un propos qui a bien le droit de se chercher. Il est par ailleurs des remises en cause des images mythologiques plus tragiques que celles du Transsibérien, mais la vie n’est pas faite que de drames grandioses.
Les pommes de terre dispersés sur la plateau ne sont pas que métaphores et une orchidée renaissante peut donner du courage, mais quel besoin de faire monter une personne sur scène pour lui offrir un pot de fleur aux allures de cadeau publicitaire.
Bien que cette représentation soit moins surprenante que la première, je reviendrai volontiers une fois prochaine à leur rencontre, tant l’honnêteté de la compagnie m’a paru toujours aussi vibrante.

samedi 6 juin 2026

Du mépris. François Bégaudeau.

Bégaudeau parle en expert, se montrant mordant, injuste, passionnant, brillant, rythmé. 
Il cultive notre dignité de citoyen et renforce notre prétention de lecteur, voire de rédacteur de blog.
Cet essai au souffle entrainant prend vie dans la contradiction avec un de ses lecteurs qui l’accuse de l’avoir « méprisé », usant de ce terme tellement défraîchi qu’il méritait bien quelques 150 pages.
Le très productif écrivain contredit Ernaud la transfuge de classe, conteste Rose Lamy
et développe une critique pertinente de Bourdieu quant à la culture légitime. 
« La distinction n’est plus tracée entre le grand art type Beethoven
et l’art mineur à quoi Gainsbourg assignait la chanson. »
«  Le cool a adopté la culture hip-hop.
Avec condescendance d’abord, 
attribuant le label culture comme on avait fini par accorder une âme aux nègres… » 
Il enrichit Camille Laurens : 
« Un amateur de Rossellini qui chante Mike Brandt ne se déclasse pas,
il parachève son tableau. »
L’ « omnivore culturel » ne se parfume pas de trop de citations, il les distille avec élégance : 
« Je me sens trop au-dessus d'eux pour les haïr. 
Ils peuvent m'intéresser tout au plus jusqu'au mépris, mais jamais jusqu'à la haine .
Rousseau ne doit qu'à l'antériorité de son siècle de l'avoir écrit avant moi. » 
Il pointe les faux snobismes qui affichent les affinités coupables avec Sardou ou Rocky et se montre intarissable et drôle sur les distinctions culturelles, depuis le film avec Bacri « Le goût des autres » ou à partir de sketchs datés se moquant des lecteurs de Télérama.  
« Ma cousine nantaise n’accompagnera pas son fils à la séance de 14h de « One Piece » » au Pathé de la Place du Commerce qu’elle appelle encore le Gaumont. 
Mon neveu serveur n’a jamais ouvert un des romans de Robbe-Grillet  que son oncle a compulsivement annotés à son âge. »
Le membre éminent des Éditions Cause perdue saisit l’air du temps et souligne quelques obsolescences, même si la subordonnée concernant les vaccins me semble approximative comme d’autres pétaradantes remarques donnant cependant du peps à l’ensemble :
« Commercial », je ne l’entends plus que dans la bouche de punks poivre et sel enclins à  accointer les majors et les labos pharmaceutiques qui nous ont inoculé le vaccin. » 
Moi, boomer dessalé qui joue de la troisième personne, revenu de la Nouvelle vague, qui a tant aimé « Nous nous sommes tant aimés » sortant guilleret de sa lecture, ajoute donc son grain de sel, sans vergogne.