samedi 23 mai 2026

Maître et chien. Thomas Mann.

L’auteur de « Mort à Venise » a écrit un court récit en 1918 à propos d’un de ses chiens.
Ce livre agréable de 155 pages, offert par la librairie Artaud, donne envie d’aller vers d’autres œuvres du prix Nobel qui m’impressionnaient avant, telle « La montagne magique », tant l’écriture de ce livre, précise, mêlée d’humour léger est avenante.
Dès les premières lignes nous suivons le bavarois : 
« Quand la belle saison fait honneur à son nom et que le tireli des oiseaux m’éveille de bonne heure, parce que j’ai terminé à temps la journée précédente, j’aime faire, sans chapeau, avant le premier déjeuner, une promenade d’une demi-heure ».
 Baushan, son chien, le suit bien volontiers quand il va vers la nature mais le laisse aller seul si le bourgeois prend la direction de la ville. Nous saurons tout du chien d’arrêt auquel son maître prête bien des sentiments : 
« L’expression de sa tête, expression de bon sens et d’intelligence, témoigne du caractère viril de sa partie morale que sa structure corporelle reproduit dans le domaine physique »
Cet attachement simple et sincère d’un intellectuel considérable ne surjoue pas les effusions contemporaines plus aimables avec les bêtes qu’avec les hommes. 
« La gaieté et la sympathie me remuent le cœur presque en permanence quand je suis en sa compagnie et l’observe. »
L’animal fougueux et pas toujours obéissant l’amuse, loin de sa première impression lorsqu'il n’avait vu :  
« rien d’autre que la sottise et la détresse ainsi que la prière instante qu’on lui témoignât de l’indulgence ».

vendredi 22 mai 2026

Vide.

Dans cette ère de l’anthropocène où, coupables, nous crâmons, 
l’âge des copieurs-colleurs est bien entamé.
Mais les pages restent blanches, les écrans flous, les intellectuels censés nous éclairer, devenus transparents, nous brouillent, honteux de leur condition, de leur blanchitude. 
Au sein de l'université sont menés des travaux à propos de la sociologie du Laser game et des colloques organisés sur la poésie de Booba.
J’essaye de choper des mots dans l’air du temps mais mon Finki tremblote et je  ne  sais retenir que l’anodin centenaire Edgard Morin. J’ai oublié ceux qui persistent dans l’écriture inclusive et autres billevesées et m’éloigne de ceux qui, en simplets wokistes, ne peuvent être défini que par leurs ennemis: islamo gauchistes d’un côté et nazis de l’autre, réunis par leur haine de la nuance, des compromis, des modérés. Ils ont préparé la venue d'un mal extrêmement droit, tellement annoncé qu'il en surgirait parmi des « orages désirés ». 
Ces «mutins de Panurge» n'ont cessé tout au long des années de vilipender un Président de la République réélu.
Dans le même mouvement qui promeut la liberté et exacerbe l’individualisme, le manque de pensée originale aggravé par le mépris du travail, n’est même pas criant : comme dans un cauchemar aucun son ne sort de nos bouches. 
Depuis le temps que le bord de la falaise est annoncé en matière de réchauffement ou concernant les dangers de l’IA, nous tombons dans le vide.
La victoire de Trump est d’avoir mis tout le monde au ground zero de la réflexion. Des cohortes suivent les bannières de l'inculture.
Dans un cahier, j’avais écrit pour ne pas l’oublier : 
«  Soudan : 150 000 morts, 14 millions de déplacés. » 
Et je l’oublierai.
En guise de balises de crépon, un relevé de ce qui nous change peut distraire.  
Nos réticences étaient tellement fortes envers les premiers téléphones portables, si bien que l’étonnement peut surgir quand aujourd’hui des poches bien adaptées pour recevoir l’indispensable accessoire nous réjouissent. Nous ne pouvons plus reprocher à nos enfants et à leurs petits d’abuser de leur I phone : les vieux, nous passons notre temps à nous montrer les photos des petits et ne plus nous creuser la tête pour savoir dans quels films a tourné Nathalie Baye. Nous agrandissons nos trous de mémoire.  
Dans notre pays aux uniformes noirs portés par nos jeunes choyés de nos anciens enfants rois aux chasubles fluo, le boomer, dont le Larousse vient de retenir le sens péjoratif, en est rendu, à maculer son écran de cendres alors que s’avance la nuit.  
« On ne peut pas peindre du blanc sur du blanc, du noir sur du noir.
Chacun a besoin de l'autre pour se révéler. »
Proverbe africain

jeudi 21 mai 2026

Liège # 5.

Nous contournons le musée afin de nous rapprocher de la collégiale Saint Barthélemy. Servais  la présente comme l’une des plus anciennes de Lièges, mais elle nous apparait pourtant  bien pimpante avec ses peintures fraîches  crème et rouge sang à la mode allemande.
Une sculpture moderne lui fait face sur le parvis dans un petit square. Elle repose sur un plan incliné, où des ecclésiastiques guindés et roides surplombent des Liégeois dansant la farandole peu impressionnés par leur présence.
A peu de distance de là, nous pénétrons dans la cour Saint Antoine. Cet ancien quartier des brasseurs bénéficia d’une bonne rénovation dans les années 1970. Les maisons anciennes, et celles construites plus récemment cohabitent harmonieusement. An centre de cette cour rectangulaire, une fontaine  déverse l’eau dans un mince canal jusqu’à une sculpture pyramidale nommé Tikal du nom du monument Maya guatémaltèque. Côté rue, certaines façades disposent de pancartes qui précisent le classement patrimonial des maisons. Nous découvrons des impasses dans lesquelles logeaient autrefois les employés de grands hôtels particuliers puis des familles ouvrières et modestes.
Nous en abordons  une en forme de U tout en nous dirigeant vers la rue Hors château,
puis vers la place du marché qui détient le Perron fontaine.
Symbole de la ville, Charles le Téméraire le déplaça une dizaine d’années à Bruges pour affirmer son autorité écrasante sur Liège  mais, ce monument, orgueil des habitants,  retrouvera sa place.
Des pommes de pins crucifères apparaissent sur les angles de la balustrade,
elles se manifestent aussi  sur l’hôtel de ville juste derrière, 
en signe de solidarité et de résistance dans l’adversité.
Nous débouchons ensuite sur la vaste place Lambert. Des structures métalliques en forme de piliers s’élèvent sur l’esplanade pour matérialiser l’emplacement de l’ancienne cathédrale rasée en 1793 par les révolutionnaires en conflit avec les Princes-Evêques. Une partie de son plan se lit aussi grâce à des pavés intégrés à la dalle.
Par contre, le magnifique  palais des Princes-Evêques domine toujours la place. 
Voulu par Erard de la Marck, ami d’Erasme, amateur d’art et grand humaniste, 
il se caractérise par un reste de style gothique et du style renaissance.
Aujourd’hui, il appartient en partie à la ville qui en ouvre l’accès au public (cour intérieure)
et en partie à l’état, non public, réservée au palais de justice.
D’une autre époque, l’opéra du 19ème connait toujours un fort engouement. Il attire un nombreux public grâce à des programmations de qualité et des prix attractifs rendus possibles par des subventions importantes.
A tel point que des cars d’Allemands affrétés spécialement et régulièrement  participent à remplir la salle. Sur le plan architectural, la façade à colonnes sur 2 niveaux surmontés d’un fronton supporte avec harmonie une extension en hauteur moderne et sobre.
Et pour rester en relation avec la musique, la ville rend hommage à l’artiste natif de Liège en érigeant à cet endroit une sculpture d’ André-Ernest-Modeste Grétry.
La dernière halte prévue par Servais nous conduit à la cathédrale saint Paul que nous avons déjà eu l’occasion de découvrir hier. Nous apprenons que cette ancienne collégiale  se haussa au rang de cathédrale après la destruction de la cathédrale Saint Lambert.
Si les vitraux du chœur  de couleur bleue sont d’origine, leur ont  été adjoints d’autres plus modernes crées par un Suisse du nom de Honegger et par un autre artiste Coréen.
Nous traversons le cloître dans lequel  une porte donne directement  sur une rue occupée par des maisons ayant appartenu aux chanoines riches et exempts d’impôts sur le terrain.
La visite prend fin, la fatigue se fait sentir.   
Nous rentrons au bercail, sortons Gédéon du parking pour un petit tour de quartier et la redéposons au même parking. Après quelques courses au Delhaize, Maison et repos !
PS : Quelques réflexions au cours de la visite :
Le passage du roman au gothique se traduit par une relation plus  personnelle avec Dieu 
et c’est à  ce moment qu’apparait  la notion de purgatoire.
Le gothique symbolise l’élévation vers Dieu.
L’histoire sainte ancrée dans le siècle et les paysages contemporains des artistes favorisent davantage la proximité des hommes et de Dieu.
Liège est la ville la plus au nord des villes francophones.

mercredi 20 mai 2026

Gerhart Richter et la peinture à l’ère technologique. Aline Guillermet.

La conférencière devant les amis du musée de Grenoble a choisi dans l’œuvre protéiforme du peintre allemand ce qu’il devait aux sciences et aux technologies.
En photographiant sa femme, « La lectrice », il avait dialogué avec la peinture classique,  
« La liseuse » de Vermeer

« Table »
est inaugurale : le flou devient sa marque de fabrique dans son dialogue croisé entre photographie et peinture. La réalité devient ambiguë sous le solvant.
Ses portraits, résurgences dans le milieu abstrait du pop art dont les figures humaines venues des publicités du cinéma se produisent en série.
Comme Roy Lichtenstein, « Allan Kaprow portrait »
ou Warhol : « Ethel scull thirty-six times » à partir de photomatons,
son
« Portrait Schmela » est multiple.
« Huit étudiantes infirmières »
avaient été victimes d’un tueur en série.
Dans le « Diptyque Marilyn » de Warhol peint quelques semaines après la mort de Monroe, 
on ne retient souvent que les couleurs de la vie, 
mais des effets de dégradation évoquent la fragilité, l’effondrement.
La photo-peinture aux contours atténués d’« Ema (Nu sur un escalier) »
s’établit en tant que référence critique
dans un genre universel, «  Nu descendant l’escalier » de Duchamp,
lui-même inspiré des chronophotographies d’Etienne-Jules Marey.  
« Sortir de son halo l’objet en détruisant son aura, c’est la marque d’une perception dont le sens du semblable dans le monde se voit intensifié à tel point que, moyennant la reproduction, elle parvient à standardiser l’unique. » Walter Benjamin
La peinture d’histoire n’est plus héroïque depuis « Guernica »
En 1988, Richter réalise une série intitulée « 18 Octobre 1977 »
dont « Morte »
et la plus grande « Enterrement » évoquant l’évènement qui traumatisa l’Allemagne après le suicide des leaders de la Faction Armée rouge dite Bande à Baader retrouvés morts dans leur cellule de la prison de Stuttgart. 
 
« Ces peintures révèlent de façon choquante que la peinture est morte, incapable de transfigurer les événements, de leur donner du sens. » Stefan Germer, historien de l’art
Il faut de la bonne volonté pour voir une correspondance 
avec « L’enterrement à Ornan » de Gustave Courbet.
Gerhart Richter
 étudie l’imagerie scientifique, « Première vue » reproduisant un atome à une échelle nanométrique.
Pour les quatre tableaux de la série « Silikat », l'élément le plus répandu à la surface de la terre, le degré de netteté varie. 
Ce fragment infinitésimal de la réalité comporte  des structures abstraites.   
Dans ce dilemme entre abstraction et réalisme, trace et empreinte, une des significations du mot « mimesis » peut apporter quelques nuances quand «  Il ne s'agit pas de reproduire l'apparence du réel, mais d'exprimer la dynamique, la relation active avec une réalité vivante », à ne pas confondre avec mimétisme.
Il développe les « Nuanciers », d’une façon aléatoire. « 1024 couleurs ».
En 2011, reprend un de ses tableaux « Abstract Painting » où il avait joué du racloir et à l’aide d’un logiciel extirpe,
parmi les différentes couches de pigment ,8190 bandes pour la série « Strip ».
Dans la cathédrale de Cologne dont la construction a duré 632 ans, monument le plus visité de toute l’Allemagne, ses vitraux ont remplacé ceux qui ont été détruits durant la seconde guerre mondiale. Ils sont composés de 11 263 carreaux de verre de 72 couleurs, placés au hasard. 
« Je n'obéis à aucune intention, à aucun système, à aucune tendance ; je n'ai ni programme, ni style, ni prétention. J'aime l'incertitude, l'infini et l'insécurité permanente. »

mardi 19 mai 2026

Ce qu’il faut de terre à l’homme. Martin Veyron.

Ce conte russe au temps des moujiks, inspiré par une nouvelle de Tolstoï, 
repose la question de la dimension des ambitions humaines.
Il convient de ne pas divulguer la conclusion qui donne toute sa profondeur au titre pour ménager le suspens dans un récit bien mené et agréablement illustré.
Les personnages évoluent, et nous pouvons goûter la description de la vie d’un village à travers les saisons. Les rapports d’une propriétaire terrienne et d’une communauté de paysans ne sont pas forcément aussi simples qu’attendus en ces temps archaïques, mais un changement de génération et de mentalité s’opère. 
« - On dirait qu'avoir de l'argent pose plus de problèmes que ça n'en résout.
- Va dire ça à ceux qui n'en ont pas. »
 
La douceur des traits ne rend pas compte de la rudesse de la condition de ces familles mais permet de voyager au-delà des époques et des espaces quand les ressources de notre planète s’épuisent. La cupidité des hommes a compromis toute entente collective et l’alternative au capitalisme amorcée en ces terres a tourné au vinaigre.

lundi 18 mai 2026

Le son des souvenirs. Oliver Hermanus.

Dans les années 20 du XX° siècle, un fils de fermier devenu étudiant est attiré par une chanson entendue dans un bar qui lui rappelle son Kentucky natal, et par le chanteur.
Celui-ci est appelé à la guerre. A son retour, ils vont partir collecter des chansons traditionnelles.
Les paroles aux tonalités nostalgiques ponctuent cette histoire par moments fusionnelle, plus subtile que le titre amusant de Libé paru au moment du festival de Cannes : «  La cage au folk ». 
Cette musique convient bien à une romance tissée de regrets, de secrets, de rendez-vous manqués qui aurait été banale si elle avait été hétéro. Alors que cette relation homo traitée avec pudeur, en devenant parfaitement ordinaire, affirme sa douce qualité poétique.

dimanche 17 mai 2026

Beatles everywhere. Ma P’tite chanson.

Le top de la musique pop au ukulélé et à l’accordéon fonctionne bien avec la si belle voix de la chanteuse lyrique Agathe Peyrat accompagnée du facétieux Pierre Cussac qui glisse entre deux reprises forcément mythiques une allusion au Boléro de Ravel, entre autres.
« Jude » et « Michelle » étaient là, « Yesterday » aussi, mais il fallait bien écarter quelques morceaux pour un format d’une heure : et les duettistes ont lâché la main d ’« I want to hold your hand » et abandonné « Lucy in the sky ».  
Dire que je croyais que le groupe aux douces mélodies  avaient créé « No milk today » alors qu’il s’agissait  du groupe mancunien Herman's Hermits.
Je pensais rattraper un peu de mon retard en anglaise musique à défaut d’avoir été peu concerné par la compétition entre les gars de Liverpool et les Stones londoniens, trop polarisé alors avec les frenchies Ferré, Brel, Brassens.   
Et il est trop tard pour progresser dans la langue de John Lennon, Paul Mc Cartney,  George Harrison et Ringo Starr, dont le groupe harmonieux constituait un support pédagogique de premier ordre. Qu’en reste-t-il ? 
Je regrette qu’entre deux gorgées d’eau, la chanteuse ne dise pas plus souvent quelques mots pour situer ses chansons, comme elle a pu le faire à deux reprises, ajoutant de l’émotion à une virtuosité remarquable.