jeudi 17 septembre 2026

Le marché de l’art sous l’occupation. Chambon- sur- Lignon.

Au Chambon-sur-Lignon, village des Justes, la visite de l’exposition consacrée au marché de l’art entre 1941 et 1944 éclaire un présent où l'antisémitisme reprend vigueur.
«  Adolf Hitler plaçait la forme au cœur du système et non parmi les accessoires »
 
Emmanuelle Polack
Au-delà des galeries, des salles de ventes, l’enjeu culturel, politique était essentiel pour l’idéologie nazie aidée par le gouvernement de Vichy qui a persécuté les juifs, les a spoliés, pillés. Leur exclusion de la vie sociale préfigurait leur élimination physique.
Pendant cette période, les salles des ventes à Nice ou à Drouot à Paris sont très animées dans un marché « euphorique » : « plus de deux millions d'objets d’art » vont y transiter.
Le parcours muséal commencé par les critiques virulentes concernant l’ « art dégénéré »,
se poursuit par l’évocation du destin de Berthe Weil
ou Paul Rosenberg, galeristes défricheurs de l’art moderne.
Cubistes, fauves et surréalistes étaient ridiculisés, 
ils enrichiront  parfois ceux qui les ont vilipendés.
Les démarches complexes pour en arriver à la restitution des œuvres sont développées autour  du « Portrait de jeune fille assise » de Thomas Couture appartenant à Georges Mandel (né Louis Rothschild) ancien ministre assassiné en 1944.
La toile a été retrouvée en Allemagne en 2012, dans la collection du fils d'un puissant marchand d'art pendant la guerre.
L’histoire de l’art voyage dans les fourgons de l’histoire avec un grand « H ».
Et il se trouve que parfois le droit arrive à avoir raison grâce aux obstinés de l'engagement du côté de l’humanité, de la justice et de la beauté. 

mercredi 16 septembre 2026

Touristes.

Respectueux de mes propres coutumes, je me remets à l’établi où en bon radoteur, je me promets de raboter mes textes.
Revenant de l’estive en Italie où je me sentais chez moi,  je ne me reconnais pas toujours dans ma patrie qui se néglige.
Après la Ligurie, mes pas me ramènent vers les bancs des squares dauphinois, quelques miroirs tachetés et des écrans bleutés. 
« Le voyageur voit ce qu’il voit, les touristes voient ce qu’ils sont venus voir » 
G.K. Chesterton   
Comme il y a belle lurette que l’école et l’église ne sont plus au centre du village, 
les loisirs, au-delà des intérêts de l’industrie hôtelière, donnent le tempo, modifient les mentalités, construisent une société ludique, muséale, pour des emplois de services, sur fond de friches industrielles vouées à devenir des Escape games.
Des intermittents du spectacle y rejouent le passé batailleur d’une Europe devenue tellement pusillanime.
Nous avons du mal à nous supporter.
Une photo d’une foule assemblée à la Croix de Chamrousse pour regarder l’éclipse surmontait une légende méprisant « le troupeau » auquel appartenait le photographe derrière son objectif. Le badaud s’oublie parmi les badauds.
Dans nos albums, témoins de nos voyages, aux pages collées entre elles, qui saura pour qui est ce bouquet de fleurs déposé au pied d’un poteau ?
Touriste méprisant les touristes,  nous avons cherché les lieux célébrés tout en espérant être seul(s). 
L’autochtone peut se monter fier de sa ville, en tirer des bénéfices, mais être contrarié par tout ce monde, comme les aristocrates lorsqu’ils ont découvert les premiers bénéficiaires des congés payés envahissant leurs lieux de villégiature. 
« Je n’ai pas encore été partout, mais c’est sur ma liste. » 
 Susan Sontag
Paradoxes, absurdités et contresens.
Nous nous débattons, plutôt que de débattre, et nous nous retrouvons bien souvent en désaccord avec nous-mêmes.
Les contradictions s’exacerbent dans une France dont les habitants aiment tant dénigrer leur propre pays, première destination touristique. 
Heureusement les étrangers sont là pour assurer la plonge et l’enlèvement des déchets, ils ne font pas que torcher nos vieux. 
« De plus en plus de nos importations viennent de l'étranger. » 
George W. Bush

mardi 15 septembre 2026

Terre Neuvas. Chabouté.

Nous embarquons sur la Marie Jeanne avec les pêcheurs de morue au début du XX° siècle.
Ce récit, dans les eaux glacées, enlève toute trace de romantisme au travail des bretons alors que les violentes conditions de vie auraient justifié « burn out » à chaque heure et plainte pour harcèlement à chaque mot.
L’accumulation de cadavres n’était pas forcément nécessaire à mes yeux pour convaincre de la force de ce témoignage mis une fois encore efficacement en scène par un maître du noir et blanc et du cadrage. 
L’alcool permet de s’étourdir tant les hommes sont sans pitié entre eux, affrontés à la peur, au froid, à la faim, aux blessures pour lesquelles il n’y a que la pisse pour désinfecter. 
Des kilomètres de lignes sont lancés depuis les doris, des barques à remplir de morues. 
Mais dans  l’immensité de l’Océan et le brouillard, quelle angoisse de ne pas repérer facilement le bateau  que l’on a quitté où se sale le poisson qui va nourrir la France !  
 Cela s’appelait « Promener le parisien » quand  
« il fallait nager (ramer) pendant des heures 
pour essayer de rejoindre le voilier au son de la corne de brume ».

lundi 14 septembre 2026

Shana. Lila Pinell.

Cette comédie doit tout à son actrice Eva Huault débordante d’énergie dont la gouaille à base de couilles cassées a franchi depuis longtemps la barrière des genres.
La jeune femme vulgaire gère le trafic de son homme en prison pour violences conjugales.
Ses relations familiales sont également explosives. 
Mais sous des dialogues amusants et la personnalité attachante de Shana, une improbable insertion dans la société serait plus triste. Ainsi se marque la différence entre une fiction truculente et une fatalité sociale problématique inscrite dans une réalité épuisante où la sororité dépanne mais ne garantit pas un avenir.
Rigolote et émouvante, l’extravertie tempétueuse est bien plus fragile qu’elle en a l’air, elle donne son énergie au film, son rythme et interroge sur l’authenticité, la brutalité… le destin.

 

dimanche 13 septembre 2026

Moya. Zip zap Circus.

Les spectacles de cirque à la MC2, toujours de haute tenue, nous font voyager : 
après les canadiens, les australiens, les marocains, 
cette fois ce sont les sud africains qui nous régalent pour cinq soirées.
Avec en fond de scène une image de bidonville aux couleurs vives, nous n’oublions pas la dimension sociale de l’entreprise qui depuis 30 ans valorise le travail d’ enfants venus de la rue. Un clown sans nez rouge mimant un mendiant d’abord ignoré avant d’être jeté en l’air puis recueilli par la troupe sert de lien maladroit et virtuose entre numéros solo et prestations de groupe parfaitement enchainés.
La Gumboot danse en bottes de caoutchouc signature du pays de Mandela donne le tempo. 
Nous admirons l’adresse, la confiance, la précision, l’allégresse, la souplesse, la force, des dix artistes à la fois jongleurs, acrobates,  trapézistes, danseurs accompagnés de chansons françaises parmi d’autres musiques excellentes avec la bonne idée de fournir la traduction d’un texte qui accompagne leurs exploits sans les plomber. 
« Enfin la liberté,
Pas besoin de s’inquiéter de savoir quand j’ai mangé pour la dernière fois
Je suis à jamais reconnaissant pour l’air frais que je respire
L’hiver sombre est parti laissant place au printemps ». 
« Moya » , mot zoulou, signifie : Esprit, Air, Âme et Vent.

samedi 12 septembre 2026

L’inconnue du quai de Javel. Philippe Jaenada.

Quel plaisir de découvrir un auteur original entrevu dans des articles de la revue « Zadig » ! 
Désormais en tête de gondole, il avait déjà écrit de nombreux ouvrages inspirés par des faits divers à l’origine d’un réseau de fidèles informateurs dont il exploite le zèle amical.
Louise Cansot a été retrouvée morte, étranglée, sur un trottoir, quai de Javel à Paris en 1949.
L’auteur revient sur une époque où les émigrées bretonnes arrivaient dans la capitale gare Montparnasse pour devenir souvent servantes ou prostituées, avec l'avortement comme recours. 
« Je ne pourrai jamais me mettre dans le peau d’une femme, et peut être moins encore d’une femme de 1949 (c’est idiot, quand on ne peut pas on ne peut pas, il n’y a pas de plus ou moins qui tienne), mais je peux plaindre du plus profond de moi celles qui ont connu-et elles sont innombrables- une telle violence physique et morale, dans des conditions sordides où s’effectuaient ces avortements amateurs, indispensables pour elles . » 
Par ses digressions, ses doutes, son honnêteté, son empathie avec ses personnages,  son humour, l’écrivain sympathique parvient à nous passionner pour un crime non élucidé datant de l’après guerre. Il se glisse dans le manteau de Maigret, il en connait tous les romans et en adopte les méthodes,et ne néglige ni Wikipedia ni l’I.A. 
« Dans les rapports de Maigret, il y a surtout des parenthèses, « probablement parce que je veux trop expliquer, tout expliquer, que rien ne me paraît simple, ni résolu. » (Mon ami ! Mon frère !))) »  
Il abuse de délicieuses parenthèses qu’à priori je n’aime guère (bien que souvent je divague).
Dans cette enquête très précise à propos d’une enquête de plus de 70 ans, la masse de documents est impressionnante qui excitent sa minutie raisonnable et ses intuitions.  
Lorsqu’il peut écrire «  Lise marche vers son assassin », il a développé habilement un corpus très documenté où la victimologie apparaît comme une catégorie de la criminologie, nous amenant à enrichir la notion de responsabilité.
Au cours de ces 500 pages, la légèreté renforce la gravité dans un univers artistique vu du côté des modèles: l’incognito croise la notoriété, le labeur côtoie l’oisiveté, la misère voisine avec la richesse, le passé interroge le présent. 
« Aux États-Unis, le passé est effacé par le présent, ce qui est nouveau, ce qui se passe maintenant, a de l’importance, ce qui est ancien n’en a pas. Alors qu’en Europe, le passé domine le présent. Les vielles pierres, partout, donnent de l’assurance, un sentiment de sécurité, l’impression que la vie est quelque chose de difficile, qui dure très longtemps. »

vendredi 11 septembre 2026

Vieux. N° 9.

Le plaisir de retrouver le magazine d’Antoine De Caunes alliant légèreté et sérieux se renouvelle chaque trimestre.  
Un dialogue concernant la fin de vie est précédé d’un entretien avec Jacques Dutronc léger comme la fumée de ses havanes, « les cigares du fanfaron ». Il vient de se faire appareiller.
« Je ne peux pas faire grand-chose, ce qui me donne un bon prétexte pour ne rien faire » 
Le style ironique de ce chameau de Laurent Chalumeau oblige à saisir son téléphone pour  apprendre le sens des mots : « rudânière » ou « eulogie » à l’occasion d’un hommage à Harrison Ford: 
« Certes un auditorium hollywoodien glamoure plus que Crousty Poulet privatisé à la retraite de Jean-Kévin ou le jubilé de papy entouré de toustes celleux qui ont mis au pot pour le déambulateur connecté. »
Et il fallait bien l’article de Nicolas Estienne D’Orves «  Ne bougez-plus » en contre point du dossier consacré aux bienfaits du sport avec même des fiches pratiques pour « rester jeune ».
Un ancien coureur cycliste proclame par ailleurs que le sport à outrance est un signe de fainéantise bien que tant d’autres témoignages illustrent :
« Je préfère être le plus vieux à la salle de sport que le plus jeune à la maison de retraite ».
La marche est vantée comme le foot en marchant alors que l’incidence de l’architecture sur la mobilité enjeu central pour l’autonomie est développée : 
«  le banc, c’est l’aire d’autoroute des vieux ». 
Daniel Herrero ancien troisième ligne était tout désigné pour valoriser le jeu alors que Thomas Legrand plaide pour les valeurs progressistes du rugby en réaction aux propos d’un Insoumis regrettant la blanchitude des équipes de quinze.
L’évidente évolution du désir en fonction de l’âge accompagne une évolution des rôles avec des hommes davantage soumis à des exigences esthétiques alors que« le regard social avait toujours assigné aux femmes une position de visibilité plutôt qu’une position de désir. » 
Dans ces 150 pages, nous sommes décidément dans une niche peuplée de vieux puisque des recommandations de lecture abondent dont je retiens «  Journal de guerre au cochon » d’Adolfo Bioy Casares, une histoire de vieux persécutés par des jeunes et bien sûr une BD de Baru «  Rock’n Roll-Salauds de boomers ». 
Un philosophe remonte de Beauvoir en De Gaulle jusqu’à Chateaubriand pour ce fameux naufrage que serait la vieillesse : 
«  je retrace [..] ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse […] par l’inconstance même des tempêtes déchainées contre ma barque, et qui souvent m’ont laissé pour écrire tel ou tel  fragment de ma vie que l’écueil de mon naufrage. »
 Les aidants, « piliers et héros invisibles de la dépendance », ne sont pas oubliés avec des adresses de guichets dédiés et des références pour conserver du lien et des idées pratiques comme la gazette «  Familéo » qui fait le pont entre numérique et papier.