dimanche 4 octobre 2026

Sur un plateau.

Ce dimanche, je dépose au vide grenier de ma mémoire, derrière un castelet perdant ses couleurs, les images recomposées de quelques spectacles vivants auxquels j’ai assisté.
L’émotion première remonte à « Sarcelles-sur-mer » du fiévreux Jean Pierre Bisson dans les  incandescentes années 70, du temps de Savary et ses animaux tristes, de Mnouchkine et Bartabas à Avignon, notre Mecque d’avant les Mac. 
Il y eut « Le Cid » joué par des marionnettes de glace et la cigale réveillée par les projecteurs dans la carrière Boulbon pour un vrai « Songe d’une nuit d’été », un des premiers one man show de Jean Paul Farré et l’effervescence avec les amis à voir cinq pièces dans la journée et de discuter jusqu’à point d’heure de Dario Fo ou de Calaferte.
Ces représentations qui embrassaient les siècles avec Molière et Shakespeare participaient à une compréhension sensible d’un monde tendu vers un futur plus chaleureux, plus intelligent.
J’ai prolongé ces émotions au Grand Bornand et son festival « Au Bonheur des mômes » pendant plus de dix ans, avec ma petite fille et mon petit garçon attendant devant un chapiteau. Et puis Cyrano d’Edmond Rostand qui chante clair vint. 
A la Maison de la Culture devenue Cargo puis MC 2, l’abonné a vécu de grands moments avec Lavaudan et les coulisses qui ouvrent sur la ville ou Galotta et ses recherches, mais les mises en scènes de ces dernières années tiennent plus à déconstruire qu’à inventer, à jouir du chaos qu’à donner du plaisir. 
Les corps sont davantage valorisés par des acrobates époustouflants d’un cirque renouvelé avec les mises en scène inventives de Yoann Bourgeois et de tous ceux comme Marcos Morau qui essayent de se rapprocher des étoiles sublimes de la danse, Béjart ou Pina Bausch.
Si le rideau de velours rouge s’écartant demeure le symbole d’une promesse sans cesse renouvelée devant une salle retenant son souffle, les souhaits d’un élargissement des publics sont devenus tellement vains qu’ils ne sont même plus formulés. 
Le petit monde théâtreux, miroir de la société, s’enferme de plus en plus dans l’entre soi élitiste, ou se fondant dans les manières égotiques du moment ne propose plus que des seuls-en-scène nombrilistes et vachards à voir tout seul sur son écran oublieux, forcément oublieux. 

samedi 3 octobre 2026

La maison vide. Laurent Mauvignier.

J’avais offert ce Goncourt de Noël avant d’oser le lire, car les appréciations telles que « le plus grand livre du XXI ° siècle » avaient de quoi impressionner, comme pouvait lasser la thématique annoncée d’un retour de plus vers les origines opéré par tant d’écrivains.
Mais la finesse, l’intensité de l’écriture de cette histoire personnelle, m’ont concerné intimement.
Le titre, « La maison vide » appelle facilement la contradiction, tant l’imagination s’épanouit en ce monument grandiose dont le format (744 pages) participe à sa densité. 
Les citations, prélevées dans une symphonie grandiose, ne peuvent être que parcellaires. 
« … mais je crois que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant,    je ne l’invente pas tout à fait, je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour… » 
Les épisodes de la grande histoire inscrits sur les monuments aux morts et dans les partitions oubliées d’un piano devenu muet sont relatés avec une force renouvelée ainsi que les conflits les plus secrets. 
« … tout se tient dans les passages qui unissent les êtres entre eux par delà le temps et l’oubli, qui permettent à chaque génération d’inventer un présent et de se croire libérée de la tutelle de ses anciens. »
 Les silences, les passions, les contradictions, les évolutions, les pardons sont exprimés avec force et nuances.  
«  … tout de même on lui en racontait un peu, des histoires, car même sans le vouloir, par facilité, vantardise, sottise, par espoir que les mots fassent advenir une réalité ardemment souhaitée, à l’arrière… » 
Le lecteur peut suivre chaque personnage décrit sans concession, dont les hésitations, les points de vue sont présentés honnêtement, avec générosité, humanité. 
« … et qu’est-ce que c’est de déclarer une guerre un samedi, en plein été ? 
En pleines moissons ? » 
La construction est habile quand dans un foisonnement d’émotions, est révélé une conclusion fatale au détour d’une phrase, et que j’attends de savoir comment sera accueilli le soldat de retour du front :
« … en écrivant je ne vois que la béance d’un intouchable moment de vie, car ces retrouvailles, ni la fiction, ni le recours à des témoignages ne pourraient m’en ouvrir les portes »
L’ambitieux et prudent écrivain se laisse aller parfois à des anachronismes véniels : je ne suis pas sûr que l’expression « coûter un bras » était utilisée au début du XXI° siècle d’une façon figurée, pas plus que le terme « gerber » ou « contexte géo politique ».
Mais ce n’est rien, tant chaque page convoque de violentes sensations : 
« Les yeux vont te pourrir dans la tête à te lever à des heures pareilles ! » 
Cette œuvre permet de ne pas désespérer de la littérature contemporaine 
et autorise l’admiration devant tant de justesse d’une foisonnante écriture en quête de vérité:
« Tous ces malheurs accumulés depuis tant d’années qui n’en finissent pas de revenir pour quelques secondes ou plusieurs heures, comme s’ils avaient définitivement élu domicile en nous et que, la plupart du temps, ils consentaient à se laisser oublier et à faire une place à l’espoir d’un présent sans passé… »

vendredi 2 octobre 2026

Bêtisier.

Quand je prends mon stylo à encre pour assembler quelques mots sur le papier avant la mise au propre, c’est comme si je revenais au temps du poêle à charbon qui assurait jadis le chauffage dans la seule pièce de la maison, alors qu’en ce siècle les motifs ne manquent pas pour avoir chaud aux oreilles, quand brûle la planète.
Les petites phrases pleuvent et s’évaporent si vite qu’une chronique peut aussitôt devenir obsolète, bien que l’obstination des « Insoumis » à jeter de l’huile sur le feu soit une constante.
France Info ne citait comme commentaire après la victoire des néo nazis dans un land en Allemagne que celui de Mélenchon :  
«  c’est la faute des centristes ! » 
sans mentionner la faiblesse de Die Linke, son parti frère, alors qu’à Berlin ce même parti progressait, car il sait se montrer ouvert aux compromis.
Le service public donne à ce moment là des armes à ceux qui l’accusent de parti pris.
Au-delà de la faiblesse de l’accusation mécanique du chouchou des médias, s’applique la technique « Flood the zone with shit » (inonder la zone de merde) de Steve Banon, ancien conseiller de Trump.
Et  j’entre dans le piège en parlant une fois de plus de ceux qui emploient tous les moyens pour qu’on parle d'eux.
Bien qu’ayant peu de compétences en économie, « la mise au frigo de la dette » par le quadruple candidat à la présidence de la République Française ne me semble pas très sérieuse, mais la formule a fait jaser bien plus que l’impossibilité pour l’état d’investir. Le comique à l’humour douteux attire les commentaires, et toute critique aiguise les convictions de ses partisans, à la haine toujours prête à jaillir, diabolisant l’adversaire. 
« Les français affichent la durée de retraite la plus longue au monde, plus de vingt cinq ans » Antoine Foucher.
Ce fait positif sera moins médiatisé que n’importe quelle petite phrase pourvu qu’elle soit agressive.
Centriste triste, je pense que le bloc central devrait cesser d’insister sur le matraquage fiscal alors que taxer les très grandes fortunes aurait un certain rendement politique au-delà d’une efficacité miraculeuse sur le rétablissement des finances publiques.
Je m’applique à relever que l’augmentation de 8% des prélèvements obligatoires depuis 50 ans est allée aux dépenses de retraite (passées de 7 à 14% du PIB) et de santé bien que la population vieillissante pense ne pas en avoir pour son argent. Le recul de l’âge de la retraite semble inéluctable quoi qu’en dise la rue.
Mais je ne vais pas plus loin au pays des espèces sonnantes et trébuchantes et préfère, depuis mon fauteuil de patriarche défroqué, observer nos mœurs.
Homme at home devenu atone, je vois aussi que des masculinités violentes s’exacerbent à la hauteur de leur impuissance. Les féministes décoloniales jouent contre leur camp lorsqu’elles justifient la tradition de l’excision en excusant des pratiques cruelles, machistes puisqu’elles portent de bonnes couleurs.
Si se retrouvent dans un bêtisier où les femmes n’ont pas besoin de quota, les jugements lamentables de Ségolène Royal et les sornettes de Marine Tondelier, j’approuve Sandrine Rousseau, si souvent irritante, mais peu suspecte de démagogie sur ce coup là : 
«  Nous nous pensons puissants et nous sommes incapables de penser notre vulnérabilité. 
Le réchauffement climatique va menacer l’ensemble de nos structures sociales et politiques. »   
Les occasions ne manquent pas pour se désoler que pour caractériser l’esprit de notre pays, il devienne difficilement compréhensible de le dire « rabelaisien ».
Mirapolis et sa statue de Gargantua, parc imaginé sur le thème des contes et légendes français, ayant fait faillite, il est question d’un nouveau parc d’attraction sur le thème des mangas. Trop de références ignorées du public avaient conduit à l’échec de cette première entreprise, la culture japonaise semble plus porteuse que la française.
Un joueur de l’équipe de France se fait insulter  parce qu’il a dit aimer la France: j’en ai la crête qui frissonne. 
« La France souffre d’elle-même, elle ne se connaît plus, ne se reconnaît plus,
ce qui est bien la pire des maladies. »  
Boualem Sansal

jeudi 1 octobre 2026

Art up Grenoble 2026.

En cette fin septembre, à Grenoble, 
55 galeries ont présenté pendant quatre jours plus de  300 artistes.
La diversité des propositions est toujours agréable, 
bien que d’une année sur l’autre, les nouveautés ne m’ont pas sauté aux yeux
même si nous avons plaisir à retrouver Jürgen Lingl.
Lors d’une déambulation où ressortent les couleurs les plus vives, 
on arriverait à trouver un Miro quelque peu pâlichon,
alors que des citations de street artist seraient plutôt clean.
Les clins d’œil aux productions classiques les remettant dans la lumière deviennent coutumiers.
Bernard Buffet revient à la mode et Combas figure parmi les artistes des plus représentés.
Des artistes locaux côtoient les grands noms, mais un 
Ernest Pignon Ernest, lorsqu'il était affiché dans des rues de notre cité, délivre un message qui va au-delà des montagnes. 
https://blog-de-guy.blogspot.com/2014/03/ernest-pignon-ernest-grenoble.html
Des photographies de Charlotte Perriand léguées récemment au musée de Grenoble après leur récente exposition accentuent la présence du huitième art dans les travées d’Alpexpo
où se retrouvent des artistes vus à Arles. 
Et si je n’ai pas relevé le nom de tous les artistes, je garde en souvenir un intitulé qui conviendrait à bien des productions : «  Un mince vernis de réalité ». 
Un rayon de soleil.
Un Chagall vibrant.
Un Simon Berger fracassant.

mercredi 30 septembre 2026

Pavie # 1

Nous partons à 8h du matin sous un ciel couvert avec un  thermomètre affichant de 11 à 12° alors qu’à la radio que nous écoutons, le jardinier consulté attire l’attention sur la verdure apparue en une nuit.
Nous passons le tunnel de Fréjus sans encombre ni circulation, surpris qu’aucun véhicule ne nous croise dans l’autre sens: des travaux sans doute limitent leur  passage à des heures réglementées.
Une fois en Italie, nous visons une station d’autoroute pour prendre un café, à l’apparence peu différente des autres proposées sur cet itinéraire ; nous la  trouvons vieillotte et bien délabrée avec ses WC à la turc obsolètes. 
D’ailleurs, l’environnement, les paysages et les villages ne semblent pas sortis du passé jusqu’à l’approche de Turin où se manifestent  toutes les caractéristiques des infrastructures et constructions  modernes d’aujourd’hui.
Nous atteignons PAVIE à 13h.
Nous profitons d’une place de parking (parcmètre) près du château Visconti, qui nous libère du souci de nous déplacer en voiture au centre-ville.
A pied nous nous dirigeons vers la place della Vittoria dans l’espoir d’y trouver des restaurants.
Ils ne se révèlent pas si nombreux, si nous excluons les bars à « tapas » et à grignotage, et nous optons pour la pizzeria Marechiaro.
La traversée rapide de la ville nous aura permis d’entrapercevoir l’une des plus anciennes universités d’Europe, toujours en fonction, dans ses vieux bâtiments de style néoclassique organisés autour de plusieurs cours intérieures, selon le même principe qu’à « Champo ».
Nous profitons de l’accès libre pour  assouvir notre curiosité et pousser jusqu’au portail clôturant l’arrière de l’édifice.
De là, nous découvrons trois hautes tours médiévales,
comme il s’en trouve à San Geminiano et construites dans le même but, celui d’étaler sa puissance et sa richesse.
La pittoresque place della Vittoria quant à elle reste l’endroit fréquenté de la ville. C’est ici que les marchés et les négociations commerciales se traitaient.
Des arcades la bordent jusqu’au palais gothique « dei diversi », proche de l’église désacralisée Santa Maria Gualtieri  et le  palais du Broletto qui ferme la place. Cet ancien palais communal en briques possède un escalier latéral 2 étages et une loggia. La ville l’utilise aujourd’hui pour abriter des institutions culturelles et des manifestations d’art contemporain. 
En revenant vers la voiture,nous débouchons presque par hasard devant l’église San Francesco caractéristique du style gothique-lombard.
Sa façade délicatement décorée joue avec les couleurs rouge de la brique, blanche du plâtre et du marbre et les tons clairs de grès  afin d’obtenir de fins  motifs géométriques. Nous ne disposons malheureusement pas de temps pour pénétrer à l’intérieur car nous devons prendre possession de notre chambre d’hôtel, super clean et agréable.

mardi 29 septembre 2026

Et à la fin, ils meurent. Lou Lubie.

Au centre de la verte couverture cartonnée ornée de dorures, très classique, le Petit Chaperon Rouge a un drôle de sourire parmi d’autres personnages aux yeux crevés, aux bras amputés, c’est que le volume se propose de révéler «  la sale vérité sur les contes de fée ».
En 245 pages, finement documentées, la dessinatrice a pris le temps de revenir par exemple à l’origine chinoise de Cendrillon, plus de mille ans avant Disney, en faisant part des transformations opérées où selon les pays varient les péripéties.
Le passage de la tradition orale populaire aux cercles lettrés par Perrault le catholique et les protestants Grimm ajoute à la diversité des versions.
Parmi les nombreuses histoires racontées aucune ne se termine par «  ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » mais mettent en scène : mutilations, meurtres, adultères, voire cannibalisme et quelques scènes de cul que Basile le premier auteur d’un recueil de contes de fées n’occulte pas du tout.
« Il était une fois » ouvre le chemin de l’imaginaire comme : 
« Il y avait dans le temps »
« Il y a longtemps, bien longtemps »
« Dans l'ancien temps, quand les désirs s'exauçaient encore... »
« Dans une contrée éloignée où les oies battent le blé avec leurs ailes et où les chèvres moulent la farine avec leur barbichette. »
Bruno Bettelheim auteur de « La psychanalyse des contes de fées » est bien sûr convoqué et donne de la profondeur au sujet évalué par un œil contemporain sensible aux rôles joués par les hommes (extériorité) et les femmes (intériorité), au racisme, au rôle de la religion… 
« D'après sa correspondance, il est probable qu'Andersen ait aimé des hommes.
« La petite Sirène » pourrait avoir été inspirée par son amour impossible pour le fils de son bienfaiteur. »
Les formes modernes de récits sont également évoquées mais cette étude drôle a beau décaper la tradition, la conclusion se gardant de censurer invite à la transmission : 
 « Vous savez maintenant que les contes de fées sont bien plus que de naïves histoires pour enfants. Ils sont notre patrimoine littéraire, notre héritage culturel, les origines de notre imaginaire. Ils sont drôles, choquants, symboliques, variés, enchanteurs, parfois condamnables, et surtout vivants. »
 L’auteure excellente est vraiment à la hauteur. 

lundi 28 septembre 2026

Eléphants dans la brume. Abinash Bikram Shah.

Dans la forêt népalaise les téléphones portables fonctionnent. 
La problématique du changement de sexe au cœur du film va au-delà de la banalité d’un sujet devenu insistant dans nos sociétés occidentales.
Les éléphants, à la présence plutôt fantomatique, considérés comme une menace, font partie de la vie des villageois, comme les personnes du troisième genre souvent moquées mais dont les malédictions sont redoutées.
Dans le groupe de garçons devenus des filles, les relations, le désir de normalisation et la recherche d’émancipation constituent l’essentiel du film d’une heure trois quarts. 
Le mot « queer », souvent employé dans les commentaires, me semble cependant plus approprié pour les habitués des boites new-yorkaises que pour les participants des fêtes villageoises.