jeudi 26 mars 2026

Bruxelles # 3

Nous  aurions pu y passer le reste de l’après-midi si nous n’avions prévu une visite guidée de la ville à 15h30. Nous gagnons le point de rendez-vous sur la grande place, à la recherche d’un guide francophone repérable à un parapluie blanc selon les dire de l’Office du tourisme.
Bien que non inscrits (mauvaise info de l’ODT), Christophe, le guide, nous accepte dans le groupe constitué de deux Québécois, deux Belges, et deux Versaillais. Il sait d’emblée créer le contact et instaure une ambiance détendue.
Sous une météo exécrable, alternant  averses et répits, il commence par une présentation générale de la Belgique et de BXL. « Saviez-vous que Bruxelles se compose de 50% d’étrangers et se place comme la  2ème ville la plus cosmopolite après Dubaï ? »
Puis il aborde les monuments de la Grand-Place en commençant par l’hôtel de ville (Stadhuis). Au lieu de nous vanter cet édifice gothique du XIVème siècle riche en statues et ornements, il nous  énumère un à un tous  ses défauts ; effectivement, l’aile gauche s’avère plus petite que l’aile droite ;
entre les deux, la porte d’entrée en dessous du beffroi est mal centrée.
Quant aux fenêtres elles adoptent des formes différentes à droite et à gauche. Malgré la 1ère impression, la construction échappe donc discrètement à la symétrie. 
En  levant les yeux vers le haut du beffroi, Saint Michel, en laiton recouvert d’or, choisi comme saint patron de la ville trône au dessus  des hommes et resplendit sur des cieux bien gris.
Les maisons des guildes datant du XVIIème se disputent un côté de la place. C’est le cas de la corporation des drapiers ou maison du renard personnalisée par des représentations de bébés et des bouts d’étoffe, de la corporation des bateliers et ses poupes de navires, ou encore de celle des archers avec la louve Romus et Romulus. Siégeaient aussi les menuisiers et les graissiers.
La maison de la police, symbolisée par un phénix renaissant de ses cendres  fait allusion à l’ordre de bombardement donné par Louis XIV  détruisant toutes ces maisons en bois, reconstruites en dur et ornées de laiton éclatant.
Sur un autre côté de la place  s’élèvent une maison néogothique du XIXème 
ainsi qu’une demeure qui abrita un temps Victor Hugo. 
Les ducs de Brabant choisirent de s’implanter face aux maisons des guildes et commandèrent le palais allemand ; ils le voulaient imposant, afin  qu’il corresponde à leur sentiment de supériorité vis-à-vis des autres notables.
Enfin pour terminer le tour de la place, un élégant bâtiment de style baroque servit à différentes corporations avant d’appartenir aux brasseurs, d’où son nom (maison des brasseurs) qui remplaça celui de l’Arbre d’or. En toute logique, elle abrite aujourd’hui le musée de la brasserie. Elle voisine avec la maison du cygne, une  ex auberge acquise ensuite par la corporation des bouchers.
Après ces explications et descriptions exhaustives de la Grand-Place nous nous en éloignons en passant sous un passage couvert qui protège la statue d’un gisant. Ce bas-relief en laiton montre le corps d’Everard T’Serclaes, émergeant de son cercueil, avec la tête d’un chien affectueux posée sur ses jambes. Cet  hommage rendu à un échevin  héroïque du XIVème siècle attire les touristes non pour saluer le personnage mais parce qu’une légende assez récente laisse entendre qu’en frottant  le bras, le genou du mort,  ou son chien, le vœu de revenir à Bruxelles se réaliserait. Résultat, l’usure et la corrosion des endroits tripotés entrainèrent une restauration et une modification de sa patine.
L’incontournable Manneken-Pis s’exhibe un peu plus loin dans le quartier, intégré dans le renforcement d’un carrefour des rues piétonnes. Le petit garçon irrévérencieux ne mesure pas plus d’une cinquantaine de centimètres mais placé en hauteur au dessus du bassin, il se voit bien malgré la foule de ses admirateurs amassés devant les grilles de la fontaine.
Il symbolise  l’esprit espiègle des habitants de la cité, leur humour (la Zwanze), leur indépendance de pensée, leur tendance à ne pas se prendre au sérieux.
Pour rester dans l’ambiance, notre guide nous incite à faire du cinéma et à adopter un comportement extravagant afin de choquer les passants, en les interpelant gentiment ou en criant.
Un peu calmé, il nous raconte le  décorum qui entoure le malicieux garçonnet : ainsi, il possède une garde-robe fournie venant du monde entier, qu’il revêt grâce à un majordome spécialement chargé de choisir sa tenue à certains moment de l’année et en fonction des évènements . Aujourd’hui, la statue s’affiche dans toute sa nudité.
En parcourant les rues adjacentes, nous rencontrons des morceaux d’histoire. Ici, Rimbaud tira sur Verlaine ; là, la prison du XVIème a été transformée en 1958 pour devenir l’hôtel cinq étoiles Amigo, le nom relevant d’une ancienne confusion des espagnols entre le mot vrout (prison) et vriend (ami). L’établissement reçoit aujourd’hui les plus grands de ce monde. Autres célébrités, Marx et Baudelaire passèrent à Bruxelles, ils n’aimaient pas les Belges parait-il mais  appréciaient les gaufres. (info ou intox ?)
Le XXIème siècle  s’invite quand même dans cet hyper centre historique.
Des peintures murales recouvrent les murs aveugles de personnages de BD,
le Zinneke-Pis en bronze (le  petit chien qui pisse. 1999) de Tom  Frantzen se soulage sans complexe sur un potelet
Nous changeons d’époque et de lieu  en prenant la direction du quartier Sainte Catherine où subsiste une tour englobée dans des constructions modernes, proche d’un canal.
En traversant cette partie plus haussmannienne avec son architecture XIXème et ses rues plus larges,
Christophe aborde le sujet de Léopold II surnommé le boucher du Congo, mais aussi, plus positif,  le roi bâtisseur.  Il nous signale que le fleuve, la Senne, coule sous nos pieds, ses odeurs nauséabondes et ses eaux porteuses de maladies lui valurent d’être recouverte.
Le circuit se termine à la Bourse dont l’intérieur a tout d’un gâteau à la crème ! C’est là que nous nous séparons.
Durant la visite, Christophe nous aura :
interprété la Brabançonne (3 mots !) qu’un ministre de droite refusa de chanter,
chocolat de  chez Hermanvan Dender
offert un chocolat de  chez Hermanvan Dender rue du Beurre où nous apprenons que nous mangeons une praline et non pas un carreau,
entrainé dans un magasin de rhum belge pour découvrir le Brom, fabriqué à base de sucre de betterave
et récité un poème de Verlaine ainsi que des vers de sa propre création.
Il aura affronté la pluie bravement avant de se résoudre à ouvrir son pépin, qu’il met un point d’honneur  à ne déployer  que sous la brache (grosse pluie) : résultat, il est trempé. Il nous a offert sa passion pour sa ville avec originalité sans compter son temps. 
Rendus à nous-mêmes, nous suivons son conseil de restaurant et cherchons le « fin de siècle ». Trop réputé sans doute, la queue pour y entrer s’étire déjà sur le trottoir. Alors nous nous rabattons sur un établissement à Sainte Catherine au menu sympa : 3 huitres ou scampi panés, waterzoÏ ou bar grillé, légumes/purée, crème caramel ou glace à la fraise. Nous souhaitons nous promener dans les rues de nuit, mais la lumière chiche des rues et des places nous découragent. Nous retournons au métro 5 et rentrons à 22h. Merci au GPS du téléphone largement consulté aujourd’hui.

mercredi 25 mars 2026

Le familistère de Guise. Thomas Bouchet.

Jean-Baptiste André Godin ancien ouvrier serrurier devenu patron a fait construire à partir de 1858 à Guise (Aisne)  un « familistère » pour ses ouvriers, inspiré des idées de « phalanstère » de Charles Fourier.
La flamme publicitaire Godin s’essaye à la diversification de la marque réputée au XIX° siècle pour ses poêles en fonte conduisant bien le chaleur.
Ainsi le calorifère de 1864 en matériau ductile, qui s’étire sans casser,
ou le fer à repasser de 1846 auquel s’ajoute le nom de Lemaire sa première femme.
Le modèle en jouet de 36 cm de haut a contribué au succès de la marque.
Godin après consultation des futurs usagers met au point une table-banc pour les écoliers qui marquera le paysage des salles de classe.
Ayant participé financièrement à une expérience communautaire peu concluante menée par  Victor Considerant au Texas,
il devient le précurseur des coopératives de production autour de son usine de Guise 
et édifie un « palais social » :
« l’habitation la plus propre à élever le niveau moral et intellectuel des populations, parce que l’enfance trouve l’école à côté de sa demeure, et parce que les commodités de la vie du palais, enlevant à l’ouvrier le surcroît de peine que le ménage isolé comporte, lui laissent plus de loisir pour s’initier aux faits du progrès et à ceux de la vie sociale, par la lecture des journaux et des livres qu’une bibliothèque, facile à organiser, rend accessible à la population entière. »
En 1889, 1780 personnes habitent les bâtiments au « confort bourgeois » avec eau à l’étage, chauffage central, éclairage au gaz, lavoir, piscine, économat, théâtre, écoles pour tous.
Des caisses de secours mutuelles sont organisées en cas de maladie ou d'accident du travail,
et pour les retraites à 60 ans. 
Tout est soigneusement nommé : « La nourricerie et le pouponnat » 
ne pouvaient porter « le nom de l’auge où mangent les animaux » (une crèche).
Adepte de la « gastrosophie », culture du plaisir, destinée à offrir à tous les « raffinements de bonne chère que la civilisation réserve aux oisifs », il organise fêtes et banquets et dans le même temps valorise le travail.
Zola avait pris des notes lors d’une visite :
 
« Maison de verre, on voit tout, bruits épiés. Défiance du voisin. Pas de solitude. Pas de liberté. Mais grandes commodités et aisance. Surtout pour l’enfance… » 
Ses impressions mêlées participent aux débats où capital et travail se frottent : 
« Votre philanthropie vous rapporte » d’après le journal guesdiste Le Socialiste.
La réflexion existentielle a jamais irrésolue 
« L’ouvrier est devenu meilleur, est-il profondément heureux ? » 
n’a-t-elle pas quelque accent paternaliste ?
Au pied de sa statue, érigée après sa mort en 1888 par sa seconde femme Marie Moret,
figure ce pieux message républicain à méditer plus que jamais : 
« La haine est le fruit des mauvais cœurs, ne la laissez pas pénétrez parmi vous. » 
Les « associés » s’étaient constitués au fil du temps en structure privilégiée inamovible, contrairement à la souplesse, aux innovations permanentes qui avaient accompagné des années flamboyantes. Ils n’ont pas permis à l’entreprise de s’adapter :
en 1968 la société fut dissoute.
Son usine de Laeken à côté de Bruxelles et son expérience sociale ont subi le même sort.
Depuis le livre « l’Utopie » de Thomas More mort en 1535, les rêves les plus généreux portant les critiques les plus justes, peuvent tourner en leur contraire, révéler les faiblesses humaines voire mettre en cause les libertés. Bien des questions restent à résoudre.
Au Creusot, à Arc et Senans, 
à différentes époques,
des ouvriers furent logés à proximité de leurs lieux de travail
souvent dans des maisons individuelles différentes de l'habitat collectif de Guise
L’usine textile de Crespi d'Adda en Lombardie 
a fermé en 2003 
mais la cité ouvrière voisine est toujours vivante.
Pas loin de chez nous le lycée Pierre-du-Terrail à Pontcharra est situé à l’emplacement d’un fugace phalanstère à côté de l’usine de  la Viscamine. 
« Ce n'est pas l'Utopie qui est dangereuse, car elle est indispensable à l'évolution. 
C'est le dogmatisme, que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, 
leurs prérogatives et leur dominance. »
Henri Laborit