samedi 2 mai 2026

Le petit Prince fête ses 80 ans. « Le 1 ».

Ce numéro du magazine « Le un », décidément en tête
 pour moi des publications attachantes, enrichit encore nos approches d’un conte plein de grâce et de charme, édité à 150 millions d’exemplaires, traduit en 600 langues.
Peu importe mon attachement au personnage de Saint Exupéry, signe d’une enfance qui ne se décide pas à quitter la place dans la caboche cabossée du vieux papi papotant. 
Je me suis régalé, avec cet exemplaire qui se déplie, des éclairages variés et renouvelés en lisant diverses interprétations à propos du lumineux enfant pas dénué de gravité.
La genèse de l’œuvre publiée d’abord aux Etats Unis, son développement dans le temps et des feuillets inédits, apportent de la profondeur à ce manuel de sagesse pour tous les âges.
«  Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles, si je veux connaître les papillons. »  
Riad Sattouf qui vient d’illustrer «  Terre des hommes », sensible bien entendu au dessin comme langage universel, dit son premier contact facile au début puis devenu plus difficile, avant de relever le goût de la transgression chez l’aviateur.
Philippe Forest, y voit un livre d’adieu, déchirant. 
«  Pieusement préservée des mesquineries du monde adulte et protestant poétiquement contre ses fausses valeurs et ses vérités factices, l’enfance héroïque et martyre, plaidait puérilement une cause dont nul n’ignorait qu’elle était déjà perdue. »
Sylvain Fort, une des « plumes » du Président, y a rencontré des adultes indifférents, alors que, sur fond de responsabilité, l’amour devient le risque suprême, et «  lie le bonheur à ce qui peut disparaître ».
Caroline Anthérieu-Yagbasan insiste sur cette notion de responsabilité qui pousse le Petit Prince, curieux envers les autres, conscient du futur, veillant sur la beauté du monde, à agir pour la planète : ramoner son volcan car « on ne sait jamais ». 
« Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète ».

vendredi 1 mai 2026

La fabrique de l’ennemi. Umberto Eco.

Comme dans la délicieuse émission radiophonique «  Les petits bateaux » où des spécialistes répondent à des questions d’enfants inattendues mais fécondes, une simple remarque par un conducteur de taxi pakistanais s’étonnant que le professore italien ne pouvait désigner les ennemis de son pays, nous vaut ce petit opuscule de 50 pages dont la clarté n’est pas brouillée par la richesse des références. 
« L’un des chefs des lépreux aurait avoué qu’il avait été acheté par un juif qui lui avait remis du poison ( fait de sang humain, d’urine, de trois herbes et d’hosties consacrées) placé dans des sachets lestés pour les faire couler plus aisément au fond des fontaines, mais que c’était le roi de Grenade qui s’était adressé aux Juifs - et une autre source ajoutait au complot le sultan de Babylone. Ainsi d’un seul coup, étaient réunis les trois types d’ennemi traditionnels : le lépreux, le Juif et le Sarrasin. Le quatrième ennemi, l’hérétique, était apparu lorsque ordre avait été donné aux lépreux de cracher sur l’hostie et de piétiner la croix. »
L’affaire de cette fabrique de l’ennemi pour nous préoccuper en ce moment ne date pas d’aujourd’hui, ce qui pourrait décourager notre croyance dans les progrès de l’intelligence humaine, mais l’auteur du « Nom de la rose » ne surplombe pas le lecteur du haut de son érudition.
En succulent pédagogue, il suscite d’autres questions.
« Le bombardement régule la croissance démographique mieux que l’infanticide rituel, la chasteté religieuse, la mutilation forcée ou l’usage excessif de la peine de mort… »
Reconnaître le fascisme.
 
Toujours aussi vivante, la reprise d’un discours d’Umberto Eco à l’occasion du cinquantenaire de la Libération (1995),  apporte de la nuance, enrichit un débat toujours recommencé et plus que jamais enflammé. 
De brèves anecdotes autobiographiques appellent à la modestie, avant une énumération argumentée des caractéristiques pouvant se retrouver chez les simplistes qui ont si vite fait de voir des fascistes en chemise noire marcher sur Rome, alors que si près s’accumulent les traits prêts à former des faisceaux:
-  Culte de la tradition
- Refus du modernisme
- L’action pour l’action: la culture est suspecte
- Peur de la différence, refus de l’étranger
- Appel aux classes moyennes frustrées 
- Nationalisme et obsession du complot
- Les ennemis sont trop forts ou trop faibles
- Une vie de lutte, le pacifisme est une collusion avec l’ennemi
- Elitisme de masse
- Culte de l’héroïsme
- Machisme
- Populisme
- Novlangue, peur du langage complexe: les désaccords sont des trahisons.

jeudi 30 avril 2026

Liège # 2

L'été serait-il à nouveau là ? Le ciel clair et le soleil semblent annoncer une belle journée,
c’est inespéré pour notre projet de marché quai de la Batte. 
Pour nous y rendre, nous traversons le pont vers l’île d’en face plutôt populaire et cosmopolite, passons la place de l’Yser, 
la place saint Pholien puis atteignons le pont des arches 
d’où nous pouvons évaluer l’étendue du marché.
Pour sécuriser et faciliter l’installation de nombreux commerçants, les autorités ont fermé le quai à la circulation des voitures comme du tram. Des policiers municipaux armés patrouillent sans crainte de menaces imminentes, ils discutent et blaguent avec les gens dans une ambiance bon enfant d’un dimanche matin ensoleillé.
Comme dans tout marché, les étals proposent des fruits et légumes, du pain, des aliments et des plats préparés asiatiques ou africains, des épices, des poulets rôtis sur place, des vêtements, des sous-vêtements, des chaussures, des parfums et des bijoux, des gadgets, des jouets et même des produits provençaux et des savons de Marseille….
Malgré une forte fréquentation, nous ne souffrons à aucun moment d’une foule compacte.
Nous nous éloignons vers la place de la cathédrale pour déguster agréablement notre café en terrasse, surpris cependant de payer les toilettes 0,50 € bien qu’étant clients.
Puis nous assistons à la sortie de la messe de Saint Paul au terme de laquelle toute une équipe d’ecclésiastiques salue les fidèles devant la porte d’entrée.
Nous pénétrons dans l’église vidée, sans risque maintenant de perturber le service religieux.
Nous regardons les vitraux anciens et modernes, remarquons la chaire néogothique sombre en contraste avec le blanc du marbre des statues inspirées par l’ancien et le nouveau testament.
Devant l’autel, une famille de Noirs pose pour un selfie, nous les observons un moment, amusés par cette maman exubérante et marrante face à ses ados honteux de son attitude : 
« Je suis dans la maison de Dieu, je suis contente !» clame- t- elle en riant en compagnie d’une autre adulte, tout en  prenant des postures de midinettes dignes des influenceuses.
Nous les laissons à leur bonne humeur.
Nous  ressortons au soleil bienfaisant flâner sur le quai Van Hoegaerden.
Une statue d’un plongeur suspendu au-dessus de la Meuse m’évoque instantanément une sculpture vue à Mont-de-Marsan devant l’Office du tourisme. 
Ici, elle marque l’entrée d’un petit port fluvial, que longe une belle promenade fréquentée par des chiens et leur maitre ou par des joggers. 
Nous utilisons le pont Albert 1er pour changer de rive. 
Nous nous engageons ensuite dans le parc de la Boverie.
Très agréable, il offre un espace de verdure et d’arbres parcouru par des allées tranquilles,
il dispose de bancs, héberge des canards et des oies.
La conception de tout le quartier, au niveau infrastructure, parc, îles verdoyantes, 
date du 19ème  siècle, en prévision de  l’exposition universelle de 1905.
Dans les travaux occasionnés s’inscrit  la  construction du musée des beaux arts de la Boverie. Le bâtiment se dresse dans le parc éponyme répondant à  un style néoclassique inspiré par le Petit Trianon de Versailles et il s’organise autour d’une rotonde surmontée d’une coupole.

mercredi 29 avril 2026

Tapisserie des Flandres. XIV°/XVI° siècle. Catherine de Buzon.

Les territoires au sud des Pays-Bas ont fourni aux princes et aux églises, aux riches patriciens des œuvres luxueuses, marques de prestiges. « L'offrande du cœur »(1410).
Cadeaux diplomatiques ou dots de mariées, un mètre carré de tapisserie nécessite jusqu’à dix mois de travail. « Tenture de chœur »
Une chambre couverte de tapisseries coûte quatre fois plus cher que décorée de fresques.
La soie multiplie les prix par quatre et des fils d’or et d’argent par vingt. 
« Métier à tisser horizontal »( basse lisse). 
 https://blog-de-guy.blogspot.com/2026/02/la-soierie-lyonnaise-cecile-demoncept.html
Le lissier « met en matière » tel un « harpiste  comme disait Cocteau, le carton réalisé par un artiste jusqu’à la « tombée de métier », quand est enlevée la pièce textile.
Ainsi quel ravissement, quand éclate « Le Triomphe de la Renommée »  sur la mort symbolisée par les trois parques !
Les tentures historiées illustrent des histoires sacrées ou profanes.
«  La geste de Jourdain de Blaye » faisait partie de la collection composée de près de 200 pièces appartenant à Philippe le Hardi et Marguerite de Flandre. La ville d’Arras et ses 59 maîtres où se fournissaient les princes de Bourgogne était tellement réputée que le terme « arazzo » est resté dans la langue italienne pour désigner une tapisserie.
Avec « L’annonciation » l’art flamand rencontre l’art italien sous influence antiquisante.
Dans le registre courtois, « Le bain du faucon » dépeint la vie aristocratique 
sur fond de millefleurs.
Bruxelles allait supplanter Tournai qui avait devancé Arras : «  Les astrolabes ».
Les couleurs  de « La licorne captive » commandée par Anne de Bretagne sont naturelles : bleu du pastel, rouge de la garance et la gaude pour le jaune.
La série de « tapisseries de Pastrana » en Espagne, de 11 m sur 4m, commandées par le roi du riche Portugal,
documente la conquête du Nord de l’Afrique d’Afonso V.
Raphaël
décrit les actes des apôtres destinés à la Chapelle Sixtine 
pour Pieter Coecke van Aelst. « La pêche miraculeuse ».
« Et David envoya des gens pour chercher Bethsabée »
  est exposée parmi dix autres tentures au Musée de la Renaissance à Ecouen dans le Val d’Oise. La lumière pénètre les compositions, la gestuelle est élégante.

Les ateliers bruxellois qui signent B/B ont employé jusqu’à 15 000 personnes.
 « La Passion du Christ », Pieter de Pannemaker.
François premier a offert à Charles Quint 
« Le mois de décembre ou Le signe du capricorne » parmi les Chasses de Maximilien.
Lors de son expédition de 1535 contre les Turcs, le puissant monarque, 
Charles de Habsbourg (Charles Quint) est accompagné de Jan Cornelisz Vermeyen et Pieter Coecke van Aelst «  La conquête de Tunis »
Celui-ci  a réalisé bien d’autres œuvres :
« Vertumne et Pomone »
,
« Les Triomphes de la Mère de Dieu
 »…
Vers 1470, le « Maître de Coëtivy » avait mis en scène « La destruction de Troie » 
datant de douze siècles avant notre ère.
Les travaux de restauration des tissus fragiles nécessitent autant de patience que les créations originales qui demandaient des années et des fortunes, 
le paiement n’arrivant qu’à la « tombée du métier ». 
« Du dais massif, les angles où se cache
L'or du cimier sous l'ombre du panache,
Et la splendeur des pilastres dorés
Qui de l'estrade entourent les degrés.
D'un champ de soie, où l'argent se marie,
Le beau tissu de la tapisserie... »
 
Amable Tastu

mardi 28 avril 2026

Contes de la mansarde. Elizabeth Holleville Iris Pouy.

Une vieille dame raconte des histoires depuis un bar.
Les trois récits se déroulent dans une mansarde donnant sur «  Les deux mégots » où elle fume ses clopes et sirote son mescal dont une tête de mort figure sur l’étiquette.
L’appartement sous les toits, lieu romantique, est propice aux dérapages fantastiques.
Des couples de diverses compositions s’y succèdent et éprouvent désir, amour, solitude, fatigue, en des séquences bien menées. La précision des traits décrivant la vie quotidienne rend familier le surnaturel.
Le morbide annoncé ne revêt guère des oripeaux gore mais l’inventivité des divers scénarios maintient une certaine  tension tandis que la canicule omniprésente est encore plus étouffante au dernier étage.
Le nom de la maison d’édition : « L’employé du moi » est bien trouvé comme est élégant ce livre de 200 pages qui offre un aperçu de la vie parisienne de jeunes gens affrontés à la dépression, aux angoisses, à des conditions d’emploi incertaines, sans les détourner des plaisirs partagés en terrasse.

lundi 27 avril 2026

Roméria. Carla Simon.

Une jeune fille adoptée armée d’une caméra et du journal intime de sa mère revient dans la famille de son père décédé qu’elle n’a jamais connu. Elle découvre petit à petit les témoignages contradictoires des oncles, cousins, grands parents. Cela lui lui permet de reconstituer ces années de "Movida" qui ont cramé son père drogué, atteint par le SIDA.
Le traitement original, sensible de la cinéaste comble les non-dits, ouvre la possibilité à des interprétations sans asséner de conclusion définitive.
Les fantômes peuvent danser au soleil, les incertitudes ne contredisent pas la vitalité d’une belle jeunesse tendrement filmée.

dimanche 26 avril 2026

Requiem(s). Angelin Preljocaj.

Cette cérémonie artistique est à la danse ce que les cathédrales sont à l’architecture.
Si l’esthétisation des malheurs du monde peut être parfois discutable, la chorégraphie du maître nous emmène au-delà des anecdotes à d’essentielles interrogations existentielles, quand l’évocation de la mort ravive la vie. 
Les images religieuses appelées dès le début par trois vitraux vivants magnifiques, inédits, évidents, constituent le fil de la représentation intense d’une heure trente. 
Pieta, descente de croix, jugement dernier, la Passion, rites primitifs transcendent notre humaine condition née du premier ensevelissement des morts. Et les trépidantes distractions que nous nous offrons pour oublier notre finitude n’en sont que plus délicieuses. Les carcasses inanimées réclament la résurrection et la beauté des corps en des costumes sobres a rarement été aussi vraie. 
Les mouvements de la vingtaine de danseurs, toujours inventifs, sans esbroufe, se jouent souvent en parallèles sublimant leur précision sur des musiques de Mozart, Ligeti, Bach, pas forcément des requiems, mais nous élevant, quand un coup de flute de Messiaen tranche dans la gravité.
Les lumières sculptent l’obscurité, en fond de scène des projections de ville en ruine, de sable qui file entre les doigts, des mots évoquant la « honte d’être un homme » de Primo Levi à son retour des camps de concentration ou la mort d’un enfant ne blessent pas la persistance d’un sentiment de douceur derrière l’énergie rock. 
Un grand et beau moment.