samedi 28 février 2026

Hors champ. Marie–Hélène Lafon.

Difficile d’être plus haut dans mon estime, et pourtant ce sont encore plus d’émotions profondes remuées par la justesse des mots que m’ont procuré ces 170 pages.
La gratitude vient après l’excitation.
«  La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils et leur raison de vivre à eux, les parents. La ferme leur fait honneur et devoir à eux, les trois ; pour la mère, la sœur n’a rien à voir là-dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète. » 
Comme l’auteure qui sait pourtant si bien dire, la sœur de Gilles, partie à la ville, ne peut infléchir le cours de la vie désespérante de son frère fâché avec son père. Pourtant la parisienne aime la rivière et ces bois, ces champs où le garçon est emprisonné.
«  Elle calcule ; depuis 1992, dix-huit ans ont passé dans le monde et dans la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d’abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s’occuper des machines, des formalités, de la paperasse. » 
Dans ce précieux livre, la pudeur accompagne une compréhension intime de chacun des protagonistes qui seront familiers aux natifs de la campagne, sans qu’un trait trop appuyé ne les caricature pour prétendre au tableau pittoresque.
Nous avons le cœur serré, suffoquant dans l’étable où un troupeau se décime : il n’y a rien à faire.
Si ! Aller à la librairie, pour 20 € moins 10 centimes, pour approcher la vérité de la tragédie humaine et partager les mots qui nous tiennent à la surface de la vie.

vendredi 27 février 2026

Antifa.

Front contre front, les fâcheux antifa font le jeu des fachos.
Le respect de la vie humaine, minimum requis pour vivre en société n’est plus en tête de gondole, quand tant de valeurs inversées mettent cul par-dessus bu notre civilisation :
- la tolérance accepte les plus moyenâgeuses oppressions,
- l’esprit critique dévoyé revient à une représentation de l’Univers d’avant Galilée.
Commencé dans le symbolique avec une tête de ministre en baudruche écrasée sous un pied, la tête d’un militant d’extrême droite a explosé sous les coups de tatane de ceux qui prétendent  souhaiter une société meilleure. 
Je m'exfiltre hors du temps en remarquant que la croyance en la pertinence de leurs idées est si faible qu’il n’existe plus pour eux que la puissance physique d’avant l’écriture.
Plutôt que d’essayer de convaincre, on supprime un homme.
Pour avoir été de la génération dont un des slogans fut l’affligeant CRS=SS, je peux me montrer encore plus sévère envers les références à la Résistance des «  jeunes gardes » dont il faut prendre garde, et qui pour être romantiques n’en sont pas moins grotesques. 
Le secrétaire de Jean Moulin avait commencé bien à droite.
S’habillant d’épiques costumes, comme ceux qui ont essayé de ressusciter un éphémère Front Populaire, ils pourraient faire mentir ceux qui déplorent que l’histoire ne nous apprend rien, mais ils dévalorisent le combat des patriotes qui avaient la Wehrmacht en face et ne maniaient pas que des fumigènes. Trump et Poutine peuvent rire. 
Tous ces murs écroulés, ces vies qui partent au caniveau, submergent les heures consacrées à la connaissance et pendant ce temps les universités regardent si les points à la fin des mots sont bien posés et leurs élèves considèrent que les écrivains morts ne doivent plus vivre, surtout si ce sont des garçons. 
La dénonciation des élites, bien méritée est devenue le carburant de la conversation : Epstein est désormais plus célèbre qu’Einstein et tout le monde tire sur Lang : la roche Tarpéienne est bien proche du Capitole. 
Tout le monde se déchaîne contre l’ancien ministre de la culture et avoue : « on savait bien », comme pour les accointances de Jean Luc Mélenchon que certains font mine de découvrir.
Il est vrai que l’ancien sénateur a souvent varié mais avec Rima Hassan, Thomas Porte, Sébastien Delogu et autres fichés S, ils s’en voudraient de paraître appartenir à une gauche aspirant aux responsabilités. Ne reconnaissant pas dès l’élection du Président de la République sa légitimité, ils se sont employés à décrédibiliser le travail de l’Assemblée et à prôner la désobéissance aux règles de l’Europe, tout en étant bien peu allant aux côtés de l’Ukraine. 
Ils partagent le gâteau du populisme avec le RN quand le courage devient une denrée tellement rare que d’envisager un jour de congé de moins s’est avéré suicidaire.
Et il n’est pas besoin d’enquêtes approfondies pour connaître les liens avec les mâles de la Jeune Garde dont la dissolution n’a pas atténué la virulence des trolls, le mépris des porte- paroles et leurs vérités alternatives très trumpiennes. 
Il faut des mémoires courtes pour oublier leur refus d’appeler au calme les émeutiers de 2023 ou demander la libération d’un écrivain algérien et leurs contorsions pour ne pas condamner les tueurs de Téhéran, sans remonter à la crise du COVID avec leurs complaisances envers les anti-vax. Leurs excès apportent plus de voix au RN que les apparitions de Bardella.  
« Le fascisme peut revenir sur la scène, à condition qu’il s’appelle anti-fascisme. » 
Pier Paolo Pasolini

jeudi 26 février 2026

Anvers # 5

Nous quittons la maison sous un beau temps inespéré mais prudence, parka et parapluies remplissent nos sacs.
Nous attrapons le tram 7 pris au même endroit qu’hier en direction de « Eilandje » où nous comptons nous arrêter. Cependant, tous les passagers descendent  à Groenplaatz, avant la station que nous visons. Interrogé,  le chauffeur nous confirme : il nous faut continuer à pied le tronçon jusqu’au MAS, tronçon mis en fonctionnement à partir d’octobre seulement.
Malgré tout, nous arrivons au MAS (Museum aan de Stroom
), 
en avance, l’ouverture des guichets n’étant prévue qu’à10h
Par contre, il est possible en attendant, de monter sur la terrasse de cette construction moderne en forme de cube alternant des blocs de briques à des blocs en verre, conçue par un architecte néerlandais  dans l’esprit parait-il d’un entrepôt.
Nous y montons par l’intérieur grâce à des escalators qui, ne se présentant pas dans le prolongement les uns des autres, partent d’un côté différent du cube  à chaque palier. Cette disposition permet ainsi d’offrir une vue tournée vers les quatre coins cardinaux.
Sur la terrasse extérieure, au 8ème étage, derrière la vitre, « un couple Amiral saluant » réalisé par Guillaume Bijl, nous accueille, comme pour nous accompagner à bord d’une croisière, vers une destination lointaine. Nous devons ensuite prendre les escaliers pour passer du 9ème au 10ème étage où nous attend le panorama  promis sur l’ensemble de la ville et du port.
A 10 h, nous descendons acheter nos billets.
Nous commençons par l’exposition temporaire intitulée « Compassion ».
Elle répond à une interrogation artistique mélangeant époques, cultures, lieux, religions, modes d’expression, neurosciences.
Ce vaste sujet s’appuie sur un éventail d’œuvres très large 
mis en valeur par une muséographie intéressante.
La collection permanente se répartit sous plusieurs thèmes : 
nous délaissons  « ville en guerre » au profit de « Anvers à la carte » :
l’expo aborde les problèmes des villes et de l’alimentation du 16ème à aujourd’hui, la pêche, l’agriculture urbaine, les denrées exotiques (le sucre et le café), les ustensiles, les déchets (collection de WC d’époques différentes).
A propos de la pêche, nous apprenons que les poissonniers de la ville s’approvisionnent à ….. Rungis !  car  la pollution de l’Escaut n’autorise plus la pèche en circuit court.
Nous renonçons à l’expo « Fret »car le temps passe, il est plus de midi.
Nous espérions manger à la cantine du MAS, mais il aurait fallu retenir comme les autres clients, installés. Alors que nous attendons un serveur, un homme assis seul à une table de 8 personnes se lève et s’approche, me serre la main en se présentant jusqu’à ce que le garçon se précipite  pour nous refouler gentiment, conscient de la méprise. Nous ne profiterons pas de la table de huit.
En plus, au moment de sortir en quête d’un établissement près à nous recevoir, une pluie diluvienne s’abat sur la ville, le tonnerre s’invite  bruyamment, fini le soleil, bonjour l’orage ! A la 1ère accalmie, nous pointons le nez dehors et  nous contentons juste derrière le musée d’un restau de burgers, plutôt branché inspiré par le style garage avec cloisons vitrées bordées de métal noir, murs en briques ou peints en noir.
Pendant notre repas, le temps s’éclaircit, il ne pleut plus. C’est donc avec soulagement que nous nous acheminons vers le point de rendez-vous pour  prendre le bateau  assigné à balader les curieux dans le port.
Nous traversons le quartier het Eilandje. Le nom des rues, Brazilliesrtaat, Bataviastraat invite au voyage, mais rappelle surtout que les migrants pour le nouveau monde convergeaient ici. Selon les conseils de l’ODT, nous avons acheté les billets hier sur internet à la compagnie  Flandria. Heureusement car arrivés au quai  Asiadok- Zuidkaai, aucune baraque ne signale le point de départ, seule une oriflamme  au nom de la compagnie indique le point d’embarquement.
D’autres personnes patientent déjà, puis  le bateau accoste, se vide de ses voyageurs  pour se remplir à nouveau.
Nous nous installons sur le pont pour une virée de 2h parmi les canaux du port ;
nous pouvons distinguer à notre aise les berges sur lesquelles s’entassent  grues, tuyaux, cuves, containers, torchères, éoliennes et gros navires en escale.
Des bateaux pilotes tractent de gros cargos obligeant à des manœuvres 
pour passer les ponts levants.
Puis notre bateau s’engage dans des voies d’eau plus étroites en direction de garages spécialisés  en réparations diverses.
Dans ce secteur, des hangars désaffectés disparaissent progressivement sous les attaques énergiques des pelleteuses.
Nous le constatons, l’activité est à son comble dans cet important  port européen employant un nombre considérable de corps de métiers et beaucoup de main d’œuvre.
Un autre avantage à notre navigation réside dans la découverte du Het Havenhuis (la maison, la capitainerie  du port) aperçu sous plusieurs angles.
Cette construction moderne de Zaha Hadid élevé au- dessus de l’ancien bâtiment  prend la  forme d’une étrave de bateau et d’un diamant à plusieurs facettes, symbolisant les 2 emblèmes phares d’Anvers.
Pour nous accompagner, la météo  agréable sous un soleil chaud au départ, a changé rapidement avec 3 gouttes de pluie  pour finir avec des nuages très menaçants, nous offrant une grande variété de ces couleurs si particulières au ciel du nord.
Le soleil a même copiné avec  l’arc en ciel.
Nous retrouvons la terre ferme,  contents de notre excursion maritime et  retournons  au MAS, motivés pour l’exposition « fret » à propos du port, des gens et des marchandises. Mais le musée, ouvert tardivement à 10h, clôt ses portes tôt à 17h.
Alors nous rentrons par des rues intérieures vers Grote Markt où nous nous joignons à l’attroupement généré par un groupe de musiciens belges. Composé  d’un chanteur, d’un tambour, d’un violon à l’archet bien fatigué  et d’un petit accordéon, l’ensemble de quatre hommes habillés en costumes du Moyen âge animent la place avec des chants anciens ou folkloriques parfois même des chants polyphoniques, dans une ambiance bonne enfant.Nous  les quittons à leur moment de pause, prenons le tram 15 à Groenplaatz jusqu’ à la station San  Willibrorduskerk, terminons le chemin à pied, nous arrêtons au supermarché bio à côté de la casa et rentrons  nous enfermer chez nous. Fin de la journée.

mercredi 25 février 2026

La soierie lyonnaise. Cécile Demoncept.

En attendant que le « Musée des tissus » de Lyon ouvre à nouveau en 2030, nous sommes revenus, par une conférence devant les amis du musée de Grenoble, vers des savoir-faire qui ont façonné l’identité lyonnaise depuis le XV° siècle.
« Robe »
de Christian Lacroix (styliste), maison Jacob Schlaepfer et Lelièvre (fabricants), 
soie, métal, dentelle mécanique brodée, rayonne viscose.
L’artiste sert l’artisan, l’artistique le dispute à l’artisanat.
Dans les textiles, le tissu se distingue du tricot ou du feutre. 
Lors du tissage, chaine et trame s’entrecroisent pour former son armure.
La soie provient de la « bave » du « Bombyx » 
dont le cocon est constitué par un seul fil pouvant mesurer un kilomètre.
Par contre, une soie résistante, au point d’avoir inspiré des gilets pare-balles, 
produite par une araignée de Madagascar, ne pourra pas être rentable, 
car la néphile dorée meurt quand elle est déplacée.
Les chinois ont gardé le secret de la fabrication de la soie pendant 3000 ans et ont alimenté « La route de la soie » qui connait actuellement une seconde jeunesse.
Des moines, envoyés par l’empereur byzantin « Justinien », ont importé des graines de mûrier, arbre qui alimente exclusivement les vers, et ont compris la délicate genèse de la fibre protéique naturelle.
Les premiers tissus précieux et rares, « Suaire de saint Austremoine » du IX° siècle,
sont fabriqués par des Persans ou des Ottomans.
A partir du XI°siècle, une industrie nait à Lucques en Italie après Catanzaro, puis à Gênes, Venise et Florence qui exportent vers toute l'Europe.  
« Étoffe brochée à fil dorée à décor d'oiseaux et de lions, Lucques, XIVe siècle »
En France, le roi Louis XI propose aux lyonnais de développer une production nationale chez eux, ceux-ci refusent.  
Il faut attendre « François Ier » posant pour Jean Clouet devant un velours « alto-basso » de Venise, pour développer la soierie à Lyon.
en accordant une charte à ÉtienneTurquet (Stefano Turchetti)
et Barthélemy (Bartolomeo) Naris, 
Philippe de Lasalle
Ayant désormais le monopole d’une activité qui fait vivre 12 000 personnes, 
la capitale des Gaules.devient la capitale européenne de la soie.
Olivier de Serres, ami de Sully, publie : 
« La cueillete de la soye par la nourriture des Vers qui la font. »
« Le métier à la grande tire »
exposé au musée du banquier Gadagne (Guadagni), a été perfectionné par Claude Dangon, et remplace les enfants chargés de tirer les « lacs » qui permettaient de lever ou d'abaisser les fils de chaînes.
« Damas »
 pourpre réservée au roi rehaussé de fils d’or.
"Mise en carte du "Raphaël de la Fabrique" Jean Revel
Colbert met en place la fabrique pour la soie où se retrouvent dessinateurs, préparateurs de teintures, « soyeux », marchands-fabricants,  ouvriers, négociants…
 A Versailles, deux fois par an les meubles (tentures, fauteuils) sont changés; 
le brûlement de la chambre du roi en 1785 a permis de récupérer une tonne d’or.
« Dame à sa toilette recevant un cavalier »
Jean-François de Troy
Une telle robe à la Watteau nécessitait 20 m de tissu et pesait 20 kg.
Longtemps dépendants des pouvoirs royaux, 
le travail des lyonnais sera soutenu aussi par Napoléon .
Vaucanson, le grenoblois, avait perfectionné les métiers à tisser au point qu’ils "pourraient être utilisés par un âne" ; c’est lui qui a été jeté à la Saône et non Jacquard qui s’en était inspiré.
 Mais son système de cartes perforées va révolter les canuts craignant le chômage. 
« Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant ! » en 1830,1834,1848.
En 1901, à la Croix-Rousse est inaugurée la statue de Jacquard, 
au« bienfaiteur des ouvriers en soie ».
D'une des premières révoltes ouvrières sont nés les conseils des prud’hommes.
Autour de Lyon au XIX° siècle, de nombreuses usines-pensionnats emploient et hébergent des jeunes filles de la campagne. « Soieries Bonnet, Jujurieux (Ain) ».
Après la maladie des vers à soie que Pasteur n’arrivera pas à juguler à temps, le précieux fil provient désormais du Brésil et de Chine, même si Hermès et Chanel essayent de remettre en route une production française.
Pour mesurer le degré d’humidité de ce produit très onéreux des dessiccateurs sont installés dans des bâtiments de condition des soies.  
Expositions universelles et magasins de nouveauté avaient étendu leur clientèle au XIX ° siècle.
 Au XXI ° siècle, AURA, la région Auvergne-Rhône-Alpes, la p
remière région textile en France, compte 600 entreprises et 17 000 emplois liés à la soie.
Pour le musée des Confluences, Olivier Lapidus a créé la première robe en textile lumineux.
"Avec du temps et de la patience, les feuilles de mûrier 
se transforment en robe de soie."  
Proverbe chinois