samedi 12 septembre 2026

L’inconnue du quai de Javel. Philippe Jaenada.

Quel plaisir de découvrir un auteur original entrevu dans des articles de la revue « Zadig » ! 
Désormais en tête de gondole, il avait déjà écrit de nombreux ouvrages inspirés par des faits divers à l’origine d’un réseau de fidèles informateurs dont il exploite le zèle amical.
Louise Cansot a été retrouvée morte, étranglée, sur un trottoir, quai de Javel à Paris en 1949.
L’auteur revient sur une époque où les émigrées bretonnes arrivaient dans la capitale gare Montparnasse pour devenir souvent servantes ou prostituées, avec l'avortement comme recours. 
« Je ne pourrai jamais me mettre dans le peau d’une femme, et peut être moins encore d’une femme de 1949 (c’est idiot, quand on ne peut pas on ne peut pas, il n’y a pas de plus ou moins qui tienne), mais je peux plaindre du plus profond de moi celles qui ont connu-et elles sont innombrables- une telle violence physique et morale, dans des conditions sordides où s’effectuaient ces avortements amateurs, indispensables pour elles . » 
Par ses digressions, ses doutes, son honnêteté, son empathie avec ses personnages,  son humour, l’écrivain sympathique parvient à nous passionner pour un crime non élucidé datant de l’après guerre, en se glissant dans le manteau de Maigret dont il connait tous les romans et en adopte les méthodes, tout en ne négligeant ni Wikipedia  ni l’I.A. 
« Dans les rapports de Maigret, il y a surtout des parenthèses, «  probablement parce que je veux trop expliquer, tout expliquer, que rien ne me paraît simple, ni résolu. » (Mon ami ! Mon frère !))) »  
Il abuse de délicieuses parenthèses qu’à priori je n’aime guère (bien que souvent je divague).
Dans cette enquête très précise à propos d’une enquête de plus de 70 ans, la masse de documents est impressionnante qui excitent sa minutie raisonnable et ses intuitions.  
Lorsqu’il peut écrire «  Lise marche vers son assassin » il a développé habilement un corpus très documenté où la victimologie apparaît comme une catégorie de la criminologie, nous amenant à enrichir la notion de responsabilité qui a de quoi nous obséder en ce moment.
Au cours de ces 500 pages, la légèreté renforce la gravité dans un univers artistique vu du côté des modèles où l’incognito croise la notoriété, le labeur côtoie l’oisiveté, la misère voisine avec la richesse, le passé interroge le présent. 
« Aux États-Unis, le passé est effacé par le présent, ce qui est nouveau, ce qui se passe maintenant, a de l’importance, ce qui est ancien n’en a pas. Alors qu’en Europe, le passé domine le présent. Les vielles pierres, partout, donnent de l’assurance, un sentiment de sécurité, l’impression que la vie est quelque chose de difficile, qui dure très longtemps. »

vendredi 11 septembre 2026

Vieux. N° 9.

Le plaisir de retrouver le magazine d’Antoine De Caunes alliant légèreté et sérieux se renouvelle chaque trimestre.  
Un dialogue concernant la fin de vie est précédé d’un entretien avec Jacques Dutronc léger comme la fumée de ses havanes, « les cigares du fanfaron ». Il vient de se faire appareiller.
« Je ne peux pas faire grand-chose, ce qui me donne un bon prétexte pour ne rien faire » 
Le style ironique de ce chameau de Laurent Chalumeau oblige à saisir son téléphone pour  apprendre le sens des mots : « rudânière » ou « eulogie » à l’occasion d’un hommage à Harrison Ford: 
« Certes un auditorium hollywoodien glamoure plus que Crousty Poulet privatisé à la retraite de Jean-Kévin ou le jubilé de papy entouré de toustes celleux qui ont mis au pot pour le déambulateur connecté. »
Et il fallait bien l’article de Nicolas Estienne D’Orves «  Ne bougez-plus » en contre point du dossier consacré aux bienfaits du sport avec même des fiches pratiques pour « rester jeune ».
Un ancien coureur cycliste proclame par ailleurs que le sport à outrance est un signe de fainéantise bien que tant d’autres témoignages illustrent :
« Je préfère être le plus vieux à la salle de sport que le plus jeune à la maison de retraite ».
La marche est vantée comme le foot en marchant alors que l’incidence de l’architecture sur la mobilité enjeu central pour l’autonomie est développée : 
«  le banc, c’est l’aire d’autoroute des vieux ». 
Daniel Herrero ancien troisième ligne était tout désigné pour valoriser le jeu alors que Thomas Legrand plaide pour les valeurs progressistes du rugby en réaction aux propos d’un Insoumis regrettant la blanchitude des équipes de quinze.
L’évidente évolution du désir en fonction de l’âge accompagne une évolution des rôles avec des hommes davantage soumis à des exigences esthétiques alors que« le regard social avait toujours assigné aux femmes une position de visibilité plutôt qu’une position de désir. » 
Dans ces 150 pages, nous sommes décidément dans une niche peuplée de vieux puisque des recommandations de lecture abondent dont je retiens «  Journal de guerre au cochon » d’Adolfo Bioy Casares, une histoire de vieux persécutés par des jeunes et bien sûr une BD de Baru «  Rock’n Roll-Salauds de boomers ». 
Un philosophe remonte de Beauvoir en De Gaulle jusqu’à Chateaubriand pour ce fameux naufrage que serait la vieillesse : 
«  je retrace [..] ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse […] par l’inconstance même des tempêtes déchainées contre ma barque, et qui souvent m’ont laissé pour écrire tel ou tel  fragment de ma vie que l’écueil de mon naufrage. »
 Les aidants, « piliers et héros invisibles de la dépendance », ne sont pas oubliés avec des adresses de guichets dédiés et des références pour conserver du lien et des idées pratiques comme la gazette «  Familéo » qui fait le pont entre numérique et papier.

jeudi 10 septembre 2026

Ernest Pignon Ernest à Carpentras.

J’ai beau connaître l’artiste, il m’émerveille chaque fois. 
« Ombres de Naples » riche de 200 œuvres, évoque la mythologie latine. 
Jusqu’au 1er novembre 2026, 
Carpentras lui consacre une exposition, 
la ville à laquelle il est attaché, bénéficie d'une donation de plus d’une centaine de ses œuvres.
Dessins, photographies, sérigraphies illustrent la période napolitaine entre1988 et 2015 d’un des pionniers de l’art urbain dont les collages provisoires ont persisté dans les mémoires si loin des tags égotiques souillant pour longtemps nos villes.
« Dans l’entrelacs des rues, mes images interrogent ces mythes, elles tracent des parcours qui se croisent, se superposent ; elles traitent de nos origines, de la femme, des rites de mort que sécrète cette ville coincée entre le Vésuve et les terres en ébullition de la Solfatare sous laquelle Virgile, déjà, situait les Enfers ; elles convoquent Caravage, parlent des cultes païens et chrétiens que porte aux ténèbres cette cité ensoleillée. C’est une quête au long cours, qui a duré des années, de ce qui fonde ma culture, ma sensibilité méditerranéenne. » 
Une photo avait été prise de « La mort de la vierge » à côté de deux vieilles dames qui vendaient des cigarettes. « Plus tard, lors d’un voyage, j’ai remarqué qu’il n’y avait plus le dessin, plus la vieille Antonietta qui passait ses journées là depuis des décennies. J’ai appris qu’elle était morte. Comme j’avais une photo de mon dessin avec la dame à côté, dans la nuit je l’ai dessinée où elle était tous les jours et j’ai collé le dessin.
C’est devenu une image presque sainte. Une télévision allemande m’a envoyé un film où l’on voit les gens dans la rue qui passent et embrassent le dessin de la vieille dame. »
Ses œuvres dialoguent avec d’autres tableaux de l’ Inguimbertine,
remarquable bibliothèque-musée pour une ville de 30 000 habitants ancienne capitale du Comtat Venaissin, un petit État pontifical de 1274 à 1791.
Des amis enthousiasmés par cette exposition nous ont conseillé  de voir également
une des  rétrospectives d’un des plus grands artistes contemporains au musée Ziem à Martigues :
« c’est encore mieux ! ».

mercredi 9 septembre 2026

La France à la carte. Jean-Claude Raspiengeas.

En tant que fervent du GPS je me suis retrouvé avec plaisir dans les plis nostalgiques des cartes routières, sous la couverture aux couleurs vintage de ce livre chaleureux.
«  La carte parle au cerveau, le GPS seulement à l’oreille. » 
L’auteur solide sait aussi bien citer les grands écrivains que mettre en valeur les collectionneurs un peu dingues, les chercheurs, les dessinateurs, les visionnaires, les passionnés, décrivant l’apport décisif de la famille Michelin bien au-delà de l’économie clermontoise, avec des audaces et un sens de la communication époustouflants depuis que les premières bicyclettes se mirent à « rouler sur l’air », « buvant les obstacles », jusqu’à l’omniprésent Bibendum. 
« Toutes les familles françaises ont un lien avec Michelin. Elles ont roulé sur des pneus Michelin, à vélo ou en voiture - voire, en Micheline ; remisé des cartes Michelin dans la boîte à gants, dépliés sur le capot ou la table de la cuisine ; consulté un guide rouge pour pointer les bonnes auberges, des Guides verts pour sélectionner les curiosités touristiques. » 
André Michelin avait du mal à maintenir sur la route, une de ses premières automobiles: 
«  Elle allait au fossé comme le cochon à la truffe. » 
Au début du XX° siècle, les enthousiasmes populaires autour des compétitions ne faisaient pas oublier les drames : 
«  … personne n’eut osé demander au gouvernement d’interdire une épreuve dont la témérité même constituait l’attrait et qui séduisait par l’aventureux courage déployé par ceux qui allaient y prendre part. » 
Si l’auteur a voulu suivre à nouveau la nationale 7 qui a perdu jusqu’à son nom où des nostalgiques organisent régulièrement des embouteillages de vieilles voitures, il n’insiste pas dans la mélancolie. 
L’histoire se superpose à la géographie, le temps compte davantage que le nombre de kilomètres disparaissant de panneaux souvent souillés.
Sous les routes, tuyaux et fibres par lesquels circulent gaz, eau, et informations, sont répertoriés sur de nouveaux supports,, sans cesse mis à jour par des géomaticiens. 
« Aujourd’hui des dizaines de milliers de personnes en France produisent des cartes que vous ne verrez jamais » 
L’IGN, entrée dans la modernité, outille décideurs et citoyens en représentant de façon simple des phénomènes complexes dans le domaine de la défense, de l’aménagement du territoire, des risques environnementaux. 
« La carte est devenue le territoire. »

mardi 8 septembre 2026

Cinq branches de coton noir. Cuzor / Y.Sente.

Le récit de la guerre d’indépendance aux Etats-Unis rencontrant celui de la seconde guerre mondiale est renouvelé efficacement dans un album palpitant de 170 pages.
Le montage habile, les dessins excellents, nous font rencontrer des personnages qui ont le temps de se révéler, affrontés à la ségrégation raciale sans que la violence n’altère la complexité des situations.
Au moment de l’engagement des Etats Unis contre les nazis, les afro-américains regrettaient de ne pas avoir le droit d'aller se battre.
Après une longue période d’attente, trois d’entre eux en mission pour récupérer des biens spoliés se retrouvent face à la Wehrmacht dans les Ardennes pour récupérer un drapeau à haute valeur symbolique. Johanna, la sœur d’un des soldats de ce commando, leur a offert, par ses relations, l’occasion d’un acte héroïque. Elle avait appris par le journal intime de sa tante que sous l’une des treize étoiles initiales du « Stars and Stripes » avait été glissé une étoile noire par la domestique de la femme qui a cousu ce premier drapeau américain en 1777. Cette invention scénaristique poétique et signifiante est un excellent prétexte pour apprendre ou rappeler des épisodes qui méritent d’être connus.
A propos de Jesse Owens :  
« Un coureur noir qui gagne les jeux olympiques devant Hitler et la presse du monde entier... Pour toi, ce n’est pas un bel exemple de gars qui a fait progresser la cause de l’égalité des races?
- Ah ouais? Moi je me souviens que Roosevelt a refusé de le recevoir à la Maison-Blanche! On parle toujours d’Hitler qui n’aurait pas voulu lui serrer la main... Mais damn it!! Roosevelt non plus ne l’a pas fait!!! »

lundi 7 septembre 2026

L’Odyssée. Christopher Nolan

En ces temps empressés, il est remarquable qu’un poème homérique de près de 3000 ans puisse inspirer encore les artistes et attirer de nombreux spectateurs. 
Loin du carton pâte des péplums, ce sombre voyage d’Ulysse est spectaculaire sans que le réalisateur n’abuse des effets spéciaux. 
Hormis Athéna, les dieux sont discrets mais les cyclopes et autres monstres familiers sont effrayants à souhait.
Il fallait bien du sang froid à Ulysse (Matt Damon) 
absent d’Ithaque pendant fort longtemps pour ne pas succomber à la belle Calypso
(Charlize Theron) qui lui offrait, de surcroit, l’immortalité. 
Si les thèmes du rachat, de la culpabilité, de la mémoire, de la fidélité, de l’hommage aux morts sont éternels, celui de la violence parcourt les 2h 50.
Comme chaque époque peut interpréter cette quête de soi même, de façons différentes, me trouvant à l’étape des héritages, j’ai retenu l’importance de la transmission.
La musique participe à l’épopée épique et le traitement attendu du chant des sirènes que l’on n’entend pas comme l’équipage aux oreilles bouchées à la cire, constitue une pirouette bienvenue dans cette accumulation d’épreuves. 
Les lois de Zeus concernant l’accueil des étrangers demandent à être rappelées par l’auteur britannique et américain ainsi que le questionnement à propos de la barbarie que notre hellénique civilisation n’a pas vraiment résolu.

dimanche 6 septembre 2026

Avignon. 2026.

Mes petits enfants, public captif, ont eu droit cette année
à une ration de théâtre classique agrémentée de créations aux allures apparemment plus contemporaines.
Les encadrants s’étaient réservé des écrits pacifistes de Giono
et les mots intranquilles de Pessoa
mais toutes les générations ont partagé une dizaine de spectacles.
En parfait transfuge de classe, je me la suis joué comme le « Bourgeois gentilhomme » en imposant Shakespeare connu seulement de réputation, au royaume d’Erling Haalland.
« Hamlet » évoqué depuis une chambre d’adolescent dont la mère vient de se remettre en ménage deux mois après la mort du père a parlé à tous
comme « Le Bourgois gentilhomme » en version rapeuse.
Les injustices nées de mariages arrangés retrouvées dans « Tartuffe »
ou « Le Barbier de Séville » peuvent encore concerner les enfants de nos mariages dérangés.
Le temps passant, les plus anciens ont tendance à se montrer plus indulgents envers Orgon ou monsieur Jourdain dont les certitudes pathétiques ne suscitent plus seulement les rires ou le mépris.
Les recherches hip hop  de « Malmus » offrent des plages propices à la méditation 
éloignées des rythmes proposées dans le spectacle de Carolyn Carlson 
avec la même intention de célébrer la beauté des corps en mouvement. 
«  Qu’il est loin mon pays » 
: au cours d’une sélection de chansons de piliers de la francophonie aux origines étrangères, « Viens voir les comédiens » d’Aznavour était vraiment dans le thème d’un festival vibrant de propositions tellement diverses.
Et l’heure fut hilarante pour que le rocker de « Toute la mer du monde » délivre enfin une chanson sur les 29 promises après deux guitares éclatées.
A l’intérieur des remparts de la ville sans papes, le spectacle continue entre les spectacles aux acteurs si proches, comme cette fausse conférencière dont le talent permet de faire rire à la présentation du tragique « Radeau de la Méduse ».
Les jeunes comédiens tellement familiers, en évoquant la sortie de l’insouciance de la jeunesse dans «  Hier a duré quatre jours » ont captivé notre petite troupe.