lundi 7 septembre 2026

L’Odyssée. Christopher Nolan

En ces temps empressés, il est remarquable qu’un poème homérique de près de 3000 ans puisse inspirer encore les artistes et attirer de nombreux spectateurs. 
Loin du carton pâte des péplums, ce sombre voyage d’Ulysse est spectaculaire sans que le réalisateur n’abuse des effets spéciaux. 
Hormis Athéna, les dieux sont discrets mais les cyclopes et autres monstres familiers sont effrayants à souhait.
Il fallait bien du sang froid à Ulysse (Matt Damon) 
absent d’Ithaque pendant fort longtemps pour ne pas succomber à la belle Calypso
(Charlize Theron) qui lui offrait, de surcroit, l’immortalité. 
Si les thèmes du rachat, de la culpabilité, de la mémoire, de la fidélité, de l’hommage aux morts sont éternels, celui de la violence parcourt les 2h 50.
Comme chaque époque peut interpréter cette quête de soi même, de façons différentes, me trouvant à l’étape des héritages, j’ai retenu l’importance de la transmission.
La musique participe à l’épopée épique et le traitement attendu du chant des sirènes que l’on n’entend pas comme l’équipage aux oreilles bouchées à la cire, constitue une pirouette bienvenue dans cette accumulation d’épreuves. 
Les lois de Zeus concernant l’accueil des étrangers demandent à être rappelées par l’auteur britannique et américain ainsi que le questionnement à propos de la barbarie que notre hellénique civilisation n’a pas vraiment résolu.

dimanche 6 septembre 2026

Avignon. 2026.

Mes petits enfants, public captif, ont eu droit cette année
à une ration de théâtre classique agrémentée de créations aux allures apparemment plus contemporaines.
Les encadrants s’étaient réservé des écrits pacifistes de Giono
et les mots intranquilles de Pessoa
mais toutes les générations ont partagé une dizaine de spectacles.
En parfait transfuge de classe, je me la suis joué comme le « Bourgeois gentilhomme » en imposant Shakespeare connu seulement de réputation, au royaume d’Erling Haalland.
« Hamlet » évoqué depuis une chambre d’adolescent dont la mère vient de se remettre en ménage deux mois après la mort du père a parlé à tous
comme « Le Bourgois gentilhomme » en version rapeuse.
Les injustices nées de mariages arrangés retrouvées dans « Tartuffe »
ou « Le Barbier de Séville » peuvent encore concerner les enfants de nos mariages dérangés.
Le temps passant, les plus anciens ont tendance à se montrer plus indulgents envers Orgon ou monsieur Jourdain dont les certitudes pathétiques ne suscitent plus seulement les rires ou le mépris.
Les recherches hip hop  de « Malmus » offrent des plages propices à la méditation 
éloignées des rythmes proposées dans le spectacle de Carolyn Carlson 
avec la même intention de célébrer la beauté des corps en mouvement. 
«  Qu’il est loin mon pays » 
: au cours d’une sélection de chansons de piliers de la francophonie aux origines étrangères, « Viens voir les comédiens » d’Aznavour était vraiment dans le thème d’un festival vibrant de propositions tellement diverses.
Et l’heure fut hilarante pour que le rocker de « Toute la mer du monde » délivre enfin une chanson sur les 29 promises après deux guitares éclatées.
A l’intérieur des remparts de la ville sans papes, le spectacle continue entre les spectacles aux acteurs si proches, comme cette fausse conférencière dont le talent permet de faire rire à la présentation du tragique « Radeau de la Méduse ».
Les jeunes comédiens tellement familiers, en évoquant la sortie de l’insouciance de la jeunesse dans «  Hier a duré quatre jours » ont captivé notre petite troupe.

samedi 5 septembre 2026

La solitude des profs est infinie. Yannick Haenel.

Le titre, excessif, m’a attiré et j’ai remis les pieds dans les locaux de l’éducation nationale avec délices en suivant le récit d’apprentissage d’un jeune prof de français en banlieue parisienne  par la grâce d’une écriture vibrante, exaltée, excitante. 
« … la vie d'un prof se raconte de manière contradictoire: rien n'est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d'un prof. »
 Il sait le caractère plombant du terme « transmission » chargé d’ « insignifiance vertueuse » alors que ce lien entre générations le maintient intensément dans une existence où la poésie se partage.  
« Je me vois « descendre dans mon jardin », comme on dit dans le Cantique des cantiques; et la lumière qui traverse ces milliers de journées vécues dans les collèges a beau avoir terni, elle a beau s'être perdue plus d'une fois dans l'ennui et la détresse, et s'être noyée à la longue dans une forme de désespoir, elle a toujours continué à briller, fût-ce d'une manière inexplicable, comme une pointe d'allumette qui fait naître de timides éclats dans les ténèbres. » 
La chronique d’un quotidien avec ses joies et ses déconvenues ne se complait pas dans le désespérant « pas de vague » avec quelques séquences pédagogiques réussies qui témoignent d’une pratique éprouvée sans altérer de romanesques péripéties. 
« Je leur ai demandé, comme d'habitude, de choisir un détail qui leur semblait décisif. Les détails sont les étincelles du texte, ai-je dit : sans détails, non seulement la littérature n'a pas d'intérêt, mais le monde non plus n'existe pas. Quand on raconte quelque chose à quelqu'un, ce qu'il aime, ce qu'il trouve le plus vivant, ce sont les détails. Sans détails, pas d'histoire. Sans détail, pas de vie. » 
Le souvenir des assassinats des profs Paty et Bertrand se projette sur ce récit de 300 pages se déroulant dans les années 90, dont l’ombre assombrit encore le constat d’un état dépressif de l’Ecole, quand nous voudrions ne jamais avoir rencontré ceux qui chassent les lumières.

vendredi 4 septembre 2026

Cramer.

« 474 personnes, dont 183
mineurs, interpellées depuis début juillet 
en lien avec les incendies. »
Comment ne pas en causer ?
Une fois  les inévitables responsables mécaniquement désignés : 
Macron, Moscou, les riches, les écologistes… 
va-t-on accuser les coupables? 
La négligence devient un crime, pourtant on leur avait bien dit de ne pas jouer avec les allumettes.
Je bloque quand il s'agit de trouver des excuses pour les incendiaires, à moins d’être l’agent suicidaire d’une civilisation qui se crame elle-même. 
La liberté dévoyée et le limogeage de la notion de responsabilité détruisent futaies et sous bois, broussailles et brins de muguet, notre humanité calcinée. 
La bêtise n’excuse pas la méchanceté. 
« Qu’avons-nous fait, pour avoir de tels enfants ? »
Les universitaires, amateurs de transversalité, ne sont-ils pas traversés par cette interrogation glaçante en milieu surchauffé ?
Bébé Cadum grisonnant reconnaît que ça prend dans tous les coins, à commencer par les lieux jadis dits du savoir (sciences po) quand la politique se voulait une science ou dans les colonnes d’un quotidien qui fut de référence.
Il suffit que l’école prescrive pour que l’information soit suspecte. Les récits avec morale à la clef ont saturé les écouteurs, les horreurs démentes sont préférées aux sages conseils : hydratez-vous. Au pays où Sandrine Rousseau tient le crachoir et Médiapart la boîte à scandales, pour des générations informées de la détérioration de la planète, des canettes sont encore oubliées dans les champs après la teuf.
Plus grave que les banales subventions demandées à un état que les braillards cherchent à affaiblir sans cesse, les ennemis de la démocratie se servent de nos principes pour la mettre en péril. Et il faut jouer fin quand au nom de la liberté d’expression se répandent tant de billevesées.
Les désaccords entre gens bien élevés peuvent être un moteur de la conversation, ainsi rien ne fortifie mes convictions qu’une bonne grosse balourdise. Et pas mieux que Trump pour se sentir tellement dans le bon camp qu’on finirait par ne plus s’y reconnaître tellement nous sommes nombreux. Les « woke » l’ont fait gagner à cause de leurs excès, mais ceux-ci peuvent reprendre du poil de la bête dès que le Magaga de Washington ouvre la bouche.
Nous sommes passés de sentences impitoyables à l’excuse permanente bien que la figure de la victime soit devenue centrale dans nos sociétés où la culpabilité coloniale, de genre, de génération est cultivée intensément. De féroces mises au pilori sur les réseaux vont de pair avec l’indulgence envers les fauteurs de trouble, les assassins.
Alibis, prétextes, dérobades sont servis pour des faits anodins aussi bien que pour des actes gravissimes, l’empilement d’arguties devenant un mode de conversation, la figure du nazi se voyant convoquée dès que le mot punition a fuité.
Les verdicts tendent à se montrer plus cléments en regard d’une vindicte populaire devenue plus féroce.   
L’enveloppement maternel a étouffé le mâle bourreau ; papa parti, mono maman est débordée.
Les bons sentiments, les principes se heurtent à une nature humaine plutôt rosse que rose.  
Les mots en nuages nous aident à brouiller une réalité décourageante, absurde, avec des commentaires perdant tout sens quand les bavards se mêlant de domaines où ils sont inexperts tournent complotistes.  
J’ai tant aimé : « Eduquer ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu. »
 de Yeats, mais je retiens à la page des citations avec le mot « feu » : 
« Ce con de Ouille a balancé d’la vodka sur l’canapé pour éteindre le feu ! » 
de Jean Marie Poiré.

jeudi 3 septembre 2026

Rencontres Arles 2026.

L’adjectif « photographiques » qui accompagnait la promesse des « Rencontres » arlésiennes a disparu, mais les 3000 images présentées par 300 artistes peuvent nous parler, sans recours  forcément aux discours  envahissant les cimaises.
https://blog-de-guy.blogspot.com/2025/09/les-rencontres-de-la-photographie-arles.html
Mitraillé par Tik-tok, secoué par l’IA, saoulé de selfies, le huitième art n’échappe pas aux « enrobages discursifs » familiers de l’art contemporain ,
recouvrant de leur vocabulaire inclusif et laxatif des propositions absconses 
(Ecole nationale « Supérieure » de la photographie)
ou n’intéressant que les copains posés 
sur le canapé d’artistes "émergents" "en immersion".
De beaux textes poétiques épinglés à la verticale à côté d’images grises prises autour de la Méditerranée peuvent paraître difficiles d’accès
 
et les écrits de Nathacha Appanah, prix Femina, autour de photographies évoquant les rêves, mériteraient plus de temps pour aller au-delà de « la pâle copie » que serait la silhouette d’un homme et permettre d’aller voir « notre complexité et notre insignifiance mélangées. »
Les conditions de présentation des écrits ne répondent pas aux mêmes critères que celles des images souvent magnifiées dans les chapelles ou les entrepôts de la ville.
Cette 57° édition vise à « relire les mondes », «  ce qui persiste et se transforme » et réussit à nous inciter à « regarder le monde avec plus d’intensité ».
Des auteurs mettent en lumière en de chatoyants paysages, le travail des bactéries, 
voire l’action des sucs gastriques sur des pellicules argentiques.
Quelques expositions éloquentes se dispensent de bavarder, quand la poésie du finlandais Pentti Sammallahti, son humour, vont vers la beauté.
La puissante rétrospective de l’œuvre du reporter Alain Keler révise les conflits dans le monde depuis la deuxième guerre.
Ayana V. Jackson se met en scène avec élégance dans des tableaux impressionnants de précision et d’énergie.
La diversité des regards et leurs évolutions dans le temps (performatifs, affectifs, éthiques…), 
la pertinence des thèmes structurants l’exposition « Le modèle animal », la beauté, nous séduisent et nous scrutent.
Pas de meilleure place que le jardin d’été pour exposer des fleurs
vues par ailleurs dans le lieu dit « La mécanique générale » entouré d’un jardin méditerranéen bien entretenu plutôt moins aride que certaines de nos pelouses dauphinoises.
Une présentation des livres photo jeunesse bénéficie aussi de la variété des approches.
L’Afrique longtemps discrète s'impose avec les afro-américains en tête d’affiche.
Il y avait la queue à l’espace Van Gogh pour la jazzie Martine Barrat française 
installée à New York.
Bruno Boudjelal
 a voyagé de Tanger au Cap.
L’émergence d’une espérance après l’indépendance du Ghana en 1957 apparait dans les portraits intimes quand les protagonistes entrent en relation.
Les romans-photos jadis méprisés sont remis au goût du jour 
du côté d’Abidjan dans les années 70.
S’il y a des vidéos troublantes comme les rues de Taipeh vides de tous ses habitants lors d’un exercice d’alerte, des productions d’amateur peuvent également être touchantes, mais «  Le roman algérien » dans l’église Saint Blaise m'a paru vraiment insuffisant.
Des reportages et documentaires pour le magazine Stern par Marie-Claude Deffarge et Gordian Troeller s’intitule « Des Images qui ne font pas rêver »,
pas plus qu’ « Une traversée katangaise » inextricable situations au pays de l’ « extractivisme ».
Harry Gruyaert
aime les couleurs,
Ming Smith préfère les flous.
Omar Victor Diop s’incruste dans des photos de familles blanches des années 60
et Thato Toeba redécoupe et colle, «  Tout le monde peut être Lucifer ».
Les extra terrestres, les consignes de sécurité chez EDF 
ou les images dites cannibales m’indiffèrent
alors que la maladie d’Alzheimer d’une grand-mère ou le travail de Clément Cogitore « Memory palace » sur la mémoire me concerne.
S’il n’y avait pas de gris, il n’y aurait pas de noir profond ni de blanc éclatant.