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mardi 3 novembre 2026

Des boum et des paf. Delaf, Lewis Trondheim.

J’avais apprécié le retour de Gaston après la disparition de son célèbre créateur, Franquin, 
mais je suis déçu par cette livraison pourtant prometteuse avec Trondheim au scénario.
A part le premier gag où tout le monde s’affole quand le chimiste cataclysmique verse une petite goutte d’eau sur un cactus : 
«  Beuh … c’est juste de l’eau ». 
les trouvailles scénaristiques sont rares.
Mes sourires d’enfant, à raison d’une apparition attendue semaine après semaine, font place au rictus du boomer dont la coolitude s’épuise dans l’accumulation des catastrophes sans surprises et des inventions inutiles.
Comme je regrette à longueur de journée l’érosion de la conscience professionnelle, je ne sais plus apprécier les sabotages au travail, les multiples explosions dans un monde fragmenté où les mortiers d’artifices croisent les lacrymogènes. 
Prunelle peut prétendre au burn out et Mademoiselle Jeanne se préoccuper de l’aveuglement de son bien aimé plus attentif à son chat qu’à son entourage pourtant fort bienveillant.   

mardi 27 octobre 2026

Les cahiers d’Esther. Histoire de mes 17 ans.

L’adolescente rigolote parle avec nostalgie de son enfance, alors que jeune fille devenue, elle se démène si bien dans ce monde, même si ses réveils sont difficiles. 
Cette année est marquée par le COVID, les élections présidentielles, le bac de français, une demi-journée au centre du Service National de la Jeunesse, le baby-sitting, un stage pour passer le BAFA (Brevet d’Aptitude aux Fonctions d’Animateur) (précision donnée à la façon de l’auteur qui sous-titre la moindre expression de « djeun » pour son public pas forcément au courant). 
Depuis le début de cette série, nous nous attachons à cette famille parisienne, bien de son temps, ne vivant pas de drame exceptionnel, concernée par la marche du monde tout en conservant un optimisme revigorant. 
« Sinon dès que je regarde des vidéos d'Ukrainiennes sous les bombes, j'ai l'impression de me voir, ça me glace le sang. Oui la vie peut basculer en quelques minutes, personne n'est à l'abri de la fin du monde, désolée. C'est un peu con ce que je viens de dire mais j'avais pas réalisé avant, bref. »
 Et même si la jeune fille regrette d’être célibataire« AU SECOURS !  mdr »
elle sait qu’elle est séduisante et avoue quelques amourettes légères comme d’autres péripéties avec portraits délicieux d’un proviseur adjoint, de quelques profs, de ses amies, de ses frères… Ses rêves, ses angoisses, ses partis pris sont poétiques et drôles, les « relous » qu’elle ne manque pas de croiser en arriveraient à paraître supportables. 
Mais sous ces lignes claires, une autre lecture peut être faite qui pointerait la désinvolture d’une prof, l’intégrisme d’une ancienne copine, le niveau tellement bas de certains garçons de son âge, la drogue, la coupure Paris/banlieue… 

mardi 20 octobre 2026

Les gens honnêtes. Durieux/ Gibrat.

Le jour de ses 53 ans Philippe apprend son licenciement : 
« - De toute façon, t'as pas besoin de te lever, toi, demain.....
- Si, justement, j'ai un entretien.....
- Super ! Je savais bien qu'un mec comme toi resterait pas longtemps sur la touche.
- L'entretien, c'est avec le proviseur. Arnaud a encore fait des conneries. »
 
Arnaud, c’est le fils.
Le titre de ce premier album d’une série en comportant quatre, est à comprendre entre premier et second degré, car la passivité du personnage principal, père absent, assoupi dans l’alcool,  ne mérite pas ce qualificatif qui convient mieux à son ami indéfectible et drôle.
Bien que lu en vitesse - c’est son mérite - les conditions de la mise au chômage sont vite expédiées et la solution à ses problèmes d’indemnité guère honnête avec certains personnages caricaturaux quand d’autres, son ex, auraient peut être mérité d’être plus à l’avant.  

mardi 13 octobre 2026

Dans le même bateau. Zelba.

Au sein d’une famille allemande où l’humour est donné en héritage, le récit de la sortie de l’adolescence d’une championne d’aviron est finement amené. 
« Plumer : 
quand la pelle de l'aviron frotte sur la surface de l'eau 
dans le mouvement de retour sur l'avant. »
La chute du mur de Berlin n’impacte pas tout de suite deux jeunes sœurs très liées, prises par des entrainements exigeants, leurs amitiés, leurs amours. 
La rencontre des « ossis » (habitants de l’Allemagne de l’Est) au sein de leur équipe décrit de l’intérieur le processus de la réunification. 
Des planches pédagogiques précises concernent aussi bien "la dame de nage" d’un sport nautique exigeant que la chronologie du 9 novembre 1989 ou le système sportif de la RDA. Elles rythment un déroulement de l’histoire sur 157 pages où la douceur des traits, la drôlerie des dialogues apportent des éléments de compréhension à propos de ce qui se joue en ce moment chez nos voisins.
« Contrairement aux Français, Italiens, Canadiens, Russes et autres Australiens, nous portions nos tricots (maillots) sans la moindre fierté. Nous avions mieux qu'un patriotisme échevelé. Nous avions la fougue d'un jeune couple. L'énergie nouvelle d'un pays malade guéri d'une vieille blessure. »

mardi 6 octobre 2026

L’étranger. Jacques Ferrandez.

Puisque le crime d’après Meursault, l’assassin, fut une affaire de soleil, je pouvais faire confiance aux couleurs de Ferrandez qui peint si bien l’Algérie et a déjà adapté Camus.
Je craignais que les dessins simplifient trop l’histoire, mais je sais gré à l’auteur de la bande dessinée d’avoir adapté avec autant de talent et de force une œuvre majeure de notre littérature, comme Ozon l’avait fait récemment au cinéma en noir et blanc.
Chaque case enchâsse la poésie fragile d’un instant : 
« … la plainte des tramways dans les hauts de la ville et cette rumeur du ciel avant que la nuit bascule sur le port » 
la chaleur : 
« Si on va doucement, on risque une insolation, mais si on va trop vite, on est en transpiration et dans l'église on attrape chaud et froid. C'est sans issue. » 
 la finesse des sentiments:
« comme si devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde » 
la violence du destin : 
« Moi, j'ai l'air d'avoir les mains vides, mais je suis sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que vous, 
sûr de ma vie et de cette mort qui va venir ! »
la sincérité : 
«- Tu m’aimes ?
- Cela ne veut rien dire, mais il me semble que non… »
 la justice: 
« Enfin, est-il accusé d'avoir enterré sa mère ou d'avoir tué un homme? » 
 Dieu : 
«- Croyez-vous en dieu ?
- Non »
Là encore le dialogue avec l’aumônier est essentiel qui amène l’indifférent à la parole rare à sortir de lui-même, lui qui semblait tant à côté de sa vie. 
La philosophie s’incarne dans ces moments ultimes, quand l’ombre du cachot succède à la lumière de la Méditerranée. 
« Tout le monde est privilégié et tout le monde est coupable. »  

mardi 29 septembre 2026

Et à la fin, ils meurent. Lou Lubie.

Au centre de la verte couverture cartonnée ornée de dorures, très classique, le Petit Chaperon Rouge a un drôle de sourire parmi d’autres personnages aux yeux crevés, aux bras amputés, c’est que le volume se propose de révéler «  la sale vérité sur les contes de fée ».
En 245 pages, finement documentées, la dessinatrice a pris le temps de revenir par exemple à l’origine chinoise de Cendrillon, plus de mille ans avant Disney, en faisant part des transformations opérées où selon les pays varient les péripéties.
Le passage de la tradition orale populaire aux cercles lettrés par Perrault le catholique et les protestants Grimm ajoute à la diversité des versions.
Parmi les nombreuses histoires racontées aucune ne se termine par «  ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » mais mettent en scène : mutilations, meurtres, adultères, voire cannibalisme et quelques scènes de cul que Basile le premier auteur d’un recueil de contes de fées n’occulte pas du tout.
« Il était une fois » ouvre le chemin de l’imaginaire comme : 
« Il y avait dans le temps »
« Il y a longtemps, bien longtemps »
« Dans l'ancien temps, quand les désirs s'exauçaient encore... »
« Dans une contrée éloignée où les oies battent le blé avec leurs ailes et où les chèvres moulent la farine avec leur barbichette. »
Bruno Bettelheim auteur de « La psychanalyse des contes de fées » est bien sûr convoqué et donne de la profondeur au sujet évalué par un œil contemporain sensible aux rôles joués par les hommes (extériorité) et les femmes (intériorité), au racisme, au rôle de la religion… 
« D'après sa correspondance, il est probable qu'Andersen ait aimé des hommes.
« La petite Sirène » pourrait avoir été inspirée par son amour impossible pour le fils de son bienfaiteur. »
Les formes modernes de récits sont également évoquées mais cette étude drôle a beau décaper la tradition, la conclusion se gardant de censurer invite à la transmission : 
 « Vous savez maintenant que les contes de fées sont bien plus que de naïves histoires pour enfants. Ils sont notre patrimoine littéraire, notre héritage culturel, les origines de notre imaginaire. Ils sont drôles, choquants, symboliques, variés, enchanteurs, parfois condamnables, et surtout vivants. »
 L’auteure excellente est vraiment à la hauteur. 

mardi 22 septembre 2026

HP et Giuseppe Bergman. Milo Manara.

Ce retour vers les années 80 ne s’avère même pas cruel tant parait creux le scénario qui joue avec le narrateur pour ne même pas masquer les impasses, les facilités d’une recherche d’aventures insignifiantes saupoudrées vers la fin de fantastique herméneutique en toc.
Les jolies femmes vues à Venise ou sur l’Orénoque toujours prêtes à baisser culotte en arrivent même à créer le malaise.
Si la pudibonderie d’aujourd’hui me navre, la mise en scène démodée de femmes dénudées sur presque chaque page, parmi une centaine, perd de son érotisme parmi beaucoup de situations artificielles, alors que dans d’autres albums le charme peut opérer.  
Une recherche datée de la liberté, de l’accomplissement personnel avec guérillero d’opérette, indiens décoratifs, vapeurs de haschisch, pieds fourchus, n’était qu’un rêve traversé de cauchemars aboutissant dans un bureau de bienfaisance, comme on ne dit plus.
Quant aux sketches d’un autre album d’une cinquantaine de pages  « Candide caméra » présentés comme une critique de la télé réalité, l’énoncé du thème de la première séquence suffit à situer le niveau : 
« une caméra cachée qui filme des femmes qui veulent bien se déshabiller dans la rue pour de l'argent. »

mardi 15 septembre 2026

Terre Neuvas. Chabouté.

Nous embarquons sur la Marie Jeanne avec les pêcheurs de morue au début du XX° siècle.
Ce récit, dans les eaux glacées, enlève toute trace de romantisme au travail des bretons alors que les violentes conditions de vie auraient justifié « burn out » à chaque heure et plainte pour harcèlement à chaque mot.
L’accumulation de cadavres n’était pas forcément nécessaire à mes yeux pour convaincre de la force de ce témoignage mis une fois encore efficacement en scène par un maître du noir et blanc et du cadrage. 
L’alcool permet de s’étourdir tant les hommes sont sans pitié entre eux, affrontés à la peur, au froid, à la faim, aux blessures pour lesquelles il n’y a que la pisse pour désinfecter. 
Des kilomètres de lignes sont lancés depuis les doris, des barques à remplir de morues. 
Mais dans  l’immensité de l’Océan et le brouillard, quelle angoisse de ne pas repérer facilement le bateau  que l’on a quitté où se sale le poisson qui va nourrir la France !  
 Cela s’appelait « Promener le parisien » quand  
« il fallait nager (ramer) pendant des heures 
pour essayer de rejoindre le voilier au son de la corne de brume ».

mardi 8 septembre 2026

Cinq branches de coton noir. Cuzor / Y.Sente.

Le récit de la guerre d’indépendance aux Etats-Unis rencontrant celui de la seconde guerre mondiale est renouvelé efficacement dans un album palpitant de 170 pages.
Le montage habile, les dessins excellents, nous font rencontrer des personnages qui ont le temps de se révéler, affrontés à la ségrégation raciale sans que la violence n’altère la complexité des situations.
Au moment de l’engagement des Etats Unis contre les nazis, les afro-américains regrettaient de ne pas avoir le droit d'aller se battre.
Après une longue période d’attente, trois d’entre eux en mission pour récupérer des biens spoliés se retrouvent face à la Wehrmacht dans les Ardennes pour récupérer un drapeau à haute valeur symbolique. Johanna, la sœur d’un des soldats de ce commando, leur a offert, par ses relations, l’occasion d’un acte héroïque. Elle avait appris par le journal intime de sa tante que sous l’une des treize étoiles initiales du « Stars and Stripes » avait été glissé une étoile noire par la domestique de la femme qui a cousu ce premier drapeau américain en 1777. Cette invention scénaristique poétique et signifiante est un excellent prétexte pour apprendre ou rappeler des épisodes qui méritent d’être connus.
A propos de Jesse Owens :  
« Un coureur noir qui gagne les jeux olympiques devant Hitler et la presse du monde entier... Pour toi, ce n’est pas un bel exemple de gars qui a fait progresser la cause de l’égalité des races?
- Ah ouais? Moi je me souviens que Roosevelt a refusé de le recevoir à la Maison-Blanche! On parle toujours d’Hitler qui n’aurait pas voulu lui serrer la main... Mais damn it!! Roosevelt non plus ne l’a pas fait!!! »

mardi 1 septembre 2026

Anaïs Nin. Léonie Bischoff.

« Sur la mer des mensonges » fait bien partie du titre, mais j’ai voulu dissocier ces mots péjoratifs de la femme originale dont la biographie nimbée de poésie emmène aussi au-delà du mot contemporain « polyamour ».  
Ces 190 pages exhalent des parfums d’avant guerre, suaves, bien que quelque peu éventés, sous les volutes de l’art nouveau, dans la douce fièvre de formes nouvelles qui se cherchaient en littérature et dans les existences. 
« Je me sens innocente. Mes mensonges et mes costumes sont ma liberté. Si je ne me crée pas un monde pour moi-même, je mourrai étouffée par celui que d'autres définissent pour moi. Je n'ai plus peur des mensonges. Ma morale n'existe que lorsque je suis confrontée à la peine de quelqu'un d'autre. »
La dessinatrice aux crayons de couleur rend toute la douceur, la sincérité d’Anaïs Nin. 
L'écrivaine, à l’image d’Henry Miller avec lequel elle entretient une relation passionnée, exploite ses connaissances pour nourrir ses journaux intimes qui la sauvent et la hantent, bien que les blessures qu’elle a pu occasionner soient estompées.
L’énumération de ses expériences érotiques pourrait contredire la délicatesse du traitement par la lauréate du prix du public du festival d’Angoulême de 2021. En effet en conservant son amour pour son gentil mari, Anaïs Nin ne résiste ni à ses analystes, ni à son cousin homosexuel, ni à la compagne de Miller, June, ni semble-t- il à son père dont la réalité de la relation incestueuse reste mystérieuse. 
« Les gens souffrent de leur folie parce qu'ils ne savent qu'en faire. 
Les artistes y plongent, s'en parent comme d'un costume, y découvrent d'autres vies. »

mardi 23 juin 2026

Gone with the wind. Pierre Alary.

L’affiche du film « Autant en emporte le vent » avec Vivien Leigh et Clark Gable tapisse nos mémoires. Je suis allé voir la version en bande dessinée dont j’ai lu le premier volume aux 136 pages palpitantes où les passions intimes se consument sur fond d’incendies. 
L’auteur reprend le déroulé du roman de Margaret Mitchell et les silhouettes des protagonistes de l’aristocratie sudiste au temps de la guerre de sécession. Les personnages évoluent et les ambigüités de l’amour jouent dans des contextes fragiles: le romantisme se heurte au cynisme, la guerre exacerbe les ambitions et bouleverse les destinées, les rapports avec les enfants, les esclaves, les familles.
Pour avoir été « élevée dans le coton », Scarlett agaçante et admirable résiste dans une société corsetée en train de s’écrouler.  
« Vous Scarlett, vous prenez la vie à bras-le-corps et la pliez à votre volonté. »

mardi 16 juin 2026

Je suis leur silence. Jordi Lafebre.

Polar original à Barcelone depuis un divan de psychiatre où devrait s’allonger une jeune psychiatre pétillante qui conte sa semaine agitée et sa vie : 
« Oui, je dors très peu. Oui, je passe d’un sujet à l’autre sans raison apparente. Oui, je parle sans filtre et je tire des conclusions hâtives, parfois simplistes. Oui, j’ai une libido et une vie sexuelle débridées et je couche souvent avec des parfaits inconnus. Oui, j’ai, la plupart du temps, une confiance aveugle en mon propre jugement et je n’ai aucune capacité d’autocritique. Bon, je l’avoue, je suis un peu excentrique. Cela ne m’empêche pas de mener une vie normale. »
Cette histoire de succession dans une grande famille de propriétaires de vignobles est parfaitement dénouée par des enquêtrices  qui se gardent d'être des démiurges infaillibles.
Les dessins dynamiques aux douces couleurs participent à un scénario habile aux dialogues efficaces : 
 « Déblatérer contre les mères est la meilleure des thérapies. »
« La pomme ne tombe jamais loin de l'arbre, surtout quand l'arbre est complètement pourri. » 
Alors que souvent le format BD oblige à aller à l’essentiel, les personnages sont bien campés et ces 110 pages nullement bâclées s’autorisent de sages sentences : 
« Pour certains, la vie s'apparente à un cycle : on vit sans cesse les mêmes expériences avant d'en tirer enfin une leçon. D'autres pensent qu'on n'échappe pas à un destin qui grandit en nous telles des racines tordues. Pour d'autres encore, la vie n'est qu'un chaos infini. »
Les fantômes pourtant envahissants ont des gueules bien sympathiques, et même les cadavres ne font pas peur quand l’humour ( noir) les refroidit au cours de cette élégante comédie.

mardi 9 juin 2026

Histoire de Jérusalem. Vincent Lemire Chistophe Gaultier.

Un olivier du mont des oliviers raconte en 255 pages, 4000 ans d’histoire d’un lieu inhospitalier à l'écart des routes commerciales, lieu commun des trois religions monothéistes.
Les dessins ont beau être attrayants, les informations référencées, les péripéties spectaculaires, et bien des noms familiers, tant de morts et d’efforts vains pour approcher une résolution des problèmes épuisent toutes mes tentatives de compréhension. 
Les chapitres bien construits structurent une continuité dans les massacres, les exclusions, les démolitions, les reconstructions, les cohabitations, qui ont vu passer Egyptiens, Perses, Juifs, Romains, Byzantins, Arabes, Croisés, Mamelouks, Ottomans, Anglais, et s’installer Palestiniens et Israéliens.
Isaac, Salomon fils de David, Abraham, Jésus ont marqué leur territoire dans la localité, mais de plus loin l’empereur Constantin dans sa conversion ou le pape Urbain II  prêchant la croisade à Clermont ont internationalisé les affaires religieuses dans lesquelles Theodor Herzl n’a pas eu un petit rôle.
Dans cette contrée de pierres, où les légendes se mêlent aux découvertes archéologiques incessantes, les pèlerins affluent et les écrivains  se sont succédés : Flaubert, Chateaubriand, Melville, Marc Twain, Pierre Loti.
La citation de  Julien Gracq trouvée sur Babélio  m’a semblé la plus juste : 
« Jérusalem comète historique dont l’histoire se réduit presque à un long sillage enflammé, posée sur sa colline brûlée comme une fusée sur sa rampe de lancement- tant de furie d'éternité dans un si petit corps- ville Pythie, ville épileptique, hoquetant sans trêve de la transe de l'avenir. »

mardi 2 juin 2026

Atom agency. Les bijoux de la bégum.Yann Swartz.

Je ne vais pas reprocher à cette BD d’être divertissante; c’est ce que je cherchais, avec clichés à la pelle pour un détective privé à la recherche des malfrats ayant dérobé les bijoux de la bégum en 1949. 
« Un conseil, "Agence Atom" c'est atrocement franchouillard !
Pensez américain ! ATOM AGENCY ça c'est cool!... »
« Ciel mes bijoux ! » la femme du richissime Aga Khan avait bien été volée dans des conditions qui pouvaient inspirer le scénario, comme d’autres péripéties dans une ambiance d’après guerre  où malfrats et policiers avaient noué des complicités pendant la résistance. 
« - L'époque de l'honnête poulet de terrain nourri aux grains de plomb, qui a perdu plus de temps à courir derrière les voyous plutôt qu'à lécher des bottes et cirer des pompes est révolue!...
- La tendance actuelle serait plus à la volaille de batterie, républicaine et bien élevée, nourrie au bon maïs et bardée de prix d'excellence! »
 
Jojo la Toupie, ancien catcheur ressemble à Jean Gabin et les dialogues rappellent les films de ces années là, mais les clins d’œil ne sont pas envahissants. Et finalement en 56 pages nous arrivons à être surpris, sans que les enquêteurs ne soient des loosers fatigués, exagérément perspicaces. Les arméniens entretiennent des relations communautaires, comme on ne disait pas à cette époque : Atom Vercorian est le fils du commissaire Tigran Vercorian.

mardi 26 mai 2026

Aya de Yopougon n° 8. Marguerite Abouet. Clément Oubrerie.

Dépaysement assuré et vitalité garantie, même si les personnages qu’on a plaisir à retrouver ont perdu de leur allégresse en prenant de l’âge. Comme dans toute série et pour mieux maîtriser les évolutions, il vaut mieux suivre l’ordre chronologique de ces albums ensoleillés. 
Les femmes « tiennent la  baraque » mais les violences, les superstitions, les rigidités mettent à mal la légèreté avec laquelle les sujets étaient traités.
La maison de Bintou, vedette de la série « Gâteuse de foyer », a pris feu à cause de la confusion entre fiction et réalité. Des hospitalisations parallèles mettent en évidence les problèmes du système hospitalier jusqu’au drame, et l’acceptation de l’homosexualité est toujours problématique…
L’évocation du thème du mariage blanc, quelque peu caricaturale, prend un espace qui aurait permis de mieux démêler les embrouilles du côté du quartier de Yopougon. 
Pourtant les relations familiales au cœur des récits mettent en évidence leur tendre force et leur lourdeur persistante.
Les expressions sont toujours aussi savoureuses :
« cafouilleuse » ou « être en débrouillage » ne nécessitent pas d’aller voir dans le lexique en supplément des 96 pages alors que 
« C’est ta figure tu vas cacher Abidjan ici » avait besoin d’être précisé :
« Tu auras tellement honte que tu seras la risée de tout Abidjan ». 
Par contre les dialogues m’ont paru parfois surchargés de sages formules qui me ravissaient quand elles ne nuisaient pas à la spontanéité des palabres. 
« Même si l'éléphant est maigre, il reste toujours le roi de la forêt. »

mardi 19 mai 2026

Ce qu’il faut de terre à l’homme. Martin Veyron.

Ce conte russe au temps des moujiks, inspiré par une nouvelle de Tolstoï, 
repose la question de la dimension des ambitions humaines.
Il convient de ne pas divulguer la conclusion qui donne toute sa profondeur au titre pour ménager le suspens dans un récit bien mené et agréablement illustré.
Les personnages évoluent, et nous pouvons goûter la description de la vie d’un village à travers les saisons. Les rapports d’une propriétaire terrienne et d’une communauté de paysans ne sont pas forcément aussi simples qu’attendus en ces temps archaïques, mais un changement de génération et de mentalité s’opère. 
« - On dirait qu'avoir de l'argent pose plus de problèmes que ça n'en résout.
- Va dire ça à ceux qui n'en ont pas. »
 
La douceur des traits ne rend pas compte de la rudesse de la condition de ces familles mais permet de voyager au-delà des époques et des espaces quand les ressources de notre planète s’épuisent. La cupidité des hommes a compromis toute entente collective et l’alternative au capitalisme amorcée en ces terres a tourné au vinaigre.

mardi 12 mai 2026

Le ciel dans la tête. Altarriba. Garcia Sanchez. Moral.

Terrible.
Un enfant du Congo devient soldat après avoir échappé à l’ensevelissement dans une mine de coltan, il franchit forêt, savane et désert, traverse la Méditerranée avant d’être mis en prison en Europe.
Ce récit contredit le titre poétique rappelant quelques étoiles consolantes: 
Nivek le héros se définit comme un guerrier et franchit bien des obstacles grâce à une détermination impitoyable si loin d’une approche romantique d’une vie fracassée.
L’Afrique est vue avec toute sa violence, sa pauvreté, sa magie, sa beauté rendue par des dessins originaux aux visages rappelant les masques de là bas et une disposition des cases sophistiquée qui en esthétisant le récit le rend plus soutenable. 
Contrairement aux autoflagellations ordinaires, la noirceur colore les âmes des colonisateurs et des colonisés.
Depuis la barque surchargée de cadavres, d’horreurs, de terreurs, de cruauté, s'oublient de fragiles amitiés, de rares rencontres avec ceux qui réparent, une quelconque lueur d’espoir en l’humanité.   

mardi 5 mai 2026

L’enfance d’Alan. Emmanuel Guibert.

A la lettre A, en tête des bacs à BD de la bibliothèque municipale magnifiquement restaurée dans la maison de Barnave, j’avais longtemps reculé le moment de faire connaissance avec le vétéran Alan dont les récits de guerre tiennent trois volumes. Cette œuvre figure d’ailleurs dans le top 100 des meilleures bandes dessinées du XXIᵉ siècle pour l’Observateur.
Je viens d’en lire le préquel qui m’incite à lire toute la série tant le ton du récit est délicat et les dessins soignés. 
« Je n’ai pas grande facilité à décrire physiquement ma mère.
Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle était belle. Elle était très sympathique. »
 
Ces 150 pages sensibles vont au-delà des anecdotes souriantes ou dramatiques pour un récit universel depuis les 14 maisons occupées par une famille californienne dans l’entre deux guerres.
« À l’âge de cinq ans j’ai fait connaissance avec l’idée de Dieu à cause d’une buanderie, de la verge, d’une aiguille à couture de la mère et d’un frelon.
Ceci est une histoire vraie, grave et qui porte une leçon à qui veut l’écouter. »
 
Le rendu de la mémoire est mis en scène avec sincérité et une fraîcheur enviable.
Le dessinateur retravaille les photographies à la façon d’un Gerhard Richter, sans pousser à bout le flou, il échappe à la glose des marchés de l’art mais rend sensible et beau son travail  autour du passé et sa complicité avec le personnage dont il partage la vitalité.
Un texte de Rodin en conclusion amplifie toute la valeur de ce livre. Il magnifie la figure de l’Artiste mais l’enfant qui vient de raconter ses souvenirs peut s’y reconnaître. 
« Oui, même dans la souffrance, même dans la mort d’êtres aimés et jusque dans la trahison d’un ami, le grand artiste, et j’entends par ce mot le poète aussi bien que le peintre ou le sculpteur, trouve la tragique volupté de l’admiration.
Il a parfois le cœur à la torture, mais plus fortement encore que sa peine, il éprouve l’âpre joie de comprendre et d’exprimer. Dans tout ce qu’il voit, il saisit clairement les intentions du destin. Sur ses propres angoisses, sur ses pires blessures, il fixe le regard enthousiaste de l’homme qui a deviné les arrêts du sort. Trompé par un être cher, il chancelle sous le coup, puis, se raffermissant, il contemple le perfide comme un bel exemple de bassesse, il salue l’ingratitude comme une expérience dont s’enrichit son âme. Son extase est parfois terrifiante, mais c’est du bonheur encore parce que c’est la continuelle adoration de la vérité.
Quand il aperçoit les êtres qui se détruisent les uns les autres, toute jeunesse qui se fane, toute vigueur qui fléchit, tout génie qui s’éteint, quand il voit face à face la volonté qui décréta toutes ces sombres lois, plus que jamais il jouit de savoir et, rassasié de vérité, il est formidablement heureux. » 
La guerre d’Alan 1, 2, 3.
Dans la foulée je me suis donc précipité sur les souvenirs de guerre d’Alan Ingram Cope, impressionnants de précision et servis par une documentation méticuleuse de l’illustrateur fidèle au récit singulier d’une vie qui pétille au milieu des fracas des combats.
L’américain  installé en France aura été plus en danger dans des péripéties hasardeuses à l’arrière que lorsqu’il se trouvait en première ligne.
Son regard optimiste n’abolit pas les doutes dans un cheminement qui l'a pproché d’une carrière ecclésiastique puis l’en a éloigné, comme ses amitiés et ses amours que le temps a graciés dans une douceur et un humanisme baignant ces quatre volumes.

mardi 28 avril 2026

Contes de la mansarde. Elizabeth Holleville Iris Pouy.

Une vieille dame raconte des histoires depuis un bar.
Les trois récits se déroulent dans une mansarde donnant sur «  Les deux mégots » où elle fume ses clopes et sirote son mescal dont une tête de mort figure sur l’étiquette.
L’appartement sous les toits, lieu romantique, est propice aux dérapages fantastiques.
Des couples de diverses compositions s’y succèdent et éprouvent désir, amour, solitude, fatigue, en des séquences bien menées. La précision des traits décrivant la vie quotidienne rend familier le surnaturel.
Le morbide annoncé ne revêt guère des oripeaux gore mais l’inventivité des divers scénarios maintient une certaine  tension tandis que la canicule omniprésente est encore plus étouffante au dernier étage.
Le nom de la maison d’édition : « L’employé du moi » est bien trouvé comme est élégant ce livre de 200 pages qui offre un aperçu de la vie parisienne de jeunes gens affrontés à la dépression, aux angoisses, à des conditions d’emploi incertaines, sans les détourner des plaisirs partagés en terrasse.

mardi 21 avril 2026

Une gueule de bois en plomb. Tardi d’après Léo Malet.

Dans mon idée,Tardi est tellement l’homme du noir que j’ai à peine vu qu’il y avait d’autres couleurs, dans cet album de moins de 100 pages, sinon le rouge bien sûr.
La périphérie parisienne, dans les années 50 est sombre et les histoires glauques.
« Je ne savais pas où j'étais... J'ai arpenté les rues sordides de l'agglomération.
Dans quelle banlieue, dans quel enfer stalinien étais-je en train d'user mes pompes. » 
Cette ambiance parfaitement rendue prend plus d’importance que l’intrigue forcément resserrée dans ce format qui accumule les péripéties et les coïncidences.
La seconde guerre a laissé des traces, des balafres et quelques cadavres vont joncher un sol boueux entre deux terrains vagues imprégnés de mazout.
Nestor Burma, le détective prognathe, pourtant embrumé d’alcool a tôt fait de débrouiller les énigmes dont le mystère n’a pas le temps de s’installer. Le désinvolte serait en situation d’être accusé, mais on n’a pas le temps de douter de ses capacités à résoudre les problèmes.
L’essentiel se tient «  Chez Auguste » dans « un rade pourri … mais engageant ». 
La langue a vieilli, et nous aussi. 
« Le patelin ma semblait assez éloigné, j’étais à pince et ça urgeait…
je m’étais donc permis de forcer la porte de la cagna d’un ferrailleur, bêtement située sur mon hasardeux itinéraire. »