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samedi 20 juin 2026

Les écoles normales primaires de l’Ardèche. Elie Reynier Louise Abrial.

Mon collègue DDEN (Délégué Départemental de l’Education Nationale) a trouvé dans une brocante cet ouvrage de 1945, imprimé sur un mauvais papier comme les auteurs méticuleux le précisent eux-mêmes dans des notes annexes fort instructives.
Je pensais jeter un coup d’œil distrait sur ces 130 pages avant de les transmettre à une autre enseignante qui fut enseignée par sa mère et son père dans leur école publique où persistaient sûrement le souvenir de feux allumés par des femmes au début du XX° siècle pour « purifier l’air et le sol » après le passage d’un député républicain.
Une jeune institutrice n’avait pas renoncé lorsqu’elle avait été nommée dans la plus vilaine des masures du hameau:
«On n’y voit plus à trois heures de l’après-midi : 
fermez vos cahiers, approchez-vous, et chantons. Et les voilà heureux. » 
Avant que Jules Ferry en 1879 impose une Ecole normale de filles et une de garçons dans chaque département, Guizot avait préparé le terrain dès 1833.
Il est bon de revoir les pères fondateurs de l’école dont Ferdinand Buisson qui pensait que le rôle de l’école laïque était de  
« prendre l’être humain pour lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même ; 
qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite, d’un maître, d’un chef, quel qu’il soit, temporel ou spirituel. »
Les élèves-maîtres se levaient à quatre heures du matin pour des apprentissages du système métrique et autres prières, greffes et herbiers, calligraphie ; la pédagogie préparait à l’enseignement mutuel.
Les auteurs récusent le jugement que ces lieux de formation, vus comme des foyers communistes, vivaient en vase clos.
Deux mois avant sa mort sur le front pendant la première guerre un instituteur a écrit: 
« Fortifions nos impatiences de « mécontents » en mal de mieux être social de l’espérance que le « matériel humain » ne nous aura pas été trop gâché, sali, encanaillé. » 
En 1940 le régime de Vichy a supprimé les Ecoles normales,
elles sont rétablies à la Libération en 1944.
En 1990, les E.N. (écoles normales) sont remplacées par les IUFM auxquels succèdent les Écoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPE) en 2013.

vendredi 19 juin 2026

Tout. Régis Debray.

L’auteur de « Riens » avait déjà donné dans le titre bref avec « Nous » pour baliser une production abondante dont je rappelle ci dessous un lien amenant vers d’autres, en bon toutou reconnaissant, qui essaye de suivre. 
« Le nombre de psys en France a doublé en cinq ans ; 
celui des militants s’est divisé en cinq. 
Les uns font parler le passé de leurs patients, 
les autres font reluire un futur qui jamais n’arrive. » 
Régis, Jules (son deuxième prénom) Debray se passe des grands mots, mais nous abreuve de bons mots en un dictionnaire des idées pétillant, jouant des contraires de féconde façon : 
« Sans un abominable derrière la porte, l’estime de soi est en danger. »
«  La sociologie, expliquait l’historien Paul Veyne, est une mode évanescente, 
une histoire sans le nom ou une philosophie sociale qui ne s’avoue pas. 
Pierre Bourdieu, sociologue, tenait que l’histoire, cette fausse science, repose sur la superstition empiriste du cas particulier.»
Il illustre une certaine « nostalgie des lendemains » en une série de portraits de compagnons et de compagnes : Joanie (Baez) et la Pasionaria, le Che, Fidel, Giangiacomo (Feltrineli)…
Dans un riche chapitre, il met en miroir : prospectives et rétrospectives, république et démocratie, masculin et féminin, et bien sûr : temps et espace … 
«  Le XX° fut déjà celui des illusions collectives ; 
littéraire fut le XIX° ; 
philosophique, le XVIII° ; 
moraliste, le XVII° ; 
clérical, le XVI°. »
et distingue : 
« une France élégance (d’Ormesson), 
une France romance (Romain Gary), 
une France enfance (Alain-Fournier),
une France souffrance (Bernanos) ».  
Je ne me lasse pas de le citer, en évitant de nommer « punch line » ses fulgurances habituelles : 
« Hier, je pense donc je suis. Aujourd’hui, je ressens donc je sais. »
« Un chic type sans un salopard en face est comme un jour sans nuit, 
un endroit sans envers, un fidèle sans infidèles. » 
La table des illustrations est à la page 201 :  
« … le grand-père Jules et sa famille, au sortir d’une église… » 
J’étais en si bonne compagnie : 
« N’étant plus dans le coup, on cherche à surplomber pour faire l’important ».

samedi 13 juin 2026

Un printemps avec Arsène Lupin. Grégoire Bouillier.

« Les yeux écarquillés, il contemplait le bouleversement des choses. »
Le prince des voleurs, gentleman littéraire, virevoltant, surprenant se rappelle à nous avec ce livre primesautier. 
« Le primesaut, c’est l’enfance, c’est l’esprit de jeu, c’est l’insolence du risque…»
L’écrivain, passionné par son sujet, nous livre d’une écriture fluide, en 362 pages documentées un ouvrage léger, autour d’Arsène Lupin, qui hanta, à la fin de sa vie son géniteur Maurice Leblanc comme Balzac appelant à son chevet le docteur Bianchon, un de ses personnages de « La Comédie humaine ». 
« Je découvre seulement maintenant, en écrivant et parce que j’écris, la nature exacte des liens qui de ma solitude, la mienne, à sa solitude, la sienne, (car les liens sont toujours de solitude à solitude et non de compagnie à compagnie) m’attachent psychiquement, j’allais dire libidinalement au gentleman cambrioleur. »
Né à la belle époque, quand dix millions de quotidiens étaient vendus chaque jour, le cambrioleur peut être décrit en situationniste, dada, descendant d’Ulysse.
« Crée en toute conscience des situations nouvelles, romanesques, intenses et bouleversantes. »
L’habile romancier revient à la source des mots, des noms propres, démasque les identités qui toujours échappent, revisite Etretat et Jumièges, rappelle Cartouche ou d’autres élégants hors la loi, croise Sherlock Holmes, et Herlock Sholmès, Maupassant, Kundera, Einstein, Freud, Jankélévitch : 
« On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien. »
 Nous prenons connaissance d’un passage censuré dans une édition pour la jeunesse : 
 « Quand elle marche, sa taille a un petit balancement que je ne puis voir sans trembler… 
Tout en elle me donne ce tremblement de l’émotion et de l’amour».  
L’enquête portant sur l’anar devenu patriote et même détective, apparaissant dans dix-huit romans, trente-neuf nouvelles et cinq pièces de théâtre, va bien au-delà des cambriolages. 
« On croit que c’est le livre qui fait le lecteur, mais l’inverse est encore plus vrai. Lorsque nous tombons amoureux, c’est nous qui tombons amoureux. L’autre n’y est pas pour grand-chose, même si l’amour n’aurait pas lieu sans lui. Mais ce n’est pas une raison pour tout lui mettre sur le dos. »

mercredi 10 juin 2026

La lentille et le roman. Maylis de Kerangal.

Les grands auteurs peuvent œuvrer dans le petit format (63 pages) aussi bien que dans des volumes épais, à l’image du cinéma traversé de séquences de 30 secondes et produisant de plus en plus de films de trois heures, ou du théâtre avec des pièces de cinq heures au pays des punch line.
La bigleuse romancière relie l’optique et la littérature : 
« Spinoza polit des lentilles, et ce faisant,
Il mène son « investigation de la vérité »,
Polir une lentille
Aide les yeux du corps à voir,
Tout comme la philosophie, les yeux de l’esprit, aide à connaître.
Polir une lentille vise à voir l’objet tel qu’il est. » 
Elle revient ainsi à la ligne et imprime un rythme poétique vu récemment chez certains auteurs 
Après avoir sollicité des souvenirs d’enfance où son imagination compensait ses déficits visuels, elle rappelle ses beaux romans, plein d’acuité:
« On cherche l’accès
A l’infiniment petit, à l’infiniment grand.
On veut voir loin, on veut voir ailleurs,
Vois ce qui n’est pas immédiatement visible.
Surtout, on veut voir les objets tels qu’ils sont. »
 Elle parle de littérature quand elle évoque phares et  fusées de détresse : 
« La charge pyrotechnique associe un oxydant,
Un combustible -perchlorate de potassium,
Magnésium - et un colorant rouge. »

samedi 6 juin 2026

Du mépris. François Bégaudeau.

Bégaudeau parle en expert, se montrant mordant, injuste, passionnant, brillant, rythmé. 
Il cultive notre dignité de citoyen et renforce notre prétention de lecteur, voire de rédacteur de blog.
Cet essai au souffle entrainant prend vie dans la contradiction avec un de ses lecteurs qui l’accuse de l’avoir « méprisé », usant de ce terme tellement défraîchi qu’il méritait bien quelques 150 pages.
Le très productif écrivain contredit Ernaud la transfuge de classe, conteste Rose Lamy
et développe une critique pertinente de Bourdieu quant à la culture légitime. 
« La distinction n’est plus tracée entre le grand art type Beethoven
et l’art mineur à quoi Gainsbourg assignait la chanson. »
«  Le cool a adopté la culture hip-hop.
Avec condescendance d’abord, 
attribuant le label culture comme on avait fini par accorder une âme aux nègres… » 
Il enrichit Camille Laurens : 
« Un amateur de Rossellini qui chante Mike Brandt ne se déclasse pas,
il parachève son tableau. »
L’ « omnivore culturel » ne se parfume pas de trop de citations, il les distille avec élégance : 
« Je me sens trop au-dessus d'eux pour les haïr. 
Ils peuvent m'intéresser tout au plus jusqu'au mépris, mais jamais jusqu'à la haine .
Rousseau ne doit qu'à l'antériorité de son siècle de l'avoir écrit avant moi. » 
Il pointe les faux snobismes qui affichent les affinités coupables avec Sardou ou Rocky et se montre intarissable et drôle sur les distinctions culturelles, depuis le film avec Bacri « Le goût des autres » ou à partir de sketchs datés se moquant des lecteurs de Télérama.  
« Ma cousine nantaise n’accompagnera pas son fils à la séance de 14h de « One Piece » » au Pathé de la Place du Commerce qu’elle appelle encore le Gaumont. 
Mon neveu serveur n’a jamais ouvert un des romans de Robbe-Grillet  que son oncle a compulsivement annotés à son âge. »
Le membre éminent des Éditions Cause perdue saisit l’air du temps et souligne quelques obsolescences, même si la subordonnée concernant les vaccins me semble approximative comme d’autres pétaradantes remarques donnant cependant du peps à l’ensemble :
« Commercial », je ne l’entends plus que dans la bouche de punks poivre et sel enclins à  accointer les majors et les labos pharmaceutiques qui nous ont inoculé le vaccin. » 
Moi, boomer dessalé qui joue de la troisième personne, revenu de la Nouvelle vague, qui a tant aimé « Nous nous sommes tant aimés » sortant guilleret de sa lecture, ajoute donc son grain de sel, sans vergogne.

samedi 30 mai 2026

La petite danseuse de quatorze ans. Camille Laurens.

Récit chaleureux, sincère, personnel, issu d’une recherche exigeante où l’histoire de l’art rejoint l’histoire sociale du XIX° siècle finissant dans les coulisses de l’Opéra, quand Marie Geneviève Van Goethem posait pour Edgard Degas. 
« Je suis triste de quitter mon personnage. Il m'obsède. Je continue de penser à lui, à elle. D'habitude, les auteurs qui prétendent cela m'exaspèrent, je les trouve conventionnels, hypocrites, ridicules. Pourtant, c'est ce que j'éprouve aujourd'hui avec la petite danseuse, avec -ma-petite danseuse, ai-je failli écrire. » 
La romancière se dévoile mais s’applique à ne pas romancer à partir des indices qu’elle a collectés. 
Nous révisons une nouvelle fois les enjeux de la représentation : 
« Vous vous souvenez de cette anecdote à propos d’un tableau de Cézanne représentant son épouse ? Certains visiteurs s’arrêtaient devant la toile et s’écriaient : « Quel laideron ! » 
tandis que d’autres murmuraient : « Quel chef-d’œuvre ! » 
Pour ma part, les pastels de Degas m’enchantent et cette sculpture d’un mètre de haut effectuée alors que sa vue baissait était dans la même veine charmante, alors que ces 170 pages vont en dévoiler toute une dimension poignante. 
Degas disait d’un tableau de Rembrandt :
« Il y a mis l’élément de surprise qui nous fait réfléchir et amène dans notre esprit l’idée du drame que renferment toutes les œuvres où la vérité sur la vie est dite sans ménagements. » 
Les sources des nombreuses citations sont répertoriées. 
Henri de Reignier : 
« Car tu sais nous montrer, quand retombe la gaze
Et que pose au tréteau le chausson de satin,
Le poids du corps qui pèse au talon qu’il écrase. » 
Dans l’atmosphère d’alors où la prostitution est systémique, comme on dit aujourd’hui, nous sommes épargnés de soupçons de pédophilie envers le chaste artiste obsédé par son art qui sublimait la laideur, sans que s’ouvre quelque coutumier procès rétroactif. 
«  … elle avance un pied funambule sur le fil qui sépare les beaux-arts et la culture de masse, la poésie de la prose, elle est à la fois classique et moderne, réaliste et subjective, esthétique et populaire, vulgaire et belle. 

vendredi 29 mai 2026

Une politique culturelle locale. Jean Caune.

Le sous titre de l’acteur engagé dans le débat culturel et politique grenoblois est clair : 
«Le populisme des verts à Grenoble ».
Les 100 pages du livret n’auraient pas suffi si ces lignes théoriques avaient dû s’agrémenter d’exemples plus précis pour décrire le vide laissé après les paroles d’Eric Piolle, ancien maire, promoteur du burkini, proclamant par ailleurs son indifférence envers la propreté et la sécurité: 
 « Malraux et Lang, c’est fini !
Les Verts veulent faire table rase du passé culturel et proposent une « nouvelle donne ».
La table était effectivement débarrassée quand l’adjointe à la culture du premier mandat ne savait pas qui était Pina Bausch. 
Quelles sont les miettes qui ont subsisté jusqu'à la saison nouvelle, sans gluten, sans sucre, sans mépris ? 
La politique en faveur de la bicyclette a été plus déterminante que les errements culturels pour que les Verts alliés aux Insoumis s’enracinent dans la ville centre. L’opposition est condamnée à l’impuissance, bracelet à la cheville à perpète côté droit, fantôme errant dans un des bastions évanouis de la social démocratie. 
Mais le propos général de l’universitaire se situe bien loin des allusions anecdotiques ci-dessus.
Je range mon pistolet à eau quand j'entends le mot culture et révise la signification d’ « acédia », mot calqué du grec:
la crise sociale, économique et culturelle « semble avoir engendré une paresse de l’esprit (que les anciens appelaient acédia, mélancolie profonde, fixée vers un passé disparu, impuissante à penser l’avenir. » 
Les noms de Minkowski, du « Tricyle » marqueurs de ces temps récents, auraient pu être complétés par le rappel de l’opinion critique du metteur en scène Joël Pommerat, sans brouiller le rappel rituel à Vitez et Vilar. 
Que dire maintenant ?
En ces lieux où se jouent les notions de beau, de vrai, pour tous et pour chacun, en faisant œuvre d'éducation et de distraction, les confusions déboulent : ACAB ou ABCD, Rap ou  Rachmaninov,  Sebastian Marx (humoriste) ou Thierry Marx (cuisinier), JR (street artist) et JPP ( ancien footballeur), bousculer le bourgeois qui aime ça, plutôt que flatter le prolo indifférent, place Championnet ou place des Géants.
La gabegie depuis des années autour du « Magasin » mériterait quelques lignes et alors qu’il est souvent question des acteurs culturels, les conflits récurrents entre les employés et les directeurs successifs du « Cargo » ou de la « MC2 » auraient pu être interrogés.
Les succès des fresques de street art n’excusent pas la prolifération des tags qui amochent la ville de la même façon que les herbes folles accompagnant l’extension des dépotoirs urbains attaquent une idée de la beauté, de la ville apaisée. La paresse ne protège pas la bio diversité.
Citer Papagalli donnerait de la chair aux propos qui mettent « populaire » à toutes les sauces quand la culture avec « s » ou sans « s » affronte l’éducation populaire, quand l’universel se défend face à l’identitaire.
Entre ici et ailleurs, local et parisien, les frontières politiques se brouillent :
« Dans une époque où les productions artistiques circulent, où les outils numériques ignorent la localisation, où le métissage des créations et des productions sont la règle, que signifie ce retrait sur le local ?  Sinon une autre forme de populisme qui voit le localisme une forme d’opposition aux élites parisiennes. Autre vision déformée de la réalité sociale française faite de mobilité et de diversité.»

samedi 23 mai 2026

Maître et chien. Thomas Mann.

L’auteur de « Mort à Venise » a écrit un court récit en 1918 à propos d’un de ses chiens.
Ce livre agréable de 155 pages, offert par la librairie Artaud, donne envie d’aller vers d’autres œuvres du prix Nobel qui m’impressionnaient avant, telle « La montagne magique », tant l’écriture de ce livre, précise, mêlée d’humour léger est avenante.
Dès les premières lignes nous suivons le bavarois : 
« Quand la belle saison fait honneur à son nom et que le tireli des oiseaux m’éveille de bonne heure, parce que j’ai terminé à temps la journée précédente, j’aime faire, sans chapeau, avant le premier déjeuner, une promenade d’une demi-heure ».
 Baushan, son chien, le suit bien volontiers quand il va vers la nature mais le laisse aller seul si le bourgeois prend la direction de la ville. Nous saurons tout du chien d’arrêt auquel son maître prête bien des sentiments : 
« L’expression de sa tête, expression de bon sens et d’intelligence, témoigne du caractère viril de sa partie morale que sa structure corporelle reproduit dans le domaine physique »
Cet attachement simple et sincère d’un intellectuel considérable ne surjoue pas les effusions contemporaines plus aimables avec les bêtes qu’avec les hommes. 
« La gaieté et la sympathie me remuent le cœur presque en permanence quand je suis en sa compagnie et l’observe. »
L’animal fougueux et pas toujours obéissant l’amuse, loin de sa première impression lorsqu'il n’avait vu :  
« rien d’autre que la sottise et la détresse ainsi que la prière instante qu’on lui témoignât de l’indulgence ».

samedi 16 mai 2026

Un mois avec Montalbano. Andrea Camilleri.

Lecteur de rares polars, j’ai apprécié ces 30 nouvelles d’un des maîtres du genre. 
« Les souvenirs, sont comme les cerises, on les cueille l’un après l’autre, mais de temps à autre, dans le défilé s’en glisse un indésirable et peu agréable qui fait dévier de la route principale vers des chemins sombres et sales où, au minimum, on se souille les chaussures. » 
Une langue particulière au service de dialogues imagés rend divertissantes les 380 pages, au cours de situations diverses, aux intrigues inventives. 
« Ce minot mettrait Jésus en colère ! Il en pense une, il en combine cent ! »
Des ingrédients familiers se mêlent agréablement dans ce buffet goûteux : lettres anonymes, tueurs à gage, amours, adultères, héritages, journal intime, Kamasoutra, hélicoptère, retour au pays, vols en tous genres, maffia, voyante, diable, rats, littérature et spécialités de bord de mer, petits indices, fausses pistes et évidences.  
« Jena ridens », hyène rieuse : ainsi l’avait baptisé Montalbano, en hommage à une vieille blague, celle des deux amis qui vont au zoo et un des deux lit le panneau placé devant la cage de l’animal :
« Jena ridens.Vit dans le désert, sort seule la nuit, se nourrit de charognes, s’accouple une fois par an. »
Étonné, il se tourne vers son ami et demande :
- Mais pourquoi elle rit ? »
 
L’inspecteur Montalbano connait parfaitement la région : 
« Toi, à moi, tu me viendras pas derrière. »
Pour un non sicilien, ces paroles auraient certainement été peu compréhensibles mais pour Montalbano, elles étaient claires comme de l’eau de roche. Elles signifiaient : toi, tu ne viendras pas à mes funérailles, ce sera moi qui assisterai aux tiennes parce que je t’aurai tué avant. »
La mort omniprésente donne de la vigueur à la comédie: 
« Michele Zummo, propriétaire d’un élevage modèle de poulets du côté du quartier Ciavolotta, fut avec beaucoup de difficulté reconnu, en qualité de cadavre, au milieu d’un bon millier d’œufs fracassés soit par la décharge de la lupara, soit par le corps dudit Zummo, qui s’était effondré en plein dedans. »

vendredi 15 mai 2026

Le grimpeur et le grognard. Régis Debray Sylvain Tesson.

L’un a joué avec l’histoire, l’autre parcourt la géographie.
Leurs échanges nourrissants, bien écrits, permettent d’aller au-delà des contrastes entre droite et gauche, individuel et collectif.
L’un vient d’un climat « continental sec », l’autre du « tropical humide ».
Ils connaissent bien ceux qui s’approprient le rôle de « procureur du passé » et les « inquiets de l’avenir », ceux qui « se contentent du monde et ceux qui rêvent de l’augmenter. » 
Pleinement dans les débats du siècle, ils donnent à partager une culture venue de loin dans le temps et l’espace et nous nous régalons.
J’avais déjà établi de nombreux liens avec le grognon retrouvé chaque fois avec jubilation, 
 et chroniqué quelques livres du solitaire omniprésent sur les écrans et les écrins de papier.
« Les rivalités politiques ne s’expriment plus par un choc de Titans sur un champ de bataille. Elles infiltrent le corps individuel et social, la santé, le média (vous le savez mieux que quiconque). Elles percolent dans le réseau social, les systèmes administratifs, économiques, électroniques. Les Erinyes* s’immiscent. »
Faut-il souligner le respect qui n’empêche pas l’ironie entre les deux hommes de générations différentes mais aux intelligences accordées ? 
« Le salut de nos semblables ? C’était un peu trop large.
Mais heureusement, on rétrécit en vieillissant. Vous verrez, on en rabat. » 
Et même si des questions posées par l’un demeurent sans réponse, c’est qu’il y a tant à partager, à argumenter. 
 « Je distingue la technique de la technologie. La première prolonge ma main pour répondre à mon désir. La seconde arraisonne mon esprit pour devancer mes besoins. »
86 pages précieuses. 
 
* Erinyes : « Déesses infernales » mythologiques.

samedi 9 mai 2026

L’oreille absolue. Agnès Desarthe.

L’expression « roman choral » est vraiment appropriée pour ce roman réunissant une multitude de personnages au sein de l’Harmonie municipale, avec une écriture précise, poétique, humaniste. 
 Dans ce texte composé comme une symphonie modeste et colorée, des motifs reviennent :
« C’est un hiver lumineux et sec où rien ni personne ne semble vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumées qu’en été, aux pétales décolorés, presque transparents ». 
Mais jamais le procédé ne parait artificiel tant les protagonistes sont passionnants dans leur diversité, leur singularité, avec leurs forces et leurs faiblesses familières, jamais traitées de haut. Alors que mon oreillette me suggère la comparaison avec des personnages de Sempé, je verrai plutôt des traits assurés pour souligner des caractéristiques aux vives couleurs.
Il faudrait presque s’excuser d’aimer cette littérature bienfaisante tant la célébration des liens dont toute mièvrerie est exclue, devient rare.
Sans vouloir étirer les métaphores musicales, mais en le faisant, et bien que privé de toute oreille, j’estime que la note juste est trouvée.
Comme ces 140 pages m’ont mis en joie, j’ai tout apprécié derrière la belle couverture de Félix Valloton, simple comme le contenu, appelant de surcroit le souvenir du film « En fanfare ». 

vendredi 1 mai 2026

La fabrique de l’ennemi. Umberto Eco.

Comme dans la délicieuse émission radiophonique «  Les petits bateaux » où des spécialistes répondent à des questions d’enfants inattendues mais fécondes, une simple remarque par un conducteur de taxi pakistanais s’étonnant que le professore italien ne pouvait désigner les ennemis de son pays, nous vaut ce petit opuscule de 50 pages dont la clarté n’est pas brouillée par la richesse des références. 
« L’un des chefs des lépreux aurait avoué qu’il avait été acheté par un juif qui lui avait remis du poison ( fait de sang humain, d’urine, de trois herbes et d’hosties consacrées) placé dans des sachets lestés pour les faire couler plus aisément au fond des fontaines, mais que c’était le roi de Grenade qui s’était adressé aux Juifs - et une autre source ajoutait au complot le sultan de Babylone. Ainsi d’un seul coup, étaient réunis les trois types d’ennemi traditionnels : le lépreux, le Juif et le Sarrasin. Le quatrième ennemi, l’hérétique, était apparu lorsque ordre avait été donné aux lépreux de cracher sur l’hostie et de piétiner la croix. »
L’affaire de cette fabrique de l’ennemi pour nous préoccuper en ce moment ne date pas d’aujourd’hui, ce qui pourrait décourager notre croyance dans les progrès de l’intelligence humaine, mais l’auteur du « Nom de la rose » ne surplombe pas le lecteur du haut de son érudition.
En succulent pédagogue, il suscite d’autres questions.
« Le bombardement régule la croissance démographique mieux que l’infanticide rituel, la chasteté religieuse, la mutilation forcée ou l’usage excessif de la peine de mort… »
Reconnaître le fascisme.
 
Toujours aussi vivante, la reprise d’un discours d’Umberto Eco à l’occasion du cinquantenaire de la Libération (1995),  apporte de la nuance, enrichit un débat toujours recommencé et plus que jamais enflammé. 
De brèves anecdotes autobiographiques appellent à la modestie, avant une énumération argumentée des caractéristiques pouvant se retrouver chez les simplistes qui ont si vite fait de voir des fascistes en chemise noire marcher sur Rome, alors que si près s’accumulent les traits prêts à former des faisceaux:
-  Culte de la tradition
- Refus du modernisme
- L’action pour l’action: la culture est suspecte
- Peur de la différence, refus de l’étranger
- Appel aux classes moyennes frustrées 
- Nationalisme et obsession du complot
- Les ennemis sont trop forts ou trop faibles
- Une vie de lutte, le pacifisme est une collusion avec l’ennemi
- Elitisme de masse
- Culte de l’héroïsme
- Machisme
- Populisme
- Novlangue, peur du langage complexe: les désaccords sont des trahisons.

samedi 25 avril 2026

La Petite Bonne. Bérénice Pichat.

Avec ce livre original, la littérature m’apparaît comme un réverbère allumé dans la nuit quand le récit de la rencontre d’une boniche et d’une gueule cassée de la première guerre dans les années 30 pose des questions toujours à l’ordre du jour sur la condition des femmes, les classes sociales, la mort, la musique…
Les personnages incarnés puissamment dispensent l’écrivaine institutrice de distribuer des leçons, à son premier roman.
Les formes d’écriture mêlant vers et prose dans un rythme haletant donnent une force inédite à ces 265 pages où chaque mot est pesé : Petite et Bonne portent une majuscule. 
« Et elle
dès que cela a été possible
elle a vécu avec son homme
à la colle
dans une mansarde plus étroite encore
que celle qu’ils occupent maintenant
La plupart du temps
il est gentil avec elle
alors ça va
Il faut juste pas qu’il boive un coup de trop
Elle espère bien
qu’ils auront
un jour
plus grand que leur mansarde
Une pièce en plus où dormir
sinon tant pis » 
Disparaissant dans le décor, la jeune servante épuisée par un travail qu’elle s’applique à accomplir va parvenir à « domestiquer » le maître ancien pianiste amputé dont elle a la charge pendant trois jours. 
Il a incité sa femme qui consacre sa vie à le soigner à partir chez une amie à la campagne. 
« Mozart malade avait rédigé dans l’urgence sa propre messe d’enterrement. 
Lui vit depuis trop d’années comme s’il était déjà parti. 
Il doit réussir à se débarrasser de ce corps pesant. »

samedi 18 avril 2026

Départ(s). Julian Barnes.

J’ai trainé pour ne pas arriver trop vite à la page 236, tant le dernier livre de Barnes m’a plu. 
Bien des thèmes sont finement traités, l’air de ne pas y toucher:
la vie, l’amour, la mort, la mémoire, la littérature, la vieillesse… 
«  L’ennui est qu’on ne peut se faire de nouveaux vieux amis » 
Mais difficile d’être aussi léger pour rendre compte de la fluidité, de la profondeur, de ces pages qui m’ont donné l’impression de comprendre clairement l’écrivain à la façon de l’aiguille d’une vieille radio arrivant à capter enfin la station désirée, sans aucun crachotement. 
«  … grâce à ma carrière en zigzag, j’ai fait la connaissance de Stephen et Jean séparément et que c’est par mon biais qu’ils se sont rencontrés. Les écrivains d’antan auraient pu dire de moi que je fus « l’instrument de leur destinée » - et plus encore lorsque, des décennies plus tard, j’ai joué ce rôle une seconde fois. Mais je ne fais pas dans le style noble et de toutes façons, l’ère tragique est depuis longtemps révolue : nous ne sommes plus à la hauteur de telles formules. » 
Je ne peux éviter d’insister pour évoquer son humour, sa justesse, son honnêteté . 
A propos de son journal : 
« …les moments heureux ont tendance à se consumer tout de suite, tandis que les moments malheureux, sombres, mensongers, envieux ou mesquins sont généralement refoulés, pour inonder plus tard le journal de tristesse, de colère et d’apitoiement sur soi . » 
Il cite Flaubert, Proust, et enchâsse quelques formules qui nourrissent cette douce conversation avec les lecteurs : 
« Le bonheur ne me rend pas heureuse. »
« …  « cela semblait une bonne idée » comme disait l’homme après avoir sauté du pont. »
Une championne accumule tous les malheurs et ne comprend pas : 
«  pourquoi cela arrivait alors que je n'ai jamais été une mauvaise personne »
« Beaucoup de personnes ont le même sentiment, croyant que la vie est, 
ou devrait être, équitable, en dépit de toutes les preuves du contraire. »

samedi 11 avril 2026

L’anniversaire. Andrea Bajani.

L’auteur a décidé de ne plus revoir ni son père ni sa mère. 
« Est-il possible d’abandonner ses propres parents ? 
Ou, mieux, est il possible de dérober à eux, tout simplement en effaçant son corps d’un geste net et définitif ? Et de les condamner à vivre jusqu’à la fin de leurs jours, pour ainsi dire, avec un membre fantôme ? 
On ne peut pas donner ce genre de réponse de manière affirmative. On peut juste le mettre à exécution, et c’est ce à quoi je m’employai avec la pondération définitive que seul l’instinct accorde, car autrement la raison, apeurée, reculerait. » 
Le natif de Rome, enseignant à Houston, dissèque la vie de sa famille et révèle avec subtilité, la dureté des relations qui ont amené sa mère, sous la coupe de son mari , à abandonner toute liberté. 
 « Ma mère préparait les repas, faisait des mots croisés, s’endormait sur le canapé pendant que mon père lisait. »  
Ce roman de 165 pages, met en évidence les paradoxes de l’amour, la complexité des rapports humains avec acuité. 
« … mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir être quelque chose;
et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose. »
Les tensions sont palpables dans une construction habile où l’écriture sans exaltation 
mais avec intensité décrit des vies minées par la violence. 
 « ça , c'est un livre pour ta mère » a toujours signifié, 
dans la bouche de mon père,qu'un roman ne valait rien ».

samedi 4 avril 2026

Tant que le café est encore chaud. Toshkazu Kawaguchi.

Tant que le café est encore chaud, on peut retourner dans le passé sous certaines conditions.
J’avais adoré mon dernier livre japonais, si délicat. 
et l’idée me semblait excellente même pour un coincé du féérique. 
« En général, dans les films ou les romans qui traitent de voyage dans le temps, il est interdit de provoquer une action dans le passé qui aurait des conséquences sur le présent. En effet, si par exemple on empêche ses parents de se marier, voire de se rencontrer, les raisons de notre naissance n’existent plus et on disparaît. » 
 En un seul lieu, le café Funiculi Funicula, le fantastique plutôt bien amené semble ordinaire dans un univers prosaïque convenant plutôt à une forme théâtrale : les voyages temporels s’opèrent depuis la chaise d’une dame en blanc quand elle s’absente pour aller aux toilettes.
J’ai eu du mal à venir à bout des 230 pages avec pourtant des destins variés pour les repentantes partantes pour une expérience qui ne changera rien au présent: 
celle dont le promis est parti à l’étranger, 
la femme d’un malade d'Alzheimer, 
une sœur qui s’éloignait de sa cadette, 
et la propriétaire du café qui va partir dans l’autre sens du temps.
« Il y a une chose dont je voulais te parler depuis longtemps, le jour où l’on se verrait […]
Mais maintenant que tu es là, je ne sais plus comment te dire. »

samedi 28 mars 2026

Nous nous verrons en août. Gabriel Garcia Marquez.

Le livre posthume du prix Nobel 82 de plus de 80 ans, raconte avec vigueur des moments de liberté d’une femme. 
« Chaque 16 août à la même heure elle faisait le même voyage, prenait le même taxi, s’arrêtait chez la même fleuriste et, sous un soleil de feu, dans ce même cimetière indigent, venait poser un nouveau bouquet de glaïeuls sur la tombe de sa mère. Puis il ne lui restait plus rien à faire jusqu’au lendemain, à neuf heures du matin, quand le premier bac du retour prenait la mer. » 
La légèreté, la créativité, la joie de vivre, la finesse, les surprises se déploient à l’occasion d’un rendez- vous sur la tombe d’une mère qui s’avère offrir une parenthèse ensoleillée à une quadra qui aime danser. 
La vie côtoie la mort, la littérature les célèbre en 93 pages. 
« Couché sur le côté, jambes repliées, l'homme lui fit l'impression d'un énorme orphelin et une rafale de compassion eut raison d'elle. Ana Magdalena se coucha tout contre lui, l'étreignit par la taille, et le raisonnement de son corps en sueur finit par le réveiller. »

samedi 21 mars 2026

Enfant de salaud. Sorj Chalandon.

Comme mes mots même dithyrambiques ne pourront être à la hauteur, je reproduis la quatrième de couverture qui m’a paru honnête, forte, fidèle au livre. 
« Un jour, grand-père m’a dit que j’étais un enfant de salaud.
Oui, je suis un enfant de salaud. Mais pas à cause de tes guerres en désordre, papa, de tes bottes allemandes, de ton orgueil. 
Ce n’est pas ça, un salaud. 
Ni à cause des rôles que tu as endossés : SS de pacotille, patriote d’occasion, résistant de composition. La saloperie n’a aucun rapport avec la lâcheté ou la bravoure.
Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. 
Sans trace, sans repère, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous, qui a passé sa guerre puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.
Le salaud, c’est le père qui m’a trahi. » 
J’ai été d’autant plus marqué par ces 330 pages que j’avais tardé à lire une histoire qui remonte une fois encore à la paternité, à la guerre et bien au delà.
J’ai été saisi par l’intégrité de l’écriture, et par la pertinence du montage qui pose en parallèle la douloureuse révélation du passé d’un père et le procès Barbie dont le compte rendu a valu au narrateur, journaliste de Libération, le prix Albert Londres de 1988.
J’en étais à apprécier les nombreuses bières que père et fils partagent ou pas aux abords du palais de justice de Lyon qui permettent une pause furtive parmi tant de tensions, de récits d’horreur dont les plus explicites ne sont pas forcément les plus atroces.
Le récit dramatique du départ à la retraite de la mère qui se tient tellement discrète dans un coin de la pièce constitue un moment de vérité tranchante dans une œuvre consacrée à la difficile, impossible, transcription de la réalité.
Tout est intense : l’auteur de « Mon traitre » va à Izieu dans la maison où plus de quarante enfants et leurs éducateurs furent déportés sur ordre de Klaus Barbie. 
« J’ai regardé la montagne. J’ai posé mes fleurs là, au bord de la route, sur cette tombe qui ne se doutait pas. Je me suis retourné une dernière fois. La lumière était trop belle. C’était là. »

samedi 14 mars 2026

Le fou de Bourdieu. Fabrice Pliskin.

Un bijoutier de Brioude a tué Chamseddine son voleur, d’une balle dans le dos.
Après sa sortie de prison, il va expier sa faute en essayant d’entrer en amitié avec un autre jeune homme nommé Chamseddine pour le sauver de sa situation de « dominé » comme il a pu s’excuser lui-même de son crime après avoir adopté les thèses de Bourdieu. 
« Un fait dit Durkheim, n’est jamais individuel. C’est un fait social, collectif, dont les causes sont à chercher non pas en moi, mais hors de moi. » 
Voici comment l’assassin de Chamseddine interprète le passage : 
«  Non tu n’as pas à endosser la pleine responsabilité de tes actes se dit-il en se crémant la nuque de son baume au gros thym. Et si tu es coupable, c’est au pire, d’un délit d’association de malfaiteurs où tes complices s’appellent Dieu, tes ancêtres, ta famille, le hasard, la société, etc… » 
Une écriture chatoyante, ironique, aborde en profondeur les sujets qui nous taraudent à travers une galerie de portraits amusants et tragiques où les tics de langage, les slogans publicitaires, les thèses sociologiques les plus baroques se révèlent à l’acide. 
« Quatre mois après sa sortie de prison, il entre avec une secrète horreur au conseil syndical de son immeuble. Objectif : se faire accepter comme l'un des leurs, respecter les formes, mimer une bienheureuse soumission à l'ordre rétabli, écrit-il doctement dans son journal intime, avant d'ajouter, moins doctement : « Ton modèle : Diego de La Vega, virtuose de la taqîya en chemise à jabot, licencié en feinte mollesse vaillante veulerie, héroïque obséquiosité. »
Le personnage principal passera de héros de l’auto-défense au banditisme, de la Haute Loire, à un immeuble dans le Marais et jusqu’à Miami, de la Twingo à la Lamborghini, de la soumission à un lecteur de Tiercé magazine à l’avilissement au pied de son « dominé ».
490 pages allègres, divertissantes et stimulantes intellectuellement : que demander de mieux ?La « gravitude » tourne à la comédie dans cette satire jubilatoire toute en finesse et clins d’œil où les woke en prennent plein le nez, les crypto monnaies sont ridiculisées comme le milieu médiatique que l’auteur journaliste au Nouvel Obs connait intimement. 
Tout comme nous avec nos contradictions : lucides dans les constats et tellement pusillanimes dans nos procrastinations, nos mauvaises consciences en passeraient pour de l’honnêteté.