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samedi 31 janvier 2026

Le jardinier et la mort. Guéorgui Gospodinov.

Ce livre tellement vivant aurait pu s’intituler « L’écrivain et la mort », avec une écriture tout en délicatesse tout au long de ces 230 pages légères et profondes. 
« Je devais lui fermer les yeux. C’était ce qui est écrit dans les livres. 
Je connaissais cela plutôt comme une expression « fermer les yeux du mort », 
ou « les vivants ferment les yeux des morts, les morts ouvrent les yeux des vivants. »
Le titre : « La mort de mon père » aurait pu convenir également, tant la figure paternelle, 
dont la disparition est déchirante, occupe l’esprit du fils. 
« Mon père était un jardinier. A présent c’est un jardin. »  
Finalement, « Le jardinier et la mort » est le plus juste, 
comme chaque mot de ce texte aux allures de fable, admirablement traduit.
« Le bonheur est de courte durée, comme les jonquilles et les linaires qui se sont fanées ce même printemps. La tristesse demeure longtemps comme ces herbes opiniâtres qui étouffent tout, impossible de s’en débarrasser comme le disait mon père. »
L’intention annoncée est réalisée : un tendre amour filial infuse chaque chapitre. 
« J’aimerais qu’il y ait de la lumière, une douce lumière d’après-midi dans ces pages » 
Le fils, un bon conteur comme son père, qui ne cesse de dire « rien d’effrayant », faisait rire de ses déconvenues et savait voir le sublime en tout. 
Il alterne subtilement « les histoires plaisantes » pour combattre la douleur. 
« Au jardin, on enterre continuellement quelque chose et l’on attend qu’au bout d’un certain temps le miracle se produise et que cette chose germe… »
La poésie souvent convoquée aux obsèques, l’humour, peuvent consoler, le jardinage aussi.
Lumineux.

samedi 24 janvier 2026

La tentation artificielle. Clément Camar Mercier.

La découverte de cet écrivain original prend un caractère exceptionnel tant les nombreuses  annonces concernant la littérature convergent dans des directions nombrilistes convenues.
Les chercheurs de style seront comblés par la richesse, la variété, l’ironie du traducteur de Shakespeare qui va direct au cœur de nos préoccupations.
Il s’affale sur son canapé : 
« Comme la plupart de ses comparses sapiens, loin des splendeurs de la bipédie, poubellisé dans les cryptes de l’avachissement, Jérémie prenait un bain de lumière bleue, laissant les algorithmes le conduire par la main, égarant au passage la sève de la vie qu’est le temps vers la mort. »  
La recherche de rationalité du codeur passe par l’abbaye de Solesmes  après quelques épisodes où les rapports amoureux, familiaux et avec son propre corps sont explorés.
« … les moines ajoutaient de toute évidence un tréfonds spirituel, un au-delà de l’acte, imperceptible et évident. Leurs conduites mécaniques étaient sans l’ombre d’un doute guidées par une force supérieure. Il y avait donc un moyen que son œuvre fit sens. Il suffisait à Jérémie de se trouver un dieu. »  
Lui-même.
Dans ces 400 pages parfaitement documentées, nous avons droit à des révisions expressives de l’histoire de l’univers, des mécanismes du cerveau, des possibilités de l’Intelligence Artificielle, des inventions culinaires… et la liste de toutes les horreurs possibles causées par ces diables d’hommes.
Le violent combat prométhéen mené par le génial ingénieur interpellant nos addictions connait de rares moments de félicité : 
« Elle choisit les assiettes d’une époque où l’on se mariait et où l’on recevait des assiettes en porcelaine pour acclamer les promesses de l’amour. » 
Si ce livre avait été écrit par l'IA , je n'y ai vu que du feu, celui de la passion, humaine, tellement humaine.

samedi 17 janvier 2026

L’âne. Michel Pastoureau.

J’avais dans mon petit musée de classe un coin dédié aux ânes, 
pour confirmer le rôle positif de l’erreur et marquer un changement d’époque dans l’histoire de l’école stigmatisant autrefois les élèves en difficulté sous un bonnet à grandes oreilles.  
Je ne pouvais que me précipiter sur le recueil très bien illustré par le spécialiste des couleurs et des histoires culturelles du loup, du corbeau, de la baleine et du taureau.
Au delà de l’évolution des appréciations contrastées autour de l’animal domestiqué 
depuis 6000 ans, une écriture agréable relativise les observations issues d’une documentation riche et accessible. Ainsi l’âne de la crèche, maltraité comme le fils de Dieu, monture de Marie enceinte, a pu préfigurer l’un des deux larrons de la Passion ou représenter le peuple juif « attaché à l’ancienne Loi », voire le dilemme entre le Bien et le Mal en compagnie du bœuf.
Cette présence tardive dans des textes apocryphes complétait son rôle lors de la fuite en Egypte ou pour l’arrivée du Christ à Jérusalem dont les reliques de sa monture furent vénérées jusqu’au XVII° siècle.
Depuis les bains au lait d’ânesse de Poppée épouse de Néron et les oreilles du roi Midas, 
« ce pelé, ce galeux », «  si doux, marchant le long des houx », tient une place importante dans les contes (« Peau d’âne ») et dans 21 fables de La Fontaine. 
Réhabilité par les romantiques, Modestine accompagnant Stevenson dans les Cévennes, l’équidé obtus écrit ses mémoires avec la comtesse de Ségur et expose une toile barbouillée de sa queue au salon des Indépendants de 1910 sous signature de Bonorali (anagramme du stupide Aliboron se croyant malin), un canular de Dorgelès.
Il figure en bonne place comme emblème de la Catalogne et des démocrates américains.
Ces 160 pages agréablement instructives permettent de confirmer la citation de Buffon :
«  L’âne est un âne […], pas un cheval dégénéré ni un cheval au rabais. »
La bête de somme souvent maltraitée et méprisée, devenue aujourd’hui animal d’agrément, bénéficie d’un fort capital de sympathie, si bien que celui qui a rendu tant de services aux plus modestes peut se permettre, en compagnon de Shrek, 
d’être « bavard, maladroit, collant et d’un optimisme à toute épreuve », au cinéma. 

samedi 10 janvier 2026

Roman policier. Philibert H mm.

Ce roman facétieux sans policier a réussi à assouplir le rictus d’amertume que les années ont dessiné sur mon visage, le temps de lire ces 189 pages pleines de fantaisie. 
« Comme dit mon oncle Agathe, patience et longueur de temps valent mieux qu’impatience et précipitation, qu’il ne faut pas confondre avec vitesse. » 
A Pau, les enseignes perdent leur lettre « U », si bien que Humm le romancier lui-même a un trou, mais ne manque pas de verve pour une enquête originale et drolatique.  
« L'énigme allait s'épaississant, insondable mystère dont les contours flous s'étiraient dans les méandres impénétrables d'une clarté différée perpétuellement ajournée par le recul même de ses propres révélations et je préfère m'arrêter là parce que j'ai toujours peur d'en faire trop. » 
Sans jamais tomber dans l’exercice de style laborieux, chaque paragraphe livre une trouvaille : 
«  … que voulez-vous faire entre midi et deux ? On n’allait pas se tourner les pouces, quand même. Mieux valait déjeuner dessus. Sur le pouce je veux dire. Tiens, elle est pas mal, celle là, je la garde. Il paraît que les jurés du Goncourt raffolent de ce genre de calembours… »
Il ose tout, et c’est à ça qu’on reconnaît un écrivain qui n’hésite pas à jouer dans la cour des grands.
« N’écrivez pas : « il pleut à verse » mais « il pleut « disait Georges Simenon. 
Tout de même, on ne m’ôtera pas de l’idée, qu’il pleuvait à verse, cette après-midi-là.
Pour de bon cette fois, et sans risquer de se tromper, on pouvait parler d’un sale temps. »
L’auteur à retrouver le plus rapidement possible rend poétique l'absurde et l’actualité burlesque : « De ce que je savais des quat’zarts, comme il disait me semblaient très en mesure de chouraver des U dans le cadre d’une pseudo-expérimentation aux confins de la déconstruction conceptuelle et transversale des paradigmes esthétiques de mes deux roupettes. »

samedi 3 janvier 2026

Quatre jours sans ma mère. Ramsès Kefi.

Bien plus qu’une vision pittoresque d’un Tanguy (la version féminine n’existe pas) de banlieue, ces 200 pages vont fouiller les silences installés dans une famille  bien intégrée dans le quartier de la Caverne en banlieue parisienne. 
« Je me gare de travers, dans une rue aux trottoirs maigrichons. 
Mes roues lèchent un passage piéton à moitié effacé, le parcmètre est à perpète. 
Tant pis pour la prune. » 
Le journaliste à son premier roman, offre un éclairage venu de l’intérieur à des lieux trop souvent exposés à des projecteurs sporadiques attachés au sensationnel.
Nous faisons connaissance avec des habitants aux destins singuliers. 
« Il feint de la taper, en arrêtant toujours son geste et en s’excusant à genoux.
Elle fonce deux fois au comico pour déposer une main courante, mais ne franchit pas la porte. » 
Après une amorce nous mettant à distance du narrateur immature qui vit dans une chambre tapissée de Schtroumfs, se développe un récit dynamique de transformations, de départs. 
« Je connais par cœur le numéro de la pizzeria qui nous livre au Parking, 
mais je suis incapable de me souvenir de celui de ma mère. » 
Le langage familier au bon sens du terme, ne se payant pas de mots à la mode, nous accueille dans cette famille aux origines tunisiennes, bien de chez nous. 
«  Ensuite, je me suis posé sur le banc devant la boulangerie, 
avec des gars en fin de trentaine qui, comme moi, 
se réveillent à l’envers et se plaignent de tout par principe, même de leurs petits bonheurs. »

jeudi 1 janvier 2026

L’Almanach dauphinois. 2026.

Le mook annuel, où 
en couverture mémé joue du rouet devant l’âtre, nous offre pour sa soixantième édition, parmi soixante raisons de l’acheter :
«  Pour savoir qui sont saint Mamert, saint Pancrase, et saint Servais »
«  Parce qu’il n’est pas vendu sur Alibaba ni Amazon. »  
Une place libre est réservée dans les 130 pages pour noter « la première gelée blanche ».
Dans le calendrier à la page de septembre: 
«  poussent en abondance dans les forêts, les clitocybes nébuleux, les lactaires, les russules, les derniers bolets et d’autres espèces moins connues comme l’excellent polypore des brebis. »
« Quand les hirondelles voient la Saint Michel, l’hiver ne vient qu’à Noël ».
Pourtant les dictons ancestraux sont mis à mal par un réchauffement climatique documenté dans les pages consacrées à la météo : 
« L’exception française ne doit pas masquer l’inquiétante réalité : l’été 2024 est le plus chaud jamais enregistré dans le monde, battant le record précédent établi en 2023. »
Un article menant des glaciers aux vallées, développe le sujet avec des témoignages d’éleveurs et d’arboriculteurs, d’alpinistes qui ne se risquent plus dans la barre des Ecrins,
« Les Alpes sont la région qui s’est le plus réchauffée de l’hexagone. »
Et ce ne sont pas les Huizats, habitants d’Huez, village auquel est consacré un reportage exhaustif qui démentiront cette évolution. La station de l’Alpe d’Huez offrant une capacité de 30 000 lits touristiques a ouvert son premier téléski en 1936 et bien que la saison dernière ait été excellente, diversifie les animations qui ont rendu la montée aussi célèbre que les descentes depuis les 31 arrivées du Tour de France en altitude au bout de ses 21 virages, dont un baptisé « virage des hollandais ». L’histoire avec les compatriotes de Zoetemelk se poursuit avec une sorte de Téléthon diffusé en direct à la télévision chaque mois de juin «  L’Alpe d’HuZes », course caritative, «  faire six fois la montée en une journée- zes signifie six en néerlandais ».
La construction de l’église Notre Dame des neiges à l’allure très contemporaine a été impulsée par un prêtre … néerlandais.
Dans les nouvelles de l’Isère, de la Drôme et des Hautes alpes dont est rappelée l’histoire qui nous réunit sous le nom de Dauphiné, les visages des députés y apparaissent et disparaissent  comme le dispensable Hubert Prévost. 
Le 25 juillet, un million de mètres cubes de roches ont recouvert la route sur 800 m à La Rivière sans faire de victime.
La télévision centenaire figure à la rubrique « Vie d’autrefois », serait-elle devenue aussi obsolète que la baratte et le char à bancs ?
En tous cas, une certaine sagesse populaire est toujours valable : 
« Il n’est pas difficile d’avoir l’air parfait quand on n’a rien fait ». 
Dans le trio des fleurs, des fruits, des animaux à mieux connaître : le lis de Saint Bruno est en lice pour monter sur le podium des plus belles fleurs. 
La sauterelle verte peut se targuer de faire partie de la famille des Tettigonndae alors que la dénomination « mignonette d’Herbassy » en impose pour une pomme.
Parmi les recettes proposées, l’incontournable « Matefaim » pourrait-il convenir après une « bayanne » salade de haricots, coco de Mollans, tièdes avec de l’huile d’olives de Nyons ?Histo Bus Dauphinois, une association de Pont de Claix, collectionne les autobus, les autocars tel un Torpédo décapotable de 1937 destiné à transporter les pèlerins à Notre Dame de La Salette. En 1968 : 540 autocars avaient été affrétés depuis toute la France pour transporter les spectateurs des Jeux Olympiques.   
Les astuces de mémé Alice peuvent concerner aussi le nettoyage du micro-ondes.
Parmi les expressions bien de chez nous, « plaindre » signifie économiser : 
« Pour avoir de bonnes récoltes il ne faut pas plaindre les semences ni son temps au jardin. »
Et si sont valorisées les fêtes de villages qui mobilisent de nombreux bénévoles, à Roche, 450 pour le comice agricole, les cousinades sont aussi à la fête. 
Les centenaires ont forcément des tas de choses à dire comme Anna qui fréquentait la mercerie d’une certaine Jeanne Calment et l’ancien maire de Savines le lac qui eut bien du travail pour reconstruire le village englouti par les eaux du barrage de Serre-Ponçon ou ces militantes féministes, ces résistants, ces pieds noirs qui ont refait leur vie ici.  
« Tout s’est bien passé » dit l’une d’elles qui aura peut être l’honneur de figurer une deuxième fois dans «  La ronde des centenaires » comme Marie-Louise André âgée de plus de 110 ans. Louis Mermaz, Howard Butten, Jean François Kahn et Raphaël Géminiani nous ont quittés cette année ainsi que la doyenne du monde (117ans).   

samedi 20 décembre 2025

Voyage voyage. Victor Pouchet.

Orso et Marie partent dans une vieille voiture pour échapper au chagrin d’une grossesse qui n’a pas pu aller à son terme.
Pudeur, poésie, légèreté : le roman de moins de 200 pages ne fait pas le malin en sillonnant la France des hôtels de zone industrielles à la découverte de musées insolites jamais regardés avec mépris.
Les statues du musée Grévin démodées recyclées pour des scènes bibliques suscitent la mélancolie plutôt que l’ironie.
Un musée des poids et mesures peut alléger les cœurs et les larmes peuvent apaiser. 
« Il pleurait pour cet enfant en photo, qui le regardait depuis une guerre dont il ne savait rien.
Il pleurait de n’avoir pas vraiment pleuré depuis des semaines, il pleurait d’avoir voulu tenir, il pleurait la tringle à rideaux pourrie et la peinture qui s’écaillait, il pleurait la fatigue de la route, il pleurait de n’avoir pas su dissiper la tristesse de Marie, il pleurait de l’aimer tellement fort… » 
Et c’est pas triste !
Un romantisme enjoué emmène au delà de la diversion, sur fond de chansons populaires, vers des beautés cachées et croise la douceur des rapports humains sans que jamais la mièvrerie poisse les tableaux.

samedi 13 décembre 2025

L’antilope blanche. Valentine Goby.

Marabouté par ce livre, comme on dit des jeunes hommes « tisanés » tombant en amour, là bas dans le continent des mystères insondables, j’y ai retrouvé la vie de Douala décrite entre 1950 et 1960. Elle ressemble à celle que je connus dans les années 70, sans que le mot « latérite » ne fut écrit, alors que cette terre rouge colore pour toujours mon année au Cameroun et baigne d’autres romans également costauds.
J’ai révisé et appris aussi la violence de la colonisation et des luttes pour la décolonisation, alors que mes convictions soixante-huitardes me portaient à dénoncer un impérialisme que j’ai servi malgré la lecture d’ouvrages alors interdits.
Je comprends intimement la position de cette directrice du collège moderne pour jeunes filles de New Bell, ses Antilopes, consacrant sa vie à aider à l’émancipation de jeunes filles, tout en restant derrière les murs de son établissement. 
« Instruisez un garçon, vous aurez éduqué un homme ;
élevez une fille, vous aurez civilisé une famille. » 
L’auteure a romancé l’histoire vraie de Charlotte Michel personnage mythique de la ville construite au bord du rio dos Camarões (rivière des crevettes), nom  donné par les Portugais. L’écrivaine que je découvre avec plaisir se situe dans une post face. Elle ne souhaite pas : 
« déroger au souci moral affiché par ma génération, à qui la colonisation semble un outrage, et la guerre, et toute forme de domination blanche occidentale. Ma rencontre avec les Antilopes n'a pas bouleversé mes convictions profondes et mes valeurs. Mais elle a modifié mon regard sur la vie d'une femme qui, en son temps, fut exemplaire. Fut aimée. D'un amour filial et non servile. Un tel amour, plus de cinquante ans après les faits, ne pouvait que répondre à un amour reçu. Devant lui, la raison s'incline, et les grands discours. » 
Parfois les intentions les meilleures alourdissent la lecture, alors que palpitent ces 276 pages sans pathos.
La musique a pu s’enrayer : 
«Pour mener gaiement nos rondes nous cherchons les bois ombreux ... les bois ombreux… les bois ombreux…  
Le bras glisse dans le sillon, se hausse, dérape à nouveau. 
Ma Bertha ouvre un œil, bâille. J’ajuste l’appareil.
Mers, vallons, forêts profondes, comme nous tout semble heureux ! » 
Loin des représentations en noir et blanc, les nuances n’entament pas une volonté exemplaire. 
« Combattre une coutume, c’est ouvrir une brèche dans tout le système traditionnel.
Et hors de la coutume, la solitude peut être affreuse. »

samedi 6 décembre 2025

Comme un empire dans un empire. Alice Zeniter.

Encore un titre qui ne dit pas grand-chose ou trop, bien que les 445 pages qui suivent s’avèrent copieuses, comme pour illustrer l’ambition de Robert Capa à propos duquel un des deux personnages principaux essaye, en vain, d’écrire un livre. 
« Si la photo n'est pas bonne, c'est que tu n'es pas assez près ». 
Les paysages familiers se succèdent : ZAD, « Nuits debout », « Gilets jaunes ». 
«  ça ne ressemblait à rien, les signes qu’ils s’étaient choisis, les gilets jaunes, les ronds points c‘était épars, c’était moche et ça ne voulait rien dire à part ça, exactement ça : l’absence de forme. »
Dans le foisonnement des réflexions, parfois non-conformes, autour de l’engagement en politique, un dispositif narratif élémentaire met en scène avec une certaine finesse psychologique :
- l’un en « dehors », Antoine, assistant d’un député socialiste. 
« Et maintenant... nous régnons sur des miettes et elles continuent pourtant à exploser.
Quatre socialistes, six opinions, n'est-ce pas ? »
« Je ne participerai pas à la ronde de grimaces dans laquelle s'engagent les élus qui veulent prétendre qu'ils ne sont pas hors-sol. Je suis hors-sol. »
 - et L, hackeuse, au « dedans » vivant parmi les « haters », les « backstallers », les « concerned », les « griefers », les « crybabies », les religieux, les pervers, les « grammar nazis », les « shitposters »...
« Des adolescents qui savaient qu’ils n’avaient aucune chance de devenir quoi que ce soit dans la viandosphère, mais qui, sur Internet, regagnaient un pouvoir dont ils étaient privés. »
En ces temps paranoïaques, les deux dépressifs finissent par se croiser.
Parfaitement documentée, l’écriture appliquée, m’a semblé parfois laborieuse, assez loin, à mon avis, de la découverte heureuse que fut « L’art de perdre » 

vendredi 5 décembre 2025

A bord de nuit. Marie Claude Durand Paire.

Sous un titre poétique signifiant « à la tombée de la nuit », « la » Marie Claude, a recueilli des expressions dauphinoises depuis son village de Chélieu, à côté de Virieu, auquel elle est restée fidèle.
Elle remercie celles qui : 
« Toutes trempes après la radée, se réchauffaient les mains dans leur pichaule. » 
Voilà de quoi enrichir le lexique de quelques mots inédits pour moi : 
Un tâque : une vraie « peau de vache », un trumeau.
Une ratapène : une chauve-souris, une personne fluette.
Un muet : tas de bois.
Marliaque : neige fondue, plat raté, équivalent de la patiauque …
Les variantes pour désigner les pas très dégourdis ne manquent pas : niarin, nioque rien qu’à la lettre « N ».
Les instruments de travail ont gardé longtemps leur noms spécifiques :
bariot (petite charrette) ,
benatte (récipient),
biguard (fourche recourbée),
le carbot (étui pour mettre la pierre à aiguiser le daillon (La faux),
un goui (serpe).  
Les glissements de genre sont fréquents : un vipère, une ongle, une lièvre, un dinde, de beaux affaires, un dragée, …avec parfois l’extension du domaine du pluriel : les autrefois.
Je révise la surprise : « Ben des fois ! »
la lassitude : « ça me fait flique »
la discrétion: « ça sera pas de connaître », « elle veut pas que ce soit le dit ».
Les sonorités appellent  souvent le sens : « débarouler », «  chounier », « empiager », « gabouiller ».
Je n’aurai pas orthographié boï mais plutôt boye pour une génisse, et quelques accents peuvent aussi être sujets à discussion : des lapés et non des lapès pour ces maudits rumex si difficiles à déraciner.
« La Mino » du Pin, une « payse », a joliment illustré ces 50 pages éditées à compte d’auteur.  

samedi 29 novembre 2025

Le pays dont tu as marché la terre. Daniel Bourrion.

Le titre ne ment pas en annonçant un style singulier en adéquation avec son sujet, sans rechercher à épater le lecteur.
« Je ne sais par où commencer, cela remonte au loin, suffisamment pour avoir laissé à quelques décennies tout le loisir de mâchouiller le peu qu’il reste de l’époque et tout autant de nous. » 
Ce retour vers un personnage de son enfance rejoint mes préoccupations autour des souvenirs et de leur restitution, surtout quand il s’agit d’un être mystérieux, solitaire, toujours absent, maintenant disparu.
Le mérite de l’auteur revenu au village est de revivifier les mots les plus simples prononcés par celui auquel il consacre 125 pages honnêtes, aimables. 
« J’habite toujours ici ». 
Cette recherche littéraire en train de tâtonner, au service du lien avec ses semblables, transportant les regrets d’avoir manqué des occasions, respecte les secrets de ceux qui apparaissent dans ce livre édité par Héloïse d’Ormesson. 
« Je n'ai que peu de peine à peindre cette solitude. Je peux parfaitement me la représenter. 
Ces tiennes routines, manger, dormir, boire, fumer, attendre la suite qui était très exactement la même histoire, je sais ce qu'elles peuvent être. Lentement, sans même y prêter garde, on voit le temps se brouiller totalement. Même les mots qui ne servent plus, on finit par les oublier, jusqu'à atteindre le dernier. » 
Ce livre touchant fait du bien parmi tant de propositions revanchardes, lourdes, sans recherche.
Cette poésie fraternelle, amenant « les gens de peu » à la lumière, nous réchauffe.

samedi 22 novembre 2025

Les derniers jours de l’apesanteur. Fabrice Caro.

Cette chronique de la vie d’un lycéen juste avant de passer son bac dans les années 80 est moins originale que le précédent roman de l’auteur multicarte
 mais tout aussi plaisante à lire. 
« Et je passais un temps infini, les yeux béants devant des fiches bristol où tout était surligné en jaune fluo, la moindre formule, le moindre mot, de sorte que le fluo en perdait de fait sa fonction.» 
La nostalgie des années Sting, « Cercle des poètes disparus » et « Jonathan Livingstone le goéland » s’illumine dans la douce lumière d’un humour léger.
« Maman il s’est passé du temps depuis mes bons points et mes vingt en orthographe, j’ai grandi, les filles sont passées par là, les fêtes et les copains aussi, […] j’ai lâchement abandonné mon 103 sport et mes goûters au Nutella, Cathy Mourier m’a quitté… »
 Pendant 216 pages lues d’un trait, la banalité prend des couleurs quand l’imagination des adolescents s’enflamme. 
« Elle était lascivement allongée sur la courbe de la fonction exponentielle, sautait à la corde avec la double hélice d’ADN … » 
Les passions théâtralisées sont mises à distance, bien qu’une réussite au Bac représentât alors un passage vers l’âge adulte plus tranché que maintenant. 
« Guillaume Marchand était allongé par terre, sur le bitume, le visage entre les mains, comme un joueur de Roland-Garros à la fin d'un match, et, sans l'expression du visage, il était difficile de déterminer s'il s'agissait d'une marque de joie ou de désespoir infini ». 
Les postures de la jeunesse, les maladresses, constituent pourtant un éternel recommencement. 
« Nous prônions la liberté à tout-va mais nous empressions à la moindre occasion de tout codifier à l'extrême : nos groupes, nos habitudes, notre façon de nous habiller, nos places dans chaque cours, immuables, alors que nous avions le loisir de nous asseoir où nous voulions. Nous ne valions pas mieux que nos parents dont nous aimions moquer la rigidité. »

samedi 15 novembre 2025

Les rivières pourpres. Jean-Christophe Grangé.

« Les nuages voyageaient lentement dans le ciel,comme un convoi funéraire parti enterrer le soleil. »
 
Le livre policier installe une ambiance surréaliste angoissante bien que des références puissent être familières à ceux qui connaissent le massif de Belledonne dans les Alpes.
« Le jeune Beur observait les réverbères qui clouaient encore les ailes brunâtres de la nuit. »  
Deux policiers violents exercent leurs talents dans des lieux éloignés, mais se retrouvent pour retrouver les coupables d’une histoire horrifique.  
« Nous avons un meurtre stupéfiant, un cadavre pâle, lisse, recroquevillé, exhibant les signes d’une souffrance sans limite. »
 L’angoisse monte et nous avons hâte d’arriver au terme des 400 pages aux dévoilements quelque peu tarabiscotés. 
« Le crime se reflète toujours sur les esprits des témoins et des proches. Il faut les considérer comme des miroirs ; le meurtrier se cache dans un des angles morts. »
 Lecteur complice, nous aimons être manipulés : 
«Chaque crime est un noyau atomique et les éléments récurrents ses électrons,oscillant autour de lui et dessinant une vérité subliminale. » 
Et il peut nous arriver de chérir les stéréotypes même incroyablement increvables. 
« … il serait un combattant des villes, fébrile, obstiné,qui noierait ses propres peurs dans la violence et la rage de l’asphalte. » 
Le goût épicé de la mise en bouche perdure jusqu’à ce que l’accumulation des invraisemblances altère un plaisir qui fut si vif pour tant de lecteurs des années 1998 et des admirateurs du film de Kassovitz avec Jean Reno et Vincent Cassel en 2000 ou de la série par Olivier Marchal en 2018. 

samedi 8 novembre 2025

Ta promesse. Camille Laurens.

Une écrivaine orfèvre en romans d’égo-fiction a rompu sa promesse de ne pas mettre en scène son amant marionnettiste, qui avait lui-même trahi son serment de fidélité. 
« Je veux être dans ta vie, pas dans tes livres. » 
Le produit de 360 pages dissèque finement les étapes menant de la séduction à la destruction entre pervers narcissiques, très tendance, du genre Trump qui parlait d’un jour ensoleillé lors de son investiture, alors qu’il avait plu toute la journée. 
« Je pense que parfois nous pouvons être en désaccord avec les faits ». 
Au-delà des relations complexes entre Claire et Gilles, les mots sont pesés :  
« Ecrire est un exercice d’amour,une magnifique et profonde et audacieuse expérience d’intelligence de l’autre. » 
Par contre une juge, cite Lacan puisqu’il est question très tôt d’un procès dans un déroulé haletant : 
«Si vraiment je comprends quelque chose, je suis sûr de me tromper. » 
Dans notre monde de vérités alternatives, la littérature vient à notre secours pour aller au-delà des apparences et débusquer les mensonges. 
«L’oreille a du nez : ça sent la mort. La langue a rendu l’âme. Le cliché est une charogne. »
Les formules brillantes scintillent dans cette histoire qui ressemble parfois 
à la « new romance » qu’apprécie ma petite fille laquelle n’a pas dans sa tête l’air des Rita Mitsouko: « Les histoires d’amour, les histoires d’amour finissent mal en général ». 
« J’attendais qu’il revienne. Qu’il revienne à lui. Qu’il revienne à moi. »
« Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas. »
« L’avenir ne m’a jamais tellement réussi. »
«Ton passé a mangé tout ton avenir ; un jour on est humilié et ce jour dure toujours. »
«ça ne veut rien dire « qui on est ». On n’est rien. L’être n’est qu’une syllabe du paraître. »
« - Oh moi, tu sais je suis d’une moralité douteuse : je doute de la morale des autres. » 
L’écrivaine précise aussi les mots des autres, ceux de Benjamin Constant : 
« Elle voulut pleurer, il n’y avait plus de larmes.Elle voulut parler il n’y avait plus de mots ».
La disparition du pronom traduit la disparition de l’être qui se fond dans l’impersonnel. »
Le lecteur pourra aller bien au-delà du résumé par la magistrate du roman qui n’a vu que jalousie envers un homme qui a souhaité refaire sa vie.
Un livre qui tient ses promesses.

samedi 1 novembre 2025

Eduardo Camavinga. Luca Caioli Cyril Colo.

Ce livre m’a été recommandé par une visiteuse de prison peu au fait du foot mais soucieuse d’amener son public captif à la lecture. 
Le parcours du milieu de terrain du Réal de Madrid et de l’équipe de France est remarquable.
Né aux limites improbables de la province angolaise du Cabinda, une exclave (« territoire totalement entouré par un pays étranger »), entre la République démocratique du Congo et le Congo Brazzaville, il grandit à Fougères en Bretagne. 
Les premiers chapitres témoignent des capacités de la France à intégrer aussi bien par ses institutions que par des citoyens solidaires, quand la maison familiale brûle, contredisant l’accent mis habituellement sur les souffrances des immigrés. 
« Le responsable de l’école de foot débarque un jour les bras chargés au nouveau domicile des Camavinga. Il arrive avec un camion rempli de matériels et une grande nouvelle : Eduardo est invité à un essai au Stade rennais. » 
Ce sport critiquable, décrié à la hauteur de son influence constitue aussi un instrument de fraternité et de plaisir. Son parcours pas aussi pittoresque que celui de Salif Keita « perle noire » de Saint Etienne dans les années 60, auquel livre et film intitulé « Le Ballon d’or » ont été consacrés, donne lieu à 200 pages intéressantes.
Eduardo Camavinga a accumulé les records de précocité depuis ses 16 ans : le plus jeune joueur à débuter en ligue 1, puis le buteur le plus jeune de l’équipe de France. Il commence une carrière au sommet en étant souvent utilisé comme joker ou plus exactement comme « revulsivo », 
« Joueur capable de modifier le visage de son équipe lorsqu’il entre en jeu, qui bonifie ses partenaires et contribue à inverser le résultat. » 
Son sourire apprécié de tous, souvent cité, justifie le sous titre du livre qui lui est déjà consacré : « bleu solaire ».

samedi 25 octobre 2025

Chantecler. Edmond Rostand.

Au moment le plus chaud de l'été, j’avais envoyé dans le réseau familial la moins ronflante des strophes extraite de l’ « Hymne au soleil » du coq le plus bavard du répertoire. 
« Tu changes en émail le vernis de la cruche ;
Tu fais un étendard en séchant un torchon ;
La meule a, grâce à toi, de l’or sur sa capuche,
Et sa petite sœur la ruche
A de l’or sur son capuchon !
 »
 
Et puis après avoir ajouté un autre extrait, 
« Toi qui sèches les pleurs des moindres graminées,
Qui fais d’une fleur morte un vivant papillon,
Lorsqu’on voit, s’effeuillant comme des destinées,
Trembler au vent des Pyrénées
Les amandiers du Roussillon, »
 
je suis allé jeter un œil dans une édition de 1910 qui figurait, inexplorée, dans mon héritage et là, j’ai été saisi par la modernité de la pièce de théâtre dont même les didascalies sont poétiques. 
« Un rayon de lune traverse la toile d’araignée, qui semble tamiser de la poudre d’argent. » 
La nature, les animaux sont magnifiés, frétillants comme ceux de notre film d’animation préféré, « Madagascar », les alexandrins en moins. 
L’humour est constant avec en particulier un merle persifleur. 
« - Que dis-tu quand tu vois sur les monts l’aube luire ?  
 - Je dis que la montagne accouche d’un sourire ! » 
La poésie donne du talent aux cigales- pardon- aux « tzigales » : 
«  Ici - C’est si – Vermeil - Qu’on s’y - Roussit - Merci ! »
Le héros emplumé qui croit faire lever le jour peut se trouver en proie au doute.
Il tombe amoureux d’une poule faisane, en transition de genre, travestie dans les couleurs du mâle faisan.
A bout du quatrième acte, lorsque des humains s’annoncent, le rideau rouge retombe.
Il s’était levé avec retard, l’attente de la représentation avait duré quatre ans, le directeur du théâtre était intervenu : 
« Chut ! Avec tous les bruits d'un beau jour, la Nature
Fait une rumeur vaste et compose en rêvant
Le plus mystérieux des morceaux d'ouverture,
Orchestré par le soir, la distance et le vent ! »
 Chantecler dialogue avec le rossignol : 
« - Vais-je pouvoir chanter ? Mon chant va me paraître
Hélas ! trop rouge et trop brutal
- Le mien peut être
M’a semblé quelque fois trop facile et trop bleu. […]
- Oh être un son qui berce
- Etre un devoir qui sonne. »
Toutes sortes de coqs participent à un défilé « kaléidoscopiquement cosmopolite » dans une variation de « Kikiriki » «  Cocorico » internationaux, participant à un feu d’artifice de mots qui ajoute des couleurs à une vie d’autant plus célébrée qu’elle est éphémère.  

samedi 18 octobre 2025

Passages. Georges Navel.

L’auteur aurait pu être lauréat du « Prix du roman populiste » auprès de Jules Romain, Louis Guilloux, Bernard Clavel dont le manifeste proclame :  
« Nous en avons assez des personnages chics et de la littérature snob ; 
nous voulons peindre le peuple. 
Mais avant tout, ce que nous prétendons faire, c’est étudier attentivement la réalité. »
 …tant cette biographie répond à la devise :  
« Le peuple plus le style ». 
Le sens péjoratif accordé désormais à l'adjectif populiste signe une époque peu favorable aux ouvriers et paysans. 
« Intimidé par leur aspect, j’hésitais à mettre ma main dans leurs grandes pinces. 
Un regard attendri précédait le geste, je les trouvais finalement très gentils, ces ogres, 
ces gaillards qui me serraient la main sans me faire mal. » 
Très jeune, il multiplie les expériences, exerçant une multitude de métiers, en Algérie où la Croix Rouge l’a mis à l’abri de la guerre qui bouleversait sa Lorraine natale, puis à Lyon où il fréquente les milieux libertaires.
« J’entendais les essoufflements de l’usine et les grattements espacés de la pioche des vieux travaillant leurs vignes. Le grand pré du versant dégageait en toutes saisons une bonne senteur de vie. »
Ce récit, respectueux des hommes et de la nature, bien écrit par le petit dernier d’une famille de 13 enfants, enthousiaste à dix ans au début de la guerre de 14, n’est pas figé dans un passé  haut en couleurs :  
« On connaissait des jeunes crâneurs qui durant leur séjour en prison s’étaient fait tatouer sur la poitrine : « Fils de veuve ne sera pas militaire ».  
Ces 380 pages alimentent nos questionnements contemporains après que les valeurs de travail, d’instruction, de solidarité aient basculé.
Les péripéties s'enchaînent et illustrent concrètement les mots centenaires toujours d'actualité. A part peut être « termitière » aucun de ces termes n’a pris la poussière. 
« Termitière, esprit de troupeau, sectarisme, conformisme, grégarisme, dogmatisme, nationalisme, chauvinisme : ces mots revenaient souvent dans les propos de notre ainé, de même qu’optimisme, aveuglement, naïveté, esprit critique, libre examen, volonté, précurseur, ouvriérisme, rationalisme, universalisme. »

samedi 11 octobre 2025

Le caveau de famille. Katarina Mazetti.

Quel plaisir de retrouver, comme de vieilles connaissances, la bibliothécaire et le paysan qui dans cette suite de « La tombe d’à côté » se mettent en ménage !
Benny et Désirée « font famille » comme le suggère le titre laissant croire à une tragédie alors que la vie déborde dans ces 260 pages avec ses douleurs, ses difficultés, ses amours simples et des arrangements où l’humour bienveillant vient adoucir les épreuves.
Benny vivait avec sa cousine Anita quand son ancienne amante lui fit part de son envie d’enfant. 
« Anita essaya d'arracher, avec ses ongles, le papier peint qu'elle venait de poser. Et elle lança le nouveau lecteur CD, à travers la fenêtre. Fermée la fenêtre, par dessus le marché!
Benny cacha le couteau à désosser et mit une pile neuve dans l'alarme incendie. »
La santé des protagonistes surmontant leur fatigue remonte le moral dans un récit à deux voix qui évite toute vision surplombante d’un quotidien éprouvant. 
« Je souris souvent un peu jaune quand on parle de l'homme suédois égalitaire qui "endosse sa part". Je veux dire, on n'arrache pas les comportements avec les racines aussi vite que ça seulement parce que les hommes ont formellement la possibilité de prendre un congé paternité ! Et j'ai le sentiment que ce n'est pas à la campagne qu'on trouve les fers de lance en matière d'hommes nouveaux. En revanche, il y a beaucoup de congés paternité durant la chasse à l'élan. » 
Les observations justes et fines concernant le métier de paysan en Suède ou la condition féminine s'avèrent plus efficaces que de véhémentes leçons. 
« Vers le milieu de l’automne quand j’ai commencé à laisser les enfants à la crèche, j’ai réalisé que s’ils étaient sales ou si leurs vêtements étaient tachés, ce serait à moi de me sentir gênée en venant les chercher même si c’était Benny qui les avait déposés dans cet état. » 
Quand des bavards saturent nos oreilles alors qu’ils n’ont rien à dire, ce conducteur de tracteur, pas vraiment un taiseux, nous console lorsqu’il reconnaît que les mots lui manquent et puis se tait.  Il rappelle une évidence oubliée : le silence peut être salutaire.