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vendredi 1 mai 2026

La fabrique de l’ennemi. Umberto Eco.

Comme dans la délicieuse émission radiophonique «  Les petits bateaux » où des spécialistes répondent à des questions d’enfants inattendues mais fécondes, une simple remarque par un conducteur de taxi pakistanais s’étonnant que le professore italien ne pouvait désigner les ennemis de son pays, nous vaut ce petit opuscule de 50 pages dont la clarté n’est pas brouillée par la richesse des références. 
« L’un des chefs des lépreux aurait avoué qu’il avait été acheté par un juif qui lui avait remis du poison ( fait de sang humain, d’urine, de trois herbes et d’hosties consacrées) placé dans des sachets lestés pour les faire couler plus aisément au fond des fontaines, mais que c’était le roi de Grenade qui s’était adressé aux Juifs - et une autre source ajoutait au complot le sultan de Babylone. Ainsi d’un seul coup, étaient réunis les trois types d’ennemi traditionnels : le lépreux, le Juif et le Sarrasin. Le quatrième ennemi, l’hérétique, était apparu lorsque ordre avait été donné aux lépreux de cracher sur l’hostie et de piétiner la croix. »
L’affaire de cette fabrique de l’ennemi pour nous préoccuper en ce moment ne date pas d’aujourd’hui, ce qui pourrait décourager notre croyance dans les progrès de l’intelligence humaine, mais l’auteur du « Nom de la rose » ne surplombe pas le lecteur du haut de son érudition.
En succulent pédagogue, il suscite d’autres questions.
« Le bombardement régule la croissance démographique mieux que l’infanticide rituel, la chasteté religieuse, la mutilation forcée ou l’usage excessif de la peine de mort… »
Reconnaître le fascisme.
 
Toujours aussi vivante, la reprise d’un discours d’Umberto Eco à l’occasion du cinquantenaire de la Libération (1995),  apporte de la nuance, enrichit un débat toujours recommencé et plus que jamais enflammé. 
De brèves anecdotes autobiographiques appellent à la modestie, avant une énumération argumentée des caractéristiques pouvant se retrouver chez les simplistes qui ont si vite fait de voir des fascistes en chemise noire marcher sur Rome, alors que si près s’accumulent les traits prêts à former des faisceaux:
-  Culte de la tradition
- Refus du modernisme
- L’action pour l’action: la culture est suspecte
- Peur de la différence, refus de l’étranger
- Appel aux classes moyennes frustrées 
- Nationalisme et obsession du complot
- Les ennemis sont trop forts ou trop faibles
- Une vie de lutte, le pacifisme est une collusion avec l’ennemi
- Elitisme de masse
- Culte de l’héroïsme
- Machisme
- Populisme
- Novlangue, peur du langage complexe: les désaccords sont des trahisons.

samedi 25 avril 2026

La Petite Bonne. Bérénice Pichat.

Avec ce livre original, la littérature m’apparaît comme un réverbère allumé dans la nuit quand le récit de la rencontre d’une boniche et d’une gueule cassée de la première guerre dans les années 30 pose des questions toujours à l’ordre du jour sur la condition des femmes, les classes sociales, la mort, la musique…
Les personnages incarnés puissamment dispensent l’écrivaine institutrice de distribuer des leçons, à son premier roman.
Les formes d’écriture mêlant vers et prose dans un rythme haletant donnent une force inédite à ces 265 pages où chaque mot est pesé : Petite et Bonne portent une majuscule. 
« Et elle
dès que cela a été possible
elle a vécu avec son homme
à la colle
dans une mansarde plus étroite encore
que celle qu’ils occupent maintenant
La plupart du temps
il est gentil avec elle
alors ça va
Il faut juste pas qu’il boive un coup de trop
Elle espère bien
qu’ils auront
un jour
plus grand que leur mansarde
Une pièce en plus où dormir
sinon tant pis » 
Disparaissant dans le décor, la jeune servante épuisée par un travail qu’elle s’applique à accomplir va parvenir à « domestiquer » le maître ancien pianiste amputé dont elle a la charge pendant trois jours. 
Il a incité sa femme qui consacre sa vie à le soigner à partir chez une amie à la campagne. 
« Mozart malade avait rédigé dans l’urgence sa propre messe d’enterrement. 
Lui vit depuis trop d’années comme s’il était déjà parti. 
Il doit réussir à se débarrasser de ce corps pesant. »

samedi 18 avril 2026

Départ(s). Julian Barnes.

J’ai trainé pour ne pas arriver trop vite à la page 236, tant le dernier livre de Barnes m’a plu. 
Bien des thèmes sont finement traités, l’air de ne pas y toucher:
la vie, l’amour, la mort, la mémoire, la littérature, la vieillesse… 
«  L’ennui est qu’on ne peut se faire de nouveaux vieux amis » 
Mais difficile d’être aussi léger pour rendre compte de la fluidité, de la profondeur, de ces pages qui m’ont donné l’impression de comprendre clairement l’écrivain à la façon de l’aiguille d’une vieille radio arrivant à capter enfin la station désirée, sans aucun crachotement. 
«  … grâce à ma carrière en zigzag, j’ai fait la connaissance de Stephen et Jean séparément et que c’est par mon biais qu’ils se sont rencontrés. Les écrivains d’antan auraient pu dire de moi que je fus « l’instrument de leur destinée » - et plus encore lorsque, des décennies plus tard, j’ai joué ce rôle une seconde fois. Mais je ne fais pas dans le style noble et de toutes façons, l’ère tragique est depuis longtemps révolue : nous ne sommes plus à la hauteur de telles formules. » 
Je ne peux éviter d’insister pour évoquer son humour, sa justesse, son honnêteté . 
A propos de son journal : 
« …les moments heureux ont tendance à se consumer tout de suite, tandis que les moments malheureux, sombres, mensongers, envieux ou mesquins sont généralement refoulés, pour inonder plus tard le journal de tristesse, de colère et d’apitoiement sur soi . » 
Il cite Flaubert, Proust, et enchâsse quelques formules qui nourrissent cette douce conversation avec les lecteurs : 
« Le bonheur ne me rend pas heureuse. »
« …  « cela semblait une bonne idée » comme disait l’homme après avoir sauté du pont. »
Une championne accumule tous les malheurs et ne comprend pas : 
«  pourquoi cela arrivait alors que je n'ai jamais été une mauvaise personne »
« Beaucoup de personnes ont le même sentiment, croyant que la vie est, 
ou devrait être, équitable, en dépit de toutes les preuves du contraire. »

samedi 11 avril 2026

L’anniversaire. Andrea Bajani.

L’auteur a décidé de ne plus revoir ni son père ni sa mère. 
« Est-il possible d’abandonner ses propres parents ? 
Ou, mieux, est il possible de dérober à eux, tout simplement en effaçant son corps d’un geste net et définitif ? Et de les condamner à vivre jusqu’à la fin de leurs jours, pour ainsi dire, avec un membre fantôme ? 
On ne peut pas donner ce genre de réponse de manière affirmative. On peut juste le mettre à exécution, et c’est ce à quoi je m’employai avec la pondération définitive que seul l’instinct accorde, car autrement la raison, apeurée, reculerait. » 
Le natif de Rome, enseignant à Houston, dissèque la vie de sa famille et révèle avec subtilité, la dureté des relations qui ont amené sa mère, sous la coupe de son mari , à abandonner toute liberté. 
 « Ma mère préparait les repas, faisait des mots croisés, s’endormait sur le canapé pendant que mon père lisait. »  
Ce roman de 165 pages, met en évidence les paradoxes de l’amour, la complexité des rapports humains avec acuité. 
« … mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir être quelque chose;
et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose. »
Les tensions sont palpables dans une construction habile où l’écriture sans exaltation 
mais avec intensité décrit des vies minées par la violence. 
 « ça , c'est un livre pour ta mère » a toujours signifié, 
dans la bouche de mon père,qu'un roman ne valait rien ».

samedi 4 avril 2026

Tant que le café est encore chaud. Toshkazu Kawaguchi.

Tant que le café est encore chaud, on peut retourner dans le passé sous certaines conditions.
J’avais adoré mon dernier livre japonais, si délicat. 
et l’idée me semblait excellente même pour un coincé du féérique. 
« En général, dans les films ou les romans qui traitent de voyage dans le temps, il est interdit de provoquer une action dans le passé qui aurait des conséquences sur le présent. En effet, si par exemple on empêche ses parents de se marier, voire de se rencontrer, les raisons de notre naissance n’existent plus et on disparaît. » 
 En un seul lieu, le café Funiculi Funicula, le fantastique plutôt bien amené semble ordinaire dans un univers prosaïque convenant plutôt à une forme théâtrale : les voyages temporels s’opèrent depuis la chaise d’une dame en blanc quand elle s’absente pour aller aux toilettes.
J’ai eu du mal à venir à bout des 230 pages avec pourtant des destins variés pour les repentantes partantes pour une expérience qui ne changera rien au présent: 
celle dont le promis est parti à l’étranger, 
la femme d’un malade d'Alzheimer, 
une sœur qui s’éloignait de sa cadette, 
et la propriétaire du café qui va partir dans l’autre sens du temps.
« Il y a une chose dont je voulais te parler depuis longtemps, le jour où l’on se verrait […]
Mais maintenant que tu es là, je ne sais plus comment te dire. »

samedi 28 mars 2026

Nous nous verrons en août. Gabriel Garcia Marquez.

Le livre posthume du prix Nobel 82 de plus de 80 ans, raconte avec vigueur des moments de liberté d’une femme. 
« Chaque 16 août à la même heure elle faisait le même voyage, prenait le même taxi, s’arrêtait chez la même fleuriste et, sous un soleil de feu, dans ce même cimetière indigent, venait poser un nouveau bouquet de glaïeuls sur la tombe de sa mère. Puis il ne lui restait plus rien à faire jusqu’au lendemain, à neuf heures du matin, quand le premier bac du retour prenait la mer. » 
La légèreté, la créativité, la joie de vivre, la finesse, les surprises se déploient à l’occasion d’un rendez- vous sur la tombe d’une mère qui s’avère offrir une parenthèse ensoleillée à une quadra qui aime danser. 
La vie côtoie la mort, la littérature les célèbre en 93 pages. 
« Couché sur le côté, jambes repliées, l'homme lui fit l'impression d'un énorme orphelin et une rafale de compassion eut raison d'elle. Ana Magdalena se coucha tout contre lui, l'étreignit par la taille, et le raisonnement de son corps en sueur finit par le réveiller. »

samedi 21 mars 2026

Enfant de salaud. Sorj Chalandon.

Comme mes mots même dithyrambiques ne pourront être à la hauteur, je reproduis la quatrième de couverture qui m’a paru honnête, forte, fidèle au livre. 
« Un jour, grand-père m’a dit que j’étais un enfant de salaud.
Oui, je suis un enfant de salaud. Mais pas à cause de tes guerres en désordre, papa, de tes bottes allemandes, de ton orgueil. 
Ce n’est pas ça, un salaud. 
Ni à cause des rôles que tu as endossés : SS de pacotille, patriote d’occasion, résistant de composition. La saloperie n’a aucun rapport avec la lâcheté ou la bravoure.
Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. 
Sans trace, sans repère, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous, qui a passé sa guerre puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.
Le salaud, c’est le père qui m’a trahi. » 
J’ai été d’autant plus marqué par ces 330 pages que j’avais tardé à lire une histoire qui remonte une fois encore à la paternité, à la guerre et bien au delà.
J’ai été saisi par l’intégrité de l’écriture, et par la pertinence du montage qui pose en parallèle la douloureuse révélation du passé d’un père et le procès Barbie dont le compte rendu a valu au narrateur, journaliste de Libération, le prix Albert Londres de 1988.
J’en étais à apprécier les nombreuses bières que père et fils partagent ou pas aux abords du palais de justice de Lyon qui permettent une pause furtive parmi tant de tensions, de récits d’horreur dont les plus explicites ne sont pas forcément les plus atroces.
Le récit dramatique du départ à la retraite de la mère qui se tient tellement discrète dans un coin de la pièce constitue un moment de vérité tranchante dans une œuvre consacrée à la difficile, impossible, transcription de la réalité.
Tout est intense : l’auteur de « Mon traitre » va à Izieu dans la maison où plus de quarante enfants et leurs éducateurs furent déportés sur ordre de Klaus Barbie. 
« J’ai regardé la montagne. J’ai posé mes fleurs là, au bord de la route, sur cette tombe qui ne se doutait pas. Je me suis retourné une dernière fois. La lumière était trop belle. C’était là. »

samedi 14 mars 2026

Le fou de Bourdieu. Fabrice Pliskin.

Un bijoutier de Brioude a tué Chamseddine son voleur, d’une balle dans le dos.
Après sa sortie de prison, il va expier sa faute en essayant d’entrer en amitié avec un autre jeune homme nommé Chamseddine pour le sauver de sa situation de « dominé » comme il a pu s’excuser lui-même de son crime après avoir adopté les thèses de Bourdieu. 
« Un fait dit Durkheim, n’est jamais individuel. C’est un fait social, collectif, dont les causes sont à chercher non pas en moi, mais hors de moi. » 
Voici comment l’assassin de Chamseddine interprète le passage : 
«  Non tu n’as pas à endosser la pleine responsabilité de tes actes se dit-il en se crémant la nuque de son baume au gros thym. Et si tu es coupable, c’est au pire, d’un délit d’association de malfaiteurs où tes complices s’appellent Dieu, tes ancêtres, ta famille, le hasard, la société, etc… » 
Une écriture chatoyante, ironique, aborde en profondeur les sujets qui nous taraudent à travers une galerie de portraits amusants et tragiques où les tics de langage, les slogans publicitaires, les thèses sociologiques les plus baroques se révèlent à l’acide. 
« Quatre mois après sa sortie de prison, il entre avec une secrète horreur au conseil syndical de son immeuble. Objectif : se faire accepter comme l'un des leurs, respecter les formes, mimer une bienheureuse soumission à l'ordre rétabli, écrit-il doctement dans son journal intime, avant d'ajouter, moins doctement : « Ton modèle : Diego de La Vega, virtuose de la taqîya en chemise à jabot, licencié en feinte mollesse vaillante veulerie, héroïque obséquiosité. »
Le personnage principal passera de héros de l’auto-défense au banditisme, de la Haute Loire, à un immeuble dans le Marais et jusqu’à Miami, de la Twingo à la Lamborghini, de la soumission à un lecteur de Tiercé magazine à l’avilissement au pied de son « dominé ».
490 pages allègres, divertissantes et stimulantes intellectuellement : que demander de mieux ?La « gravitude » tourne à la comédie dans cette satire jubilatoire toute en finesse et clins d’œil où les woke en prennent plein le nez, les crypto monnaies sont ridiculisées comme le milieu médiatique que l’auteur journaliste au Nouvel Obs connait intimement. 
Tout comme nous avec nos contradictions : lucides dans les constats et tellement pusillanimes dans nos procrastinations, nos mauvaises consciences en passeraient pour de l’honnêteté.   

samedi 7 mars 2026

Les instants suspendus. Philippe Delerm.

Voilà un format léger dont les 24 chapitres courts conviennent parfaitement aux salles d’attentes et autres places assises dans les transports en commun, pour remplacer avantageusement les défilements hypnotiques sur nos téléphones.
105 pages pour s’abstraire d’un monde agressif tout en nous appliquant à goûter à chaque instant de nos vies. 
« On n’a rien à se dire, 
et c’est précisément ce silence partagé qui donne à l’instant sa consistance. » 
Pas d’effet « waouh », mais la simplicité minutieusement décrite lorsque le bruit du moteur de la 2 CV prend des couleurs gris pâle et une toile d’araignée devient une étoile d’araignée. 
« Vendanges tardives est une jeunesse prolongée, glissant vers la mélancolie,
et célébrant mezza voce le mariage de l'automne et de l'été. » 
J’aime retrouver l’écrivain des petits plaisirs qui régénère à tous coups, pour moi, des récréations bienheureuses. 
Chaque moment est justement décrit quand la rigide rose trémière s’anoblit, quand une tête de veau sauce gribiche à Issoudun vaut du caviar, et les rideaux en lanières ouvrent vers l’été : 
« C'est le bruit qui compte. Comme un infime claquement de fouet vers l'ombre ou vers la canicule. C'est curieusement à la fois sec et soyeux, impérieux et désinvolte. Un numéro de dressage de l'instant, paraphé d'un coup de vent. »
Plaisirs atmosphériques : «  Il va neiger dans quelques jours », 
du voisinage : «  Repeindre la grille », 
littéraires: ce cher Watson, Proust, 
avec à la fois le plaisir tactile de découper les pages d’un livre et les subtilités de l’acte d’écrire. 
Modeste et ambitieux. 
« Christian Bobin a écrit une phrase qui n'en finit pas de résonner : "Celui qui est sans lecture manque du manque." Celui qui écrit ce genre de texte court sait qu'il manque de ce qui va cesser de lui manquer. C'est dans les choses, dans la vie et dans les mots. On ne connaît pas la part des uns, la part des autres. Seulement cette certitude qu'on doit chasser en lisière, pratiquer une maraude buissonnière, un braconnage - déjà une chance en soi, comme une adolescence, rester dans l'attente. La quête est très sérieuse et la découverte presque n'importe quoi, mais le presque change tout. Un cristal de neige va se prendre pour une avalanche. Certains diront que c'est un art modeste, on se demande bien pourquoi. On sourira de soi, on trouvera quelqu'un qui sourira. » 
Il nous réveille, et dans les nombreux soirs de défaite avec mon club favori, sourire comme ces supporters accablés qui se voient à l’écran et « suspendent alors leur cérémonial funèbre. »

samedi 28 février 2026

Hors champ. Marie–Hélène Lafon.

Difficile d’être plus haut dans mon estime, et pourtant ce sont encore plus d’émotions profondes remuées par la justesse des mots que m’ont procuré ces 170 pages.
La gratitude vient après l’excitation.
«  La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils et leur raison de vivre à eux, les parents. La ferme leur fait honneur et devoir à eux, les trois ; pour la mère, la sœur n’a rien à voir là-dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète. » 
Comme l’auteure qui sait pourtant si bien dire, la sœur de Gilles, partie à la ville, ne peut infléchir le cours de la vie désespérante de son frère fâché avec son père. Pourtant la parisienne aime la rivière et ces bois, ces champs où le garçon est emprisonné.
«  Elle calcule ; depuis 1992, dix-huit ans ont passé dans le monde et dans la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d’abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s’occuper des machines, des formalités, de la paperasse. » 
Dans ce précieux livre, la pudeur accompagne une compréhension intime de chacun des protagonistes qui seront familiers aux natifs de la campagne, sans qu’un trait trop appuyé ne les caricature pour prétendre au tableau pittoresque.
Nous avons le cœur serré, suffoquant dans l’étable où un troupeau se décime : il n’y a rien à faire.
Si ! Aller à la librairie, pour 20 € moins 10 centimes, pour approcher la vérité de la tragédie humaine et partager les mots qui nous tiennent à la surface de la vie.

samedi 21 février 2026

Ásta. Jón Kalman Stefánsson.

Arrivant au pays « 
des aurores boréales […] et des macareux moines », j’ai commencé ces 480 pages, l’attention flottante, regardant les arbres et les maisons défiler, sans m’attarder sur les noms des villages traversés.
Ce procédé non prémédité n’en a rendu que meilleur le moment où je me suis laissé prendre par la poésie de l’auteur islandais et surprendre par l’originalité de la construction. Son écriture  sublime l’ordinaire des jours, pour nous amener vers les interrogations les plus fondamentales.  
« Quand il faut rentrer le foin, il faut le rentrer. Le bonheur, la tristesse, l’innocence, les trahissons, les systèmes philosophiques de l’Occident et les dernières découvertes en astronomie-tout cela est mis de côté. Le foin, c’est le foin, et l’hiver est long. » 
Le gruau d’avoine parfois bien épais, les solitudes obligatoires, les alcools pénibles, nourrissent un lyrisme renouvelé offrant de belles pages exaltant l’amour, alors qu’il est beaucoup question d’abandons et de fuites. 
« L'espace qui sépare l'amour et la haine est à peu près le même que celui entre vie et trépas.
À la fois infini et infime. »
 
Les époques se superposent, les mémoires s’étirent, une littérature « de nuit et de nuages noirs » offre un recours à des hommes et des femmes qui savent pardonner. 
« … quand j’écris, je deviens plus grand que l’homme que je suis. Oui, je me transforme en une corde sensible qui tremble entre le visible et l’invisible. » 
Le sous titre : « Où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde » précède d’autres belles phrases de ce type ponctuant des chapitres foisonnants, sensuels, vigoureux et beaux. 
« Pourriez-vous m’enlever mes chaussures et me réveiller quand je serai tout à fait mort ? » 
Le choix de quelques formules, le temps d’une petite chronique, ne rend pas compte de la richesse de personnages palpitants, ni des jeux féconds avec le temps, ni de la force des paysages : il faut le lire et se laisser aller.

vendredi 20 février 2026

Le cœur lourd. Alain Finkielkraut.

 « Pour la première fois de notre histoire, nous devons faire face à la haine
sans avoir la consolation de l’innocence. C’est cela le cœur lourd. »
Ce sont les derniers mots sur la page 166 de ce livre de conversation avec Vincent Trémolet de Villers, à propos de l’hostilité envers les juifs qui ne concerne pas que les porteurs de kippa. 
« Les anticommunistes les plus résolus n’ont jamais exigé l’anéantissement de la Russie. » 
J’avais retenu plutôt l’expression « le cœur gros » lors de ma commande en librairie, car il y a tant de raisons d’être tristes en regardant  par exemple l’évolution de l’institution scolaire :
« Pour ne plus encourager les héritiers, elle a choisi de déshériter tout le monde ».
Nous sommes invités à aller voir au-delà de nos bavardages coutumiers, pour découvrir en ce qui me concerne, ces mots de Tocqueville à propos de la révolution française, parmi tant d’autres citations indispensables. 
« Je ne crois pas qu’à aucun moment de l’histoire, on ait vu sur aucun coin de la terre, un pareil nombre d’hommes si sincèrement oublieux de leurs intérêts, si absorbés dans la contemplation d’un grand dessein, si résolus à hasarder ce que les hommes ont de plus cher dans la vie pour faire effort sur eux-mêmes, pour s’élever au-dessus des petites passions de leur cœur. » 
Trump et Poutine ne figuraient pas encore dans ce monde. 
Fink inviterait volontiers à « Répliques », l’émission qu’il anime sur France Culture depuis 1985, Camus, Arendt, Kundera, Montaigne, Péguy…  
«  Ces rencontres ne verront jamais le jour mais la culture en tient lieu. Elle n’est rien d’autre, en effet, qu’un entretien infini avec les grands morts et le débat de ces morts entre eux.» 
Je retiens de cet ouvrage la force du philosophe qui me paraissait si fragile face aux agressions et je le remercie pour le sentiment qu’il nous offre de nous sentir moins emprunté, moins bête, bien qu’il sache avec élégance dresser un éloge poétique de vaches et de cochons.  
« L’homme pieux sait qu’il croit. L’athée croit qu’il sait. » 

samedi 14 février 2026

Les dernières écritures. Hélène Zimmer.

Ce roman remarquable, pose avec efficacité le problème écologique sous différents angles.
«  Les auteurs du Bilan répétaient des vérités tragiques sur la fin des temps, face à des hommes, et quelques femmes, qui avaient la réputation d’être hautement calculateurs mais ne pensaient à rien d’autre qu’à ce qu’ils boufferaient une fois la conférence terminée. »
Pourtant je n’approuve pas la prof de français, nommée Cassandre, qui remplace les auteurs classiques par l’étude du « Bilan » volume de 600 pages alertant sur l’état de la planète.
Une de ses élèves a fait une tentative de suicide. 
Cassandre subit un procès, son avocat et celui de la famille accusatrice argumentent brillamment. Elle est enceinte.
Un des contributeurs au rapport scientifique documentant le livre en question, appelé comme témoin se relève, après un période délirante : 
« - A quoi ressemblerait pour vous une terre paisible, Bertrand ?
- Un monde où les humains restent chez eux. Où ils cultivent leur jardin sans faire chier les voisins. Un monde où les gens arrêtent de bouffer quand ils n’ont plus faim. » 
Les personnages fatigués, amers, traversent vivement ces 200 pages où des épisodes au comique grinçant alternent avec des réflexions à propos de la transmission au-delà des querelles entre scientifiques et littéraires. 
Les premières traces écrites comptaient les moutons. 
« Bertrand n'avait jamais aimé les artistes. 
Des catégoriques qui s'efforçaient d'échapper aux catégories, des égoïstes aux âmes sensibles, des gens ouverts sur le monde sans rien y comprendre… » 
Le style nerveux, acerbe, s’autorise une conclusion poétique après avoir noirci quelques portraits : 
« Nous ne sommes que de simples profs, on n'est pas là pour réinventer le monde. 
On a basculé sur quoi manger à midi et si l'ascenseur était réparé. »
 La littérature n’est pas finie.

samedi 7 février 2026

Les bien aimés. Ann Napolitano.

Il y a tant de livres amers à propos des relations familiales que ce best seller au titre à contre courant m’a attiré, bien que ma femme qui l’avait acheté m’ait averti : c’est un livre de (bonne) femme. 
Ce sont elles qui ont plutôt voix au chapitre aux étals des librairies, elles ont des choses à dire.
« Il sentit aussi le rouge et le jaune vif des feuilles de l’autre côté de sa fenêtre et l’émotion aiguë de la femme en face de lui. 
Jamais  il n’avait eu en ce niveau de conscience moléculaire… » 
Ces 426 pages décrivent avec finesse et simplicité les tours compliqués de l’amour pour les vivants et les morts et les bienfaits du pardon, la simplicité de l’amitié, sous un regard américain comme j’aime le percevoir : positif, optimiste. 
« - Je veux que tu ailles là bas et que tu montres à ces gens à côté de quoi ils sont passés, dit Rhoan. C’est ta famille.
N’hésite pas à les envoyer bouler si nécessaire. Mais n’aie pas peur non plus de sourire. » 
De 1960 à 2008, nous suivons la destiné d’un jeune gars introverti arrivant dans une famille où grandissent quatre sœurs fusionnelles.  
« - J’ai échoué, déplora Rose.
- Non. Tu es une mère formidable.
- J’ai échoué.
Cette fois-ci, elle énonça d’une voix douce semblable à celle d’Emeline. Julia qui n’avait jamais entendu sa mère employer ce timbre auparavant, ne l’aurait pas cru capable d’une telle douceur. Elle se demanda si ses trois sœurs et elle vivaient à l’intérieur de leur mère. La sincérité d’Emeline, les directives claires de Julia, l’enthousiasme de Cecelia pour la palette de couleurs qui composaient le monde, les aspirations romantiques de Sylvie. »
Nous retrouvons la fatalité habituelle des reproductions de comportements sur plusieurs générations, les morts qui coïncident avec des naissances ou des renaissances, mais dans une dynamique bienveillante qui surmonte les chagrins, les échecs. Et surtout ce que j’apprécie dans les films et les romans : les personnages évoluent et ne sont pas enfermés dans les stéréotypes.
Une fille voit pour la première fois son père qui l’a reniée : 
«William Waters était accompagné de quelques hommes gigantesques qui arboraient tous un air grave. Son père ne semblait pas ouvertement méchant ni être quelqu’un qui n’aimait pas les enfants et qui aurait par conséquent abandonné facilement le sien. » 
Malgré parfois ce type de gros sabots psychologiques, des maladresses de traduction que je ne décèle pas d’habitude, ainsi que des fautes d’orthographe ou de conjugaison, j’ai  bien aimé ce roman aux apaisantes apparences, où les noms des présidents U.S. se font oublier. 

samedi 31 janvier 2026

Le jardinier et la mort. Guéorgui Gospodinov.

Ce livre tellement vivant aurait pu s’intituler « L’écrivain et la mort », avec une écriture tout en délicatesse tout au long de ces 230 pages légères et profondes. 
« Je devais lui fermer les yeux. C’était ce qui est écrit dans les livres. 
Je connaissais cela plutôt comme une expression « fermer les yeux du mort », 
ou « les vivants ferment les yeux des morts, les morts ouvrent les yeux des vivants. »
Le titre : « La mort de mon père » aurait pu convenir également, tant la figure paternelle, 
dont la disparition est déchirante, occupe l’esprit du fils. 
« Mon père était un jardinier. A présent c’est un jardin. »  
Finalement, « Le jardinier et la mort » est le plus juste, 
comme chaque mot de ce texte aux allures de fable, admirablement traduit.
« Le bonheur est de courte durée, comme les jonquilles et les linaires qui se sont fanées ce même printemps. La tristesse demeure longtemps comme ces herbes opiniâtres qui étouffent tout, impossible de s’en débarrasser comme le disait mon père. »
L’intention annoncée est réalisée : un tendre amour filial infuse chaque chapitre. 
« J’aimerais qu’il y ait de la lumière, une douce lumière d’après-midi dans ces pages » 
Le fils, un bon conteur comme son père, qui ne cesse de dire « rien d’effrayant », faisait rire de ses déconvenues et savait voir le sublime en tout. 
Il alterne subtilement « les histoires plaisantes » pour combattre la douleur. 
« Au jardin, on enterre continuellement quelque chose et l’on attend qu’au bout d’un certain temps le miracle se produise et que cette chose germe… »
La poésie souvent convoquée aux obsèques, l’humour, peuvent consoler, le jardinage aussi.
Lumineux.

samedi 24 janvier 2026

La tentation artificielle. Clément Camar Mercier.

La découverte de cet écrivain original prend un caractère exceptionnel tant les nombreuses  annonces concernant la littérature convergent dans des directions nombrilistes convenues.
Les chercheurs de style seront comblés par la richesse, la variété, l’ironie du traducteur de Shakespeare qui va direct au cœur de nos préoccupations.
Il s’affale sur son canapé : 
« Comme la plupart de ses comparses sapiens, loin des splendeurs de la bipédie, poubellisé dans les cryptes de l’avachissement, Jérémie prenait un bain de lumière bleue, laissant les algorithmes le conduire par la main, égarant au passage la sève de la vie qu’est le temps vers la mort. »  
La recherche de rationalité du codeur passe par l’abbaye de Solesmes  après quelques épisodes où les rapports amoureux, familiaux et avec son propre corps sont explorés.
« … les moines ajoutaient de toute évidence un tréfonds spirituel, un au-delà de l’acte, imperceptible et évident. Leurs conduites mécaniques étaient sans l’ombre d’un doute guidées par une force supérieure. Il y avait donc un moyen que son œuvre fit sens. Il suffisait à Jérémie de se trouver un dieu. »  
Lui-même.
Dans ces 400 pages parfaitement documentées, nous avons droit à des révisions expressives de l’histoire de l’univers, des mécanismes du cerveau, des possibilités de l’Intelligence Artificielle, des inventions culinaires… et la liste de toutes les horreurs possibles causées par ces diables d’hommes.
Le violent combat prométhéen mené par le génial ingénieur interpellant nos addictions connait de rares moments de félicité : 
« Elle choisit les assiettes d’une époque où l’on se mariait et où l’on recevait des assiettes en porcelaine pour acclamer les promesses de l’amour. » 
Si ce livre avait été écrit par l'IA , je n'y ai vu que du feu, celui de la passion, humaine, tellement humaine.

samedi 17 janvier 2026

L’âne. Michel Pastoureau.

J’avais dans mon petit musée de classe un coin dédié aux ânes, 
pour confirmer le rôle positif de l’erreur et marquer un changement d’époque dans l’histoire de l’école stigmatisant autrefois les élèves en difficulté sous un bonnet à grandes oreilles.  
Je ne pouvais que me précipiter sur le recueil très bien illustré par le spécialiste des couleurs et des histoires culturelles du loup, du corbeau, de la baleine et du taureau.
Au delà de l’évolution des appréciations contrastées autour de l’animal domestiqué 
depuis 6000 ans, une écriture agréable relativise les observations issues d’une documentation riche et accessible. Ainsi l’âne de la crèche, maltraité comme le fils de Dieu, monture de Marie enceinte, a pu préfigurer l’un des deux larrons de la Passion ou représenter le peuple juif « attaché à l’ancienne Loi », voire le dilemme entre le Bien et le Mal en compagnie du bœuf.
Cette présence tardive dans des textes apocryphes complétait son rôle lors de la fuite en Egypte ou pour l’arrivée du Christ à Jérusalem dont les reliques de sa monture furent vénérées jusqu’au XVII° siècle.
Depuis les bains au lait d’ânesse de Poppée épouse de Néron et les oreilles du roi Midas, 
« ce pelé, ce galeux », «  si doux, marchant le long des houx », tient une place importante dans les contes (« Peau d’âne ») et dans 21 fables de La Fontaine. 
Réhabilité par les romantiques, Modestine accompagnant Stevenson dans les Cévennes, l’équidé obtus écrit ses mémoires avec la comtesse de Ségur et expose une toile barbouillée de sa queue au salon des Indépendants de 1910 sous signature de Bonorali (anagramme du stupide Aliboron se croyant malin), un canular de Dorgelès.
Il figure en bonne place comme emblème de la Catalogne et des démocrates américains.
Ces 160 pages agréablement instructives permettent de confirmer la citation de Buffon :
«  L’âne est un âne […], pas un cheval dégénéré ni un cheval au rabais. »
La bête de somme souvent maltraitée et méprisée, devenue aujourd’hui animal d’agrément, bénéficie d’un fort capital de sympathie, si bien que celui qui a rendu tant de services aux plus modestes peut se permettre, en compagnon de Shrek, 
d’être « bavard, maladroit, collant et d’un optimisme à toute épreuve », au cinéma. 

samedi 10 janvier 2026

Roman policier. Philibert H mm.

Ce roman facétieux sans policier a réussi à assouplir le rictus d’amertume que les années ont dessiné sur mon visage, le temps de lire ces 189 pages pleines de fantaisie. 
« Comme dit mon oncle Agathe, patience et longueur de temps valent mieux qu’impatience et précipitation, qu’il ne faut pas confondre avec vitesse. » 
A Pau, les enseignes perdent leur lettre « U », si bien que Humm le romancier lui-même a un trou, mais ne manque pas de verve pour une enquête originale et drolatique.  
« L'énigme allait s'épaississant, insondable mystère dont les contours flous s'étiraient dans les méandres impénétrables d'une clarté différée perpétuellement ajournée par le recul même de ses propres révélations et je préfère m'arrêter là parce que j'ai toujours peur d'en faire trop. » 
Sans jamais tomber dans l’exercice de style laborieux, chaque paragraphe livre une trouvaille : 
«  … que voulez-vous faire entre midi et deux ? On n’allait pas se tourner les pouces, quand même. Mieux valait déjeuner dessus. Sur le pouce je veux dire. Tiens, elle est pas mal, celle là, je la garde. Il paraît que les jurés du Goncourt raffolent de ce genre de calembours… »
Il ose tout, et c’est à ça qu’on reconnaît un écrivain qui n’hésite pas à jouer dans la cour des grands.
« N’écrivez pas : « il pleut à verse » mais « il pleut « disait Georges Simenon. 
Tout de même, on ne m’ôtera pas de l’idée, qu’il pleuvait à verse, cette après-midi-là.
Pour de bon cette fois, et sans risquer de se tromper, on pouvait parler d’un sale temps. »
L’auteur à retrouver le plus rapidement possible rend poétique l'absurde et l’actualité burlesque : « De ce que je savais des quat’zarts, comme il disait me semblaient très en mesure de chouraver des U dans le cadre d’une pseudo-expérimentation aux confins de la déconstruction conceptuelle et transversale des paradigmes esthétiques de mes deux roupettes. »

samedi 3 janvier 2026

Quatre jours sans ma mère. Ramsès Kefi.

Bien plus qu’une vision pittoresque d’un Tanguy (la version féminine n’existe pas) de banlieue, ces 200 pages vont fouiller les silences installés dans une famille  bien intégrée dans le quartier de la Caverne en banlieue parisienne. 
« Je me gare de travers, dans une rue aux trottoirs maigrichons. 
Mes roues lèchent un passage piéton à moitié effacé, le parcmètre est à perpète. 
Tant pis pour la prune. » 
Le journaliste à son premier roman, offre un éclairage venu de l’intérieur à des lieux trop souvent exposés à des projecteurs sporadiques attachés au sensationnel.
Nous faisons connaissance avec des habitants aux destins singuliers. 
« Il feint de la taper, en arrêtant toujours son geste et en s’excusant à genoux.
Elle fonce deux fois au comico pour déposer une main courante, mais ne franchit pas la porte. » 
Après une amorce nous mettant à distance du narrateur immature qui vit dans une chambre tapissée de Schtroumfs, se développe un récit dynamique de transformations, de départs. 
« Je connais par cœur le numéro de la pizzeria qui nous livre au Parking, 
mais je suis incapable de me souvenir de celui de ma mère. » 
Le langage familier au bon sens du terme, ne se payant pas de mots à la mode, nous accueille dans cette famille aux origines tunisiennes, bien de chez nous. 
«  Ensuite, je me suis posé sur le banc devant la boulangerie, 
avec des gars en fin de trentaine qui, comme moi, 
se réveillent à l’envers et se plaignent de tout par principe, même de leurs petits bonheurs. »

jeudi 1 janvier 2026

L’Almanach dauphinois. 2026.

Le mook annuel, où 
en couverture mémé joue du rouet devant l’âtre, nous offre pour sa soixantième édition, parmi soixante raisons de l’acheter :
«  Pour savoir qui sont saint Mamert, saint Pancrase, et saint Servais »
«  Parce qu’il n’est pas vendu sur Alibaba ni Amazon. »  
Une place libre est réservée dans les 130 pages pour noter « la première gelée blanche ».
Dans le calendrier à la page de septembre: 
«  poussent en abondance dans les forêts, les clitocybes nébuleux, les lactaires, les russules, les derniers bolets et d’autres espèces moins connues comme l’excellent polypore des brebis. »
« Quand les hirondelles voient la Saint Michel, l’hiver ne vient qu’à Noël ».
Pourtant les dictons ancestraux sont mis à mal par un réchauffement climatique documenté dans les pages consacrées à la météo : 
« L’exception française ne doit pas masquer l’inquiétante réalité : l’été 2024 est le plus chaud jamais enregistré dans le monde, battant le record précédent établi en 2023. »
Un article menant des glaciers aux vallées, développe le sujet avec des témoignages d’éleveurs et d’arboriculteurs, d’alpinistes qui ne se risquent plus dans la barre des Ecrins,
« Les Alpes sont la région qui s’est le plus réchauffée de l’hexagone. »
Et ce ne sont pas les Huizats, habitants d’Huez, village auquel est consacré un reportage exhaustif qui démentiront cette évolution. La station de l’Alpe d’Huez offrant une capacité de 30 000 lits touristiques a ouvert son premier téléski en 1936 et bien que la saison dernière ait été excellente, diversifie les animations qui ont rendu la montée aussi célèbre que les descentes depuis les 31 arrivées du Tour de France en altitude au bout de ses 21 virages, dont un baptisé « virage des hollandais ». L’histoire avec les compatriotes de Zoetemelk se poursuit avec une sorte de Téléthon diffusé en direct à la télévision chaque mois de juin «  L’Alpe d’HuZes », course caritative, «  faire six fois la montée en une journée- zes signifie six en néerlandais ».
La construction de l’église Notre Dame des neiges à l’allure très contemporaine a été impulsée par un prêtre … néerlandais.
Dans les nouvelles de l’Isère, de la Drôme et des Hautes alpes dont est rappelée l’histoire qui nous réunit sous le nom de Dauphiné, les visages des députés y apparaissent et disparaissent  comme le dispensable Hubert Prévost. 
Le 25 juillet, un million de mètres cubes de roches ont recouvert la route sur 800 m à La Rivière sans faire de victime.
La télévision centenaire figure à la rubrique « Vie d’autrefois », serait-elle devenue aussi obsolète que la baratte et le char à bancs ?
En tous cas, une certaine sagesse populaire est toujours valable : 
« Il n’est pas difficile d’avoir l’air parfait quand on n’a rien fait ». 
Dans le trio des fleurs, des fruits, des animaux à mieux connaître : le lis de Saint Bruno est en lice pour monter sur le podium des plus belles fleurs. 
La sauterelle verte peut se targuer de faire partie de la famille des Tettigonndae alors que la dénomination « mignonette d’Herbassy » en impose pour une pomme.
Parmi les recettes proposées, l’incontournable « Matefaim » pourrait-il convenir après une « bayanne » salade de haricots, coco de Mollans, tièdes avec de l’huile d’olives de Nyons ?Histo Bus Dauphinois, une association de Pont de Claix, collectionne les autobus, les autocars tel un Torpédo décapotable de 1937 destiné à transporter les pèlerins à Notre Dame de La Salette. En 1968 : 540 autocars avaient été affrétés depuis toute la France pour transporter les spectateurs des Jeux Olympiques.   
Les astuces de mémé Alice peuvent concerner aussi le nettoyage du micro-ondes.
Parmi les expressions bien de chez nous, « plaindre » signifie économiser : 
« Pour avoir de bonnes récoltes il ne faut pas plaindre les semences ni son temps au jardin. »
Et si sont valorisées les fêtes de villages qui mobilisent de nombreux bénévoles, à Roche, 450 pour le comice agricole, les cousinades sont aussi à la fête. 
Les centenaires ont forcément des tas de choses à dire comme Anna qui fréquentait la mercerie d’une certaine Jeanne Calment et l’ancien maire de Savines le lac qui eut bien du travail pour reconstruire le village englouti par les eaux du barrage de Serre-Ponçon ou ces militantes féministes, ces résistants, ces pieds noirs qui ont refait leur vie ici.  
« Tout s’est bien passé » dit l’une d’elles qui aura peut être l’honneur de figurer une deuxième fois dans «  La ronde des centenaires » comme Marie-Louise André âgée de plus de 110 ans. Louis Mermaz, Howard Butten, Jean François Kahn et Raphaël Géminiani nous ont quittés cette année ainsi que la doyenne du monde (117ans).