jeudi 22 janvier 2026

Gand

Nous quittons le logement loué par A. sous la grisaille et une température de 17 degrés.
Il ne faut qu’une trentaine de kilomètre pour rejoindre GAND, le temps à quelques gouttes de pluie de s’échapper du ciel bas.
Nous  débarquons dans une ville déserte, avec de nombreux détritus abandonnés dans les rues.
Nous cherchons le parking souterrain mentionné par le Routard qui atteint après de multiples zig et zag dus à des sens interdits s’avère fermé.
Bizarre… Heureusement, deux policiers en patrouille que nous apostrophons nous fournissent des explications et des conseils : si les rues et ce parking sont interdits aux voitures, c’est tout simplement parce que la ville bat au rythme de la fête pour une durée de plusieurs jours.
L’un des agents nous installe sur le GPS de mon téléphone un itinéraire vers le parking Saint Michel, nécessitant une déviation de 6 km, mais très bien situé à 8 minutes à pied de la cathédrale Saint Bavon et de l’hyper centre.
Une fois Gédéon ( notre voiture) en sécurité, nous nous rendons directement  à la cathédrale, cependant, les visites ne commencent qu’à 13h le dimanche, priorité bien sûr au service religieux. Nous en profitons pour boire notre petit café.
Puis nous sacrifions à la visite inévitable à l’Office du tourisme, en quête de cartes, de parcours des incontournables de la ville et de petits tuyaux.
L’employée qui s’occupe de nous prend soin de nous informer des dispositions récentes de Gand devenu zone à faibles émissions ; il est obligatoire désormais d’inscrire les véhicules auprès des autorités par voie informatique, de signaler une flopée de renseignements figurant sur la carte grise.
Dans le cas où le véhicule ne répondrait  pas aux normes, son propriétaire sera astreint à une taxe d’une trentaine d’euros par jour, sinon, rien ne s’opposera à la circulation dans le centre-ville.
Nous en apprenons plus aussi sur les festivités qui envahissent la ville et attirent les touristes.
Cette période de « Gentse feesten » s’étale sur une dizaine de jours pendant lesquels se mélangent  musiques, théâtre, arts de la rue, dans une ambiance de bonne humeur et « de gouaille populaire  gantoise».
Ces réjouissances traditionnelles datent de 1840 ; réactivitées et amplifiées dans les années 1960, elles sont aujourd’hui inscrites au patrimoine immatériel flamand.
Nous croisons dans les rues nombre d’individus affublés d’une corde autour du cou (et la bière à la main). Nommés  les  « Stroppendrager » (porteurs de nœud coulant), ils  commémorent ainsi une vieille insurrection gantoise contre Charles Quint en 1539.
Furieux contre les rebelles qui refusaient de payer l’impôt utile à ses guerres, l’empereur débarqua à la tête de son armée, entra dans la ville sans combattre et humilia les chefs adverses en les obligeant à défiler en chemise et la corde au cou.
En 2025, pied de nez à Charles Quint,  la fête bat son plein, des guinguettes, des estrades,  
des chapiteaux dressés dans les rues dispensent généreusement  boissons et musiques, cachant malheureusement  l’architecture des bâtiments de la vieille ville. 
Sur le canal près de l’Office du Tourisme, les passagers d’un bateau touristique chantent à plein poumons « Bella Ciao » dans un style antiphonique avec un petit orchestre
 installé dans un bar sur la rive accompagnant les voix :  cet évènement spontané et festif  donne d’emblée l’esprit de liesse collective.
Nous avons aperçu ce matin, quelques fêtards endormis sur place et pas en mesure de retourner chez eux, des taxis sollicités pour ramener les alcoolisés les plus prudents, prouvant des nuits bien arrosées.
Il faudra 3 jours de nettoyage pour effacer les traces de la fête.
Nous tournicotons dans les parages du beffroi, vers l’église st Jacobskerk ou Sint-Jacobs-in-demeerschen (Saint Jacques du marais)  puis suivons la direction du  quartier Paterhol où nous entrons dans le restaurant  « little Asia » renonçant aux spécialités belges proposées dans les brasseries à des prix nettement plus élevés. 
Pendant ce temps, la cathédrale Saint Bavon, vidée de ses fidèles, a ouvert ses portes aux amateurs d’art venus admirer ses trésors. Peu prévoyants car sans réservation pour la partie muséale, nous rejoignons la queue des gens dans notre cas, condamnés à une attente indéterminée.  Deux vieilles gardiennes qui maîtrisent quatre langues veillent au bon fonctionnement,  en gérant les différents flux des visiteurs, ceux avec et ceux sans billet, les aidant  à utiliser les casiers de consigne obligatoire. Le temps parait moins long avec elles, elles se montrent rassurantes à propos de notre admission en ces lieux et papotent volontiers, plus comme de gentilles vieilles dames que comme des employées de musée.
Enfin notre tour arrive, une fois les sésames achetés, nous nous élançons au 2ème étage pour y admirer le fameux polyptique : « L’adoration de l’agneau mystique » des frères Van Eyck.
Un écrin de verre solide et inviolable rendu nécessaire par plusieurs vols (13) protège ce  joyau de la peinture flamande.
Grâce à un dépliant en français livré en même temps que les tickets, nous parvenons à décrypter les faces avant et arrière du retable, de mieux comprendre et visualiser les personnages comme les symboles représentés. De plus, un petit film diffusé dans une chapelle adjacente équipée de sièges complète les explications en attirant le regard sur les détails éclairants.
Bien que l’édifice réponde au style gothique, le style baroque s’impose dans les chapelles latérales en étages au-dessus du baldaquin ; deux couleurs s’affrontent opposant le noir le plus profond des colonnes au blanc marmoréen des ornements pour un résultat grandiose.Nous n’exploitons pas les autres richesses de l’église. 
Après avoir peiné à trouver la sortie, une ambiance de plus en plus bruyante et festive nous attend dehors ; le volume des musiques a augmenté un peu partout dans un  crescendo inexorable  jusqu’à l’explosion nocturne malgré une petite pluie qui s’invite mais ne semble pas refroidir les ardeurs.

mercredi 21 janvier 2026

Peinture et musique en Italie. Antoine Pecqueur.

Au XV° siècle, le retour vers l’Antiquité de Platon trouve par les mathématiques un langage commun 
pour les perspectives qui s'ouvrent aux peintres et aux compositions musicales visant l’harmonie bien avant « l’art total » wagnérien.« Le Concert champêtre » par Le Titien accompagne le luth du musicien Vincenzo Capirola.La sérénité règne en Arcadie, terre pastorale idyllique au son poétique de la flûte.
Evaristo Baschenis
, ami d’une famille de luthiers de Crémone, figure exceptionnellement sur son triptyque où la représentation des instruments de musique est tellement précise qu’elle permettra des « interprétations historiquement informées ».
Derrière un rideau, « Judith décapitant Holopherne » du Caravage correspond dans la virtuosité de l’exécution à l’ « Orphéo » de Monteverdi écrit pour le duc de Mantoue. Le langage passionné du maître du clair obscur rejoint l’expressivité ornementale du premier des maîtres de l’opéra baroque. 
Le sacré est encore au cœur de ces œuvres de la Renaissance après que sous les voûtes au centre des églises aient chanté les chœurs.
Antonio Vivaldi et son concerto pour deux bassons en sol mineur sous la peinture du « Bassin de saint Marc » de Guardi aux touches rapides s’enrichit du texte de Mathias Énard à propos de Venise « magnifique sorcière, un doux poison, une flûte mortelle, la patrie des mensonges et du commerce […],des palais et des richesses, des épices, des soldats, des territoires lointains, des intrigues, des pleurs ; Venise du théâtre, de la peinture, de la musique et du danger, des masques et des capes[…] Venise des condottieri et de la douane. Venise érotique et religieuse, ouverte et fermée, secrète et puissante, maîtresse des mers, des galères et des caravelles… »
https://blog-de-guy.blogspot.com/2019/05/les-confreries-venise-fabrice-conan.html
Le maître distingué des «  Quatre saisons », composées pour instruments à vents, était allé en Allemagne comme le précis Canaletto « Dresde vue de la rive droite de l'Elbe ».
Les nationalismes secouent le XIX° siècle.
Gerolamo Induno
, compagnon de Garibaldi, a peint« Le départ des conscrits » au son du Nabucco de Verdi : « Vittorio Emanuele Re D'Italia ».
https://blog-de-guy.blogspot.com/2014/10/le-futurisme.html
Le futuriste Luigi Russolo était peintre : « La Rivolta »  dynamique, mais aussi musicien, auteur du manifeste « L’art des bruits » des machines, avant Schaeffer et Henry et leur musique concrète. Ravel, Mondrian en avaient pris connaissance.
« Les paupières fermées »
de Penone en épines d’acacia, simples et puissantes font écho à Giacinto Scelsi jouant sur « la granulation des articulations » : la note comme matière.
Les disciplines dialoguent plasticiens et compositeurs s’associent.
Emilio Vedova
a influencé le mouvement de l’Arte Povera « Emergent », il a collaboré avec Luigi Nono aux scénographies et costumes de l'opéra Intolleranza dans les années 60.  
Luciano  Berio dont on fête les cent ans de la naissance avait arrangé « Yesterday »  des Beatles à la mode baroque comme Nicola Samorì  a réinterprété des œuvres du XVIe et XVIIe siècle « Golden child ».
L’histoire de l’art et la musique ne sont pas optionnelles dans les programmes éducatifs italiens.

mardi 20 janvier 2026

Famille nombreuse. Chadia Chaibi Loueslati.

Chronique souriante d’une famille d’origine tunisienne installée à Drancy qui en arrive à compter onze enfants, quand dans les années 80 le respect des origines ne contredisait pas l’intégration.
Le père était venu d’abord seul puis avait été rejoint par sa femme et les deux premiers enfants, vivant d’abord dans un studio à Paris avant d’obtenir grâce à la détermination d’Omi, la maman, un HLM en Seine Saint Denis.  
Le papa qui apparaît après chaque naissance pour signaler que « c’est grâce à lui » est tendrement présenté, même si le fauteuil n’est que pour lui. 
« Moi jou tiendre li balai si bourkoi tu aller à licoule pour tiendre une stylo mon fille »
« Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris ce que le Daron a voulu me dire ce jour-là. »
Les dessins très simples et expressifs conviennent parfaitement à un récit inévitablement commenté par les frères et sœurs, rendant avec tendresse l’ambiance chaleureuse de la famille. L’humour relativise les moments où se perdent les illusions de l’enfance, quand la petite souris n’est pas passée ou que la spécialité longuement mijotée, pour la copine, une fille unique, empeste dans toute la montée. 
En 190 pages, les anecdotes se multiplient, et l’apparition du téléphone, l’obtention du permis de conduire, ou un agent immobilier malhonnête contraint au remboursement témoignent d’une vision positive de l’existence, réconfortante. 

lundi 19 janvier 2026

L’agent secret. Kleber Mendonça Filho.

Pas une seconde d’ennui dans ce film de 2h 40, tant la façon de filmer nous embarque dès le début. 
Comme le personnage principal aux yeux ébahis dont nous allons suivre le parcours énigmatique, nous sommes plongés dans les années 70 au Brésil où le Carnaval ne masque ni la corruption ni l’indifférence à une violence omniprésente.
Le fantastique sert aussi la dictature d’alors qui revint il y a peu et qui n’a pas lâché le continent. Le rythme, les cadrages rendent ce film palpitant y compris dans ses énigmes irrésolues grâce à des personnages intéressants bien mis en valeur dans un générique de fin devenu trop rare sous cette forme développée.
La construction séduisante permet une description mémorielle sans lourdeur de la politique à visée contemporaine, tout en étant baignée de mélancolie familiale. 
La succession de scènes palpitantes, surprenantes, confirme l’hommage parfaitement exprimé rendu au cinéma.

dimanche 18 janvier 2026

Hedda. Sébastien Monfé, Mira Goldwicht, Aurore Fattier.

Ibsen figure parmi les grands classiques 
et nous sommes habitués aux interrogations des acteurs du théâtre sur eux-mêmes. 
Bien qu’étant méfiant quand des œuvres du passé abandonnent leurs grandes robes, « je n’ai pas vu passer les 2 h 40 » pour reprendre les mots d’un lycéen à la sortie qui ne me semblait pas au départ dans de bonnes dispositions.
Notre attention est habillement entretenue par une fiction tendue révélant la réalité et les débats s'enrichissent lorsque les vies privées croisent des rôles patrimoniaux..
Les recherches pointilleuses pour incarner les dilemmes avec justesse font oublier que bien des interrogations concernent d’abord les théâtreux entre eux.
Bien que faisant désormais partie du décor habituel, les écrans permettent de clarifier les points de vue tout en les multipliant, ils mettent en valeur l’expressivité des acteurs.
La dénonciation habituelle des mâles se nuance avec une maîtresse femme aux défauts très masculins : manipulatrice, dans la toute puissance, violente et forte, séduisante, parfaitement interprétée à l’instar de son insupportable père en pathétique musicien.  

samedi 17 janvier 2026

L’âne. Michel Pastoureau.

J’avais dans mon petit musée de classe un coin dédié aux ânes, 
pour confirmer le rôle positif de l’erreur et marquer un changement d’époque dans l’histoire de l’école stigmatisant autrefois les élèves en difficulté sous un bonnet à grandes oreilles.  
Je ne pouvais que me précipiter sur le recueil très bien illustré par le spécialiste des couleurs et des histoires culturelles du loup, du corbeau, de la baleine et du taureau.
Au delà de l’évolution des appréciations contrastées autour de l’animal domestiqué 
depuis 6000 ans, une écriture agréable relativise les observations issues d’une documentation riche et accessible. Ainsi l’âne de la crèche, maltraité comme le fils de Dieu, monture de Marie enceinte, a pu préfigurer l’un des deux larrons de la Passion ou représenter le peuple juif « attaché à l’ancienne Loi », voire le dilemme entre le Bien et le Mal en compagnie du bœuf.
Cette présence tardive dans des textes apocryphes complétait son rôle lors de la fuite en Egypte ou pour l’arrivée du Christ à Jérusalem dont les reliques de sa monture furent vénérées jusqu’au XVII° siècle.
Depuis les bains au lait d’ânesse de Poppée épouse de Néron et les oreilles du roi Midas, 
« ce pelé, ce galeux », «  si doux, marchant le long des houx », tient une place importante dans les contes (« Peau d’âne ») et dans 21 fables de La Fontaine. 
Réhabilité par les romantiques, Modestine accompagnant Stevenson dans les Cévennes, l’équidé obtus écrit ses mémoires avec la comtesse de Ségur et expose une toile barbouillée de sa queue au salon des Indépendants de 1910 sous signature de Bonorali (anagramme du stupide Aliboron se croyant malin), un canular de Dorgelès.
Il figure en bonne place comme emblème de la Catalogne et des démocrates américains.
Ces 160 pages agréablement instructives permettent de confirmer la citation de Buffon :
«  L’âne est un âne […], pas un cheval dégénéré ni un cheval au rabais. »
La bête de somme souvent maltraitée et méprisée, devenue aujourd’hui animal d’agrément, bénéficie d’un fort capital de sympathie, si bien que celui qui a rendu tant de services aux plus modestes peut se permettre, en compagnon de Shrek, 
d’être « bavard, maladroit, collant et d’un optimisme à toute épreuve », au cinéma. 

vendredi 16 janvier 2026

Vieux. N°7.

Le trimestriel qui n’a pas peur des mots relativise nos perceptions du temps avec Tristan Bernard pour illustrer le thème principal de cette livraison, traité avec légèreté et sérieux
« A quel âge est-on vieux ? » 
« Je suis allé au théâtre la pièce a commencé à 21h,
une heure plus tard j’ai regardé ma montre, il était 21h 10. »
« Donc quand et comment serait-on vieux ?
Le jour où va poindre l’incohérence ? L’incontinence ? L’intolérance ? Les Trois ? »
Interroge le toujours brillant Laurent Chalumeau même si ce coup-ci il se laisse un peu aller à la facilité.
Le délicieux Philippe Lefait cisèle dans le marbre  « grave » devenu la virgule de tant de conversations.
Cette attention aux mots, cette écriture soignée marquent l’identité d’un lectorat qui a remarqué sans doute que « les crèmes anti-âge ont remplacé les crèmes anti-rides ». 
Le livre de Romain Gary et son fameux : « A partir de cette limite votre ticket n’est plus valable » est souvent mentionné. 
Simone de Beauvoir, bien placée pour savoir que « l’enfer c’est les autres », a beaucoup incriminé la société, mais je la préfère lorsqu’elle professe : 
«  La vie garde un prix tant qu’on en accorde à celle des autres, à travers l’amour, l’amitié… » 
 Les citations abondent puisées à la meilleure source, François de La Rochefoucauld : 
« Les vieillards aiment à donner de bons préceptes,
pour se consoler de n’être plus en état de donner le mauvais exemple. » 
Lio reprend un vieux proverbe car elle sait de quoi elle parle : 
« Les vivants ferment les yeux des morts 
mais ce sont les morts qui ouvrent les yeux des vivants ». 
Charlebois est dans le bon tempo : 
« Les vieux sont chanceux, ils ont passé leur vie à ne pas mourir ».
 Mais tout n’est pas consacré aux EHPAD, avec un conseil de lecture opportun «  Les Dieux ont soif » de Romain Rolland quand « les risques totalitaires des plus belles utopies » se situaient lors de la révolution française.
Nous avons aussi l’eau à la bouche pour « Le roman des regards « de Laurent Mallet et Daniel Pennac :  
«  Photographier, c’est flâner sans but mais avec un objectif.»
Thomas Legrand développe son propos autour de photographies d’amateurs : 
« c’était vieux avant »
alors que Nicolas  Estienne D’Orves se souvient des photos du studio Harcourt sous l’occupation. 
Patrice Leconte regarde les figurants au cinéma, 
Jackie Berroyer, même quand il a piscine, nous intéresse et 
Patrick Picard joue au con (vieux) avec talent lors d’un repas à l’écriture délectable.