mardi 5 mai 2026

L’enfance d’Alan. Emmanuel Guibert.

A la lettre A, en tête des bacs à BD de la bibliothèque municipale magnifiquement restaurée dans la maison de Barnave, j’avais longtemps reculé le moment de faire connaissance avec le vétéran Alan dont les récits de guerre tiennent trois volumes. Cette œuvre figure d’ailleurs dans le top 100 des meilleures bandes dessinées du XXIᵉ siècle pour l’Observateur.
Je viens d’en lire le préquel qui m’incite à lire toute la série tant le ton du récit est délicat et les dessins soignés. 
« Je n’ai pas grande facilité à décrire physiquement ma mère.
Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle était belle. Elle était très sympathique. »
 
Ces 150 pages sensibles vont au-delà des anecdotes souriantes ou dramatiques pour un récit universel depuis les 14 maisons occupées par une famille californienne dans l’entre deux guerres.
« À l’âge de cinq ans j’ai fait connaissance avec l’idée de Dieu à cause d’une buanderie, de la verge, d’une aiguille à couture de la mère et d’un frelon.
Ceci est une histoire vraie, grave et qui porte une leçon à qui veut l’écouter. »
 
Le rendu de la mémoire est mis en scène avec sincérité et une fraîcheur enviable.
Le dessinateur retravaille les photographies à la façon d’un Gerhard Richter, sans pousser à bout le flou, il échappe à la glose des marchés de l’art mais rend sensible et beau son travail  autour du passé et sa complicité avec le personnage dont il partage la vitalité.
Un texte de Rodin en conclusion amplifie toute la valeur de ce livre. Il magnifie la figure de l’Artiste mais l’enfant qui vient de raconter ses souvenirs peut s’y reconnaître. 
« Oui, même dans la souffrance, même dans la mort d’êtres aimés et jusque dans la trahison d’un ami, le grand artiste, et j’entends par ce mot le poète aussi bien que le peintre ou le sculpteur, trouve la tragique volupté de l’admiration.
Il a parfois le cœur à la torture, mais plus fortement encore que sa peine, il éprouve l’âpre joie de comprendre et d’exprimer. Dans tout ce qu’il voit, il saisit clairement les intentions du destin. Sur ses propres angoisses, sur ses pires blessures, il fixe le regard enthousiaste de l’homme qui a deviné les arrêts du sort. Trompé par un être cher, il chancelle sous le coup, puis, se raffermissant, il contemple le perfide comme un bel exemple de bassesse, il salue l’ingratitude comme une expérience dont s’enrichit son âme. Son extase est parfois terrifiante, mais c’est du bonheur encore parce que c’est la continuelle adoration de la vérité.
Quand il aperçoit les êtres qui se détruisent les uns les autres, toute jeunesse qui se fane, toute vigueur qui fléchit, tout génie qui s’éteint, quand il voit face à face la volonté qui décréta toutes ces sombres lois, plus que jamais il jouit de savoir et, rassasié de vérité, il est formidablement heureux. » 
La guerre d’Alan 1, 2, 3.
Dans la foulée je me suis donc précipité sur les souvenirs de guerre d’Alan Ingram Cope, impressionnants de précision et servis par une documentation méticuleuse de l’illustrateur fidèle au récit singulier d’une vie qui pétille au milieu des fracas des combats.
L’américain  installé en France aura été plus en danger dans des péripéties hasardeuses à l’arrière que lorsqu’il se trouvait en première ligne.
Son regard optimiste n’abolit pas les doutes dans un cheminement qui l’a approché d’une carrière ecclésiastique puis l’en a éloigné, comme ses amitiés et ses amours que le temps a graciés dans une douceur et un humanisme qui baignent ces quatre volumes.

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