jeudi 19 février 2026

Anvers # 4.

Nous interrompons nos visites pour nous restaurer d’un moules frites ou endives au jambon sur  la Groenplaats.
Puis suite à cette transition culinaire, nous changeons radicalement de quartier et d’ambiance, nous effectuons un bond dans le temps, abandonnant le moyen âge et le XVIème. 
Nous nous engageons dans la rue Meir débordante d’activité ; très commerçante, cette grande artère piétonne grouille de clients et badauds. De nombreux bâtiments du XVIIIème et XIXème siècle la  bordent jusqu’à la gare, recherchés pour  héberger luxueusement des magasins gérés souvent par des chaînes internationales.
Nous découvrons parmi eux l’ancienne Stadsfeestzaal (salle des fêtes) rue Leystraat  transformée en galerie marchande, magnifiquement restaurée.
En flânant, le nez en l’air, tout en faisant du lèche-vitrines, nous atteignons la centraal Station qui  s’impose à nous dans toute sa splendeur comme un« terminus » grandiose de la Meir.
Considérée comme l’un des monuments les plus fastueux de Belgique, également comme le plus bel exemple d’architecture ferroviaire, elle répond aux canons de l’art nouveau.
Sa façade ressemble à un palais baroque, roccoco,   
c’est un magnifique temple dédié au chemin de fer.
Son hall d’entrée majestueux supporte un dôme digne du panthéon, des colonnes de styles grecs classiques ou même  toscan, des marbres de couleur et origine très variés, des stucs dorés des décorations les dimensions, tout  contribue à montrer l’opulence de la ville, à impressionner le public.
S’ajoute à ce hall en pierre une immense toiture de verre et de fer comme on en trouve dans les gares à cette époque pour protéger les voies et les quais.
Plus récente une sculpture d’oiseau épurée en inox s’intercale entre les deux espaces. 
L’édifice fut inauguré en 1905, depuis, des soins attentifs lui sont apportés pour qu’elle demeure un site utilitaire mais aussi touristique.
Pour les touristes fortunés justement, le quartier de la gare regorge de boutiques de diamantaires qui portent tous des noms juifs. 
Dans les vitrines nombreuses et mitoyennes, les pierres précieuses accrochent la lumière, scintillent et clignotent, éblouissent.
Nous n’avions jamais fait le rapprochement entre jew (juif) et jewel (bijou) comme nous le suggère l’un des guides que nous possédons.
Si les joailliers se massent à gauche de la gare centrale quand on lui fait face, 
le zoo d’Anvers s’étend à sa droite.
Des magnifiques bâtiments art nouveau de 1843 font l'objet « d'un arrêté de protection spécifique pour éviter qu'ils ne soient modifiés ». Sa superficie importante autorise l’accueil  confortable  et respectueux de plus de 5000 animaux.
De l’extérieur, nous le repérons facilement grâce à des statues posées sur les dômes, comme le chamelier près de l’entrée. Pour l’intérieur, il s’annonce kitsch, avec décor mauresque, ou temple  égyptien. Sur le coup pas tentés par la visite, nous  regretterons plus tard d’avoir négligé ce lieu au vu de photos et de descriptions
Nous récupérons le Meir comparable à des «Ramblas » du nord que nous redescendions jusqu’à la hauteur de la Handelbeurs antwerpen.  
Le détour en vaut la peine ! Cette  bourse du commerce (Handelbeurs) reléguée au fond d’une ruelle fonctionne depuis le XVIème siècle. 
Abandonnée au XVIIème puis remise en activité de 1872 à 1997, elle subit deux incendies en 1583 et 1858 avant qu’un architecte ne la reconstruise dans un style « néogothique extravagant ». 
L’intérieur rénové récemment met en valeur des galeries ouvragées avec des colonnes sur 2 étages qui entourent  une cour couverte. La lumière pénètre par des verrières, soutenues par d’élégantes ferrures vertes. Tout le long des murs, des cabines accolées en bois assuraient la tranquillité et le secret pour des transactions commerciales, avec en décor des peintures murales figurant des cartes du monde.
Aujourd’hui, dessaisie de ses fonctions,  elle est reconvertie en espace culturel, pour des évènements  (Antwwerp trade fair)  ou comme lieu de rencontre et de passage.
Nous réservons notre dernière visite à la Vlaeykensgang dans le centre historique médiéval. Par une entrée discrète, presque invisible de la rue,  nous pénétrons dans une sorte de petit quartier fermé, de passage secret étroit où logeaient les habitants les plus pauvres de la ville ainsi que les cordonniers dont la charge consistait à sonner le tocsin depuis  la cathédrale toute proche.
Menacées de destruction en 1960, les charmantes petites maisons blanches historiques serrées les unes contre les autres, attirent aujourd’hui, après rénovation, les restaus chics et les antiquaires.
Il y aurait encore matière à baguenauder et découvrir, 
mais nous jugeons la journée suffisamment bien remplie.
Nous nous replions vers le tram/métro (parfois souterrain), tout d’abord  pris dans le mauvais sens car nous nous trouvons de l’autre côté de l’Escaut puis dans le bon. Une petite marche à pied entre le tram et la maison augmente les pas enregistrés par le podomètre en s’ajoutant à tous ceux d’aujourd’hui. Nous apprécions la présence du supermarché bio voisin de notre Airb&b, parce que une fois rentrés, nous n’avons plus le courage de ressortir manger ou courir faire des courses plus loin. Repos.
PS. Au cours de nos pérégrinations, nous avons plusieurs fois noté le nom de Bonaparte, que ce soit pour appeler un quai ou un restaurant.
Si les anversois se montrent reconnaissants envers lui, c’est dû au fait qu’il leur a permis de reconquérir la navigation sur l’Escaut ouvert sur la mer, que les néerlandais bloquaient pour asphyxier la ville.
PS. Beaucoup de vélos cargos circulent sur les nombreuses pistes cyclables, 
souvent à vive allure.
 

mercredi 18 février 2026

Représentations de la folie. Damien Capelazzi.

La lumière des 
« fêlés» accompagne la création artistique depuis bien longtemps. 
Sur une coupe attique, « Dionysos » le grec (Bacchus pour les romains) dieu de l’ivresse et du théâtre se renverse. Il est le fils de la nymphe Sémélé et de Zeus (Jupiter) qui après avoir foudroyé la mère, l’implanta dans sa cuisse.
Une de ses adoratrices, une « Ménade » (Bacchante), furieuse tient une panthère et porte thyrse (instrument sacré) et nébride (peau de bête).
Dans les rites de ces dames, un animal pouvait être démembré, 
mais un roi aussi y laissa sa vie 
«  Mort de Penthée ».
Pour l’« Après-midi d’un faune », Nijinski s’inspira des vases grecs et des contorsions des aliénés de l'asile où était interné son frère ; la mythologie rejoignait les souffrances de l’époque.
Rendu fou par Héra la femme de Zeus, qui avait bien des motifs pour être jalouse, Héraclès (Hercule), fils d'Héra, tue ses enfants et sa femme. Pour expier sa faute, il devra accomplir une série de douze travaux contre des monstres dévoreurs (lion, hydre, oiseaux, taureaux,  sangliers,  Cerbère, juments nourries de chair humaine…)
Parmi les guérisseurs, Hippocrate (460 avant J.-C / 377 av. J.-C.), 
celui du serment, décèle parmi les quatre humeurs variables, la pituite qui correspond à l’hiver et ses chagrins, et la bile noire des hésitants à l’automne. Des liens ont pu être trouvés avec le feu, l’air, l’eau et la terre, depuis les apports considérables du premier des médecins, suivi par d'autres savants célèbres :
Galien (129/ 201) préconisait volontiers la saignée (Louis XIV en a subi 2000).
Avicenne (980/1037), leur traducteur pense que 
« les émotions, sont l'une des causes potentielles de santé ou de maladie ».
Thomas d'Aquin
avait cherché au XIIIe siècle, une synthèse entre la foi religieuse et Aristote.Mais plus le monde se classe, se rationalise, plus apparaissent les dérèglements.
Les manuscrits gothiques comportent parfois dans leurs marges quelques drôleries : 
« Miracles de Notre-Dame » de Gautier de Coinci.
« Le fou, du psautier de Jean de Berry »
christique, figure en pleine page comme
« La plaie du Christ entourée des Instruments de la Passion »
 
du livre d’heures de Bonne de Luxembourg, duchesse de Normandie.
Le bouffon Marcolf, sous la statue du sage « Roi Salomon », s'enlève une épine du pied.
Salomon : La sagesse est l’héritage le plus précieux de l’homme. 
Marcolf : Peut-être, mais c’est avec de l’or et de l’argent qu’on achète le pain.
« Saint François », le fou de Dieu, et sa ceinture en corde à trois nœuds symbolisant pauvreté, obéissance et chasteté montre ses stigmates, comme le représente Maître d'Anagni.
L’amour  courtois 
peut être « ouf »  lors de l’ « Assaut du château d’amour » sur le coffret du musée de Cluny,
« C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous » Erasme
Aristote, « spin doctor » d'Alexandre le Grand avait déconseillé à son maître une relation amoureuse avec Phyllis mais celle-ci pour se venger séduit le philosophe, pris sur le fait d’être chevauché par la belle, « Aquamanile » (aiguière pour lavage des mains).
Eros est le maître. Yseult n’avait pas reconnu Tristan déguisé en fou et « Lancelot »  par l’atelier d’Evrard d’Espinques, aveuglé par l’amour, ne sait plus voir le monde ni lui-même.
« Le bouffon Gonella » de la maison d’Este par Jean Fouquet  mourut de peur suite à la fausse mise en scène de sa propre mort.
Triboulet le plus connu des fous de la cour de François premier porte tous les attributs de son rôle, marotte et grelots dans ses habits multicolores symbole de désordre, en souffre-douleur si proche du pouvoir.
« Don Sebastián de Morra »
par Diego Velázquez porte le nom d’un grand d’Espagne.
Bosch a peint la « Nef des fous » sans voile ni gouvernail,
et l’inquiétant barbier qui pratique une « Lithotomie »  
avec son entonnoir de la connaissance retourné.
Francisco de Goya avait traduit l'atmosphère de 
«  La casa de locos » avec force 
et Hoggarth  donné à voir le très vieil hôpital de 
«Bedlam». 
https://blog-de-guy.blogspot.com/2025/11/william-hogarth-serge-legat.html
« Philippe Pinel à la Salpétrière »
, médecin aliéniste, 
considère les fous comme des malades et va les libérer de leurs entraves.
Charcot
, dans le même hôpital, considère que l'hystérie n'est pas le privilège des femmes. Après l’époque romantique, Théodore Géricault :
« La Monomane de l’envie, dit aussi La Hyène de la Salpêtrière »
Courbet
se voit en « Désespéré ».
En 1943, Paul Eluard quitte Paris pour Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère)  il est accueilli par Lucien Bonnafé dans le berceau de la psychiatrie institutionnelle et fait la connaissance de celle dont« le visage pourri par des flots de tristesse
Comme un bois très précieux dans la forêt épaisse
Donnait aux rats la fin de sa vieillesse »
Ici les fous devenaient des patients à une époque où 45 000 pensionnaires des asiles sont morts de faim. L’auteur de «  Souvenirs de la maison des fous » fait connaître à Picasso et au père de l’art brut Dubuffet les os sculptés d’ Auguste Forestier
par ailleurs fabricant de jouets et récupérateur de matériaux divers. 
« On ne peut être poète sans quelque folie. » Démocrite

mardi 17 février 2026

Vous êtes en train de vous réveiller. Patrick Lacan.

Le titre reprend la phrase habituelle de l’infirmier à ses patients en salle de réveil, tout en exprimant les enjeux de la recherche d’un autre destin personnel  passant par le dessin.
Cet album autobiographique raconte son métier d’infirmier et ses premiers pas d’auteur de BD.
Né à Tarbes, le fils d’un représentant des éditions Fleurus, prouve son talent de dessinateur en 160 pages au fil d’une trajectoire plus subie que dominée.
Les souvenirs de ses enseignants ne sont pas forcément joyeux, et bien que devenu étudiant aux beaux arts en mode punk, passé par un paisible service militaire, il assure surtout des intérims d’infirmier pendant 25 ans lui permettant d’affirmer un trait original dont l’assurance contraste avec ses gentilles incertitudes, ses fragilités.
Ce récit a le temps de mentionner les progrès des traitements des malades en particulier la meilleure prise en compte de la douleur et rappelle quelques épisodes qui ont laissé des traces dans nos sociétés: la destruction des tours jumelles, le confinement.
La catastrophe d’AZF marqua particulièrement Toulouse, dans une région restée pour lui le centre du monde, depuis qu’il avait perdu tous ses moyens lorsque devant un inspecteur il n’avait pu situer Paris sur la carte de France. Les inspecteurs vont  désormais le terroriser.
Bien que le genre autobiographique devienne un genre dans la Bande Dessinée comme ailleurs, la voix du gentil petit canard est singulière, sans esbroufe.
Petite remarque : pour les lecteurs dont la vue baisse, des lettrages un peu plus contrastés et moins minuscules perdraient peut être en esthétique, mais économiseraient des visites chez Optic 2000.        

lundi 16 février 2026

Le gâteau du président. Hasan Hadi.

La main de fer de Saddam Hussein étreignait son pays jusqu’à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate. 
Là, une écolière qui vient à l’école en barque est désignée pour confectionner un gâteau pour l’anniversaire du dictateur.
L’orpheline vit avec sa grand-mère dans une belle et misérable maison en roseaux. 
La vieille dame lui donne une recette : 
5 œufs pour la fertilité, 
500 grammes de farine pour la vie, 
le sucre pour la douceur 
et peut être de la levure pour la magie. 
La petite fille dégourdie aidée par un camarade profite de son voyage à la ville pour se procurer les ingrédients par divers moyens qui nous font rencontrer des personnages des plus gentils aux plus odieux. Le garçon doit aussi rapporter des fruits alors que le pays est soumis à une pénurie insondable.
L’humour noir vient éclairer de noires situations. L’habileté du cinéaste révèle de sacrés acteurs en particulier les deux enfants complices affrontant sans mièvrerie l’adversité avec une vigueur revigorante pour une dénonciation efficace de l’absurdité d’un tel régime.

dimanche 15 février 2026

Ka-in. Groupe acrobatique de Tanger, Raphaëlle Boitel.

Pirouettes et roues endiablées sous des lumières changeantes, stroboscopiques ou portées par les artistes, ponctuent un spectacle de plus d’une heure, fusionnant danse et acrobaties, mêlant tradition marocaine et modernité.
L’hybride devient la règle, l’énergie une valeur cardinale pour foules fatiguées.
Ces moments dynamiques, dans un scénario qui les montre souvent contrariés, nécessitent des séquences plus apaisées parfois répétitives, dont la mécanique burlesque fait rire les enfants. Sous des allures de West Side Story hip hop, s’entendent aussi des sons vivaldiens revus par l’électro. Les treize artistes varient les tableaux : au trapèze tourbillonnant, dans des portées toujours impressionnantes, des projections inattendues, des regroupements émouvants, des traversées bien réglées, des visions fantomatiques originales  

samedi 14 février 2026

Les dernières écritures. Hélène Zimmer.

Ce roman remarquable, pose avec efficacité le problème écologique sous différents angles.
«  Les auteurs du Bilan répétaient des vérités tragiques sur la fin des temps, face à des hommes, et quelques femmes, qui avaient la réputation d’être hautement calculateurs mais ne pensaient à rien d’autre qu’à ce qu’ils boufferaient une fois la conférence terminée. »
Pourtant je n’approuve pas la prof de français, nommée Cassandre, qui remplace les auteurs classiques par l’étude du « Bilan » volume de 600 pages alertant sur l’état de la planète.
Une de ses élèves a fait une tentative de suicide. 
Cassandre subit un procès, son avocat et celui de la famille accusatrice argumentent brillamment. Elle est enceinte.
Un des contributeurs au rapport scientifique documentant le livre en question, appelé comme témoin se relève, après un période délirante : 
« - A quoi ressemblerait pour vous une terre paisible, Bertrand ?
- Un monde où les humains restent chez eux. Où ils cultivent leur jardin sans faire chier les voisins. Un monde où les gens arrêtent de bouffer quand ils n’ont plus faim. » 
Les personnages fatigués, amers, traversent vivement ces 200 pages où des épisodes au comique grinçant alternent avec des réflexions à propos de la transmission au-delà des querelles entre scientifiques et littéraires. 
Les premières traces écrites comptaient les moutons. 
« Bertrand n'avait jamais aimé les artistes. 
Des catégoriques qui s'efforçaient d'échapper aux catégories, des égoïstes aux âmes sensibles, des gens ouverts sur le monde sans rien y comprendre… » 
Le style nerveux, acerbe, s’autorise une conclusion poétique après avoir noirci quelques portraits : 
« Nous ne sommes que de simples profs, on n'est pas là pour réinventer le monde. 
On a basculé sur quoi manger à midi et si l'ascenseur était réparé. »
 La littérature n’est pas finie.

vendredi 13 février 2026

Poignard.

Une enseignante poignardée, une de plus ; des cellules psychologiques ont été mises en place.
Recherchant si j’avais déjà casé le mot « poignard », je viens de relire un de mes articles qui tourne autour de la sidération d’alors devenue une posture ordinaire :
Nos indignations répétées mettent en relief nos impuissances.
Bougies et marches blanches viennent trop tard pour apaiser les culpabilités et les promesses sont vaines : « plus jamais ça ! »
L’incantation dérisoire rejoint les revendications rituelles de plus de postes d’infirmières pour les guérisseurs de gauche et de policiers pour les justiciers de droite.
Les autres, la société, le Président sont rituellement accusés, alors que des adolescents, aussi souvent infantilisés que jugés aptes au vote de plus en plus précocement, étaient au courant des intentions de l’agresseur et se sont tus.
« On n’est pas des balances ! » 
La loi de l’omerta n’est pas qu’une spécialité corse, elle a gagné la mal nommée « communauté éducative » à laquelle les élèves ne font plus confiance. Cette conjugaison au présent appelle un bémol puisque des exhumations récentes du passé de certaines institutions recevant des enfants justifieraient pour le moins quelque méfiance.
Dans le même déni que celui des déficits budgétaires, le refus d’envisager une responsabilité d’individus réfugiés dans un silence complice, est dommageable.
Quand 364 armes blanches ont été saisies en quatre mois lors de contrôles inopinés autour des collèges, le respect de la vie humaine devient un souvenir de catéchisme obsolète.
Il n’y a pas qu’autour des points de deal où se règlent des comptes pour quelques centaines d’€uros que le pronostic vital de notre humanité est engagé.
Le réel, tranchant comme un couteau, a disparu derrière les écrans, l’au-delà des fictions a pris le pas sur la vie d’ici bas. Les cris de l’extrême gauche ou le silence cauteleux de l’extrême droite cachent une dépolitisation, une déresponsabilisation de la société. Bien qu’une telle globalisation éloigne toute solution effective.
En scrollant entre deux recettes pour préserver notre santé et rétablir peut-être des capacités d’attention que nous savons amenuisées chez les adolescents et plus encore chez les mous du bulbe que nous sommes devenus, nous les anciens des écoles écroulées : il convient de diminuer notre temps d’écran.
Mais cibler le symptôme de nos addictions ne résoudra pas le délitement du lien social qui serait mis en danger par de telles injonctions. En mettant les phones au placard, des fauves pourraient se déchaîner, des silences s’installer, des fraudes devenir salvatrices…
Alors pour ne pas fâcher jusqu’à deux générations de mes descendants,  je me contenterai de ces quelques réflexions sous verre qui n’ont même pas l’excuse d’une élégante originalité.
Brasseur de mots usés, il est heureux que ceux-ci ne marquent plus guère, je risquerai d’en croiser qui me feraient rougir. 
Je ne me console même pas en m’interrogeant : les puissants sont-ils si puissants ? Bien des Jupiter ont été plutôt entravés comme Prométhée, empêchés pour le pire et le meilleur par des normes éprouvantes et des lois protectrices. 
« Un téléphone portable sur dix est volé dans l’année : 
 les agresseurs sont généralement sans mobile. »
Laurent Ruquier.