dimanche 7 mai 2023

Tout mon amour. Laurent Mauvignier Arnaud Meunier.

Le metteur en scène par ailleurs directeur de la MC2 est plus subtil dans la présentation de la première pièce de Mauvignier, écrivain contemporain majeur, que dans son prêchi-prêcha initial concernant la réforme des retraites et le sort des intermittents pendant la COVID. 
Torreton est revenu dans la maison de son père avec sa femme Anne Brochet qui ne veut pas s’éterniser dans ce lieu qui est aussi celui où a disparu leur fille, Elisa. Ce titre excessif et banal comporte le mot amour que les dénis ont empêché de voir tout au long de la pièce.
Une fille vient frapper à la porte. Le petit fils qui n’était pas venu à l’enterrement revient pour aider ses parents à se défaire ou à vivre avec leurs fantômes.
Bien que les cris dominent, les non-dits sont bien dits, et les ambiguïtés ne brouillent pas le propos donnant plus de poids aux souvenirs, à l’imaginaire qu’à un présent affolé.
Le décor sobre ne disperse ni l’attention ni les tensions tout en jouant sur les filtres qui peuvent s’interposer entre la réalité et nous les spectateurs de théâtre, une fois nos écrans mis à recharger. 
Souvent les livres se font adapter au cinéma, je serais curieux de lire le livre qui pourrait être tiré de ce « polar métaphysique ». Il gagnerait peut être en intériorité, en émotion, avec encore plus de silence.

samedi 6 mai 2023

Le train des enfants. Viola Ardone.

Après la seconde guerre mondiale, des enfants du sud de l’Italie sont accueillis quelques mois par des familles du nord à l’initiative du parti communiste. 
« Il dit aux autres que je suis un des enfants du train, qu'ils doivent m'accueillir et me faire me sentir comme chez moi. Chez moi je n'avais rien, je me dis. Alors ce serait mieux qu'ils me fassent me sentir comme chez eux. » 
Le récit de cet épisode assez extraordinaire par Amérigo, sept ans, élevé seul par sa maman, est émouvant et drôle. 
« La fin de la chanson, ils lèvent tous le poing vers le ciel, qui est gris et plein de nuages longs et fins. Mariuccia et Tommasino pensent qu’ils montrent leurs poings parce qu’ils s’engueulent. Alors je leur explique qu’ils font le salut communiste, c’est différent du salut fasciste, que je connais par la Royale. Quand elles se croisaient dans la ruelle, la Jacasse et la Royale faisaient chacune son salut et on aurait dit qu’elles jouaient à pierre-feuille-ciseaux. » 
Le ton juste, toujours délicat à saisir lorsqu’un auteur s’exprime comme un enfant, permet  d’aborder, sans lourdeur didactique ni pathos, cette distance entre Naples et Modène, les oppositions politiques, les dilemmes : 
« Ta maman te manque ?
- Non, oui, un peu. C'est que j'ai peur qu'au bout d'un moment elle ne me manque plus. »
La générosité et les croyances sont interrogées au fil du temps qui a passé : 
« Vous n’êtes pas en exil, répond le maire. Vous êtes avec des amis qui veulent vous aider, ou plutôt avec des camarades, c’est plus que des amis, parce que l’amitié c’est une affaire privée entre deux personnes, et ça peut se terminer. Alors qu’entre camarades on se bat ensemble parce qu’on croit dans les mêmes choses. »
Les caractères des personnages bien tracés se nuancent, se révèlent. Cette mère  que la misère avait rendue peu douée pour les câlins, a fait de son mieux : 
« Parfois ceux qui te laissent partir t'aiment plus que ceux qui te retiennent. » 
Je rejoins les lecteurs du « Livre de poche » qui lui ont accordé leur prix, bien que la dernière partie abandonnant les territoires de l’enfance rappelle quelques conclusions systématiquement optimistes des films américains, alors que les trois-quarts des 280 pages avaient le charme des films italiens que nous avons tant aimés. 

vendredi 5 mai 2023

Brouillés.

Bien avant les petits Biafrais, les enfants chinois étaient cités pour forcer les enfants occidentaux à finir leurs assiettes ; ce n’est plus le cas.  
J'avais écrit: « D’ailleurs on n’entend plus beaucoup d’échos de famines de par le monde en dehors des conflits » alors que mon quotidien vespéral rendait compte d'une alerte de l'ONU : « le nombre des personnes en insécurité alimentaire ( 250 millions) a triplé en six ans»
N'empêche: il est plutôt question de droit à l’avortement ou des libertés LGBT+ qui mesurent essentiellement le degré de liberté d’une nation. 
Avons-nous mesuré les progrès qui permettent de vivre plus dignement, de vivre tout court, sur notre planète épuisée qui croule sous le nombre de ses occupants ?
Les frontières se hérissent de murs, mais Sébastopol n’est pas que le nom d’un boulevard parisien, près et loin fricotent, passé et présent tricotent.
Héritiers bâtards des lumières, nous avons perdu Dieu et nos désirs d’enfants, alors que la religiosité gagne ailleurs grâce aux intégristes et leurs familles nombreuses.
J’ai l’impression de déclencher un souffleur à feuilles mortes en essayant de distinguer le vrai du faux dans le fatras des mots à notre disposition.
Sans avoir mis en titre le mot «  brouillé », j’avais déjà usé du terme tant les brumes (de  chaleur) nous enserrent. 
Quand la liberté de l’individu qu’on voulait avec l’école, émanciper, ne veut plus s’inscrire dans la société, la fraternité est méprisée. Les titres de la presse qui avaient un certain prestige du temps du papier jouent avec la forme brève, le titre polémique en version web.
Quand la valeur du travail ne se mesure plus qu’en €uros et que sont ignorés les aspérités de la vie, le rapport au réel est bouleversé.
Tout est arasé, et comme certains sommets de la littérature ou de la culture en général paraissent inaccessibles autant les mépriser. Et c’est ainsi que des démagos flattent les ignorants en traitant d’arrogants ceux qui étaient familiers des exigences intellectuelles plutôt que de d’amener leurs followers vers une complexité ardue.
Les limites entre l’homme et la machine, entre l’homme et l’animal voire avec « le concombre masqué », entre l’homme et la femme, sont bousculées. Les distances entre jeunes et vieux peuvent à la fois être niées ou exacerbées. 
Un mineur parmi ses ancêtres est plus prestigieux que des quartiers de noblesse : le transfuge de classe en fera des tomes pendant que bébé requiert  ses droits d’auteur.
3000 milliards d’€uros de dette ne comptent pas.
Celles et ceux qui reprochent à l’occident colonisateur d’avoir voulu imposer ses valeurs n’arrêtent pas de vouloir dicter à leurs congénères, le contenu de leurs assiettes, de leurs lits, de leurs livres : y a bon Banagnangnan !
Sur les ondes, les bienveillants les plus doux compatissent avec les plus radicaux, cultivant un goût pour le barouf et la haine. Alors qu’ils rejettent le « en même temps » centriste, ils aiment les dits pacifistes qui viennent à la manif, cagoulés.
Les masques « anonymus » étaient tendance et les pseudos sont la règle sur les réseaux sociaux, mais je suis choqué que dans les reportages l’habitude se répand de s’exprimer sous des noms d’emprunt. Sans invoquer le courage partie prenante des romans de chevalerie, pourrait-on évoquer la responsabilité ? 
Ainsi chaque matin se révisent les vertus de nos grands-mères alors que dans la foulée est dénoncé l’héritage des boomers. 
 « France, mère des arts, des armes et des lois...", pourquoi veut-on toujours y brouiller les premiers avec les derniers? » 
Françoise Sagan.

jeudi 4 mai 2023

Anna-Eva Bergman. Thomas Schlesser.

Le directeur de la fondation Hartung-Bergman, auteur du livre « Anna-Eva Bergman, vies lumineuses », commissaire de l'exposition « Rothko-Hartung : une amitié multiforme », était à l’écran devant les amis du musée de Grenoble, en écho de l’exposition consacrée à la dessinatrice, peintre et graveuse : « Voyage vers l'intérieur » du 31 mars au 16 juillet 2023 au musée d’Art Moderne de Paris.
« Atelier à Antibes ».
Née à Stockholm en 1909, elle devient norvégienne après le divorce de ses parents, copie son oncle qui fait de la copie, mais dans la famille duquel, elle garde surtout le souvenir de ses peurs.
Sa mère qu’elle ne voit qu’épisodiquement se sert de la tenace petite fille comme cobaye pour ses expériences d’orthopédie. « Portrait 1933 » Elle étudie à l’Académie des Beaux-Arts d’Oslo, à Vienne à École des Arts Appliqués puis à Paris dans l’académie d’André Lhote. Après avoir été imperméable à l’art moderne lors de ses premiers contacts, elle sera marquée par son compatriote Münch, avant sa rencontre et son mariage avec Hans Hartung de nationalité allemande comme Georg Gross, Otto Dix au « réalisme magique » dont l’ironie l’inspirera en particulier dans ses dessins satiriques.
« Anna-Eva Bergman et Hans Hartung »
Les jeunes mariés s’installent à Minorque, mais le typhus et l’incompréhension du voisinage allant jusqu’à des soupçons d’espionnage les chassent de ce « Paradis »ensoleillé et pas cher. De retour à Berlin, elle est également suspectée d’espionnage par les nazis.
Elle publie « Turid en Méditerranée » et quitte Hartung en 1937. Elle épouse le fils de l’architecte Lange érudit médiéviste avec lequel elle poursuit ses recherches sur la divine proportion, tout en s’initiant aux techniques avec feuilles d’or ou d’argent. 
Son remariage est un fiasco, tandis que Hans se remarie avec Roberta Gonzalez, fille du sculpteur Julio Gonzalez qui l’a accueilli dans son atelier.
« Composition n° 5 »
Pendant la guerre, elle se réfugie dans les montagnes norvégiennes pour fuir la réquisition des Allemands en tant que traductrice.
« 
No 26-1981 » Lors de ses voyages en bateau le long des fjords, son goût de la spiritualité l’amène à aller à l’essentiel des lignes.
« Deux formes noires »
Elle devient une peintre, rendant la beauté fascinante des îles et la lumière du soleil de minuit, passant à l’abstraction à partir des fissures de rochers, en venant à une « scissiparité » géologique, soulevant les montagnes.
« La grande montagne » Elle a connu Rothko et Soulages,
« Grand horizon bleu »
, espace accessible et pourtant inatteignable.
« Œuf d’or ou Un Univers » (1960) C’est du Finnmark et de la Norvège du Nord que je rêve. La lumière me met en extase. Elle se présente par couches, et donne une impression d’espace différents qui sont en même temps très près et très lointains. On a l’impression d’une couche d’air entre chaque rayon de lumière, et ce sont ces couches d’air qui créent la perspective. C’est mystique. »
« No Ca-1948-50 »  A l’approche de la genèse du monde dans ces lieux dépouillés, elle  donne un rythme et anime le monde minéral. Les pierres en deviennent «  quintessentielles ». Elle est retournée à Berlin où les gravats persistent dans l’après guerre, les blessures de l’histoire sont aussi minérales.
Elle se remarie avec Hans Hartung vingt huit ans après leur premier mariage,
ils s’installent dans la quiétude à Antibes en 1973 dans une maison dessinée par leurs soins,
36 ans après leur première maison de Minorque. Hans l’amour de sa vie, s’associait pour elle, à Fra Angelico et Bach sur le sentier d’une piété cosmique. Elle meurt en 1987.

mercredi 3 mai 2023

Marennes

Nous préférons gagner l’autre côté de l’estuaire de la Seudre,  et découvrir MARENNES, le pays des huitres.
No
us tombons sur une jolie petite place tranquille bien aménagée qui nous incite à céder à  l’envie d’une Grimbergen ou d’un Perrier à l’ombre des halles, confortablement installés sur des chaises et tables basses. Il circule un léger petit air appréciable et une ambiance d’après-midi d’été quand les foules agglutinées sur les plages désertent les centres villes /villages assoupis.
Après avoir commenté le clocher gothique et asymétrique de l’église, Guy s’abandonne à un petit roupillon tandis que je m’approche de l’édifice religieux  puis  de la sous-préfecture trônant sur une place mitoyenne bordée d’arbres.
Ces deux lieux portent une plaque à la mémoire de François Fresneau de La Gataudière. Né en 1703 à Marennes où il fut baptisé et mort le en 1770 dans la même ville, cette figure locale se distingua en tant que mathématicien et ingénieur du Roi, astronome, botaniste, et découvrit l’arbre à caoutchouc lors de ses voyages et recherches en Guyane.
Je rejoins mon endormi, placé sous l’œil attentif et attendri de la serveuse du bar, maintenant requinqué pour poursuivre nos déambulations en voiture. Nous traversons à nouveau l’estuaire de la Seudre et roulons jusqu’à  PORT LA GREVE  à La Tremblade.
Il est réputé pour son activité ostréicole. D’un côté d’une rue longue et droite se succèdent des restaurants de dégustation, il y a même un distributeur d’huitres comme il en existe pour le pain ou les pizzas.
De l’autre, un canal dessert les baraques colorées destinées au rangement du matériel des exploitants, elles sont équipées d’un ponton et d’une échelle en  bois où amarrer un petit bateau.
En flânant nous remontons jusqu’au bout de la route stoppée par l’estuaire.
De là nous assistons au débarquement des poches remplies de mollusques que les travailleurs  transfèrent d’un bateau à fond plat à des pick up à la force des bras.
Un service de bateaux  pour l’île d’Aix  et pour Fort Boyard part du même endroit, repérable par une guérite de la compagnie  fermée à cette heure avec les horaires et les tarifs des traversées affichés.
Tout le paysage baigne dans les belles lumières de fin d’après- midi, rendant esthétiques les ferrailles rouillées, les bois abimés les cordages, les barques percées, les bidons en plastique, le matériel parqué.
D’un coup de voiture et avant de rejoindre Saujon, sur les conseils de ma cousine Béa, nous  faisons halte à MORNAC SUR SEUDRE.
Nous nous garons dans la petite gare désaffectée, puisque nous stationnons directement sur le quai. En nous avançant vers le centre du village, des masques africains ensoleillés derrière les carreaux sales d’une maison piquent  notre curiosité, sans doute un peu trop démonstrative car l’occupant des lieux  ouvre la fenêtre  nous interroge, et nous engageons la conversation. Il nous expose son parcours original, la présence des masques chez lui, nous parlons Afrique. Quand il nous demande d’où nous venons,  il nous questionne  sur la délinquance qui colle à l’image de notre ville… Une réputation, un regard  sur Grenoble certes peu attractifs …
Nous le saluons et continuons vers l’église romane  au clocher bas et trapu. A l’intérieur  de saint Pierre, des murs épais soutiennent une charpente en bois, quelques traces de fresques se détachent sur le fond blanc  du cul de four de l’abside et les bénitiers ont la forme  d’énormes coquilles d’huitres.
Tout autour de l’édifice, les maisons anciennes abritent des boutiques d’artisanat, mais aussi des habitations,  constituant un ensemble plutôt léché et dédié au tourisme. En effet, des bateaux débarquent leur lot de visiteurs pratiquement dans le village, alliant promenade sur la Seudre et village typique à découvrir sous les belles lumières de la fin de journée.
Nous ne nous attardons pas et partons nous installer à la terrasse du « Riberou » quai Dufaure à Saujon, sûrs de ne pas être déçus du repas. Ce soir, le chef propose, après notre spritz, des moules façon mouclade au curry et des frites,  arrosées d’un verre de blanc et suivies d’une glace. Nous ne sommes pas pressés de rentrer après le repas, alors nous baguenaudons sur le quai, où une boite en forme de petit carrelet héberge des livres à échanger.
Nous étendons notre balade digestive, passons le pont à écluse pour arriver sur l’autre rive à la guinguette « chez Binch » (face au Riberou), joliment éclairée par des guirlandes d’ampoules multicolores rondes.
Une  clientèle assez nombreuse se détend sur l’herbe au bord de la Seudre, se restaure au bar, boit, joue aux palets nantais dans une ambiance conviviale et familiale. Les hauts parleurs diffusent des chansons des années 60, Brel, Piaf, Sardou, des airs anciens mais connus par toutes les générations, les gens rient, chantent, c’est bon enfant. Pour notre information, nous lisons des panneaux pédagogiques, révélant le nom des villes du secteur, et apprenons aussi que la Seudre serait le plus petit fleuve de France.
Quelques moustiques vrombissants nous poussent à regagner notre home.

mardi 2 mai 2023

Noir burlesque. Marini.

Pour mieux apprécier la diversité de la production actuelle de BD, est-il besoin d'aller voir du du côté des stéréotypes éculés du polar américain des années cinquante avec personnages
ankylosés aux révolvers omniprésents sous un scénario sans intérêt?
Les dessins ont beau mettre en valeur les formes féminines et la puissance masculine qui arrivée à ce point dépasse même la caricature, ils participent à notre indifférence que les dialogues creux ne peuvent réveiller.
Parmi les commandements du boss : 
« Baise avec qui tu veux mais n’essaie pas de me baiser ». 
Bigard à côté c’est Mathieu Ricard. 
Voilà de quoi exciter des comités de lecture woke dont le verdict quel qu’il soit ne me gênerait pas, surtout parce que ces 94 pages ne contiennent rien.

lundi 1 mai 2023

Le Bleu du Caftan. Maryam Touzani.

Le titre insiste sur la couleur alors que l’appellation « le caftan bleu », tout simplement, aurait mieux convenu à la modestie de l’histoire un peu longuette de cette tunique.
Il est question d’un travail exigeant, de transmission de techniques en voie d’extinction, de rapports de couple et d’homosexualité, de maladie. 
Nous avons le temps de deviner le dénouement d'un récit  limpide où chaque plan est bien cadré, voire trop cadré, les acteurs gainés ne vibrent pas. L’ensemble m’a paru compassé même si les raideurs, les silences traduisent les non-dits et les blocages d’une société engourdie. 
On pourrait apprécier ce moment qui nous met en retrait de notre époque tonitruante mais la lenteur sans surprise peut vite tourner à vide sous les répétitions et contredire une majorité d’avis qui louent le raffinement du film à l’image des broderies des tissus magnifiés.