jeudi 12 mars 2020

L’orientalisme. Serge Legat.

L’orientalisme n’est pas une école, ni un style, mais un univers pictural passé du fantasme au réel, comme l’a décrit le conférencier devant les amis du musée.
Depuis la campagne d’Egypte, « Bonaparte devant le Sphinx » de Jean-Léon Gérôme, le XIX° siècle a vu l’apogée de ce mouvement littéraire et artistique qui dépasse l’exotisme du siècle précédent, jusqu’au moment où l’empire colonial est démantelé.
Jean-Auguste-Dominique Ingres n’a jamais quitté la France, « l’Odalisque à l’esclave » passive, offerte, qu’il a représentée avec l’aide des deux frères Flandrin est une pure invention, l’odalisque étant l’esclave à la disposition des femmes du harem. Les maisons closes de l’époque avaient leur salon oriental et des prostituées d’Afrique du Nord.
D’anciens adolescents peuvent se rejouer un film d’ «  Angélique Marquise des anges » avec « L’esclave blanche » de Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouÿ.
« Après le bain » de Gérôme aurait pu illustrer « Les Orientales » d’Hugo, « Le roman de la momie » de Gautier, « Le voyage en Orient » de Nerval, « Salammbô » de Flaubert, « Aziyadé » de Loti. Mary Wortley Montagu, femme d’ambassadeur, dans ses lettres peut parler du hammam auquel elle a accès : « Toutes étaient dans l’état de nature, c’est-à-dire en bon anglais complètement nues, sans cacher aucun de leurs charmes ou de leurs défauts. » Alors qu’elle porte un corset. L’ambiance raffinée qui régnait en ces lieux lui semblait moins corrosive qu’en d’autres cours.
Elle avait inspiré Ingres et son fameux « Bain turc » vendu d’abord au Prince Napoléon qui le rendit, sa femme ne le trouvant pas convenable, à l’instar de Claudel qui y voyait une « galette d’asticots », puis retravaillé en tondo pour Khalil Bey déjà possesseur de « L’origine du monde ».
Le modèle de la « Beauté orientale jouant du Târ  » de Charles Zacharie Landelle est d’origine normande, les femmes en terre d’Islam étant cachées aux yeux des hommes.
Fascination/ répulsion : la chrétienté se sent menacée, l’horrifique « Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade » d’Henri Regnault en témoigne 
comme « La mort de Sadarnapale » d’Eugène Delacroix exalté par le romantique Byron qui exalta aussi Berlioz. « Les révoltés l’assiégèrent dans son palais… Couché sur un lit superbe, au sommet d’un immense bûcher, Sardanapale donne l’ordre à ses esclaves et aux officiers du palais d’égorger ses femmes, ses pages, jusqu’à ses chevaux et ses chiens favoris ; aucun des objets qui avaient servi à ses plaisirs ne devait lui survivre. »
Accompagnant le comte De Mornay au Maroc, « Fantasia ou Jeu de la poudre »,
Delacroix se constitue un répertoire de vives aquarelles qui ont inspiré 
« Femmes d’Alger dans leur appartement » dont une rose dans les cheveux enchanta Picasso.
Théodore Chassériau lors de son séjour à Alger, évolue du classicisme au romantisme: « Danse aux mouchoirs ».
Telle la Vénus de Milo émergeant de l’écume, la «  Femme mauresque sortant du bain » a le visage de sa maîtresse.
« Le massage » d’Édouard Debat-Ponsan correspond avec l’Olympia de Manet.
Gérôme convenait à un goût du public avec son « Marché aux esclaves » alors qu’il avait perdu bien des clients en prenant la défense de Dreyfus. Il considérait les impressionnistes comme « le déshonneur de l'art français »
pourtant  « Le marchand de couleurs » impressionne.
Son « Charmeur de serpents » ne choqua personne.
Eugène Fromentin se débarrasse du folklore : « Le pays de la soif »  cite « Le radeau de la Méduse ».
Peut-on voir comme Théophile Gautier des cadavres dans « La Rue Bab-el-Gharbi à Laghouat »? En tous cas la misère est là aux portes du désert où il y eut des massacres.
« Pèlerins en voyage pour la Mecque » de Léon-Auguste-Adolphe Belly suscita ce commentaire : « Au retour du Salon, il semblait que chaque visiteur eut fait partie de la caravane ».  
Étienne Dinet, Nasr ad Dine depuis sa conversion à l’Islam, peint « La dispute »
Au nord de l’Afrique, Renoir, a approfondi sa liberté colorée, et même le sage Corot 
et Marquet qui ne voulait surtout pas devenir orientaliste, « Mer calme. Sidi-Bou-Saïd »,
comme Jules-Alexis Muenier, « Le Port d'Alger ».
« La couleur me tient. Je n'ai pas besoin de la poursuivre. Elle me possède pour toujours je le sais. C'est le sens de cette heure heureuse : la couleur et moi, nous ne faisons qu'un. Je suis peintre. » 
Paul Klee a fait le voyage « Architecture intérieure »,
avec August Macke « Turkish café II »
En route vers l’abstraction Kandinsky, passe de « La Ville arabe » 
à « l’Oriental ».

Matisse une fois revenu à Nice a multiplié les odalisques, « L'Orient nous a sauvés. » disait-il. « Porte de la Casbah »

mercredi 11 mars 2020

Lacs italiens 2019 # 11. Omegna. Cannobio

Il a plu cette nuit, brume et nuages bas sur le lac transforment le paysage. Il ne fait que 12° lorsque nous montons dans la voiture en direction d’Omegna, via  privata Alessi 6. Au nord de la ville, avant l’arrivée aux usines Alessi, nous n’avons pas à chercher longtemps pour trouver de l’essence, à croire que toutes les stations se sont rassemblées sur la même route !
Les entreprises Alessi ne se visitent pas et pour le musée, il aurait fallu réserver.
Nous nous contentons du magasin d’usine dans lequel D. communique par WhatsApp avec A. désireuse d’acquérir une bouilloire siffleuse et design pour plaque à induction.
Sont exposés les objets phares de la marque : presse citron araignée, cafetières pointues avec ou sans petit oiseau chanteur, coupes et plateaux, balai WC pot de fleur surmonté d’une tige et de deux feuilles, des assiettes ou des plateaux avec sur le pourtour une ronde de  personnages découpés et stylisés, des tire-bouchons en forme de bonshommes…. 
 
Mais il y  aussi des objets plus inédits, comme les boules de noël, les perroquets décapsuleurs, des vases aux lignes originales et des objets dont l’usage nous échappe. Les articles étiquetés 2ème choix affichent des prix plus intéressants.
 
Une fois la bouilloire achetée, nous nous lançons malgré un temps guère engageant dans  le circuit touristique entre lac et montagnes à l’ouest du lac Majeur concocté par le Lonely planet. 
Une bonne route traverse Merzgozzo, suit le fiume Toce jusqu’à Domodossola puis sans passer par Vergogna, nous virons à l’est vers San Maria Maggiore (oui Guy, c’est bien une ville, pas une église!) après Druogno, village de moyenne montagne qui semble l’équivalent de Villard de Lans. Peu à peu, le temps s’améliore.
La route passe dans des vallées étroites, de plus en plus tortueuses et de la largeur d’une voie mais prévue pour 2 notamment après Malesco.
Le summum, c’est la montée en lacets vers Falmenta, très belle, avec klaxon indispensable. Là-haut, tout est désert, pas âme qui vive, les maisons sont fermées, et pas de parking prévu à l’entrée pour déposer la voiture trop grosse pour s’engager dans la rue. Nous apprendrons plus tard que Falmenta était le centre le plus peuplé de la contrée jusqu’au milieu du XX°siècle et comportait de nombreux édifices. Aujourd’hui, 150 habitants l’occupent encore et un panneau annonce la présence d’un unique bar.  Mais il est plus de 13 h et nous voulons manger, pas seulement boire. Nous reprenons  les lacets dans l’autre sens, en descente, bien assurés par des glissières jusqu’à la route qui nous semble aisée en comparaison de ce que nous avons parcouru et sur laquelle apparait bien à propos un bar trattoria avec stationnement à coup de chausse-pied !
L’accueil y est chaleureux, une table est occupée par trois vieux, une autre par un couple, un monsieur âgé portant chapeau à plume vient consommer son café. Le repas, correct et pas cher est servi par une demoiselle souriante en polaire et legging Adidas.
Nous repartons l’estomac plein pour Cannobio. Là, nous  abandonnons la voiture dans un parking près du lac payant uniquement le dimanche sans doute à cause du marché qui attire beaucoup de Suisses. La plupart des indications sont d’ailleurs en allemand.
Nous marchons tranquillement sur le bord du lac après un regard jeté dans une église à l’intérieur baroque, sous un ciel bleu inespéré ; le lieu est apaisant.  
C’est une ville sans prétention à 5 kms de la Suisse donc, avec sa petite plage, peu fréquentée en cette période.
Elle est  environnée de montagnes protectrices habitées de villages  comme posés à des endroits abrupts et qui paraissent fragiles.
Nous flânons encore un peu dans les rues décrites comme pittoresques par le guide (rien à voir pourtant avec Orta), en profitons pour faire quelques courses dans un Carrefour avant de prendre le chemin de retour en longeant le lac majeur en direction de Verbania, guidés par le GPS pour éviter l’encombrement occasionné par un accident. La conduite n’est cependant pas très confortable avec la succession de tunnels et le soleil rasant à travers un pare-brise sale. Nous quittons la route express à  Meina, puis roulons sur des routes  secondaires vers l’est pour rentrer chez nous.
Les petites mains s’activent pour préparer une bonne soupe, ainsi qu’une compote avec les pommes ramassées près de l’abri de la voiture. D. et J. retournent à l’alimentation du village acheter du pain, elles en profitent pour admirer la belle lumière du soleil déclinant. Autour du poêle à granules, nous prenons l’apéro et nous nous plongeons dans nos activités d’écriture ou de lecture en attendant que le repas soit cuit.
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Deux photos aériennes viennent d'Internet les autres sont maison.

mardi 10 mars 2020

Et si l’amour c’était aimer ? Fabcaro.

Celui qui m’a fait lire cette BD n’a connu ni « Nous deux », ni les romans photos qui étaient regardés de haut à l’époque par les apprentis moralistes chez qui j’avais entamé une formation. Mon tropisme niaiseux m’a empêché d’aller trop loin.
Je reprends volontiers une lichette d’eau de rose surtout quand elle emmène au-delà de la parodie appelée tant de fois par le genre « Doux nœud ».
J’ai vraiment apprécié l’humour décalé, loufoque qui fait de cette classique histoire d’adultère un portrait acéré de notre société où l’absurde vient brouter entre les pavillons de l’ennui.   
- Sandrine, quand allez-vous quitter votre mari ?
- Michel, ce n'est pas si simple... On a le crédit de la Mercedes, un Plan Épargne Logement à La Poste, et puis... j'ai peur de faire souffrir les enfants...
- Les enfants ?? Mais, vous n'en avez pas...
- Oui non, les enfants en général, je veux dire.
Je ne connaissais pas cet auteur mais son originalité me fera rechercher d’autres titres ; il parait que « Zaï zaï zaï» vaut la lecture.

lundi 9 mars 2020

J’accuse. Roman Polanski.

Je croyais connaître l’affaire Dreyfus depuis mes années lycée, mais ce film de 2h et 1/4 permet d’envisager bien d’autres enjeux, de mesurer les mutations entrainées par « L’Affaire » et quelques constantes sociétales, après que cette œuvre récompensée aussi à Venise ait donné envie d’aller plus loin.
Emmanuel Levinas rapportait ce que disait son grand-père : « Un pays qui se déchire, qui se divise pour sauver l’honneur d’un petit officier juif, c’est un pays où il faut rapidement aller. »
Dès le premier plan, avant la fameuse cérémonie de dégradation, nous saisissons toute la puissance de l’armée à laquelle chaque protagoniste va affirmer sa fidélité :
 « Soldats, on dégrade un innocent, soldats on déshonore un innocent. Vive la France ! Vive l'armée ! » Dreyfus.  
Après la défaite de 1870, l’institution se devait d’être infaillible: il a fallu 12 ans pour que l’alsacien soit réhabilité après une incarcération cruelle de quatre ans à l’île du diable.   
En plus de l’épaisseur documentaire, nous sommes pris dans un palpitant suspense, à travers le cheminement du colonel Picquart, d’abord antisémite comme tout le monde, qui va jouer un rôle déterminant pour la manifestation de la vérité. Sa rigueur morale, son courage ont dû affronter la violence des foules manipulées et les mensonges, l’aveuglement des gouvernants.
Dujardin est impeccable dans le rôle et tous les acteurs à la hauteur, la reconstitution est agréable, le découpage efficace et même le décor du bâtiment du contre espionnage qu’il dirige a une présence envoutante : un film à voir.

dimanche 8 mars 2020

Joueurs, Mao II, Les noms. Don DeLillo. Julien Gosselin.

Spectacle de plus de 9 h : munis d’un bracelet rose, nous sommes autorisés à entrer et sortir à notre guise. Cette tolérance désacralise la représentation qui ne débute plus depuis belle lurette avec trois coups. Pour la pause la plupart des spectateurs visent entre deux pièces au moment du remue ménage des décors.  
Si l’intitulé énumère trois titres de livres de l’auteur américain, il ne fait pas émerger un sens particulier à ces heures saturées de mots dont les intentions m’ont semblé partir en tous sens.  A l’heure où les candidats en politique proposent de ne pas décider eux, mais promettent aux habitants le dernier mot, les artistes nous laissent plus que la marge pour interpréter ce que les interprètes ont bien voulu dire. Il n’y pas que les maîtres devant leurs tableaux noirs qui ont disparu, les managers derrière leur Power point ménagent leurs clients, leurs ouailles, leurs collaborateurs.
Les créateurs posent sur le plateau cette indécision, ces désarrois, cette crise des valeurs.
La salle n’est pas comble malgré le côté exceptionnel de la proposition mais les départs définitifs restent assez rares.
Des bouchons d’oreille nous sont proposés car la musique électro est prépondérante.
La langue est belle et l’écrivain qui m’était inconnu mérite le détour. Après cette rencontre tonitruante, une lecture apaisée pour goûter sa poésie vigoureuse s’imposera.
Cette citation provient du site Babelio, elle n’a pas été prélevée lors de cette journée où l’humour s’est fait discret:
« Je suis passée à côté.... pourtant j’aime DeLillo... j’ai accroché aux 50 premières pages puis aux 30 dernières superbement écrites en digne héritier de Faulkner.... pour le reste il m’a perdu, trop bavard, trop de circonvolutions au détriment de l’action. Un roman américain pour les new-yorkais... je ne me suis attachée à aucun personnage ».
A la sortie d’un tel spectacle, me venait la comparaison avec un monument,  voire, allons-y, une cathédrale, pour l’ambition, l’ampleur, la masse des techniciens et des acteurs requis même si le verdict des siècles demeure incertain.
Il y a de belles fresques qui peuvent rester énigmatiques pour ceux qui n’ont pas la foi, et quelques morceaux de bravoure telles de magnifiques statues posées ça et là par des officiants talentueux.
Les parois de verre coulissantes, les voilages sont devenus des décors habituels et un final tout le monde à poil a déjà été vu. La présence de caméras est systématisée.
Pensant échapper aux écrans qui envahissent nos vies, nous nous retrouvons lors d’un spectacle vivant à regarder essentiellement  par écrans interposés l’image des acteurs équipés de micros HF. A un moment, au milieu de la vaste scène est édifiée une cabane en contreplaqué très installation art contemporain, dans laquelle jouent les acteurs jusqu’à ce que leur image même disparaisse pour ne garder que la voix. Ce choix est fort et novateur.
La succession de trois pièces de trois heures chacune à la queue leu leu dans un format hors norme fait passer  au second plan le fil narratif qui évoque l’ennui, la chair triste, la peur venant de toutes parts, et un terrorisme assez daté. Mao et Moon sont de vieilles lunes.
Pourtant, comme avec son précédent spectacle,  de par sa durée exceptionnelle son inscription dans la mémoire supplantera sans doute d’autres représentations bruyantes derrières leurs parois de verre.   
http://blog-de-guy.blogspot.com/2017/01/2666-julien-gosselin.html

samedi 7 mars 2020

L’extase du selfie. Philippe Delerm.

Mon plaisir de retrouver un familier
se nuance d’une pointe de déception avec des réticences à l'exprimer tant j’apprécie la finesse et l’univers de douceur de cet écrivain.
J’ai préféré lorsqu’il décrit l’ambigüité du pouce levé à l’égard d’un coéquipier, au football, venant d’adresser une passe trop longue, plutôt que le retour du flipper ou celui de la montre à gousset.
Finalement, un brin de tension rend la lecture moins émolliente, quand un spectateur se retrouve seul à se lever pour applaudir à la fin d’un spectacle et que son voisin se lève aussi… pour mettre son manteau.  
Les nouveaux gestes de vapotage ou la mémoire portée au bout des doigts sur les écrans sont délicieux à partager alors que d’autres restent énigmatiques tel « le porte-clés lanceur de crêpes ». Parfois la phrase de conclusion réhabilite un exposé laborieux à force de précision. Le chapitre concernant « L’extase du selfie » précède celui  décrivant le moment après l’amour :
« Est-ce qu’on s’invente un peu à s’éloigner de soi, à étendre son bras ? »
Découpés en chapitres très courts, les moments d’expériences partagées prennent du relief, tel souffler dans l’air froid ou laver ses carreaux, remonter ses manches, alors qu’« elle se regarde l’écouter », « le prurit de l’autosatisfaction » ou lorsqu’elle se joue « un opéra pour pas grand-chose » ne m’ont pas dit grand-chose, pas plus que « ferrer un poisson ».