vendredi 17 avril 2015

France culture papiers N°13 printemps 2015.

En  page une, Debray et Wolinski : je prends.
« Mon occupation préférée : dire des conneries avec des gens intelligents. »
La thématique principale était inévitable :
« Crise ou sursaut : que peuvent les politiques? »
avec Rosanvallon, Stora, Meddeb dont Bidar reprend l’émission, pour les plus attendus :
il le faut bien.
Après la marche républicaine du 11 janvier, « trop nombreux pour être récupérés » : ce tous ensemble exceptionnel interroge notre individualisme.
La reprise d’une chronique de Nicolas Martin est éclairante : dans les pays de culture du riz la coopération entre agriculteurs est nécessaire, beaucoup moins dans les pays de … blé.
S’interrogeant sur la crise de la représentation minée par nos impatiences, Claude Lefort est cité :
« Je vois la démocratie  comme un régime inachevé, cet inachèvement est même constitutif de la vie démocratique dans la mesure où il montre sa capacité à accueillir le conflit en faisant droit à l’indétermination du pouvoir »
Et il n’est pas inutile de faire le point sur les métamorphoses de la social démocratie dont Jaurès pensa l’articulation entre liberté individuelle et égalité sociale, Jacques Delors  parle de « la commission de la dernière chance » en matière Européenne.
Parmi ces rappels écrits d’émissions, il y a  bien sûr un portrait maison : Sonia Kronlund, productrice de la quotidienne « Les Pieds sur terre » mais ce n’est pas que pour exposer sa binette.
Ce numéro de près de 200 pages est  riche et varié :
Les arméniens en France, une enfance au goulag, la classe moyenne en  Turquie, des sons dans Paris au XVIII° siècle à  ce qui s’invente chez les transhumanistes de la Silicon Valley, Napoléon journaliste… Le Corbusier dont les sympathies nazies sont révélées alors que celles d’Heidegger se confirment, par contre Geneviève de Gaulle-Anthonioz apparait dans toute sa force et sa modestie.
Nous arrêtons notre regard sur la Célestine de  Picasso et comprenons l’importance d’Apollinaire dans la carrière de Pablo. Cannes, est bien la ville « des marches et du marché », et si je ne connais pas Richard Ford, pour 15 € j’aurai eu l’impression d’être un peu moins désemparé, le temps de  quelques lignes sur lesquelles se poser.
En évitant de tomber matin ou soir dans tous les Trapenard ni se faire flasher à chaque heure par les brèves info contigües.
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Les dessins qui accompagnent cet article sont copiés dans Courrier international, Mix et Remix les ont signés dans  le journal "Le matin Dimanche" de Lausanne

jeudi 16 avril 2015

Les bâtisseurs du nouveau réalisme.

Le conférencier Thierry Dufrêne pouvait reprendre son expression « singularité collective » pour qualifier le groupe du « Nouveau réalisme » lors de son deuxième exposé aux amis du musée, après  avoir, dans une séance antérieure, évoqué Klein et Tinguely dont il sera encore question dans la description des travaux de Restany, César et Raynaud, sujets du jour.
Pierre Restany est critique d’art, fédérateur du groupe.
Pour illustrer une de ses réflexions  considérant que le milieu urbain, industriel est une nouvelle nature, le rapprochement entre des tableaux patrimoniaux, en hommage à une nature rêvée et des productions plus récentes de tôle et de béton, est éclairant.
Jadis, les bergers du Guerchin et de Poussin dans les jardins des délices d’Arcadie découvraient la mort : « in Arcadia ego »  écrit sur un tombeau « Moi, la Mort, je suis aussi ici ».
Aujourd’hui, les voitures compressées de César sont, elles, des totems incontournables et un  pot de Raynaud  peint de la couleur rouge des habillages industriels et des interdits, rempli de ciment tel un sarcophage, ne porte plus de fleurs.
D’ailleurs, le cycle immuable des saisons peut s’oublier quand le dimanche devient un jour comme les autres.
César Baldaccini, http://blog-de-guy.blogspot.fr/2013/11/cesar-au-musee-cantini.html est un bâtisseur, roi de la compression, de l’expansion et de l’empreinte.
Le méridional influencé par Germaine Richier est flatté de la reconnaissance de Giacometti.
Il rend hommage à Picasso avec un « Centaure » place de la Croix Rouge à Paris.
Son bestiaire de fer, riche de scorpions, chauve souris et autres gallinacés témoigne d’une variété des œuvres  impressionnante.  Quant à la « Vénus de Villetaneuse » ou « Ginette », elles sont marquées par les personnages figés dans les cendres vus lors d’un voyage à Pompéi.  Lorsqu’il évoque Valentin, un parachutiste mort en représentation, dans une série d’ hommes-oiseaux, réalisme et abstraction s’hybrident formidablement.
Jean-Pierre Raynaud, est connu pour ses pots de fleurs, il a eu une formation de jardinier, et les carreaux de céramique blanche sont sa signature. Il en avait recouvert l’intérieur de sa maison de la Celle Saint Cloud qu’il a détruite par la suite puis en a exposé les morceaux au musée d’art contemporain de Bordeaux.
Les nouveaux réalistes du vieux continent  ont recyclé les rebuts, héritiers de Duchamp et de ses ready made d’avant 1914. Ils sont contemporains, dans le nouveau monde, du pop art qui a mis des couleurs à la société de consommation, avec Andy Warhol  qui disait que Pierre Restany était un mythe :
«     … le nouveau réalisme : une façon plutôt directe de remettre les pieds sur terre, mais à 40° au-dessus du zéro de dada, et à ce niveau précis où l’homme, s’il parvient à se réintégrer au réel, l’identifie à sa propre transcendance, qui est émotion, sentiment et finalement poésie, encore. » Pierre Restany

mercredi 15 avril 2015

Le musée de l’entreprise Raymond.

Tellement de musées industriels se sont installés dans les locaux d’usines désaffectées que la visite de celui de l’entreprise Raymond au 114 cours Berriat à Grenoble est réjouissante.
Cette société est en pleine forme (9,5 % de croissance cette année).
Depuis les agrafes destinées à la ganterie jusqu’aux fixations techniques en particulier dans l’automobile qui en font un des leaders mondiaux, il est passionnant de parcourir 150 ans d’histoire guidés par l’ancien patron qui nous a accueilli en personne avec deux dames à la retraite qui consacrent des heures à l’entreprise où elles continuent à s’investir.
Au départ trois compagnons (Raymond, Allègre, Guttin) montent un atelier rue Chenoise pour fabriquer des boutons métalliques à estamper au nom du client.
Avant la guerre de 1870, ils seront rejoints par 15 autres personnes travaillant 14 h par jour, 6 jours sur 7. Leur invention du crochet à hélice qui se rive sur le cuir connaitra le succès en permettant de se passer du passepoil aux boutonnières long et délicat à broder.
Grenoble fournissait le monde entier d’articles en chevreaux issus des montagnes environnantes.
Cette production gantière nécessitait des boutons.
L’entreprise s’installe à l’emplacement d’une usine de fils de pêche et compte 300 personnes. L’invention du premier bouton pression en 1886 donne une impulsion aux effectifs qui atteignent aujourd’hui 5500 personnes dans 14 pays avec 350 chercheurs en bureaux d’études qui mènent 1500 projets par an. Le portefeuille de brevets est au cœur de la fabrique.
La fabrication d’accessoires de mode s’arrête en 1999, alors que pendant les trente glorieuses,  les clips de fixation pour l’électro ménager, l’ameublement, les constructions navales, le bâtiment se sont multipliés. 

Depuis les attaches sur cuir jusqu’aux tôles, l’innovation a toujours été le moteur de l’entreprise qui a conçu certaines de ses machines et les outils destinés à la pose de pièces fabriquées désormais en salles grises. Une usine en Alsace travaille sur des colles. 
400  pièces en moyenne sont nécessaires pour fixer câbles, tableau de bord, garnitures dans un véhicule.
S’il est amusant de repérer tant d’objets cachés de notre quotidien, la fierté des entrepreneurs et de leurs collaborateurs se comprend, quand l’idée d’un concepteur qui a imaginé un raccord pour un circuit de carburant permet de faire vivre 1500 personnes.
7 milliards de pièces métalliques sont  pressées, cintrées, découpées à partir de 70 000 tonnes d’acier. Les injections plastiques depuis 1955 permettent de palier les inconvénients de l’oxydation des métaux et assurent une étanchéité indispensable aux fixations techniques.
Nous  étions en visite à la suite d’un groupe d’étudiants en génie mécanique attentifs, de quoi contredire les litanies déprimantes sur la formation.
L’adaptation n’étant  pas qu’un mot, fut il maître mot, avec les flux tendus, la logistique doit répondre au quart de tour pour que la créativité continue à se concrétiser. 
Le bruit des machines de la nouvelle usine de Saint Egrève et la magnifique nouvelle configuration du siège historique permettent de croire à la poursuite d’une puissante dynamique reliant la conception au développement, à la commercialisation.

mardi 14 avril 2015

Y a rien de plus beau que le boulot. Vuillemin.

En ces temps traumatisés côté humour, j’ai eu envie de reprendre une rasade d’inconvenance d’un dessinateur perdu de vue. Mais dans cet album de 2001, de l’auteur à « la ligne crade »  j’ai surtout mesuré que j’avais du mal avec la scatologie. A chaque page des merdes alternent avec des dégueulis de toutes les couleurs, plus fréquents que la moindre parole provenant de personnages qui n’ont rien d’humains. Ces provocations là ne sont que grossièreté et rebutent le lecteur qui serait venu chercher une façon radicale d’évoquer le  monde du travail. Un dessin par page, comporte en dessous une cohorte de demandeurs d’emplois monstrueux qui se trainent sur chaque page pour mener jusqu’à un gag ultime… excellent.

lundi 13 avril 2015

Le Challat de Tunis. Kaouther Ben Hania.

Nous ressortons de la projection, les jambes coupées, accablés et en même temps admiratifs du courage des femmes. En 2003, à Tunis, un homme a lacéré au couteau des femmes, par derrière. La réalisatrice revient sur ce fait divers qui a pris la dimension d’une légende urbaine.
Nous naviguons entre réalité et fiction. Elle organise des castings, va dans les cafés bavards  avec une caméra qui se met au diapason de la violence. Un odieux jeu vidéo a été concocté à partir de ces actes pervers, il renforce les frustrations d’une société perdant son âme sous les lames acharnées au malheur. La commercialisation d’un « virginomètre » ne fait même pas rire : c’est tragique. Un pêcheur trempe sa ligne dans un égout, il n’espère même pas prendre quelque chose, il « tue le temps ». Oui.

dimanche 12 avril 2015

Histoire d’une vie. Aharon Appelfeld. Bernard Levy.

« Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n’est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts sombres et humides des Carpates. D’autres fois il me semble qu’elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu’à ce que je me fonde dans la coulée blanche et m’endorme. »
Au petit théâtre de la MC2, l’acteur Thierry Bosc, seul en scène pendant une heure et quart, nous fait partager  le passé  douloureux d’un israélien devenu écrivain, prix Médicis, mais surtout sa recherche des mots justes, préférant les hésitations à la fluidité.
Du fond de la douleur reviennent de belles leçons, quand il parle de son grand père :
« J'allais le voir une fois par jour, il me caressait la tête et me montrait les lettres du livre qu'il étudiait et il me racontait une petite histoire ou un dicton. Un jour, il me raconta un proverbe que je ne compris pas; selon ses vœux je ne l'interprétais pas correctement et il me dit: « Ce n'est pas important, l'essentiel est d'aimer ce matin. »
Son aventure n’appartient qu’à lui : rescapé des camps, orphelin, il survit dans les forêts d’Ukraine  avant de débarquer à 14 ans en Israël. Son écriture élémentaire peut être partagée :
« Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin et à l’intérieur. »
Le grand corps de l’acteur s’inscrit dans un décor au plafond bas dont les parois s’éclairent de silhouettes d’arbres, d’écritures, sobres et belles, sur fond de musiques agréables et subtiles.
Au-delà des commémorations de la libération des camps, de la condition juive, les débats actuels sur l’identité, la construction de la mémoire, de soi même, ce qui s’appelle le vocabulaire d’une langue, la barbarie, résonnent en profondeur. 

samedi 11 avril 2015

XXI. Printemps 2015.

 L'indispensable trimestriel, en vente en librairie, vanté depuis toujours sur ce blog http://blog-de-guy.blogspot.fr/2015/01/xxi-hiver-2015.html , est original, varié, consistant.
Avant les reportages, au détour de rubriques brèves, mais jamais anodines, sous un titre familier : « Les riches de plus en plus riches » :
«  Un français qui gagne 2000 € par mois figure parmi les 1, 61% les plus riches de la planète. »
Il y a de quoi relativiser ; l’aviez-vous vu comme ça ?
Lorsqu'il est question dans la colonne d'à côté  de l’équilibre planétaire, dont quatre des neufs ressorts écologiques seraient affectés, vous pensez aller vous recoucher.
Heureusement, des portraits positifs viennent en contrepoint :
- un réfugié du Sud soudan a trouvé sa voie aux Etats-Unis grâce aux échecs,
- un postier tellement passionné est devenu un expert parmi les égyptologues,
- une journaliste qui habitait Londres est revenue vivre à Alep…
 Dans ce numéro 30, le dossier thématique concerne l’Inde en trois articles roboratifs :
le destin de Narendra Modi, le premier ministre de « la plus grande démocratie du monde »,
et de celle qui, nourrie par un tuyau, est en grève de la faim depuis 15 ans pour faire abroger la loi militaire qui s’applique toujours dans l’état du Manipur, loin d’être démocratique, comme dans d'autres régions du sous-continent où deux chanteurs remettent en cause le système des castes.
Gilberte Beaux, ancien bras droit de Tapie, vit en Argentine dans un immense domaine agricole, semblable à une Iranienne qui sur une superficie bien plus petite est aussi une exécutive woman des plus efficace. La première milliardaire d’Afrique, fille du président angolais, achète des pans entiers du Portugal, l’ancienne puissance colonisatrice.  
Ces trois bonnes femmes dégagent une énergie impressionnante, comme cette avocate turque qui a appris sur le tard son ascendance arménienne et se bat pour la reconnaissance du génocide qui fit plus d’un million de morts. La rencontre d’une photographe et d’une kamikaze à Kaboul est également poignante.  
Le récit en photos concerne les ouvriers de Peugeot :
la classe ouvrière n’est plus ce qu’elle était.
Chicago, elle, dépasse sa légende, contractée en  Chirak vu que le nombre de meurtres était bien supérieur à celui des soldats tombés au combat : un habitant se fait tirer dessus toutes les trois heures, des mômes de 15 ans choisissent  à l’avance leur cercueil !
Bien plus fous que ces ados décrits dans une bande dessinée par Pauline Aubry qui a connu aussi une adolescence qui se rassurait à l’hôpital. Certains se scarifient pour oublier sous la souffrance physique, leur souffrance psychique.

vendredi 10 avril 2015

Ainsi front front front.

En passant après tant d’autres, je ne titrerai  pas: « De quoi Marine est-il le nom ? » pour ne pas recopier indéfiniment une formule qui fut féconde concernant quelque « Déprimante majesté » sur le retour. Le tourment FN vient de plus loin et dépasse les Le Pen et leur Pétain de querelle.
Les discussions concernant la montée ou la stagnation de l’extrême droite par rapport aux inscrits, aux votants me semblent vaines. C’est tellement navrant de voir que la moindre chèvre, pourvu qu’elle porte une casaque « bleu marine » ait pu obtenir tant de voix, qu’il conviendrait de causer de la chose.
La formule de Gramsci selon laquelle: « la victoire culturelle précède la victoire politique»,  mise à toutes les sauces, participe d’un requiem plutôt que d’un sursaut, de puissantes mâchoires se sont approprié la formule et dégustent la prophétie.
Les peurs sont agitées : petite moustache et grandes barbes.
Le moindre mot ferait le jeu du FN: par exemple reconnaître qu’à gauche nous n’avons su voir la montée de la religiosité alors que ces furieux l’avaient pressenti, certes d’une façon étroite et obsessionnelle, mais anticipant sur des mouvements inquiétants. De surcroit ils ont préempté une laïcité abandonnée et surfé sur les errances de l’Europe.
Emettre de tels propos  me placerait dans la cohorte des lecteurs fourvoyés de Julliard, Michéa, Bouvet, mal vus par quelques policiers de l’entre soi, qui ont immolé depuis longtemps Finkielkraut pour sorcellerie. Qui peut suivre ces maîtres penseurs à de telles hauteurs éthiques, sinon d’étiques troupes ?
Toute pensée est stérilisée, les doigts deviennent gourds sur les claviers.
Par quels retournements sommes nous passés ? Le prolétariat était le salut de l’humanité, il est devenu son effroi, objet de mépris des camarades intellectuels désormais établis du côté de sciences po, plutôt qu’aux alentours des abattoirs Doux, des ateliers de la Peug’ ou des parkings à routiers.
« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. »
« Intello » est depuis si longtemps une insulte dans les salles de classe, avec la complicité de ceux qui font profession en principe d’élever les jeunes et non de les flatter, qu’il faut à quelque jeune audacieux, si peu moderne, ruser pour continuer à  vouloir apprendre.
La chasse à l’intellectuel, tellement intériorisée par les profs eux-mêmes qui ne veulent surtout pas passer pour des donneurs de leçon, est devenue banale.  De surcroit, les coups de carabine, ne portant plus très loin, sont réservés aux voisins.
La réduction de toute parole à 140 signes, l’effondrement de la lecture, l’effacement de l’histoire, la disparition de la rédaction patiente, élaborée, personnelle, ont préparé le terrain : la dèche ou Daech !
Front contre front, « de gauche » contre le « national », rejouant 14. En reprenant l’intitulé, ils s’amusent, mais les verbes hauts ne sont pas à la hauteur. Le « F… de gauche » a joué au « ni ni » aussi, il n’y avait pas que Sarko dans cette hystérisation du débat, cette simplification suicidaire. Ah ! Ils pourront pleurer sans vergogne sur les  décisions prises par la droite qui ose maintenant se proclamer telle, revenant en pire.
Appointé fonctionnaire, ayant demandé à de cohortes d’élèves jadis globalement appliqués d’apprendre leurs leçons, je sais bien le rejet de toute une population à l’égard des profs, des médias, des politiques, des dirigeants qui à défaut de diriger l’économie, se donnent l’illusion de commander les consciences. Le regroupement des nostalgiques d’un passé réinventé et des frustrés d’aujourd’hui qui demandent à l’état de leur assurer l’avenir vers lequel ils n’ont même pas l’idée de tendre les bras, est funeste.  
«  Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets ! »
Rimbaud 
La poésie comme un refuge pour éviter de tomber dans « l’infobésité » suivant un mot qui m’a semblé heureux dans un spasme récent de France Inter qui au moins pendant sa grève nous a dispensé de Trapenard.
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Hier, je n'ai pas publié, car un câble ayant été rompu suite à des travaux dans le quartier, les ordinateurs n'étaient plus utilisables. L'incident passé, j'ai trouvé ce dessin sur la toile:

mercredi 8 avril 2015

Athènes, entre reconstruction et embellissement.

Daniel Soulié, devant les amis du musée, nous a entretenus essentiellement d’une période qui s’étend du V°siècle avant notre ère jusqu’au II° siècle, après avoir souligné d’emblée le peu de vestiges, hormis sur l’Acropole, qui restent de la ville antique, recouverte, scellée, par la ville moderne.
Le site de la cité était idéal, ceinturé par la mer, isolé par les montagnes, agréable à vivre mais aride pour les envahisseurs.
Des nécropoles attestent d’une occupation durable dès le néolithique.
La légende de la création d’Athènes prend naissance au pied de l’Acropole, du temps où les dieux vivaient parmi les hommes, sauf Poséidon et Athéna à qui sont demandés des cadeaux. Le dieu de la mer propose un étalon sous le sabot duquel jaillit une source, Athéna offre un arbre qui fleurit aussitôt : un olivier, préféré par les citoyens en devenir, au cheval.
La ville qui va fédérer les habitants de l’Attique est située à 6 km de la mer, suivant des préceptes que les villes portuaires n’avaient pas d’avenir, car trop exposées aux invasions.
Les mouillages étant peu nombreux sur les côtes grecques, Le Pirée sur son cap  offrait trois ports naturels. Les deux cités furent reliées par une route protégée par une muraille faisant partie d’un ensemble défensif de 32 km de long.
Au V° siècle, celui de Périclès, le phare culturel et politique de l’Europe ne compte pas plus de 40 000 habitants, alors que Milet l’orientale, en comptait trois fois plus et Alexandrie 500 000 au III° siècle.
Hadrien, l’empereur romain voyageur, est étonné que cette ville si prestigieuse, ne comporte pas plus de monuments, il va en construire, rattrapant les destructions de Sulla (Sylla) trois siècles auparavant.
Si le temple dédié à Héphaïstos dieu de la métallurgie est bien conservé, c’est qu’il a servi  d’église par la suite. Il est situé sur l’Agora, où étaient édifiées des constructions communautaires, religieuses, commémoratives dont le bouleutérion où se réunissait l’assemblée des représentants des tribus, mais il n’en reste rien et de la tholos ne subsiste que la trace circulaire. Cet espace était interdit aux prostituées, aux bouchers, aux étrangers il était réservé aux hommes « libres ».
Alors que je lis sur internet qu’il s’agissait d’un lieu de marché, le conférencier nous a précisé que surtout ce n’était pas un lieu de marché, bien que ses limites ne soient pas rigoureusement dessinées.
La voie de la procession des Panathénées traversait la place. Bien des bâtiments furent détruits par les perses en 480 av. J.C., puis restaurés, entre temps les matériaux avaient été réutilisés ailleurs surtout que le marbre du mont Pentélique était réputé.
La stoa d'Attale roi de la cité de Pergame reconstruite par l’école américaine d’archéologie dans les années 50 (1953) était un centre commercial de plus de 100 m de long, elle est un musée lapidaire.
Le Parthénon, monument emblématique avait été transformé en église, puis en mosquée et en poudrière par les ottomans, qu’un tir vénitien fit exploser en 1687.
L’Odéon pouvant accueillir 4000 spectateurs a conservé le mur de scène qui était plutôt dans la manière romaine et le théâtre de Dionysos recouvert par les limons qui ruisselaient de l’acropole, dégagé au XIX°, pouvait en recevoir 15 000. Le stade panathénaïque  fut rénové pour les 1er Jeux olympiques de l’ère moderne, en 1886.
En matière d’urbanisme, des débats opposaient une conception de la ville rectiligne prestigieuse, aux cités où l’ennemi se repère difficilement dans des rues  tortueuses. Certains pensaient  même que s’abriter derrière des fortifications amollirait les guerriers.
Le Pirée fut reconstruit en 450 par Hippodamos de Milet dans le genre newyorkais: rues parallèles et perpendiculaires.
 Après un long assoupissement de la métropole, au XIX° siècle, des architectes allemands venus avec le roi Bavarois Othon  1er  vont aménager Athènes.
 Aujourd’hui, la capitale accueille un tiers des grecs mais un tiers de la ville est construit illégalement : très peu d’espace verts et une densité maximale.

mardi 7 avril 2015

L’entrevue. Manuele Fior.

Le psychologue Raniero est en train de se séparer de sa femme, c’est alors qu’il fait la connaissance d’une patiente qui a des visions, lui aussi a vu des  formes dans le ciel.
Nous sommes en 2048, en Italie, et glissons subtilement de la description d’un monde apaisé sur fond de toits romains à de la science fiction sans tapage.
Les personnages n’ont pas des allures d’acteurs magnifiques, ils sont fragiles, faillibles.
Le graphisme est réussi, alliant des cadrages dynamiques à un traitement au fusain estompé qui rend bien compte de la finesse des relations. C’est que la télépathie est devenue un mode semble-t-il courant pour mieux voir le monde. Un groupe nommé « La nouvelle Convention » retrouve des utopies  de 80 ans d’âge : «  la non-exclusivité émotive et sexuelle », et les formes d’architecture futuristes ressemblent  à celles des années soixante.
La nostalgie peut s’exporter dans le futur. Si une voiture verse encore exceptionnellement dans le fossé, la plupart sont électriques et téléguidées, mais les pastèques sont toujours bonnes à partager.

lundi 6 avril 2015

Gente de bien. Franco Lolli.

Une riche bourgeoise de Bogota a l’intention de recueillir un jeune garçon pauvre, mais le fossé social ne peut être effacé par la bonne volonté. Le père de l’enfant dans la difficulté économique, va réussir à construire une relation qui s’annonçait difficile avec ce petit débarqué depuis peu dans son réduit. Une vision originale, dont la violence n’est pas absente, mais où l’amour circule sans mièvrerie, ni verdict édifiant. Un contre point utile en milieu féroce.

dimanche 5 avril 2015

Celui qui tombe. Yoann Bourgeois.

Le noir. Un trait de lumière révèle des corps allongés sur un immense plateau qui descend des cintres. Et nous pensons à d’autres corps là haut.
Trois hommes, trois femmes en équilibre toujours provisoire, créent eux même le danger, se préservent, se tiennent, s’accrochent, glissent.
Plus rien ne sera comme avant. L’expression magnifique, poignante, contenue dans un tel spectacle est un remède à tous les schématismes, à toutes les barbaries. A la suite de la pièce jouée à la MC 2 à propos de Galilée quand la terre n’apparaissait plus au centre du monde, cette fois ce sont hommes et femmes qui sont  menacés sans répits par la chute.
Eprouvant des émotions inédites, j’ai cru lire pendant une bonne heure tant d’expressions de notre langue autour de la précarité de la vie, illustrées magnifiquement avec une force qui nous tient en haleine.
Je suis revenu à l’enfance et son cirque, quand s’élançait un acrobate au trapèze sous le chapiteau de nos angoisses primales.
Les techniciens qui viennent accrocher des filins participent au spectacle, mettant en évidence les mécanismes qui commandent nos vies de marionnettes dont la liberté est illusoire.
Le plateau qui balance peut être un refuge, mais fuyant, contrôlable le temps d’un balancement avant de menacer d’écrasement la belle troupe soumise à la folie d’une plaque qui se dérobe sans cesse, implacable ou folle quand elle se met à tourner trop vite, alors plus personne n’est debout.
« L’acteur est le vecteur des forces qui passent par lui. Il est traversé, agi par des flux qu’il traduit comme il peut ». Les intentions du metteur en scène sont magnifiquement servies avec  une grâce divine et une précision diabolique.

samedi 4 avril 2015

Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre. Martin Amis.

Une fois passé le moment de la découverte du « bad boy des lettres anglaises », j’ai trouvé que les 390 pages ne tenaient pas tout le long la verve initiale.
C’est du brutal, injuste, outrancier, scandaleux, féroce : les pitbulls sont nourris à la bière et au Tabasco. Pas vraiment politiquement correct.
« Qui a fait entrer les chiens ? »
Asbo, le méchant absolu, s’est rebaptisé d’un acronyme qui lui est familier  Anti-Social Behaviour Order. S’il avait commencé sa carrière criminelle à l’âge de deux ans, il a aidé son neveu Desmond, le gentil, encombré d’un secret: il a couché avec sa grand-mère (39 ans) qui à dix-neuf ans, avait donné naissance à sept enfants : Georges, Paul , Ringo… de pères différents.
Le décor est situé à Diston, un quartier de Londres qui
« sur une courbe planétaire de l'espérance de vie aurait figuré entre le Bénin et Djibouti (54 ans pour les hommes et 57 pour les femmes) et, sur une courbe planétaire des taux de fertilité, entre le Malawi et le Yémen (6 enfants par couple ou mère célibataire) ».
 «Tout détestait tout le reste, et tout le reste, en retour détestait tout. »
«  Le lycée Squeers Free, sous un ciel tout blanc : le directeur gringalet, les toubabs démoralisés en survêts en rayonne, le petit gymnase délabré avec ses fils de détente, ses pièges, ses conseillers en HV, Hygiène de Vie (« Chaque enfant compte ») et ses coordinateurs du SEBS, (« Soutien aux enfants à besoins spéciaux »), qui emboitaient le pas à tous les ATL , (« atteints de trouble de la lecture ») 
Le gain d’une somme faramineuse au Loto ne changera pas le caractère des personnages,  même si le homard est au menu pour le tonton et s’il essaye de changer son image sous les conseils d’une bimbo poétesse. Les tabloïds ne lâchent pas  « L'Idiot du Loto, le Taré du Tirage, le Nigaud des Nombres, le Détraqué du Quarté, le Psychopathe du Carton, le Bozo du Bingo, le gaga de la Tombola»

vendredi 3 avril 2015

Pipe.

Il ne faut pas dire que les enfants manquent de vocabulaire : après le banal « psychopathe »,  le terme «  pédophile » est devenu courant dans le langage des cours de récré. Cet avènement signe une catastrophe anthropologique, et souille l’image des instituteurs et des prêtres, figures déchues d’anciens régimes.
Il y avait bien le féminin de chat qui prêtait à des sourires, mais ce n’est pas tous les jours qu’on conjugue le verbe savoir au subjonctif, quant à « la pipe de papa » du temps de Rémi et Colette, mieux vaut la bannir : «  Fumer nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage. »
Voilà qu’à Villefontaine un scandale de plus vient éclabousser l’institution éducation nationale depuis la technostructure jusqu’aux petits en passant par les parents et les enseignants.
Le principe de précaution qui  paralyse tant d’initiatives pédagogiques n’a pas prévalu dans l’accession au poste de direction de cette personne déjà condamnée.
Combien de trublions talentueux ont été barrés dans leur carrière car politiquement marqués, intellectuellement libres ? Là, le « référent » avait « les compétences » et de « la ressource » en mettant en place « un dispositif », pour employer les mots d’une administration qui fut désignée prioritairement comme « le mammouth », et plus que jamais prise dans les glaces, hors du temps, hors sol.
Un papa à cette occasion parlait de « syndrome de Stockholm » reproduisant des termes de journalistes pour parler du souci qu’avaient les enfants du sort réservé à leur « maître ». C’est qu’il ne soupçonnait pas la force du rapport qui s’établit dans une classe. Le mot « maître » a beau être proscrit, la réalité de ce prestige rend plus grave encore l’abus envers les enfants. Ce monsieur est peut être de ceux qui apprécient le charisme, valeur cardinale en politique, mais ne sait voir le pouvoir, quand il devrait être destiné à faire grandir les élèves. 
Ah ! Les cellules d’aides psychologiques vont s’installer le temps qu’une catastrophe chasse l’autre, le recrutement des psychologues s’étant amenuisé.  Et ce sera utile pour ces mamans qui pleurent devant les caméras. Des conseillers en com’ mettront en place quelque numéro vert  à délocaliser, une application pour Smartphones, un training  avec coach pour noyer le poison.
Les mots du capitalisme et du sport ont gagné, des mômes sont fracassés.
En faisant appel au judiciaire, on pense panser les plaies : dans cette société libérale, on ne fera qu’ajouter des carcans, des illusions de rigueur. Le bon sens ne saurait suffire, le courage, la simple relation humaine auraient pu prévenir les problèmes, empêcher que de telles affaires soient tues depuis tant de temps. Aucun indice n’avait alerté ? Parents, collègues, personnels, hiérarchie… Nous croyons tout dire, et nous sommes muets, tant de bruit, tant de buzz, et nous n’entendons rien.
Ce silence est à vrai dire celui de tout un système, pourtant bavard, comme en témoigne dans Slate cette jeune  prof  s’exprimant sur le fonctionnement ordinaire: 
« J’ai eu, en tant que professeur de français dans le secondaire, l’impression que tout est fait pour cacher, dissimuler le témoignage de professeurs qui s’éreintent à expliquer qu’on ne peut instruire les élèves sans leur imposer des limites, des règles et le goût de l’effort continu – en vain, puisque tout (le système, les circulaires courtelinesques successives) et tous (la majorité des parents, les autorités qui imposent une mission cachée aux chefs d’établissement, l’absence de bonne volonté face à un système gagné par la gangrène) jouent contre leur mission. »
L’influence des enseignants ne sort pas renforcée, et depuis un moment  beaucoup n’osent plus émettre, quand tel élève en déprise, continue à contaminer une classe sous une violence nourrie de lâchetés.
Au-delà d’un cas exceptionnel, c’est toute l’éducation qui se démet. Justement parce qu’on ne cesse de dire « surtout pas d’amalgame », même hors circuit, cette affaire nous affecte en tant qu’instit’. Chaque enseignante et surtout chaque mâle subsistant dans l’institution, se sent déshonoré après cette affaire qui profane toutes les innocences.
Jaurès avait écrit, en 1888, une lettre aux instituteurs, même si on ne parle plus comme ça, pour la littérature:
« Les enfants qui vous sont confiés n'auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d'une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu'est une démocratie libre, quels droits leur confèrent, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu'ils aient une idée de l'homme, il faut qu'ils sachent quelle est la racine de nos misères : l'égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse. Il faut qu'ils puissent se représenter à grands traits l'espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l'instinct, et qu'ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s'appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la    pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l'âme en éveillant en eux le sentiment de l'infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c'est par lui que nous triompherons du mal, de l'obscurité et de la mort. »
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 Le dessin de la semaine sur le site de "Slate"

jeudi 2 avril 2015

Erró au MAC Lyon

Jusqu'à fin février 2015 le Musée d'Art Contemporain présentait les travaux d’Erró, né il y a 82 ans  Guðmundur Guðmundsson en Islande et travaillant en France depuis 1958.
Sous l’appellation « figuration narrative », ses collages, sculptures, et toiles monumentales occupent trois étages.
Il a connu Breton, Miró et Duchamp et passé par les expériences expressionnistes, surréalistes, pop, mais sa spécificité est de brasser les genres.
Ses images sucrées aux couleurs flashies très années 70 annoncent dans leur profusion le déluge présent des clips et clichés sur nos écrans hégémoniques. Là où clignotent  les pubs filant à la vitesse de la lumière vers l’oubli, où photoshop fait fondre toute  les graisses de la réalité.  Dans ce Royaume hygiénique aux grimaces exacerbées, on n’entend pas les cris. Les filtres ont retenu tous les parfums, les sentiments restent dehors.
Sous des contours en ligne claire, celui dont le premier nom d’artiste était Ferro ( « la tranquillité qui part »), rend hommage aux maîtres : Görtz, Van Gogh, Picasso… représente  aussi bien les dieux grecs que des personnages  de Walt Disney, Hitler, Saddam Hussein, Mao Tsé-toung. 
J’étais avec ma petite fille de bientôt quatre ans et cette génération était la plus présente ce matin là.
Je me suis appliqué à lui répéter : « ce ne sont que des images » quand je craignais  qu’elle ne s’effraie surtout devant des œuvres de jeunesse  aux carcasses cauchemardesques en sarabandes.
Mais je crois que cette précaution était inutile, car ce ne sont justement que des images refroidies. La profusion y noie le poison, la conviction militante se perd dans la graphie.
Ce que j’ai gagné en bonne conscience de grand père qui n’a pas perturbé de rêves de princesse, je l’ai perdu en émotions de coureur de musées. 
Nous avons goûté des références, reconnu Tintin et Astérix et quelques loups rigolos, des pirates gentiment affreux, dans une fusion des formes et des couleurs vives qui font le succès des livres jeux « Où est Charlie ? » et son petit garçon au bonnet rouge à retrouver dans les foules.
« En Islande, quand j'étais gosse, des bateaux faisaient naufrage à chaque tempête. On sauvait les marins et ensuite on s'occupait de la cargaison à récupérer. Il y avait des tonnes de marchandises éparpillées sur des kilomètres de plage de sable noir volcanique. J'avais douze ans. Avant l'arrivée des autorités, on enterrait les marchandises dans le sable. Plus tard, on ressortait tout, on tirait au sort pour se partager les "trésors" - de la nourriture et de l'alcool surtout - et on faisait du troc. »
C’est bien cela qui est mis en scène : il remet au jour les images pour chacun, de quatre à quatre-vingts ans, les rehaussant de couleurs, les agrandissant, les multipliant : le monde en icônes semble déconner moins. 
 

mercredi 1 avril 2015

Touriste. Julien Blanc-Gras, mademoiselle Caroline.

Délicat, mignon, subtil, sans prétention. Agréable comme une citronnade en terrasse.
Un humour léger appréciable en ces temps où le monde explose dans tous les coins.
Alors que j’ai pu entretenir l’illusion de jouer à l’explorateur en chambre, quand je vais à l’étranger, l’écrivain lui assume naturellement sa position de touriste. Une fraicheur bien contemporaine  où sont dépassés les longs sanglots de l’homme blanc : le jeune homme est partout chez lui à la surface du globe dont on perçoit plus souvent le bruit des fermetures alors qu’il est de plus en plus facile d’aller de ci de là.
De l’épisode colombien où il « se demande s’il faut avoir peur », en passant par un club de vacances en Tunisie, il se montre disponible,  en restant lui-même, dans un environnement peint aux couleurs les plus agréables.
Il dîne chez la mère du Bouddha au Népal, passe du désert marocain aux visites organisées dans les favelas de Rio, avec candeur, alors à Madagascar quand il relève l’hypocrisie d’une mission scientifique parmi les pêcheurs en détresse, sa dénonciation est  tranchante. Le retour à Paris n’est vécu que comme un interlude, et quand il repart dans la jungle au Mozambique, couché sur le sol, en regardant les étoiles, il retrouve ses rêves d’enfants.

mardi 31 mars 2015

L’eau et la terre. Sera.

Il y a quarante ans les Khmers rouges prenaient le pouvoir pas seulement sur un état, le Cambodge, devenu le Kampuchéa « démocratique », mais sur  sept millions et demi d'habitants, au plus intime de leur vie ; deux millions en sont morts.
Je suis frappé en 2015, de ne pas avoir lu une allusion à cette période au moment où l’Etat Islamique installe sa dictature absolue. C’est qu’à l’époque les moyens d’information ne nous rendaient pas aussi proches des évènements, mais l’impunité de tant de responsables de ces années de folie meurtrière est quand même énigmatique, comme on disait du sourire Khmer. Le silence nous poursuit.
La bande dessinée de 2005 est d’une grande beauté. Les tons sépia, délavés, s’accordent au beau titre qui va à l’essentiel. Malgré la précision des dessins, leur force, la présence de cartes, des séquences juxtaposées restent parfois mystérieuses, pourtant le récit est documenté.
Rithy Panh, incontournable lorsqu’il est question du Cambodge, http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/02/limage-manquante-rithy-panh.html , dont l’histoire du père, instituteur qui s’est laissé mourir de faim, a inspiré une séquence, a écrit la préface du livre :
« Les visages des morts étaient tous presque sereins. Exprimaient-ils le soulagement d’une âme échappant aux tourments d’une vie devenue cauchemar ? Même leur teint semblait se confondre avec la poussière. Était-ce la reddition devant la terreur impitoyable, ou était-ce l’extrême lassitude d’espérer encore et encore, malgré tout, de la vie ? Nous ne le saurons jamais.»

lundi 30 mars 2015

Les nouveaux sauvages. Damian Szifron.

A la recherche d’un moment de rire dans ce monde de brutes, nous étions dubitatifs devant cet « Affreux sales et méchants » argentin : eh bien ce film barbare nous a méchamment fait rire. Six sketches : la  vengeance vient du ciel, la mort aux rats n’est pas que pour les rongeurs, les hommes aux volants, stationnement interdit abusif, le jardinier paiera, un mariage animé, traitent de la vengeance. Vu avant l’accident  d’Airbus du copilote fou, la séquence initiale aurait eu sûrement une autre connotation.
« Non mais ! On ne va pas se laisser marcher sur les pieds ! » où à partir de situations anodines, l’explosion est au bout des suspens. La critique sociale est féroce et drôle. Le pognon  est omniprésent : la grosse voiture et le bling bling de la comédie des noces nous font rire, l’achat de l’innocence d’un fils à papa beaucoup moins.
Cette férocité décapante nous venge de tant de lénifiantes paroles, de tant de faux semblants qui nous  dévorent, les sauvages.

dimanche 29 mars 2015

Tartuffe ou l’imposteur. Molière. Benoit Lambert.

L’intention du metteur en scène était de porter un regard genre Buñuel, où Tartuffe aurait été un révélateur des mensonges des classes bourgeoises.
« Laurent, serrez ma Haire avec ma Discipline,
Et priez que toujours le Ciel vous illumine..»
Eh bien dans la période, j’ai ressenti d’avantage le poids de l’hypocrisie religieuse dénoncée initialement et réactivée par les laïcards troisième république dont l’un d’eux ne dormait chez moi que d’un œil.
« Hé quoi ? Vous ne ferez nulle distinction
Entre l'hypocrisie et la dévotion ?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu'au visage,
Égaler l'artifice à la sincérité,
Confondre l'apparence avec la vérité,
Estimer le fantôme autant que la personne,
Et la fausse monnaie à l'égal de la bonne ? »
Aujourd’hui nous savons que ces dévots ne sont plus seulement ridicules, ils gagnent, lapident et brûlent.
Nous ne rions plus.
Le spectacle classique est élégant, les alexandrins respectés par des acteurs convaincants, sans perruque d’époque  tout en se dispensant des santiags et des jeans.
Tartuffe, est à l’origine une truffe italienne (tartufoli), truffatore signifiant escroc ; comédiante, tragédiante, dont nous aimions rire quand nous faisions les esprits forts. Les directeurs de conscience étaient si loin de nous.
« Non, vous serez, ma foi ! tartuffiée. »
La conclusion opportuniste de Molière fait intervenir un envoyé qui contrarie la victoire de l’imposteur :
« Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude »
Cet épilogue artificiel est bien rendu par une mise en scène par ailleurs enlevée, respectueuse et adaptée à nos mentalités vingt et unièmes : les cloisons qui battent disent bien les bouleversements générés par cette emprise de la religiosité, sans nuire au déroulement d’un monument de deux heures sans temps morts.
« Ah ! Pour être dévot, je n’en suis pas moins homme ! »
Plaisir des interprétations différentes à partir d’un même texte :
http://blog-de-guy.blogspot.fr/2012/03/tartuffe-moliere-lacascade.html  et combien une œuvre de 341 ans d’âge peut encore nous parler !
Le rôle des servantes chez Molière est connu, cette Dorine emporte le morceau :  
« Juste retour, Monsieur, des choses d’ici-bas ;
Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas. »

samedi 28 mars 2015

Je cherche l’Italie. Yannick Haennel.

J’ai pensé trouver un livre qui accompagnerait bien nos projets de séjour en Italie, et je me suis trompé.
Les premières pages qui décrivaient les beautés de Florence face à la vulgarité de Berlusconi m’avaient mis en appétit.
Bien que ce livre soit écrit à la première personne, il n’est pas habité : trop de grands mots sonnent dans le vide. Convenu, éloignant le lecteur qui ne connait pas intimement ses nombreuses références littéraires, truffé de citations dont celle opportune de Dante, parlant de choses qu’il est beau de taire, avec Virgile : « parlando cose che’l tacere è bello »
Que ne l’a-t-il fait lui,  l’auteur, qui est attiré par le silence, le vide ?
Alors qu’une des seules choses que je sache de Bataille c’est sa réputation en matière érotique, ce maître ne l’a guère inspiré : sa compagne ne fait que passer et un baiser au Japon est aussi minéral que les jardins là bas.
Quant à ses propos politiques, en touillant dans les culpabilités, ils sont encore plus contestables, au moment où les nazis  du XXI° siècle défilent, dans les sables, sous de sanglantes bannières noires.
A propos d’Auschwitz :
« L’infamie allemande est aussi italienne ; elle est occidentale, mondiale-planétaire : c’est celle de la destruction de la tragédie - c’est le monde de la parole comme porcherie »
La libération a-t-elle eu lieu ?
Quelques passages sont poétiques, ils auraient tenu dans une plaquette, car sous des « ciels indifférents », les lumières peuvent être belles:
« C’était un beau jour de novembre, soyeux et fixe »
Je proposerai pourtant ces 200 pages éditées dans une collection dirigée par Solers (d’où les citations) à mes compagnes de Campanie et d’ailleurs, histoire de contredire cet avis bien négatif dont il est difficile de trouver trace de semblables commentaires ailleurs.
Le titre était beau, mais pas de lui, dit il lui-même.
Par contre une interview dans Télérama de l’historien Patrick Boucheron donne envie d’aller plus loin :
« J’ai récemment travaillé sur la crainte que ressentaient les Siennois en 1338 face à la menace qui rôdait autour de leur régime politique – pas seulement les institutions, mais tout ce qui leur permettait de vivre ensemble harmonieusement. Cette peur, ils voulaient la voir en peinture : la fresque d’Ambrogio Lorenzetti l’a rendue visible. Et voilà qu’au moment d’écrire mon livre, et aujourd’hui encore, je suis rattrapé par l’actualité – cette peur de voir notre vivre-ensemble brisé. L’historien ne peut pas congédier le présent qui cogne à sa fenêtre. Il doit s’en saisir pour le maintenir à distance, mais toujours devant lui, sous ses yeux. Oui, la peur est la plus puissante des passions politiques: on ne comprend pas l’histoire européenne, par exemple, si on ne saisit pas combien, depuis le XVe siècle, la peur des Turcs l’anime et l’emporte. »
Il a écrit : « Conjurer la peur, Sienne 1338. Essai sur la force politique des images.

vendredi 27 mars 2015

Eclipse.

Sous l’image envoyée par un ancien pédagogue qui s’est bricolé son observation de l’éclipse de soleil de vendredi dernier, je livre mon humeur de l’heure : sombre.
Des inspecteurs d’académie, et autres sous fifres, avaient interdit aux maitresses des écoles d'observer l’éclipse ; des enfants ont été confinés le temps que la lune passe devant le soleil. Des syndicats ont dû intervenir auprès de la ministre pour qu'elle permette l'observation aux classes qui le souhaitaient.
« Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt »
Lorsque j’ai reçu un courrier d’un autre de mes collègues encore en activité, concernant  les consternantes palinodies autour de cette éclipse, je pensais que ce serait un témoignage parmi tant d’autres, d’un phénomène qui a révélé, à mes yeux, l’ambiance d’une époque s’enfonçant dans le noir.
« Non mais on est dans quel monde là? C'est pas au programme? Les collègues ne sont pas professionnels et au courant des précautions à prendre? »
Mon pote, parti en classe de découverte ( !) a du convaincre des parents qu’il n’allait pas « laisser leurs enfants se brûler les yeux. Sinon les familles les gardaient (dans le noir ?) »
Je n’ai guère trouvé de commentaires sur cette affaire, alors que les réseaux dit sociaux se sont déchainés autour de Goldman. Pourtant je trouve que cet épisode révèle les ravages du principe de précaution, la perte de confiance en l’école, les préjugés parentaux, la pusillanimité de l’éducation nationale, l’effacement des maîtres, le conformisme de certains médias, leur médiocrité. Alors qu’avec ce phénomène céleste à la portée de tous, il est question rien moins que de notre place dans l’univers, d’éducation, y compris aux dangers, mais pas que.
En  d’autres lieux, l’autorisation écrite des parents était requise, accompagnée d’une circulaire où figurent encore les soulignages mettant en évidence  les mots « graves et irréversibles » et un texte où nul ne pourra ignorer que « les lunettes sont conformes aux dispositions prévues par la directive européenne 89/686/CEE relative aux équipements de protection individuels et porter le marquage CE de conformité. La partie filtrante est constituée soit de films en polyester recouverts d’une fine couche d’aluminium, soit de films en polymère noir teinté dans la masse… » 
La première proposition du moteur de recherche avec le mot « éclipse » concerne… les animaux :
« Les  animaux n'ont pas l'habitude de lever le nez vers le ciel pour regarder le Soleil. Et ils n'ont pas non plus la même fascination que nous pour les phénomènes astronomiques. De fait, "aucune étude clinique n’a révélé une telle altération de la vision suite à une éclipse, note le vétérinaire. Soit parce qu'elle passe inaperçue dans le comportement de l’animal, soit, plus probablement, parce que les chiens et les chats ne sont pas 'intéressés' par l’observation du Soleil et des éclipses. En effet, en temps normal, regarder directement le Soleil, dont l’intensité lumineuse est très forte, est responsable de photophobie. Leurs yeux 'piquent' et nos carnivores domestiques n’ont ainsi pas tendance à le faire. Heureusement pour eux !"
Tous toutous !
L’éducation nationale, à la dernière minute, a encouragé l’observation, aggravant son cas déjà lourd et le mot « projet » usé jusqu’à la corde peut être mis au milieu du feu où se trouve déjà la maîtresse, comme si cette éclipse était fortuite !
Tous les hymnes à la science pourront bien être entonnés, le souvenir de ce moment portera pour certains sur la qualité des lunettes, voire la couleur des rideaux occultants.
 « Un Astrologue un jour se laissa choir
Au fond d'un puits. On lui dit : Pauvre bête,
Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête? »
 La Fontaine
Nous sommes dans le trou.
…..
Pour ceux qui ont suivi quelques questionnements antérieurs où j’ai frisé l’abstention : finalement je suis allé voter. Les socialistes étaient les plus concrets.
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Sur le site « Slate » cette semaine :