mardi 20 janvier 2015

Pourvu que les bouddhistes se trompent. Manu Larcenet.

Quelle variété dans les talents du chroniqueur amusant d’un « Retour à la terre » ou
émouvant  dans « Le Combat ordinaire » !
Ici,  il prend les habits d'un auteur dantesque qui a fourni quatre tomes d’une série qui s’annonçait terrible dès le départ  http://blog-de-guy.blogspot.fr/2010/10/blast-larcenet.html.
Cette fois c’est la fin.
La diversité des dessins est contenue dans ce volume de 200 pages, avec des encres noires pour une campagne désolée et des vies de solitude absolue, des éclats de couleurs aux traits enfantins, des collages malades, des strips à l’ancienne avec un ours bipolaire.
Polza, le personnage principal obèse est interrogé par la police mais c’est lui qui mène le récit qui ne conduit pas forcément à des aveux, le passé est lourd et le présent cruel, étouffant; même pas apaisé par ces moments de « blast » :
« alliage écrasant de lard et d'espoirs ­défaits, je pèse lourd et pourtant, ­parfois, je vole ».
Il est monstrueux et fait pitié : naïf et manipulateur, sincère et tordu, peureux et indestructible.
Quand le silence règne, quelques sentences prennent du relief :
« Ce sont souvent les hommes les plus répugnants qui vous feront grief de vulgarité. Votre cigarette déclenchera une colère démesurée chez l'ancien fumeur. Les plus infects menteurs font les donneurs de leçon les plus vindicatifs. De la même manière, ce sont ceux qui sont le moins aptes à l'amour qui aiment le plus intensément. »

lundi 19 janvier 2015

Pasolini. Abel Ferrara.

Ce n’est pas avec ce film que j’avancerai dans ma connaissance de Pasolini dont j’ai aimé récemment quelques écrits, bien longtemps après m’être extasié, parce qu’il le fallait en 68, devant « Théorème », sans vraiment  parvenir à saisir le génie du  poète, écrivain, metteur en scène.
« Seul peut éduquer celui qui sait ce qu'aimer veut dire »
Lors de ce récit embrouillé de la fin de sa vie, chez sa maman, entouré d’amis, en chasse vers quelque ragazzi, fatigué, il jette quelques phrases lors d’une interview.
Malgré l’interprétation apaisée de Willem Dafoe, nous restons sur notre faim.
En 75, les temps étaient dangereux, et les bords de mer désolés sans la mer meurtriers pour les homos, pourtant la façon d’évoquer ces années les rend lointaines, au-delà des fumées de cigarettes en avion et du porte-cigarettes démesuré de Maria de Medeiros interprétant Laura Betti.
Alors que l’agitateur proclamait que tout est politique, je n’ai pas su voir cette dimension et si la silhouette de Pier Paolo Pasolini est crédible, le choix de l’anglais pour les dialogues est rédhibitoire.

dimanche 18 janvier 2015

Le comte de Bouderbala. Sami Ameziane.

Sa coiffe de fou du roi sur les affiches, par son côté conventionnel, ne collait pas pour moi avec sa verve très stand up. Le titre de noblesse en titre du spectacle gagne en signification quand on apprend que « bouderbala », signifie « haillons » en arabe.
La tradition opère la jonction avec la modernité chez  le « seul Rebeu né avec une tête de Portugais et un corps de Turc ».
Basketteur se moquant de Parker bien moins que des footeux, slameur intraitable avec les rappeurs, né à Saint Denis et jouant sur les scènes américaines, ses comparaisons entre les US et la France sont savoureuses :
«là-bas, quand tu te casses la main droite, la meilleure solution, c'est de devenir gaucher. »
Efficace, bien que pas toujours très original, avec son  rythme agile et son sens du public, il  a emporté l’adhésion de la salle comble de la Vence Scène à Saint Egrève.
Son auto dérision joviale permet que ses vannes sur les roms, les arabes, les chinois passent … parfois sur un fil. Certains  ne trouveront pas convenables ses caricatures d’handicapés, aux accents de Timsit, mais ses audaces sont salutaires.
Dans la période, ce spectacle a pris encore plus de prix, alors que certaines de ses références sont devenues soudain plus datées (Amanda Lear,  Navarro, les vedettes du Raï, Ribéry, Zidane …), d’une époque d’avant l’attentat contre Charlie. 

samedi 17 janvier 2015

Schnock n° 13. Belmondo.

Pour avoir fait part  de mon plaisir sans partage  avec des numéros d’un des mooks les plus réussis : http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/11/schnock-n-11-et-12-bardot-desproges.html
je trouve que cette livraison est un peu mollassonne. Pourtant Bébel en couv’ fait le beau pour 60 pages à lui consacrées : des scènes cultes, l’interview inévitable de son pote Charles Gérard, le film qui n’a pu voir le jour : « le voyage au bout de la nuit » de JL Godard avec Audiard au dialogue, les témoignages de Lelouch et d’un cascadeur, des affiches de films, Sarde à la musique et Lautner à l’œilleton, ses voitures, et les Belmondettes dont les noms semblent des pseudos.
Pour retenir une citation, mieux vaut garder Pasqua dans la rubrique toujours savoureuse « des schnocks qui se vannent, se chargent, s’écharpent, s’injurient, se flinguent »:
« Si monsieur Zemmour pense  que Pétain a protégé les juifs de France […] Qu'il vienne me voir, nous irons dans le Midi ensemble, nous monterons sur la route Napoléon... Un petit village qui s'appelle Séranon, dans lequel on verra des maisons détruites par les SS et les gens qui étaient dedans assassinés parce qu'ils avaient protégé des enfants juifs".
Mocky ne manque pas de couleur, il connait bien le milieu du cinéma et défouraille tous azimuts, injuste mais savoureux pour qui aime l’amertume.
L’importance de Vline Buggy m’avait échappée, elle a été pourtant une parolière qui a porté chance aussi bien  à Cloclo, à Hugues Aufray, Herbert Léonard qu’à Michel Sardou : intéressant. On saura tout sur le personnage de Malabar qui fut dessiné entre autres par Margerin. Si je n’avais pas assez de souvenirs concernant « Amicalement votre » pour apprécier l’article consacré à Brett Sinclair, les confidences de Laurent Chalumeau, complice de De Caunes, concernant des souvenirs Rock & Clope de « Marlboro music » étaient illisibles par  la faute d’un imprimeur négligeant. Alors il ne reste plus qu’à se consoler avec un retour à propos des poubelles de tables qui nous vaccinera de toute nostalgie.  

vendredi 16 janvier 2015

Je suis + Je suis = Nous sommes.

Les poussières de nos principes écroulés ne sont pas retombées, et nos yeux sont brouillés, la seule certitude éclatante est que le siècle commencé en 1914, finit en  janvier 2015.
Nous essayons de nous blinder avec des mots, nous répercutons ceux des autres, et même le journal The Sun fera l’affaire : « Je suis 4 millions ».
Celui qui, dimanche, au bord de la manif historique, avec sa pancarte, se disait « Charlie mais ne marchait pas avec les hypocrites ni le pouvoir » figurait en tant que fossile de ce monde d’avant où parmi ceux qui prônaient la tolérance, n’étaient que mépris, ne pouvant être une heure rien qu’une heure seulement au côté de leur voisin de hasard. Il y avait, dans les rues, un sacré paquet d’hypocrites, moins un, mais comme un début de pouvoir, citoyen : une nation.
L’émotion mondiale qui a débordé la personnalité parfois bien contestable de représentants d’états  venus défiler à Paris, nous a redonné de la fierté à nous, français. J’ai retenu les paroles d’une libanaise qui disait avoir l’habitude des attentats chez elle, mais que ça se passe à Paris, lui semblait inconcevable. 
Le glas de Notre Dame n’était pas à mes yeux en contradiction avec les convictions anti-cléricales des dessinateurs, il allait bien au-delà d’attachantes individualités qui ont bien sûr façonné nos vies et dont la mort nous plombe. Ils ont pour toujours incrusté comme une évidence que l’humour est le meilleur contre-poison à la soumission. Et les rebeux, pas très nombreux, le savent bien, eux que j’ai connus, pas très moutons plein de verve et d’esprit. 

Dimanche la triade républicaine est descendue des frontons de pierre pour se réécrire en banderole et en actes : liberté de parole, liberté, sans hiérarchie de conditions sociales et de générations, sans un mot qui aille contre la fraternité.
Par ailleurs, le maître d’école, « ce pelé, ce galeux » devant réparer les péchés du monde ne se trouva pas forcément dépourvu quand la tempête fut venue, ainsi Constance maîtresse de CP à Montreuil:
«Ce lundi quand je suis partie à l’école, je me suis sentie plus que jamais investie d’une mission [….] Il y a juste eu un petit moment de flottement quand une petite est intervenue pour dire que, quand même, les gens de Charlie avaient «moqué».
Alors on a parlé de ce verbe. Je leur ai demandé ce qui se passerait s’ils se moquaient de leur maîtresse en la dessinant avec des grosses fesses et un gros nez.
Avais-je le droit de donner une punition ?
Réponse unanime : «Oui.»
De frapper ?
En chœur : «Non».»

jeudi 15 janvier 2015

Le choix de la modernité. Musée des beaux arts.

Jusqu’au 16 février les tableaux rassemblés par Jacqueline de Lubac et son deuxième mari Myran Eknayan sont présentés à Lyon.
La belle actrice qui épousa auparavant Sacha Guitry était à l’avant-garde de la mode pour se vêtir et également pour recouvrir ses murs des plus grandes œuvres :
Dubuffet, l’iconoclaste,
Rodin au puissant baiser,
les coquelicots fragiles de Bonnard et les immortelles danseuses de Degas,
des silhouettes toujours surprenantes de Picasso, 
un riche Dufy et un Bacon embobinant qui figurait dans sa salle à manger.
«J’ai un bon œil, j’ai eu le bonheur d’avoir un assez bon instinct et d’acheter des
peintures de Poliakoff, de Fautrier, de Dubuffet qui étaient peu connus et j’ai
la joie de les avoir acquises quand tout le monde se moquait de moi.»
La description de la vie mondaine de madame revient à ouvrir un Cinémonde de ces années 30. 
Mais près d’une quarantaine de tableaux et de sculptures valent le détour avec d’autres Picasso ou Rodin, Manet,  Monet, Léger, Renoir, Corot…

mercredi 14 janvier 2015

Iran 2014 # J 14. Rudehen. Alamont.

Cette journée nous prévoit 7 heures de minibus que nous entamons par un retour vers Téhéran. La circulation gymkhana est de rigueur. Le paysage est un immense chantier d’immeubles tous conçus de la même façon : une structure métallique comblée avec des parpaings ou des briques. Il faut du temps pour contourner la capitale jusqu’au check point. En chemin nous apercevons deux centrales nucléaires près de la route dont une au milieu d’immeubles qui ne parait pas prendre de mesures de précaution particulières.
Nous mangeons dans le dernier restaurant avant la montagne, nous sommes les seuls clients pour avaler le menu habituel : kebab haché riz, tomates cuites et oignons crus.
Nous abordons ensuite montées et descentes et nous recommençons pendant un bon moment. Le paysage se modifie, la terre semble plus riche, les cailloux moins nombreux et le vert du riz en herbe s’étend autour des villages. Pas de troupeau, ni de ferme isolée.
Des coulées de sel sur les pentes se terminent en marais salants. Nous traversons des vallées,  franchissons des cols, et nous nous élevons jusqu’au château d’Alamont. Ali s’arrête à la dernière maison du village de Ghazur Khan, cachée par la verdure. Nous déposons nos sacs dans les trois chambres  installées sur une terrasse agréable et partons à l’ascension de la forteresse construite vers 840.
Nous sommes à 2200 mètres  et la montée nous essouffle, elle a du être aménagée depuis 2006 date de la parution du guide Olizane qui nous avertissait d’une randonnée périlleuse.  
Nous sommes récompensés de nos efforts car la vue qui domine montagnes et vallées, porte très loin. Le gardien du site s’inquiète de l’opinion négative concernant les Ismaéliens appelés assassins et veut rétablir la vérité. Bien qu’au 13° siècle le mot Haschischin signifiait « mangeur de haschisch » traduit par « assassin » en occident, il semblerait que les 23 citadelles alentours dont Alamout était la plus importante hébergeaient des gens instruits et religieux qui furent vaincus pas les Mongols. Ces derniers détruisirent tout sur leur passage et ne laissèrent que ruines aggravées depuis le tremblement de terre de  2004. Quelques travaux commandés par le gouvernement essaient de reconstituer et d’interpréter les vestiges.
Dans Wikipédia nous apprenons par la suite qu’ Alamut est citée dans plusieurs mondes de jeu  de rôles et jeu vidéo.
« Portail d'entrée vers les enfers, refuge à la secte vampire des Assamites,  ville gardienne de la Dague du Temps, place forte des Nizârites qui apparaît dans la série de jeux vidéo Assassin's Creed. L'un des héros, Altaïr, est un jeune soldat faisant partie d'une secte d'assassins obéissant à un mentor dépeint comme vieux et tyrannique. »

L’air est bon. Une partie du groupe descend au village acheter de l’eau, photographier et discuter, l’autre partie profite d’un petit temps de repos sur une des terrasses. Le menu change un peu : riz, aubergines en sauce avec petites frites, ragout d’herbes, chou-fleur et cerises au vinaigre. Le chat de la maison se frotte contre nos jambes, son patron qui prend silencieusement son repas sur un divan l’appelle Michou. Nous palabrons en croquant des smarties présentées en plaque comme des remèdes, écrivons ou lisons car pour une fois il n’est que 9h et demie.
D'après les notes de voyage de Michèle Chassigneux