samedi 7 mars 2026

Les instants suspendus. Philippe Delerm.

Voilà un format léger dont les 24 chapitres courts conviennent parfaitement aux salles d’attentes et autres places assises dans les transports en commun, pour remplacer avantageusement les défilements hypnotiques sur nos téléphones.
105 pages pour s’abstraire d’un monde agressif tout en nous appliquant à goûter à chaque instant de nos vies. 
« On n’a rien à se dire, 
et c’est précisément ce silence partagé qui donne à l’instant sa consistance. » 
Pas d’effet « waouh », mais la simplicité minutieusement décrite lorsque le bruit du moteur de la 2 CV prend des couleurs gris pâle et une toile d’araignée devient une étoile d’araignée. 
« Vendanges tardives est une jeunesse prolongée, glissant vers la mélancolie,
et célébrant mezza voce le mariage de l'automne et de l'été. » 
J’aime retrouver l’écrivain des petits plaisirs qui régénère à tous coups, pour moi, des récréations bienheureuses. 
Chaque moment est justement décrit quand la rigide rose trémière s’anoblit, quand une tête de veau sauce gribiche à Issoudun vaut du caviar, et les rideaux en lanières ouvrent vers l’été : 
« C'est le bruit qui compte. Comme un infime claquement de fouet vers l'ombre ou vers la canicule. C'est curieusement à la fois sec et soyeux, impérieux et désinvolte. Un numéro de dressage de l'instant, paraphé d'un coup de vent. »
Plaisirs atmosphériques : «  Il va neiger dans quelques jours », 
du voisinage : «  Repeindre la grille », 
littéraires: ce cher Watson, Proust, 
avec à la fois le plaisir tactile de découper les pages d’un livre et les subtilités de l’acte d’écrire. 
Modeste et ambitieux. 
« Christian Bobin a écrit une phrase qui n'en finit pas de résonner : "Celui qui est sans lecture manque du manque." Celui qui écrit ce genre de texte court sait qu'il manque de ce qui va cesser de lui manquer. C'est dans les choses, dans la vie et dans les mots. On ne connaît pas la part des uns, la part des autres. Seulement cette certitude qu'on doit chasser en lisière, pratiquer une maraude buissonnière, un braconnage - déjà une chance en soi, comme une adolescence, rester dans l'attente. La quête est très sérieuse et la découverte presque n'importe quoi, mais le presque change tout. Un cristal de neige va se prendre pour une avalanche. Certains diront que c'est un art modeste, on se demande bien pourquoi. On sourira de soi, on trouvera quelqu'un qui sourira. » 
Il nous réveille, et dans les nombreux soirs de défaite avec mon club favori, sourire comme ces supporters accablés qui se voient à l’écran et « suspendent alors leur cérémonial funèbre. »

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