jeudi 7 mai 2015

Rodin/Claudel. Christian Loubet.

La conférence tenue par Christian Loubet aux amis du Musée était titrée : « l’enfer derrière la porte », allusion à « La porte de l’enfer ». Cette forme de répertoire d’Auguste, aux 200 figures prit 20 ans pour être édifiée. Camille vécut l’enfer, internée pendant 30 ans après la décision de son frère Paul, le poète, qui ne vint la visiter que 13 fois à l’hôpital de Montfavet et sa mère jamais.
Rodin né en 1840, est myope, il suit les cours de la petite école impériale de dessin, mais échoue aux Beaux Arts. Il envisage de rentrer dans les ordres lorsque sa sœur ainée, recluse au couvent après une déception amoureuse, meurt à 25 ans. C’est alors qu’il rencontre Rose Beuret qu’il n’épousera qu’à la veille de leurs morts, sans avoir reconnu leur fils handicapé. Elle a été son modèle dans un buste charmant, sous son chapeau fleuri ou en déesse de la guerre pour la mairie du XIII°.
Il travaille comme modeleur dans l’atelier Carrier Belleuse et découvre l’Italie de Michel Ange.
Sa première réalisation personnelle « l’âge d’airain » doit symboliser la défaite de 70, et c’est un sursaut qui se dégage de la représentation. Il lui est reproché d’avoir effectué une « surmoulure », moulure sur un corps.
« Monté sur les épaules » de son maître Florentin, dont il imite intelligemment la dynamique athlétique, son Saint Jean Baptiste sera critiqué mais son « Homme qui marche »,  au non finito dynamique, accompagnera Giacometti. 
« Le penseur »  mélancolique est au centre de « La porte de l’enfer », dont il ne voit pourtant pas les corps tomber dans les étages inférieurs. Cette œuvre gigantesque, 6m de haut, destinée au musée envisagé à Orsay, surmontée par les trois ombres, trois formes d’Adam, est inspirée de la divine Comédie de Dante, faisant le pendant de la porte du Paradis de Ghiberti. Un exemplaire du penseur siégeait au Panthéon pendant la guerre de 14,  un autre veille sur sa tombe depuis 1917. Huit tirages poinçonnés aux dimensions diverses pouvaient provenir de l’original moulé en plâtre puis coulé en bronze, c’était la règle.  Dans l’ atelier qui a pu compter 50 assistants dont Bourdelle, le secrétariat  de Rodin, dysorthographique, comportait 22 personnes dont Rainer Maria Rilke.
Dans le foisonnement des personnages des panneaux exposés au Musée Rodin où Adam  se déhanche, Eve repliée, Icare prend il son vol ?
Un « baiser » chaud évoque Klimt qui n’est pas qu’une icône byzantine.
« Je suis belle, ô mortels! Comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière. » Baudelaire, dont Rodin illustrera une édition des « Fleurs du mal »
A 19 ans, Camille Claudel, rejoint Auguste. http://blog-de-guy.blogspot.fr/2012/09/camille-claudel.html
Leur passion dura 10 ans. Elle a inspiré ou discuté nombre d’œuvres. Rodin est reconnu, sa manière sensuelle, Camille plus spirituelle.
Quand elle réalise le buste de Rodin c’est du Rodin, mais son « Sakuntala » (l’abandon), est  personnel : la femme accueille l’amant qui revient et va l’aspirer dans le nirvana.
Au château de l’Islette, elle sculpte en marbre « La petite châtelaine ». Etait-elle là pour un avortement ?
Dans leur atelier commun, ils reçoivent Debussy, et après la vague de Hokusaï, avec ses petites « Baigneuses » insouciantes, elle allie l’onyx au bronze.
Quand leur relation s’effiloche, les amants semblent s’arracher du sol dans le mouvement instable  et sublime de «  La valse »
 « Clotho » est une caricature de la vieillesse, alors que la belle « Heaulmière » de Rodin est plus dans l’empathie : ils avaient 25 ans de différence d’âge. Dans « L’âge mûr », une des dernières œuvres de la jeune femme, la jeune fille essaie de retenir l’homme, mais celui-ci se laisse entrainer par la mort : terrible autobiographie.
Sublime, la « Danaïde » d’Auguste, réalisée en taille directe, condamnée à remplir éternellement une jarre sans fond, après avoir tué son époux, est désespérée.
 « Balzac », traité de « larve germanique », représente bien toute la condition humaine, « Le cri », expressionniste précède celui de Munch, les « Bourgeois de Calais »  à la gestuelle exagérée, vont vers leur destin.
Les dessins vibrants  du père de la sculpture moderne cherchent les volumes et les volutes de danseuses Cambodgiennes. Avec Nijinski et Isadora Duncan, il saisit  encore des mouvements qui en font un des pivots essentiels du siècle quand d’un geste nait un monument ou un bijou.
Germaine Richier et Louise Bourgeois sont les descendantes de Camille Claudel et Auguste Rodin.

mercredi 6 mai 2015

Voyage en Chine. Zoltan Mayer.

Une mère jouée par Yolande Moreau va en Chine où son fils vient de mourir accidentellement.
A l’issue d’un « voyage initiatique », comme on dit, elle va se révéler, alors que bien des êtres et des situations sont énigmatiques là bas, comme l’était ce fils qui s’était éloigné.
Le personnage massif d’une de nos actrices préférée porte bien des contradictions : fragile, maladroite et fine, paumée et trouvant sa place.
Elle entre en empathie avec les amis que son fils avait connus, peut être un peu facilement, et surtout auprès de la magnifique et lumineuse Qu Jing Jing.
Elle n’a pas manqué de courage pour surmonter les difficultés administratives peu surlignées.
Le pays qu’elle va aborder n’est pas traité caricaturalement ni comme un catalogue touristique.
Les belles images, le plus souvent ne prennent pas la pose et donnent envie de retourner vers ce continent fort et mystérieux, prometteur de découvertes, comme nous l’avions décrit en 24 étapes http://blog-de-guy.blogspot.fr/2011/01/touristes-en-chine-2007-j1-les-cerfs.html .

mardi 5 mai 2015

Une histoire d’hommes. Zep.

Le créateur de Titeuf  a changé de trait pour décrire les retrouvailles, 20 ans après, de quatre musiciens dans le manoir anglais du seul qui ait réussi dans le rock.
Les images aux tons pastels sont délicates, le résultat sympathique.
Philippe Chappuis persiste à célébrer l’amitié  avec ses personnages typés où une dose de mélancolie parait, qui n’était pas permise dans les cours de récréation.
De l’univers enfantin, subsiste une Nadia qui aurait grandi et connu des drames, Marco, Manu, voire Vomito… ils ont 40 ans et si les retrouvailles redonnent des bouffées adolescentes, la brume est tombée.
Les rêves se sont évanouis, le marrant de la troupe maintenant dans la restauration se débat avec les pensions alimentaires,
« - Vous connaissez l'histoire de la Barbie divorcée ?
- Non.
- C'est la plus chère du magasin...
Parce qu'avec elle, tu as : la voiture de Ken, la maison de Ken, le bateau de Ken, la moto de Ken... »
Un autre a hérité de l’entreprise de surgelés de son père, et si Sandro est devenu une star, ses fêlures se dévoilent au cours du récit limpide où le quatrième qui se bourre d’anxiolytiques, va peut être résoudre son mal de vivre contre lequel les invocations à une rock attitude ne peuvent rien.

lundi 4 mai 2015

Shaun le mouton. Mark Burton Richard Starzac.

Qui ne sait que l’animation est en pâte à modeler ? Fan de Wallace et Gromitt que j’imposai jadis à mes élèves, j’aurais volontiers récidivé dans la prescription avec cette histoire de mouton pas mou, ni mouton. Film rythmé, sans paroles pour mieux apprécier les musiques, les bruitages. Tellement anglais, léger, allusif et évident : pour sortir de la routine tout en restant fidèle à son berger, nous suivons le troupeau, passant de la campagne à la ville allègrement.
Nous rions avec tout de même une pointe de mélancolie en toute compassion pour ce fermier solitaire qui a tellement besoin de sommeil, à force de compter les moutons.  Arrivé à la ville, il s’oublie, oublie tout sauf la technique de la tonte qui lui vaut une gloire éphémère en coiffeur branchouille. Shaun ( jeu de mot avec schorn = le tondu) fait le show. Déclencheur d’une suite d’évènements inattendus, il récupèrera son maître et son chien tellement obéissant. Mouton et chien tchéquent (tapent le tchek). Visions  bucoliques où le coq désormais assisté de son portable réveille encore la ferme. La ville a des voies rapides, ses restaurants chics et la fourrière redoutable : silence les agneaux !
Le dosage entre tradition et modernité est subtil, les références cinématographiques pas appuyées. Il y a un beau moment de chant collectif et toujours une machine bricolée, inventive, et le plaisir de retrouvailles et de surprises. Vivant.

dimanche 3 mai 2015

Un été à Osage county. Tracy Letts. Dominique Pitoiset.

Beverly,  le père, dit Bev, a disparu.
Ses trois filles viennent épauler, dans la maison familiale en Oklahoma, leur mère Violet, atteinte d’un cancer de la bouche, qui déversera avec verve son fiel, tout au long des deux heures et demie de représentation où l’on ne compte pas le temps qui passe.
La matriarche déballe les vérités les plus cruelles et affole les sincérités.
Les dégâts occasionnés lors de cette ultime mise à feu ne sont que la mise au jour de vies où se sont multipliées depuis longtemps les violences, les impasses. 
Chez  ces « Trois sœurs » de Tchékhov en Amérique, le whisky a remplacé la vodka et la barque des saccages est  chargée.
Barbara, dire Barba, l’ainée va divorcer, Karen l’évaporée se cache tant de choses, et celle qui est restée coincée à proximité de chez ses parents ne pourra s’échapper.
Dans cette tragi comédie qui réunit trois générations, où les hommes font de la figuration, la petite dernière entre à son tour dans le tourniquet des illusions. Elle fume de l’herbe dans un calumet provenant des indiens des grandes plaines, alors qu’une de leur descendante assure depuis peu l’intendance dans la maison. Elle a gardé, elle, dans un sachet sur sa poitrine son cordon ombilical pour ne pas se perdre.
Cette pétaradante rencontre, sorte de « Festen » US, dépasse la critique familiale, et rencontre ce que nous voyons de l’effondrement des valeurs, du brouillage des sens et du sens de nos vies. 
« C’est ainsi que finit le monde, c’est ainsi que finit le monde, c’est ainsi que finit le monde, pas sur un bang mais sur un murmure. » T.S. Eliot   
La dernière scène est bouleversante, après des intermèdes sur des chansons de Johnny Cash, la rugueuse mère danse. La massive Annie Mercier devient légère, magnifique actrice, dans une troupe où ils sont tous excellents.
Elle avait joué dans « Par les villages » de Peter Handke, par Stanislas Nordey,  
Dès que je verrai une mise en scène de Pitoiset, je courrai, d’autant plus que je me souvenais avec délices de son Cyrano d’il y a deux ans 

samedi 2 mai 2015

L’absent. Patrick Rambaud.

J’avais beaucoup aimé « La Bataille », prix Goncourt en 1997, et me suis régalé avec le dernier de la trilogie impériale, quand Napoléon part à l’Ile d’Elbe, l’administre et revient pour 100 jours, avant Saint Hélène, la dernière, « île chiée par le diable ».
 Dans les voltes de l’histoire : les soldats passés sous les ordres de Louis XVIII :
« Si de petits marquis nommés officiers les obligeaient à crier : « vive le roi !», ils ajoutaient à voix basse « de Rome ».
Revenus en chantant La Marseillaise qui avait été interdite sous l’Empire, la fidélité de ces hommes est fascinante et nous rappelle à travers le temps, le besoin d’aventure, le goût du combat au cœur des mâles. Des notations raviront les amateurs d’histoire bien que le chroniqueur soit un personnage de fiction à la fois valet et policier, observateur privilégié de la personnalité de l’empereur devenu sous-préfet.
Nous ne sommes pas hors du temps avec cette agréable contribution au gai savoir telles les histoires de l’Oncle Paul dans Spirou qui nous ravissaient enfants.
Les foules sont toujours versatiles, l’infantilisme et le  goût pour la séduction des hommes au pouvoir toujours d’actualité, ainsi que leurs intuitions et leurs aveuglements.
La Provence était hostile à la République, ce qui explique le retour par les Alpes, mais je ne peux m’empêcher de constater que « la gueuse », comme les royalistes la nommaient, a encore des faiblesses dans ces terres.
Dans ses « notes pour les curieux » au bout des 340 pages, l’auteur des « Chroniques du règne de Nicolas 1er » cite Cicéron :
« Si nous sommes contraints, à chaque heure de regarder et d’écouter d’horribles évènements, un flux constant d’impressions affreuses privera même le plus délicat d’entre nous de tout respect pour l’humanité » On ne peut plus actuel.
Le montage est habile : les adieux de Fontainebleau ne constituent pas un moment de bravoure car seuls les officiers  massés devant l’empereur entendaient vraiment ses paroles, Octave le narrateur prend des notes et se dispense de rédiger certains épisodes. Par contre la sobriété, l’humour font ressortir les moments d’émotion : quand sur le bateau qui les ramène en France les hommes sachant écrire reproduisent les paroles destinées à la propagande:
« Soldats, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. La victoire marchera au pas de charge ; l'Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Alors vous pourrez montrer avec honneur vos cicatrices. Alors vous pourrez vous vanter de ce que vous avez fait. Vous serez les libérateurs de la patrie. »

vendredi 1 mai 2015

En perdre son latin.

R.I.P. latin grec.
Les éditorialistes se sont amusés à farcir leur babil de mots latins mais la mort annoncée de l’enseignement des langues mortes ne date pas de l’annonce par Vallaud Belkacem, vouée à être une porte parole dévouée.
Quand des professeurs dans leurs appréciations n’en ont rien à foutre de la nuance entre la tension et l’attention à quoi servirait d’approfondir l’étude de la langue de Cicéron ?
R.I.P. la laïque.
Après le rapt de Jaurès,  voilà le Rappetout de retour, s’emparant du terme « républicain ».
Qui osera désormais se dire républicain, si ce n’est Vauquier ?
Je me souviens aussi du mot « laïque » accolé à celui de Sou des écoles, aux timbres vendus avec la jolie Marianne de Jean Effel. Ils nous l’ont mis désormais, la laïcité, en tant que publicité d’une marque de saucisson.
R.I.P. premier mai.
J’eus longtemps le goût de la procession pour le premier mai, quand l’histoire du mouvement ouvrier rejoignait la solidarité internationale. J’en ai perdu le parfum, longtemps après tant de camarades que je ne voyais plus sur les boulevards.
R.IP. les mots.
Vals avait dégainé : « apartheid » pour décrire une réalité sans la guérir.
Le pourtant parlant clair entrait une nouvelle fois dans la logique des punch line où les mots bourdonnants font un effet fugitif mais n’égratignent pas les faits.
Voilà les politiques, qui s’en défendent, justement parce qu’ils en sont, devenus des commentateurs.
Mais que font les intellectuels ?
Mais que fait la gauche ?
Ces mots qu’ils ont minés, ils les miment et nos grises mines implosent.
R.I.P. débats.
A propos de refondation du collège, prétendre assurer un soutien individuel en présence de 28 élèves relève du mensonge, mais se polariser sur le vocabulaire abscons du ministère cantonne les discussions à une forme ridicule et empêche d’aborder le fond : les inégalités.
Des épouvantails s’agitent : technocrates contre Finkielkraut, jeunes contre vieux, égalitaires contre élitistes, alors que ce sont bien les réformes antérieures qui ont amené une école qui était jadis une fierté nationale, en particulier la maternelle, à la situation d’aujourd’hui.
Les IDD au lycée ont été remplacées par des travaux personnels dirigés, eh bien au collège le ministère veut mettre en place des EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires), espèces d’IDD.
Ainsi le français dont l’objectif « compréhension de textes » passe en dernière « priorité », a renoncé au combat face aux « blabla » et a du mal à maintenir ses heures, suivant la pente amorcée dans le primaire. « Le client est roi » : les représentants parents aussi représentatifs que les syndicats aphones, sont contents, leurs enfants seront encore moins accablés par cette école qui n’est plus vue comme un outil d’émancipation mais en tant que source de fatigue. Dodo.
La barbarie douce, dit Jean Pierre Le Goff, parlant de la « modernisation » de l’école, est un
« processus de déshumanisation qui n’entraîne pas la destruction visible de la société et des individus mais il s’attaque à ce qui donne sens à la vie des hommes en société, il déstructure le langage et les significations, l’héritage culturel transmis entre générations, dissout les repères symboliques structurant la vie collective. Il rend le monde et la société dans lesquels nous vivons insignifiants et vains. »
......
Cette semaine dans « Le Canard »  parmi quelques formules réussies :
« J.M. Le Pen partisan de la sortie de l’Euro…vers la Suisse » ou «  Le FN parti des magots »
ce dessin :
Et le supplément inévitable, indispensable:

jeudi 30 avril 2015

Apparu/disparu : le fantastique dans la littérature et dans l’art. Michel Viegnes.

Parmi les oppositions: illusion/réalité, raison/croyance, le couple apparu/disparu a semblé plus fécond au conférencier pour aborder le thème du fantastique devant « Les amis du musée ».
Bien que « Etre/paraitre » eut aussi la rime riche.
En mettant au jour nos spectres intérieurs, le fantastique élargit notre vision du monde.
Le propos plus documenté en littérature qu’en peinture, s’est conclu sur le rôle de l’artiste, médiateur entre deux mondes:
«  L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ». Paul Klee
Les apparitions dans les saintes écritures font partie de la foi religieuse et les hallucinations procèdent de la psychiatrie dans les hôpitaux profanes.
Pour les illusions douteuses perturbantes, les « fantastiqueurs » qui travaillent volontiers dans la pénombre ne se confondent pas avec les auteurs des contes, légendes, et mythes traditionnels qui vivent dans la lumière.
« Ce fut comme une apparition », dans le registre amoureux, nous passons du réel à l’imaginaire. 
De Flaubert à Nietzsche :
« … cette fatigue pauvre et ignorante qui ne veut même plus vouloir : c'est elle qui crée tous les dieux et tous les arrière-mondes ».
Nous naviguons entre les phares, Baudelaire:
« Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
M'apparut. »
Cet extrait des « 7 vieillards », aux 13 quatrains, était dédié à Victor Hugo, qui  avait compris « le frisson nouveau » que ferait passer le traducteur de Poe.
L’auteur des « Fleurs du mal » voyait la ville pas seulement comme un décor :
« Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
Où le spectre en plein jour raccroche le passant ! »
Ce poème du haschich, où l’image du vieillard se multiplie, amène une excroissance du réel, un basculement. Cette allégorie du temps, signe l’entrée du monde dans l’ère de la répétition.
En ce moment les légendes urbaines sont ravageuses.  Et Le Golem qui hantait les rues de Prague a échappé à son créateur. 
Le colosse à l’âme fissurée, Maupassant, également syphilitique, assiste à sa propre dégradation : le Horla est un « halluciné raisonnant ».
Dans un de ses contes titré « Apparition » : « Une grande femme vêtue de blanc me regardait, debout derrière le fauteuil où j'étais assis une seconde plus tôt. »
« La fille en blanc » peinte par Whistler convient pour évoquer le saisissement qui fige la pensée, quand toute faculté de s’abstraire est abolie, au-delà de l’horizon humain.
Le choix des « Têtes guillotinées » de Géricault  permet lui d’évoquer les drames qui de Lady Macbeth à Richard III allient la peur à la culpabilité, au pays des rêves éveillés.
Dans « La chute de la maison Usher », le maitre Poe, réunit quelques uns de ces noirs sentiments, plus une  prophétie auto réalisatrice quand  Roderick enterre sa sœur vivante.
« Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie » Hamlet
« They are more things », dans cette nouvelle, Borges parodie Lovecraft maître de l’horreur, en ébranlant jusqu’à la géométrie, nous laissant deviner, s’installant dans une maison, une altérité irréductible, venue d’un autre monde. 
Comme le réalise Giger, le créateur d’Alien, qui hybride organique et mécanique.
« Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux,
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux ;
D'un pinceau délicat l'artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable. »
Boileau
L’image du « Livre de sable » de Borges est proprement affolante, en se recomposant à chaque fois, il ne finit pas, il disparait pour mieux réapparaitre.
La disparition, un vide au cœur du réel, une béance.
Les images nous fascinent, elles constituent un monde complexe et se rapprochent de l’expérience fantastique.
A l’intérieur de leur cadre, elles acquièrent du prestige, comme le temple qui délimitait un espace sacré. Dans l’exposition de « l’art dégénéré » les nazis avaient arraché les œuvres à leurs cadres.
« L’araignée » d’Odilon Redon est souriante, celle de la nouvelle d’Ewers fatale : fasciné par la femme qui s’encadre dans la fenêtre d’en face, un jeune homme va se pendre.
Mais l’être fantastique peut échapper à sa représentation : ainsi la Vénus de Prosper Mérimée impossible à croquer. Prosper est le complice des profanateurs de tombes dans la nouvelle de Maupassant: « Le tic »

mercredi 29 avril 2015

Iran. Philippe Bichon.

Les ouvrages concernant l’Iran touristique sont suffisamment rares pour apprécier 144 pages où se mêlent dessins, photographies et récit à la main.
Ce carnet de voyage, à peine plus grand qu’un passeport dont il reprend l’aspect, est plaisant. Comme pour les critiques de cinéma qu’il est plus rentable de lire après qu’avant le film, l’abondance des noms de lieux ne dira pas grand-chose à celui qui envisage le voyage, et sera plus utile pour réviser les plaisir d’un périple assez proche de celui que nous avons narré chaque mercredi de cette année  http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/09/quest-ce-que-vous-allez-faire-en-iran.html.
L’auteur m’a fait découvrir une nouvelle profession : il est « carnettiste ».
Agréable, mais sans plus, alors que le genre « carnet de voyage » a ses sites, ses festivals et de réelles réussites originales. Les aquarelles conviennent bien au genre certes mais ne vont pas au-delà d’un prétexte pour entrer en relation avec les habitants ou d’un tremblement du réel qui aurait besoin de s’affranchir de la reproduction presque exclusive de diverses mosquées sans guère de silhouettes humaines. Le voyageur s’est pourtant appliqué à parler le farsi et à communiquer grâce à la musique, mais son récit un peu conventionnel manque de verve. Et n’est ce pas une nouvelle idée reçue symétrique de la diabolisation dont était victime ce pays de souligner essentiellement l’accueil  chaleureux de la population ?

mardi 28 avril 2015

Biscottes dans le vent. Rabaté. Bibeur Lu.

Tellement gentil qu’on ne croirait pas que ce récit en bandes dessinées d’un quotidien paisible tiendrait jusqu’au bout, eh bien si !
Le jeune Daniel Saboutet  trouve du travail à la Poste, il est entouré de potes serviables, de parents attentifs mais pas envahissants. Il construit des maquettes d’avion qui séduisent une voisine.
« - Je te laisse fiston !
- Ah ! J’oubliais… Tiens, cinquante Euros. Tu dis rien à ta mère... »
La mère avait fait pareil à la page d’avant.
Il y a bien parfois un peu de caricature dans l’air, les collègues, les clients, la tournée ponctuée de coups à boire. Mais une pause dans les violences de l’heure fait bien du bien.
L’album date de 2013, alors on pourrait croire qu’il s’agit d’un récit historique, tant en 2015, le chômage est devenu la norme, le cynisme la règle, le pessimisme le chemin.
Le titre reste énigmatique, et si Rabaté dans la tendresse fut moins hors du temps http://blog-de-guy.blogspot.fr/2013/05/les-petits-ruisseaux-rabate.html, profitons de ces 240 pages qui durent le temps de quelques chanson de Trenet. Nous reviendrons bien assez tôt à nos noires déferlantes.
……
Aujourd’hui c’est le 2000° article que je publie sur ce blog. Celui qui a été le plus lu concerne la BD, « Les profs » ( 2600 vues) devant « Les bidochons font de l’informatique ». L’article d’hier concernant Léopardi  a reçu 6 visiteurs qui rejoignent les 300 038 clics comptabilisés depuis mai 2010.

lundi 27 avril 2015

Leopardi, il giovane favoloso. Mario Martone.

Pour voir de la poésie, ces temps-ci, il me semblait intéressant d’aller au cinéma. Après le grand breton Keats http://blog-de-guy.blogspot.fr/2010/01/bright-star.html , faire connaissance avec un autre phare du XVIII° finissant, au pays de Dante.
De belles images, mais le souffle est un peu court.
Il m’a fallu lire les critiques de la presse après la projection de 2h et quart pour percevoir les enjeux politiques qui accompagnaient la poésie du Rimbaud italien au delà du côté réac d’un père dont il aura du mal à se détacher lors d’une vie interrompue à 38 ans.
La très riche bibliothèque paternelle permettait toutes les évasions de l’esprit tout en constituant un lieu d’enfermement pour un corps souffrant.
Si l’on voit l’attachement de son ami  révolutionnaire napolitain Ranieri, on ne saisit pas ce qui les lie. Le bel Antonio séduit la belle Fanny que le souffreteux poète aime de loin.
« Quant au bonheur des masses, il me fait rire, car mon petit cerveau ne peut concevoir une masse heureuse composée d'individus qui ne le sont pas. »
Wikipédia est nécessaire aussi pour connaître l’étendue du génie, la diversité et la précocité des talents du «sombre amant de la mort» d’après Musset.
Que c’est difficile de déguster les mots sans être aspiré par la biographie!
Devant les genêts qui poussent sur le Vésuve :
« Aujourd’hui, partout
Ce ne sont que des ruines
Où tu vis, ô gracieuse fleur, en ayant 
presque pitié des épreuves des autres, au ciel 
Tu répands une douce odeur de parfum,
Qui console ce désert. »
Tant d’autres citations pourraient enrichir nos noires tablettes :
« Les hommes, qui sont malheureux par essence, veulent croire qu'ils le sont par accident. »

dimanche 26 avril 2015

Billie Holiday. Antoine Hervé.

Bien de mes voisines de fauteuils de la MC2  se lassent des blagues d’Antoine Hervé,
je continue à les aimer, les blagues, et mes voisines.
Quand il dit : « le père de Billie était un poseur, un dragueur, un charmeur, mais n’était pas à l’heure » ça me va, et s’il reconnait lui-même abuser de l’expression : «  produits dérivés » pour dire la drogue qui ravagea la vie de « Lady Day », ce ne fut quand même pas un élément anecdotique dans cette vie chaotique.
Par contre, elles, les voisines, sont d’accord avec moi pour reconnaître les talents de pianiste du pédagogue dans ses dialogues tout en souplesse et professionnalisme avec sa chanteuse Olga Mitroshina qui avait bien tort de cacher son charmant minois sous un bonnet et un chapeau, pour mieux laisser apprécier une voix subtile. Et pas de quoi brailler, comme une spectatrice au moment du rappel qui demandait aux artistes : « sans micro ! ». Se croyait-elle dans les clubs des années 30 où il ne fallait pas attirer l’attention des policiers ? Alors que Billie Holiday tira justement des micros toutes les nuances permises par la retenue.
Née à Baltimore, il y a cent ans, Eleanora Fagan a vécu 44 ans. Sa biographie se rapprocherait de celle de Piaf :  
« Si je ne brûlais pas, crois-tu que je pourrais chanter ? »
Une fleur de gardénia dans ses cheveux fut son emblème, elle a fleuri sur une misère qui vit le jour d’une mère de 13 ans, se réveilla dans les bras d’une grand-mère morte dans la nuit,  plus tard violée par un voisin, aima hommes et femmes, connut la prison, la came, la gloire et la chute. 
Quand elle chante « God bless the child»:
« Them that's got shall get
Them that's not shall lose
Ceux qui ont, auront
Ceux qui n'ont rien, perdront »
Elle sait de quoi elle parle, et  Augustin Trapenard n’aura rien à dire, sur ce coup.
Elle commença par imiter Louis Armstrong et rencontra les plus grands : Benny Goodman, Lester Young, Duke Ellington, Count Basie, Artie Shaw, Art Tatum, Dizzy Gillespie
quand ces heures de la prohibition furent les plus inventives pour le jazz. 
« Le jazz : le son de la surprise »
Elle chanta « Strange fruit », qui tranchait avec ses chansons d’amour. Le succès de cette protest song, parmi les premières, n’empêcha pas les difficultés pour la chanter en particulier dans le sud. Près de 4000 noirs avaient été lynchées en 50 ans aux Etats Unis avant 1940.
« Les arbres du Sud portent un fruit étrange
Du sang sur les feuilles et du sang sur les racines
Des corps noirs se balancent dans la brise du Sud
Un fruit étrange est suspendu aux peupliers »

samedi 25 avril 2015

Un moment si doux. Raymond Depardon.

Ce livre de 160 pages en couleurs est édité à l’occasion de l'exposition du photographe normal le plus célèbre de France au Grand Palais début 2014.  Il nous ramène du temps où on était regardant sur le nombre de diapos qui recueillaient mieux les teintes, domaine qu'il n’avait guère privilégié, pas plus qu’il n’a jamais recherché le dernier appareil à la mode.
Trimballant ses boitiers économes aux quatre coins du monde, celui  qui fait les photos  « que tout le monde pourrait faire et que personne ne fait », n’a jamais oublié ses racines de cultivateur.
Ce sens de l’économie bien sûr, et une timidité, une humilité allant avec des coups d’audace en font un familier aussi bien des personnes en vue que des paysans au Chili, en Bolivie, en Ethiopie …
Des chiens errent dans les rues, les femmes courbées sous des charges pesantes s’éloignent au long des routes, à Buenos Aires les passants croisent des ombres et les plages d’Honolulu ne font pas rêver.
Se disant peu courageux sur les théâtres de guerre, il va choisir à Beyrouth par exemple une voiture criblée de balles  plutôt qu’un snipper derrière sa kalachnikov.
J’ai beaucoup aimé ses paysages inédits à Glasgow, quand dans les années 80, il était possible de saisir des enfants sur pellicule alors que c’est devenu tabou aujourd’hui autant que des images de militaires hors reportage embarqué. Les couleurs sont sombres et le noir et blanc aurait tout aussi bien convenu,  même si le rose du chewing-gum  de la photo qui illustre l'article, pète. Par contre comme il le dit lui-même dans ses portraits de paysages de France http://blog-de-guy.blogspot.fr/2010/10/la-france-de-depardon.html , pour retenir ce qui disparait la couleur souvent très claire et presque transparente s’imposait.
Comment fixer l’image d’un tracteur Massey Ferguson sans le rouge ?

vendredi 24 avril 2015

Ça brûle !

Ce matin là, j’étais parti, grognant à propos de papiers jetés à côté des poubelles, mais dans la période comme les moments calmes deviennent une exception, je sens le besoin d’aligner trois mots pour évoquer quelques pas le long de la voie du tram qui déroule son tapis de verdure à travers une ville qui s’embellit. Je suis passé par un parc avec ses oiseaux, ses coureurs, ses amoureux, ses boomeurs et ses babies.
J’arpente mon territoire en paix où s’affirme le printemps, et je me réfugie face aux dérèglements du monde.
En fin de semaine dernière, des abrutis ont mis le feu à des locaux sportifs à la Villeneuve et au théâtre Prémol du village olympique.
Pourtant dans les parages les citoyens n’ont pas été dispensés dans leur jeune âge d’activités transversales concernant « le vivre ensemble ».
Dans les incertitudes de l’écriture, j’avais formulé d’abord « nos élèves ont mis le feu » pour assumer mon créneau comme d’autres dans les réseaux sociaux qui ne parlent que de Palestine ou de Grèce : moi c’est l’école et j’en décolle pas.
Non que je tienne à me fustiger particulièrement en une pose inoffensive, mais pour réagir  par rapport à d’autres qui à l’occasion ont ressorti le coût du stade des Alpes et patati c’est la faute au foot professionnel et patata, je ne suis pas la justice ... malheureux incendiaires !
Ceux qui ont été élevés par notre société, s’en prennent au bien public détruisant des années d’investissement bénévole, atteignant  la solidarité, le loisir, le plaisir et la réflexion.
Ne reste-t-il qu’à être consterné ?
Tout participe à la confusion. Des morts en Méditerranée, on passe à des propos des plus débiles évoquant la pédophilie des moniteurs de colonie de vacances en plein dans un reportage visant à illustrer l’intérêt des colos. Dans des commentaires sur Facebook, le pédophile, terme décidément très en vogue, est instituteur.
Dans Politis, Philippe Val par dessin interposé est grossièrement attaqué ; il s’est élevé contre la sociologie de bistrot qui vise à tout excuser. Le débat est clôt avant d’avoir commencé. Chaque jour, on peut relever la fuite face aux problèmes posés.
Statues détruites : parlez plutôt violences policières,
chasse à l’étranger en Afrique du Sud : voyez les scandales financiers …
« Dans certains cas l’automatisation consiste à repousser les limites de la déqualification, sauf que ce sont des capacités cognitives, intellectuelles, et bientôt peut-être émotionnelles, que nous acceptons de perdre. »
Cette réflexion dans Libé concerne les objets connectés et ce court extrait participe peut être à l’embrouillement des idées, mais cette deshumanisation n’est pas générée que par les machines, les religions  y contribuent …  et il faut croire aussi, l’école ! 
...... 
L'image de la semaine est prise dans "La Vie"

jeudi 23 avril 2015

François Boucher, le bonheur de peindre. Fabrice Conan.

Le conférencier, familier des amis du musée  de Grenoble, s’est appliqué à illustrer un portrait complet du représentant de la quintessence de l’esprit français en peinture qui n’a pas brossé que des angelots aux fesses roses. Le catalogue du parisien né en 1703 traite de mythologie, de religion, de campagne, des femmes …  « Le peintre des grâces »  dans son « portrait par Gustav Lundberg », ci-dessus, nous regarde.
Lui a été observé par son temps, attentivement, et ses œuvres ignorées pendant la révolution car très liées à l’époque de Louis XV,  pas focément le « Bien-Aimé » pour tous, seront particulièrement prisées sous le second empire.
En son temps, au XVIII° siècle, les écrits sur la peinture se multiplient, tant chez les critiques qu’en histoire de l’art. Diderot est partagé :
« Cet homme a tout, excepté la vérité. » 
« On y revient. C’est un vice si agréable. »
Et il est bien vrai que  ses couleurs, effets et matières engendrent du plaisir en regardant ses toiles, gravures, décorations, cartons à tapisserie, dessus de porte, et autres porcelaines.
Fils de peintre décorateur, il est marqué par son maître Lemoyne, peintre du roi ; il sera à son tour le maître de David. Il travaille comme illustrateur. Son apprentissage en gravures, comprenant des copies de Watteau, permettra plus tard la diffusion de son œuvre ; sa dextérité en dessin lui vaut de répondre à de nombreuses commandes.
- Le religieux : « Saint Barthélémy » occupe la totalité de l’espace, sur fond de château Saint Ange à Rome où il étudia, et « Joseph présentant son père et ses frères à Pharaon » porte des influences italiennes, comme « Salomon et la reine de Saba » tiennent de Tiepolo, et le «Sacrifice de Gédéon » comporte des lumières vénitiennes. Dans le tableau « Bethuel accueillant le serviteur d'Abraham », un chameau pointe son nez, pendant que les académies s’interrogent s’il convient de représenter une telle bête dans des scènes bibliques.
« La lumière du monde »  est commandée par la marquise de Pompadour pour sa chapelle privée qui tient dans un placard : la paix autour du petit Jésus rayonne et une poule bien rustique s’est glissée au premier plan.
- Dans les scènes mythologiques, les nus s’épanouissent en toute légalité, particulièrement avec « Diane sortant du bain », resplendissante.
Europe peut se faire enlever par ce taureau de Zeus, Vénus demander à Vulcain des armes pour Enée, Apollon se préparer pour son lever, tel le soleil, « La naissance de Vénus » dans le genre est un sommet, la déesse de l’amour toute timide est la reine au milieu d’une douce « exubérance » où les putti font la cabriole.
Si au XIX° siècle, les critiques d’art cherchent  volontiers qui est représenté dans les portraits, actuellement, bien des attributions sont contestées : est-ce madame Boucher qui aurait servi de modèle et Marie-Louise O'Murphy est-elle cette jeune femme couchée ? En tous cas « L’Odalisque blonde » est charmante et attirante. Et madame de Pompadour qui fut si importante pour sa carrière n’eut pas à se plaindre de l’image que donna d’elle « le favori de la favorite ».
- La campagne est recomposée dans les scènes pastorales, les paysannes aux pieds nus ont des vêtements soyeux, les colombes marchent sur le toit du charmant moulin. En « Automne pastoral », le berger est d’opérette, en « hiver » douce est la neige et la  petite fourrure autour du cou, seyante. Un détail charmant de ce tableau conservé à New York illustrait le catalogue annonçant la conférence.
- Les intérieurs sont plus réalistes mais pas moins attrayants : dans « La toilette », une jeune femme attache sa jarretière au milieu d’un désordre de bon aloi, 
et le baiser d’ « Hercule et Omphale » est chaud.
- Ses chinoiseries m’ont parues plus anecdotiques, mais témoignent avec ses décors de théâtre de la diversité de ses talents. Les angelots sont passés des plafonds devenus blancs à des formats plus intimes, leurs nuages rebondis invitent à nous asseoir et d’autres coussins en pile à nous affaler. Le plaisir est assumé, aucune morale n’attaquera notre moral, voile que vaille !  

mercredi 22 avril 2015

Taxi Téhéran. Jafar Panahi.

Le film est tellement  surprenant, vif, cocasse que nous resterions encore longtemps, dans la voiture conduite par le réalisateur à travers Téhéran, dont on ne voit pas grand-chose, la caméra étant tourné vers l’habitacle.
Le réalisateur empêché de travailler par le pouvoir traite ses  personnages avec efficacité, malice et empathie :  ainsi deux femmes croquignolettes obnubilées par des poissons qu’elles doivent relâcher, une petite nièce qui n’a pas la langue dans sa poche, un vendeur de DVD pittoresque et un ancien voisin tourmenté. Les protagonistes d’un accident nous font rire alors que la situation aurait pu être tragique. Une belle dame à la belle énergie, chargée de fleurs est une avocate qui cherche  à défendre une jeune fille emprisonnée car celle-ci envisageait de suivre un match de volley masculin.  Pourtant de là bas nous parviennent des raisons de croire encore au combat pour la dignité, la liberté, sans blabla, avec une énergie communicative.
Nous  assistons à plusieurs dialogues autour de l’insécurité qui ne nous dépaysent pas vraiment, avec un vif débat sur la peine de mort entre une institutrice et un voleur à la tire.
Peu importe que ce soit scénarisé, ce film vraiment sympathique, contribue l’air de rien à une réflexion sur le cinéma. Il dénonce dans un sourire une société si contraignante que les cris de quelques uns concernant les libertés qui seraient menacées en France paraissent bien anodins.
« L'art naît de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté. » La citation de Gide pourrait s’appliquer à cette œuvre, mais  exprimée dans le confort d’un pays en paix, elle me semble trop absolue et presque inconvenante. En tous cas, au cœur d’une prison nous arrive un beau moment de liberté, de tendresse, d’humour, d’engagement. 

mardi 21 avril 2015

La revue dessinée. N° 7.Printemps 2015.

Dans la continuité du trimestre précédent : http://blog-de-guy.blogspot.fr/2015/01/la-revue-dessinee-hiver-2015-n-6.html , la justice est très présente dans les 230 pages de ce recueil  de reportages en bande dessinée.
Justice aux yeux bandés, dans « Les barbouzes de la République », il est question du SAC.On revoit Foccart, Debizet, Pasqua dans ces années où les coups tordus ne manquaient pas, jusqu’à l’assassinat des gêneurs; alors on se dispensera de nostalgie.
Justice du quotidien, pour une journée avec un juge au tribunal d’instance confronté aux surendettements, aux curatelles. Sa fonction sociale est évidente.
Le travail patient des associations apparait pour une remise en cause des chefs d’état africains du Gabon, du Congo Brazzaville, de la Guinée équatoriale, les plus corrompus.
Les enquêtes sont documentées, complètes, vivantes.
Un autre sujet développé concerne les migrations, en suivant Frontex qui protège les frontières de l’Europe. En 2014, 3 419 migrants sont morts en Méditerranée.
Les rubriques habituelles épluchent un plan de « Play time » de Tati, et l’image du soldat soviétique qui plante le drapeau rouge sur le Reichstag.
Nous rencontrons la centenaire Montmartroise Gisèle Casadesus, révisons les années 93-98 dans l’histoire de l’informatique, faisons la connaissance du groupe musical masqué « The Residents » formé dans les années 60, et on revient sur le mot cannibale dans un chapitre consacré à la culture générale et  sur le mot antisémitisme.
 Celui qui en  explique l’étymologie est situé entre un juif et un arabe :
 « Votre bouffe est la même ! Tous ces mezze à base de pois chiches, d’aubergine, de boulgour, d’agneau… Quand on mange et qu’on chie les mêmes choses c’est qu’on est pareil, non ? »
Quant au futur, 6 pages sont consacrées au contenu de nos assiettes, à vous faire regretter par anticipation, les hamburgers de chez Mac Do et les mezze.

lundi 20 avril 2015

L’homme idéal. Yann Gozlan

Qu’il est bon parfois de voir un film déplaisant, il nous rattrape de molles appréciations positives et supportera toute mon amertume qui peut s’employer en ce moment dans bien des domaines.
Histoire d’un écrivain sans inspiration : le cinéaste qui cite lourdement des réalisateurs plus prestigieux en manque cruellement, d’inspiration.
Les affres d’un romancier débutant : même pas, l’acteur principal dont on fait tant de cas, Pierre Niney, semble absent de sa vie.
Il a trouvé dans un déménagement un manuscrit qu’il s’approprie et devient d’une façon fulgurante un auteur à succès ; j’espère que c’est un peu plus compliqué du côté de la rue des Saints Pères. Il lui suffit de quelques mots de Romain Gary, un précepte de  Stephen King  «2 500 signes par jour !», pour avoir belle voiture. Laissez Jack London en dehors de cette farce !
Le biquet s’était rendu d’emblée antipathique en faisant la leçon à l’éditeur qui l’avait refusé. Il devient criminel à répétition avec une facilité aussi déconcertante que son ascension sociale est aisée.
« L’homme idéal », pourquoi ce titre ? Même pas le gendre idéal, il est défaillant sur toute la ligne, devant l’écran vide de son ordinateur, avec la riche héritière qui lui tombe dans les bras. Son imagination, il la mobilise pour faire disparaitre ceux qui sont au courant de l’imposture, mais la godiche compagne n’a rien vu, pourtant il en fait des bêtises, l’empêtré du traitement de texte.
Il n’y a rien à sauver : la musique est lourdingue et je n’ai même pas pris de plaisir aux images mignonnes au moment où il met à l’eau un cadavre trop bien ficelé : ce n’était pas le moment !

dimanche 19 avril 2015

Aringa rossa. Ambra Senatore.

« Ah non ! je me suis dit au début, le coup de la danse sans musique, on nous l’a déjà fait ! »
Et puis les bruits arrivent, comme un sifflement de bouilloire, un avertisseur de recul, et des musiques.
Les propositions arty se succèdent vivement, n’aboutissent pas, mais surprennent parfois ou citent d’autres gestes de danse vus sur les plateaux ces temps ci.
La chorégraphe italienne qui fait mimer la jovialité méditerranéenne ou US en joue et rejoue, est une universitaire qui a travaillé avec Gallotta. Ses danseurs tombent parfois du plateau  ou continuent à chercher à danser dans la salle, la troupe s’excite autour d’une théière ou d’une clef, se fige au moment où une musique aux accents fox-trot pousserait à gambader, alors qu’ils se déchainent dans les silences. Les identités sont brouillées, les pistes déroutent.
« Aringa rossa » signifie hareng rouge qui en anglais est employé pour désigner une fausse piste, elles ne manquent pas. J’avais trouvé récemment un éplucheur dans une boutique bien achalandée, rue Lafayette, à l’enseigne du « concombre rouge ».
Une heure plaisante où nous pouvons rire, et c’est rare dans la danse, apprécier l’inventivité, la vigueur des neufs beaux acteurs-danseurs et danseuses-actrices.
Des amis qui avaient vu la veille un musicien muet et un danseur couché en guise de spectacle,  sous l’intitulé «  A corps et à qui », ont trouvé celui ci tout à fait plaisant, bien que déstructuré à loisir.

samedi 18 avril 2015

100 photos National Géographic. Reporters sans frontières.

Les nounours, je les aime quand je suis dans l’univers de ma petite toute petite, mais ils me laissent froids en général quand dans le même moment à l’autre bout du monde une petite fille se retrouve avec une ceinture d’explosifs sur le ventre.
Pourtant le recueil qui apporte son obole à la liberté de la presse, consacré aux animaux me semble bienvenu quand les hommes se déchirent.
Le sourire prêté à un perroquet feuille morte ou un poisson clown veillant sur ses œufs, des éléphants de mer ne se quittant pas de la nageoire, une jeune femelle bonobo aux lèvres barbouillées d’argile jaune nous ravissent.
Qu’ils soient flous, saisis dans l’urgence, ou au bout d’un longue attente avec des appareils automatiques sophistiqués, nous avons le détail des prises de vues par divers photographes impliqués dans leur combat pour la défense des espèces menacées qui font partager leur point de vue sur la beauté du monde.