mardi 10 mars 2009

Tu connais Sophie Marceau ?

« …Marcher dans le désert (…) Marcher dans les pierres (…)
Dormir dehors
Il faut un minimum
Une bible un cœur d’homme
Un petit gobelet d’aluminium… »

Alain Souchon
Le chameau* porteur du gaz, des pommes, de la quincaillerie, de quelques sacs privés s’est échappé à l’insu des trois chameliers mauritaniens qui devisent tout en tirant sur leur mini trompette de pipe. Trois silhouettes maigres, tuniques grises, ceintures de virilité, chèches noirs.
Votre servante juchée sur un des deux bestiaux restants (elle s’est fait une entorse avant de quitter la France : acte manqué, discours réussi !) alerte Mohammed, chef parce qu’il est grand, de stature et de gueule, fils d’un notable de Chinguetti, chef parce qu’il a trois épouses et toute la suite féconde qui va avec, parce qu’il parle français et triche à la belotte.
Petit Sidi, fait demi tour, vole comme un ange sur l’enfer du reg ! A mon avis on mangera froid ce soir et les deux quadras femelles du groupe qui suit pédestrement à quelques kilomètres se passeront de lingettes.
Je m’en fiche des bagages ! J’ai mal au derche sur ce foutu chameau qui navigue en galère : roulis et tangages m’envoient glisser à droite, à gauche et puis en avant et en arrière. Si seulement j’étais obèse, ça me calerait et je verrais le paysage ! Bof ! Y a pas de paysage.
Mohammed et Grand Sidi allument une pipe. Ils attendent, adossés à leurs chameaux tandis que je m’interroge sur la trousse à pharmacie. Aura-t-elle le baume salvateur ?
Grand Sidi, proprio de ma monture, me fait l’offrande d’une espèce de machin truc transparent qu’il a prélevé sur un épineux : « mâche, bon, Maritreize... »
- Gomme arabique, commente Mohammed.
Et zou dans le bec, ce cadeau du désert ! Maintenant, ma vieille, ton bec tu risques de ne plus l’ouvrir avant que ta langue ne finisse par user cette saloperie de plastique naturel qui te soude les mâchoires.
Mohammed a disparu le temps de trente coups de langue.
Il réapparaît tenant précautionneusement une jatte en bois.
- Tu en veux qu’il me dit, c’est du lait de chamelle. Tout frais, du campement là-bas.
- Méyapcamp ! Deux coups de langue.
Je refuse de la tête en me tapant sur l’estomac.
Mohammed avale ce lait bleu, si tentant… Mais les bactéries, hein !
Sa bête lape le fond du bol en battant de ses lourdes paupières décorées de cils en chiendent.
Mohammed est un chic type puisqu’il aime sa chamelle.
- Tu connais Sophie Marceau ?
- Fofaro ?
Trois coups de langues, toujours aussi tenace, cette saloperie !
- Quatre Toyota. Cinquante chameaux.
- … ?
- Si j’avais eu tout ça, je l’achetais Sophie Marceau. C’est la plus belle femme du monde.
- Auchiné ? Les coups de langues, les coups de gourde et les jets de salive commencent à faire les efficaces.
- Au cinéma ? Non non, en vrai. Je l’ai vue comme je te vois ! rétorque le polyglotte.
- Téailléenfranche ?
Courage, ça se décolle.
- Ben je voudrais bien mais non j’y suis pas allé en France. J’ai joué dans le film.
- Kéflim ?
- Tu te rappelles pas ? La Passe d’Amogjar. On a vu le fortin de « Fort Saganne » depuis la Passe. Juste avant Ouadane…
- Cha me reffient.
Que oui, ça me revient. Ce petit fort perdu dans le rien. Ce décors de film en dur religieusement préservé par les Mauritaniens. On entendait encore le violoncelle d’ Hyppolite Girardot sur le toit du fortin … Ah ! Depardieu et peuchère la pulpeuse Sophie, ces amours ensablées !
- Ainchi t’aféaKchteur ?
- Tous les rôles j’ai joués ! A cheval, à chameau, à fusil derrière les dunes, à couteau derrière les murettes ! Je suis derrière Depardieu quand il scie la jambe de son copain.
- … !!!
- Corneau m’a engagé pour les repérages. On a tout fait à cheval. Il est revenu plusieurs fois après le film. On a fait des virées autour de l’Adrar… Fou du désert ce type. Je me demande ce qu’il lui trouve au désert.
- Moi auchi !
Il rêvasse en se bourrant la pipette. Il a grandi de dix centimètres.
- Sophie Marceau, c’est bien la plus belle du monde !
Petit Sidi a rattrapé son chameau volage, attiré par quelque chamelle en chaleur. On mangera chaud la biquette morte qui pendouille au flanc du déserteur.
Au pique-nique, tout le monde se retrouve : les quatre sexas, les quatre quadras, dont deux filles et deux gars toujours affamés (dis, il te resterait pas une boîte de thon dans ton barda ?). Les sexas ont ce genre de ressource, ils le savent.
Pendant que les chameliers, guide et cuisinier s’éparpillent dans le rien rugueux pour prier, je raconte l’affaire Sophie Marceau.
- Nous, on doit valoir une chèvre, s’exclame Adèle, approuvée par les autres sexas. Elles rigolent en faisant encore baisser les enchères.
Sieste sous ce vent sournois qui vous recouvre vite fait d’un suaire de quartz.
- Je veux un autre chameau. La Er râhla* de celui-là avec sa peau de bique m’a écorché les fesses.
Grand Sidi défend son taxi et sa monumentale Er râhla. Je ne lâche pas le morceau.
- Si vous ne me donnez pas une autre monture, je pars à pied. Vous aurez ma mort sur la conscience !
- C’est parce que tu ne sais pas monter, persifle Adèle, approuvée par ces chiennes de sexas ! Tiens, j’ai envie de voir les choses (y en a pas, que je me réflexionne) de haut moi aussi. Je vais le monter ton chameau.
Cinq heures plus tard, sous les palmiers dattiers, oasis de carte postale, nous sommes comme des sardines sous l’abri de branchages qui sert aux habitants des villes ( ?) au moment de la récolte des dattes.
Dehors, clair de lune efficace puisque c’est à sa lueur qu’une sexa me badigeonne à la Néosine la zone martyrisée depuis trois jours et la toute fraîchement écorchée d’Adèle.
Vieille carne, et bien fait pour toi ! Ouais, beau clair de lunes.
Grand Sidi, ton chameau, personne n’en voudra plus ! Sauf les chèvres mortes et les bouteilles de gaz.
Tout le monde ronfle. Sauf votre servante qui tend l’oreille. A droite, les deux quadras femelles se parlent à mi-voix :
- Et tu sais ce qu’il m’a dit ce macho de Mohammed ?
- A propos de quoi ?
- Tu sais, le prix des femmes… Comme une conne je lui ai demandé ce que je vaudrais sur le marché ici. Il m’a regardée de haut en bas, a fait le tour de ma personne - tout juste s’il n’a pas examiné mes dents - et a déclaré… Ah, le salaud !...
- Ouais, alors, accouche !
- Une chamelle stérile et un âne !
- Quels goujats, ces types !
- Vos gueules ! ont hurlé les autres en se tournant tous en même temps du même côté.
Dans l’inconfort du lieu, je me suis rappelé qu’à l’hôtel de plein air, à Ouadane, le patron avait dressé une immense Khaïma *d’une blancheur éclatante pour recevoir Théodore Monod.
Nous n’avons pas rencontré le vieux navigateur du désert, celui qui cherchait une petite fleur bleue, et une météorite mystérieuse. Nous sommes partis faire les cons dans la beauté tragique du rien, la veille de l’arrivée de l’auteur de « Méharées ».
« On s’ennuie tellement, on s’ennuie tellement, on s’ennuie tellement
Alors la nuit quand je dors,
Je pars avec Théodore …
Dehors, dehors »
Alain

Marie-Treize

* En Afrique, il y a les dromadaires (une bosse) mais on dit toujours ‘chameau’
Les chameaux c’est en Asie. Deux bosses.
*Pour Er râhla (pas Elle râla) merci Google !
* tente mauritanienne

Gran Torino

Du cinéma : des dialogues âpres, des personnages typés, des destins problématiques, des questions essentielles, du rythme, des acteurs, une ambiance, de la nostalgie et un présent bien brutal. Du cinéma américain avec une conclusion qu’on aimerait plus elliptique, mais avec son efficacité : Clint Eastwood nous émeut et nous fait rire. Je me suis trouvé du côté de ce vieux ronchon qui n’apprécie pas que sa petite fille joue de son téléphone pendant l’enterrement de sa grand-mère, et il aura le temps de se racheter de son racisme caricatural du début. Les cinéphiles lisent cette œuvre comme une manière de testament ; ce qui fait la grandeur de ce film c’est bien le jeu avec son trajet singulier d’acteur et de réalisateur. Une entreprise qui nous concerne en tant que citoyen qui ne trouvera pas de réponse à ses questions sur la délinquance mais aimera ce moment d’humanité d’autant plus palpitant qu’il est haut en couleurs et fort en gueule.

lundi 9 mars 2009

35 Rhums

Une caméra entre assiette avalée devant le frigo et voies de RER aurait pu composer une vision originale des solitudes en banlieue, qui ont plus l’habitude de traîner, avec le cinéma français, du côté de Saint Germain des Prés. Mais le film de Claire Denis s’étire, nous n’apprenons que peu de choses sur les personnages tellement mutiques qu’ils restent énigmatiques. L’alcool est triste. La relation père fille, mise en avant par les critiques, ne m’a pas paru non plus très convaincante : pourquoi sont-ils attachés ?

dimanche 8 mars 2009

« Arrêtez le monde, je voudrais descendre »

La phrase au présent avait servi aussi de titre à Bedos pour un livre, et des émissions sur mai 68 ont utilisé l’expression qui rappelle « on arrête tout on réfléchit et c’est pas triste » des années 01. Ici pas de subversion dans cette succession de scénettes. Dans une cabane à l’extérieur de la MC2, la scène est circulaire comme chez les frères Forman qui nous avaient régalé avec Obludarium, dont les anciens compagnons de Bartabas de ce cirque Dromeko, se sont inspirés sans arriver à créer une atmosphère aussi originale. Il y a bien un orchestre sur la scène, des machineries apparentes, des animaux, un manège final et un coup de vin rouge à la sortie, mais nous l’avions déjà vu. Le rythme est alangui, et comme dans certains gags, les dialogues détaillant la prostate, il n’y pas que le papier toilette qui soit insuffisant. L’occasion de faire quelques clichés estampillés poétiques, mais rien de rare.

samedi 7 mars 2009

Aboiements dans la nuit.

J’ai croisé des souvenirs enfantins et des impressions d’aujourd’hui quand j’ai trouvé cette phrase : « les journalistes sont comme les chiens qui lancent des aboiements dans la nuit en pensant qu’ils la feront fuir ».
Même si nos paroles n’éclatent sûrement pas dans le silence ni l’obscurité, je trouve dans mes expériences associatives, politiques, bien des mots à connotations magiques.
Quand des marchands ont proposé les poupées de Nicolas et de Ségolène à piquer d’épingles, ils pensaient faire sourire avec cette transposition de malédictions vaudoues. Ils matérialisent nos impuissances à agir dans le réel, alors la parodie, le miraculeux déboulent. En flattant notre goût à moquer, plutôt qu’à approuver, ils participent aux clivages de la société qui se définit plus volontiers par ses oppositions que par ses adhésions.
Qu’ils sont collants, les prosélytes ! Ils font fuir le sympathisant, avec leurs manières de représentant à l’ancienne, du genre qui coince la porte avec son pied ou se présente en doublette Jéhovah avec ses patenôtres!
Mais je suis dans l’incompréhension la plus totale quand je constate, dans bien des groupes, des stratégies sophistiquées et têtues pour rester entre soi, surtout. Il y a bien sûr l’historique de l’assoc’ intouchable qui ne veut pas lâcher le manche, les si peu sûrs d’eux-mêmes que tout nouveau est un importun, les cercles qui se sentent toujours attaqués et qui n’osent plus entrouvrir une porte…
D’ajouter à chaque détour de phrase : « signe des temps », ne fait pas avancer les pratiques ni reculer la nuit. Pourtant avec les machines participatives que peuvent être les ordinateurs qui ont mail à partir, la montée des urgences écologiques, économiques, sociales, les engagements et aussi les bonnes volontés ne manquent pas. Mais il n’y a pas forcément rencontre, et les mots de Jean Prévost restent des mots : « il faut défendre avec violence des idées modérées ».
Les grincements, les soubresauts dans nos groupements peuvent signifier encore une manifestation de vie, est ce que ça ira jusqu’à la mise en mouvement ?
Teuf ! Teuf !

vendredi 6 mars 2009

Dominique Fernandez au Square

A bientôt 80 ans, l’académicien invité à la librairie du Square ( on dit encore « librairie U » voire « l’Université ») est bien vert. Quelle chance de pouvoir écouter le fils de Ramon, s’exprimant avec précision, élégance, humour, simplicité sur son dernier roman : « Ramon ». Histoire d’une famille haute en contrastes et en couleurs, où le père brillant spécialiste de Molière et de Proust, ami de Jean Prévost mort au Vercors, s’est engagé auprès de Doriot au PPF, aux heures noires de la collaboration. Ce mondain abandonnera la mère si provinciale. Dominique leur fils, en fouillant l’énigme de ces vies, décrit la singularité d’une époque, la complexité des liens, les mystères d’un homme, un peu les nôtres ? Duras résistante habitait au troisième étage de l’immeuble dont Fernandez le collabo occupait le quatrième. Le fils de Dominique, qui s’appelle… Ramon, est directeur du trésor, c’est un proche de Nicolas. Il ne nous lâche pas celui là.

jeudi 5 mars 2009

La lumière dans l’art contemporain

Rien que pour cette citation d’Hannah Arendt, la conférence des amis du musée valait le coût« Ces pensées figées, semble dire Socrate, sont tellement pratiques à l’usage qu’on peut s’en servir tout en dormant ; mais si le vent de la pensée, que je vais maintenant se faire lever en vous, vous arrache à votre sommeil, vous réveille pour de bon et vous rend plein de vie, vous verrez que vous n’avez que des incertitudes à quoi vous raccrocher, et ce qu’il y a de mieux à en faire, c’est de les partager avec les autres. »
Comme bien souvent avec l’art contemporain, un détour, cependant un peu long, s’imposait du côté des classiques avec Georges De La Tour, les hollandais du siècle d’or, l’or des icônes, Turner et les meules de foin de Monnet.
A partir de Soulages qui fait sortir les couleurs du noir, le spectateur participe au jaillissement de la lumière. Plaisir de revoir des œuvres comme les récipients en verre de Kounellis ou les projecteurs de Boltanski braqués vers la mémoire.
J’avais bien aperçu des néons dans les musées : ce sont ceux de Dan Flavin, figure majeure de l’art minimal comme dit Wikipédia, stimulant.
Et la pièce remplie de brouillard que j’avais traversée à Lyon, pourrait bien avoir été installée par Mathieu Briand créateur de mondes flottants et émouvants.
Claude Lévèque connaît maintenant la consécration avec le pavillon français à Venise après avoir mis du temps à être reconnu : ses lits au plafond qui ouvraient et concluaient la conférence disent la solitude et la mort.
Mais la révélation forcément fulgurante a été pour moi, la découverte de Walter Di Maria qui a installé dans une zone désolée et très orageuse du nouveau Mexique, 400 poteaux métalliques pour attirer la foudre. Quelle entreprise est plus ambitieuse pour essayer de saisir la lumière qui est le projet de tout photographe, de tout peintre ? Cette entreprise fait de l’artiste le concurrent de Zeus. Prométhée qui s’y était essayé avait mal fini, mais nous a laissé une belle légende.