
L’oral ne peut se substituer à l’écrit. Pourtant sa légèreté a contaminé l’élaboration laborieuse d’argumentations structurées. Comme les Lacoste devenus apanage d’une certaine jeunesse des banlieues, la tchatche a cessé d’être le monopole des promis à l’oral de l’E.N.A. L’enjeu est de taille pour que subsistent des moyens pour accéder aux nuances, pour sortir du réactif, pour inscrire une pensée.
Je consolais ma mauvaise conscience d’avoir abusé d’exercices à trous vite comblés, par la fastidieuse correction d’au moins un texte par élève, par semaine.
- Ecriture au brouillon, c’était alors chaque samedi : avec sollicitation à raturer, gommer.
J’annonçais le sujet à l’avance. Pour contourner la difficulté d’inventer une nouvelle planète pour le Petit Prince comme ça, au sortir de la récréation, inviter à imaginer à l’avance.
Réfléchir à :
Portrait d’un grand - parent, d’un ami, son auto - portrait.
La façon de mener des dialogues.
Poèmes avec contraintes, à la manière de…
Comptes-rendus de visite, d’expérience.
Une lettre, est que ce serait utile aujourd’hui ?
Beaucoup d’histoires à terminer, pour prolonger la fantaisie d’un auteur, se servir de Calvino, de Pennac, d’un père Noël maboul.
Conte des origines : du type pourquoi le léopard a des taches sur sa robe ?
Des histoires avec des narrateurs différents, changer d’angle de vue.
La critique d’un spectacle vu en commun puis d’une émission préférée, en argumentant. Expression intime : un petit plaisir comme ceux de Delerm distillés chaque jour pendant deux semaines. Une invitation à positiver, à chercher ce qui aiguise l’appétit de vivre : pas forcément un luxe pour des enfants grognons, frustrés, ou désabusés avant d’avoir goûté.
Un reportage, des résumés…
A la fin de l’année : le « chef d’œuvre » individuel parachève ces divers travaux.
« Mon roman » arrivait à être entièrement tapé à l’ordinateur, tiré à quatre épingles, monté sur les présentoirs de la bibliothèque comme les vrais livres avec couvertures cartonnées, illustrations, maison d’édition fantaisiste, quatrième de couverture et biographie amusante.
Les élèves s’engagèrent dans des albums pour les tout petits, jusqu’à des polars déjantés, des romans roses et des destins historiques où Abdel racontait comment Jean-Claude arrivait à guérir un certain Adolf de ses folies guerrières. Nous avons apprécié des épopées footballistiques et des voyages lointains, des histoires où les animaux expriment plus profondément que certains déballages les souffrances, les conflits de l’écrivain.
La confection d’un journal de classe, si féconde à une époque, ne me prouvait plus des vertus initiales qui furent évidentes. Le sujet était libre, contrairement aux autres situations d’écriture de l’année, avec cependant négociation pour éviter d’aligner six textes sur le foot. La motivation des élèves s’érodait ; « il fallait Me fournir un texte pour Mon journal » : tout faux ! L’appât du gain rapporté par la vente du journal au porte à porte aurait pu motiver les libres écrivains. Seuls les « spéciaux classe de mer » inspiraient encore des réussites dans le genre. Nos lointains débats théologiques sur la nature libre des textes s’effacent. Les contraintes rassurent ; les impulsions données par une histoire captivante enrichissent plus que l’injonction de liberté, même épaulée par une boîte à mots déclencheurs.
- Correction individuelle des brouillons en rouge accompagnée de commentaires lors des six évaluations de l’année. J’affichais ma subjectivité de juge : « je ne dois pas m’ennuyer ».
La procédure pour obtenir un produit fini, « nickel » prend une semaine pour recopier, pointer, corriger à nouveau au crayon, effacer, numéroter, archiver.
Je crains que l’usage exclusif du traitement de texte pour les rédactions ne retarde l’instant de s’essayer à un nouveau texte, d’un autre genre, et que la forme prime sur le fond, le « look » sur l’essai. Il faudrait ménager du temps pour un « tremblé », une rature, des tentatives de s’éloigner du premier jet.
A ranger dans la liasse des autres textes reliés en fin d’année.
Il existe aujourd’hui des petits classeurs aux couleurs acidulées pour recueillir dans ce lieu exclusif les essais de l’écrivain en herbe.
- Correction collective. Quelques phrases caractéristiques relevées dans les textes fournissent matière à mise en commun et à élaboration de conseils inscrits
- Au recto d’une page en couleur:
« - Eviter les répétitions, les répétitions, les répétitions ;
- Faire la chasse au verbe faire.
- il y a des moyens d’éviter il y a … »
- Au verso : « la chasse aux canards » :
"engueuler"à remplacer par "gronder"
"plein de" à remplacer par "beaucoup de…"
Ces dispositifs ne sont-ils qu’un barrage dérisoire contre l’océan des présents fébriles ?
Entre deux virgules nous allons fouiller du côté des mystères de l’humain. Les volutes, les suspensions de la plume nous racontent à chaque fois l’originalité de l’homme qui commença ainsi son histoire.
Les jambages s’alignent entre les rayures Seyes ; l’écriture qui fait tirer la langue ne se confondrait-elle pas avec le geste de l’écrivain équipé de son Mont-blanc ? Applique toi.
Ecrire est un grand orgueil, cependant cette expression fait office de sauvegarde. Ecrire c’est raturer. Il me faudrait arpenter encore quelques départements des beaux-arts et des belles lettres pour rendre la lumière d’un mois de novembre. Alors saisir la vérité de ce qui circula quand je fis classe me semblera encore bien insaisissable, longtemps.
« Ecrire c’est traverser une saison qui n’est sur aucun calendrier » F. Lefèvre