mercredi 25 février 2015

Iran 2014 # J 18. Hashte Par/Sareyn

Nous nous réveillons emmitouflés dans les grosses couvertures imposées par une climatisation vigoureuse et nous faisons l’opération inverse de la veille : transformer le dortoir en salle à manger. Nous rangeons la maison, lavons et plaçons la vaisselle. Dehors la chaleur nous tombe dessus. Plus de trace des entrailles des poissons mangés la veille par les poules voraces qui accourent  dès que la nappe est secouée. Nous chargeons tranquillement les bagages. Le minibus s’ébranle hors de la cour, des brins de plans de riz encore accrochés  au châssis rythment chaque tour de roue.
Avec  la mer en paysage, la route traverse des rizières dans lesquelles les paysans se courbent à angle droit pour couper la récolte à la main. Il y a aussi bon nombre de plantations de kiwis. L’habitat utilise des tuiles à la place des tôles grises ou rouges, moulées et placées côté creux face au ciel. Les petites villes où les marchands ambulants proposent noix et figues alternent avec la campagne.
Nous atteignons Astara dont une marque de caviar porte le nom. C’est un port à la frontière de l’Azerbaïdjan, réputé pour son bazar au bon approvisionnement en temps d’embargo et à ses prix intéressants. De port, nous n’en voyons pas, à peine un gros bateau au large. Par contre il y a une plage, aussi déprimante et triste que celle de Hashte malgré quelques cerfs-volants et une sorte de cirque en bois comme attraction http://blog-de-guy.blogspot.fr/2015/02/iran-2014-j-17-masouleh-mer-caspienne.html . Nous remontons dans la voiture et longeons  la frontière de l’Azerbaïdjan marquée par une limite en fil de fer barbelés, ponctuée de casernes. Tout à coup Halleh, notre guide, reçoit un coup de téléphone de la police qui vérifie, je n’ai pas trop compris quoi. La route s’élève en douceur dans un paysage verdoyant dont nous profitons depuis la terrasse du restau de midi face à un poisson grillé. Nous poursuivons notre voyage vers Ardabil en passant par une station de sports d’hiver avec quelques maisons cossues. Tout du long, au  bord de route, des étals de miel se succèdent avec parfois des bocaux aux couleurs surprenantes. Nous ne faisons que traverser Ardabil qui ne présente pas d’intérêt touristique hormis peut-être un mausolée datant de 5000  ans .
Et nous nous dirigeons vers Sareyn assez proche. Il s’agit d’une station thermale très fréquentée par les iraniens, célèbre pour ses eaux chaudes. Ali notre chauffeur, s’arrête devant un petit immeuble dans une rue calme à quelques pas du centre où nous attendent deux petits appartements qui manquent d’entretien.
C’est là qu’il nous fait ses adieux chaleureux, accolades et 3 bises à chacun. Il doit reprendre la route pour Téhéran puis Ispahan pour s’occuper d’un autre groupe ; nous nous quittons avec un petit pincement.
Halleh nous entraine à la découverte de la ville grouillante de  monde. Des tentes occupent des places de parking en bord d’avenues, logements bon marché pour touristes qui dorment là et mangent sans beaucoup d’intimité.    
Ici le farsi n’est pas la langue principale, le turc est majoritaire, pratiqué par les gens des montagnes dont le type physique s’écarte de celui des autres iraniens. Des sous vêtements en peau de chameau, caleçons longs, bonnets nous amusent par leur forme.
Côte à côte des boutiques vendent du miel liquide ou encore dans leurs alvéoles.
Les commerçants nous proposent de goûter leurs marchandises tous les trois pas, s’enquièrent de notre nationalité, nous sourient. Nous testons le miel, l’alwa à la carotte que l’on connaissait déjà en confiture. Nos hommes ont la possibilité de pénétrer dans une ancienne piscine d’eau chaude où barbote la gent masculine rhumatisante, mais nous nous contenterons de visionner la caméra de notre cinéaste exclusif.  
Dans les rues, l’affluence est digne de la Côte d’Azur, les restaus exposent des tripes ou des döner kebab, de grandes marmites chauffent sur des bruleurs conséquents remuées par d’énormes cuillères en bois.  Nous prenons notre repas au fond d’un restau sur un divan : abgoosht, ou … döner kebab, douceurs, puis nous commandons un narguilé pour 4.

 Notre guide se livre, elle nous parle de son élève de 11 ans tombée enceinte sans savoir les choses de la vie et renvoyée de l’école. Comment l’argent règle les problèmes avec la police ...
D'après les notes du carnet de voyage de Michèle Chassigneux .


mardi 24 février 2015

La faute au midi. J.Y Le Naour. A. Dan.

Une histoire vraie de la guerre de 14, tout au long de laquelle on se dit :
« c’est pas possible ! ».
Fusillés pour éviter la propagation des mutilations volontaires alors que les deux pauvres bougres passés devant le peloton d’exécution ont été blessés par les sharpnels ennemis, un marseillais et un corse sont victimes d’un système odieux. Un « Sentier de la gloire » (Kubrick) où le racisme à l’égard des méridionaux est un facteur déterminant dans l’engrenage d’une injustice dont la reconnaissance après coup ajoute à notre consternation.
Le haut commandement (Joffre) est aveugle, avec des officiers en marche vers un massacre  qui arrêtent pour espionnage des habitants ayant averti que l’artillerie allemande attend de l’autre côté de la colline : 10 000 sacrifiés.
La presse joue un rôle capital dans le déroulement de cette tragédie, sur fond éternel: 
«  croyez-vous que le temps soit venu d’affoler le pays avec vos révélations ? ».
L’absence d’instruction, la disparition de l’appel dans le processus judiciaire, des avocats improvisés, apparaissent comme des circonstances secondaires dans l’injustice militaire, tellement tout est organisé pour aller vers une issue incroyable, les faiblesses humaines alimentant un système implacable.
Cette bande dessinée commandée par les archives départementales des Bouches du Rhône  est un documentaire parmi des publications variées dont ce blog a pu déjà rendre compte, à rechercher en haut à droite de cette page en tapant « guerre de 14 » où en cliquant sur un de ces liens :

lundi 23 février 2015

Hard Day. Kim Seong-hun.

Divertissement policier rondement mené avec des ripoux comme il convient, dans un décor un peu exotique mais pas trop. Quelques plans magnifiques, une tension bien tenue avec un humour qui nous permet d’avaler toutes les invraisemblances et savourer les rebondissements où morsures, étranglements, immersion, poursuites, duel aux poings se succèdent … et un conteneur. 
Nous sommes du côté du mauvais fils, mauvais père, mauvais frère, mauvais flic, sur qui s’abattent  tous les malheurs : il vient de perdre sa mère, sa fille s’impatiente au téléphone, et la route peut s’avérer dangereuse, ce n’est qu’une fin de journée précédant d’autres calamiteuses, mais il ne sera pas toujours mauvais conducteur.

dimanche 8 février 2015

Consumation.

Au moment où le civisme est à nouveau invoqué à grands cris, Roland Dumas qui fut dans l’instance suprême (le conseil constitutionnel), avoue qu’il a validé les comptes de Balladur et Chirac alors qu’il savait qu’ils étaient faux. Et je retrouve un vieux  titre du Canard, décidément décourageant, sur la faveur fiscale  de Cazeneuve à la belle-mère de Larcher dont personne n’a parlé par ailleurs… Chaque jour… 
Est-ce que cette chronique habituelle des-copains- et-des-coquins nous fige dans le ressentiment, ou faut il faire malgré eux ?
Ils campent dans la tête pourrissante du poisson, ils sont le poison instillé dans nos croyances envers une démocratie équitable.
Et l‘on va demander aux atlantes (teneurs de murs grecs) des halls d’immeubles d’être prévenants et gentils !
Ressasser la médiocrité d’un personnel politique, dont les éléments de langage constituent une enveloppe qui ne cache guère leurs incompétences multipliées par les mandats, ne mènerait qu’au clash ou à la kalach ?
Nous avons cru au collège unique, en confondant inégalités et injustices pour employer des termes d’un autre siècle quand il conviendrait de dire diversité. Les mots sont  décidément trompeurs, car c’est justement  jadis que se dessinaient avec une égale dignité des carrières variées de paysans, d’instituteurs, de gareurs… Alors qu’aujourd’hui il n’y a plus de vocation pour devenir infirmière ni prof, les bacs plus tant rechignent aux postes de soudure et les potaches les plus verts ne ramassent guère leurs épluchures si on ne leur fournit pas des pincettes et des gants.
Dans une société vieille qui flatte l’adolescence, au collège l’élève s’efface devant l’ado ; là où jeunesse se fait, le lieu des apprentissages se défait.
Au cours d’un entretien à France Inter où François Dubet pertinent dans le constat manquait de propositions comme tous ceux qui causent de l’école, une institutrice de maternelle est venue exprimer son émotion parce qu’Hollande, la veille, avait dit  qu’il s’agissait de maîtriser le français, dès le plus jeune âge. Si l’énoncé de telles évidences fait pleurer les maîtresses on n’est pas sorti de l’auberge. C’est qu’à chaque fois les commentateurs et les politiques après  l’hommage mécanique aux profs, font comme si rien ne se fait, ne s’était fait, alors les nerfs sont à vifs et  il est bien difficile de passer aux solutions.
Pour aller au-delà de réactions de surface, je reprends un morceau d’un texte qui m’avait semblé riche d’Anne Frémaux http://iphilo.fr/2015/02/02/je-suis-la-crise-de-lecole-republicaine-anne-fremaux/ et qui fit réagir diversement quelques collègues à qui je l‘avais transmis, qui ne contestèrent point ce point :
« Assurer la continuité entre le passé et le présent, transmettre les éléments de la tradition qui résistent encore à l’esprit de « consumation » présent, mettre en dialogue tradition et modernité en gardant le meilleur de chacune, telles sont les missions fondamentales de l’école. »
En Irak, des hommes brûlent et des enfants, sont« vendus, crucifiés, utilisés comme "kamikazes" ou "boucliers humains", enterrés vivants, victimes d'actes de torture ».
…………..
J’interromps mes publications pendant deux semaines. A lundi en quinze : cinéma.

samedi 7 février 2015

L’élevage des enfants. E. Prelle E.Vincenot.

Dans la production abondante des livres vite lus (130 pages) et rigolos à offrir à de futurs parents, celui là peut figurer pour quelques saisons tant que les tribus au lycée seront : « gothiques, bad boys, fashions, nerds, punks, mangas, hardeux, filles faciles, hipsters, sportifs, cassos, geeks, rastas, beau gosses, pantalons afghans, … »
J’avais été accroché par  un tableau qui expliquait comment décrypter les bulletins scolaires de son enfant :
«Théo est un élève perfectionniste» : signification réelle: «Il met deux heures à faire ce que font les autres en dix minutes».
« Bruce doit apprendre à canaliser son énergie » : j’ai peur qu’il me frappe.
 «Joy est une élève très populaire au sein du collège, et elle participe avec enthousiasme à toutes les activités extrascolaires»: Il faut qu'elle prenne la pilule le plus rapidement possible. 
L’entretien avec monsieur Couard, principal de collège qui pour éradiquer la violence distribue une brochure sur la violence à chaque début d’année, « suffisamment épaisse pour assommer un élève difficile » parlera à certains.
 A chaque étape de 0 à 3 ans l’âge adorable, à 16-18 ans l’âge insupportable, en passant par l’âge pénible, l’idiot et le bête il y a de quoi rire. Les ponctuations de Laurence Sestac étant parfaitement dans le ton joyeux et punchy  qui nous reposent des doctes et des culpabilisateurs « Vous élevez déjà un ou plusieurs enfants, et vous avez le sentiment d'être un mauvais parent ? Soyons honnêtes : c'est sans doute le cas. Vous n'avez pas encore d'enfant, vous souhaitez en avoir, mais vous craignez de ne pas posséder toutes les qualités requises pour l'éduquer ? C'est bien naturel. Après tout, devenir parent, c'est un peu comme acheter un billet de train non échangeable et non remboursable, pour une destination inconnue. Élever un enfant est d'ailleurs une tâche tellement compliquée que Dieu lui-même n'en a eu qu'un seul. »

vendredi 6 février 2015

Simples.

En vue du  point de vue que j’essaye de mettre en forme chaque vendredi, j’avais noté :
« qu’est ce que la société peut faire pour moi ? » pour m’étonner d’un paradoxe de plus.
Alors que nous sommes immergés dans un bain où l’individu prime et déprime, se fout des autres, le recours à la société devient automatique depuis les conchieurs de l’état qui vivent du RSA jusqu’aux libéraux à la dent dure nourris par la sécu.
Et puis j’ai entendu dans l’excellente émission de Philippe Meyer les mots d’Amin Maalouf :
« Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays ». Facile à dire quand tu es milliardaire, et que tu viens d'être élu, à 43 ans, président des Etats-Unis d'Amérique! Mais lorsque, dans ton pays, tu ne peux ni travailler, ni te soigner, ni te loger, ni t'instruire, ni voter librement, ni exprimer ton opinion, ni même circuler dans les rues à ta guise, que vaut l'adage de John F. Kennedy?»
Rien n’est simple ! La complexité s’impose et les marchands de solutions toutes faites indisposent encore plus depuis la manif historique du 11 janvier que je ne cesse d’invoquer de peur qu’elle ne disparaisse dans les vaguelettes d’une actualité affolante.
Rien n’est simple ! Comme les explications qui se superposent sur les causes économiques, psychologiques, éducatives, religieuses qui ont amenés ces français à tirer sur leurs semblables, sur leurs défenseurs.
Dans les lignes auxquelles se raccrocher, j’avais aimé ces mots de Maggiori dans Libé  à propos de la liberté:
«Je suis libre, je fais ce que je veux !» : que reprochera-t-on alors au voleur qui veut voler et au violeur qui veut violer ? On dira donc que la liberté, c’est plutôt vouloir ce qu’on fait… »
Nous n’en avons pas fini avec la tristesse, mais le sursaut en ce dimanche glacial nous a réchauffé… comme la confiance qu’a accordée Najat Valaud Belkasem au directeur de l’école de Nice dans une affaire qui semblait tellement simple : le scandale d’un enfant au commissariat pour des mots qu’il ne connaissait pas. La ministre a pris le parti des enseignants et non celui des journalistes. Un signe simple qui tranche sur tant de discours gnangnans devenus inaudibles.
« La parole des simples est généreuse, le discours des prophètes dangereux. Les fanatiques gouverneront le monde si la majorité pacifique n'a pas réagi, par des mots violents, avant qu'il ne soit trop tard. La passivité est un crime. L'indifférence entretient le massacre. »
Jacques Chancel
……..
Dans le « Charlie » historique :


jeudi 5 février 2015

A la table des peintres : le vin des hommes.

Au XVI° siècle, sous les lumières caravagesques, la peinture naturaliste fait sortir la réalité de la toile et les hommes trinquent sans même l’ombre d’une allusion religieuse en fond de scène.
Le conférencier Jean Serroy, aux amis du musée, nous accompagne, d’auberges qui commencent à s’enfumer en assommoirs XIX°, de gargotes en bistrots, de guinguettes en tavernes.
Le monde est nouveau, le sang circule, les planètes ont trouvé leurs orbites, les cabinets de curiosité s’enrichissent, les natures mortes répertorient le monde.
 « Bacchus chez les vignerons » de Vélasquez, le dieu à l’épaule nue, est descendu de son nuage, il rayonne, mais les acteurs de la vendange aux têtes rigolardes marquées par le soleil sont bien là.
Et lors d’un « Déjeuner des paysans », le vin versé par la servante constitue l’axe de la toile et scelle la discussion.
«  L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. » La Bruyère
Trois catégories de paysans sont représentées dans « Repas de paysans » de Louis, un des trois frères Le Nain. Ceux-ci appartenaient à la paroisse Saint Sulpice dirigée par  le père Olier  prêchant  vigoureusement la charité au moment de la reconquête catholique où l’attention se porte tout de même sur les miséreux. Le propriétaire tient un verre éclatant d’une façon distinguée devant son fermier et le va-nu- pied n’a rien.
« Le roi boit » de Jordaens et ce qui est bu ressort, il avait peint aussi «  Comme les vieux chantent, les enfants piaillent », une autre façon de dire, tel père tel fils, 
« ce que chantent les vieux, les enfants le fredonnent » dans « La joyeuse famille » de Yan Steen où la fête est assumée dans un joyeux remue ménage, un chien attend que quelque chose tombe de la table.
Celui-ci est admis à l’intérieur d’un cabaret, contrairement aux femmes, hormis les serveuses, dans une « Partie de cartes» de David Teniers. Une commère jette quand même un coup d’œil.
Par contre tout le monde se presse « chez Ramponneau » qui a installé ses cabarets  au-delà de la barrière de l’octroi où il peut casser les prix. Benjamin Fichel en reconstitue l’ambiance un siècle plus tard.
« Un bar aux Folies Bergère » est le dernier tableau reconstitué en atelier de Manet qui a consacré une dizaine de toiles aux cafés. Comme Degas et son « Absinthe » à la composition décentrée, où une femme songeuse et solitaire au reflet flou, pourrait illustrer « L’assommoir » de Zola qui fit scandale à l’époque.
« Le café de nuit » de Van Gogh semble vide sous la lumière trop crue qui a attiré les « rodeurs nocturnes » comme des papillons.
Dans sa période bleue, « Le repas frugal » de Picasso, inspiré des illustrations des « soliloques du pauvre  » de Jehan Rictus, est sombre, anguleux, ses personnages émaciés, tragiques eux aussi.
Mais il y a un art de boire, celui qui exalte la vie, issu de l’art de savoir élever la vigne.
C’est une femme, « Femme célébrant le vin » peinte par Bartolomeo van Der Helst qui présente un livre clairement calligraphié. C’est plus facile de prendre position que lorsqu’il s’agit de choisir entre jansénistes et jésuites, protestants ou catholiques. 
Les convives de JF De Troy attablés autour d’un « Déjeuner d’huitres » font sauter les bouchons, joyeusement. 
« Le buveur » d’Annibal Carrache coupe avec les grâces maniéristes, il a les yeux qui interrogent le fond du verre,  
et « Le jeune dégustateur » de Mercier a posé les clefs qui mènent aux trésors de la cave, il boit des yeux une promesse de plaisir.
Greuze, apprécié de Diderot condamne « L’ivrogne » qui ne tient pas son rôle de père, même le chien de la maison ne le reconnait pas, il grogne. 
« Sur le zinc », lors d’un de ses rares portraits, Vlaminck pousse la caricature avec une pocharde à la lippe pendante, au mégot tombant, au maquillage expressionniste.
Chagall, lui, reproduit  une coutume juive dans « Double portrait au verre de vin », sur les épaules de Bella, il lève haut le verre.
Le vin va avec l’amour, Magritte peint une femme sur une bouteille, le ciel sur une autre et le feu.

mercredi 4 février 2015

Iran 2014 # J 17. Masouleh / mer Caspienne.

Selon les chambres, les remarques du matin tournent autour des odeurs de poisson ou de pétrole, des discussions tardives des passants s’engouffrant par les fenêtres ouvertes ou du grignotement du bois par une souris, et de façon plus générale de la dureté du matelas. Celle qui a les nuits les plus difficiles d’habitude, pour une fois, a dormi du sommeil du juste. Halleh nous a préparé le petit déjeuner dans la salle de restau qui se contente de fournir l’eau chaude aux clients. Ali est plutôt frais et de bonne humeur après sa nuit dans le mini bus.
Nous descendons vers Fuman, la grande ville avant Masouleh, plus vivante en ce jour de marché qu’hier quand elle était plongée dans la torpeur. Nous nous arrêtons pour acheter des pêches, des gâteaux sans se défaire de nos appareils photos.
Ensuite nous roulons tranquillement, rien ne nous presse, notre chauffeur s’arrête à la demande pour faire un cliché de panneaux annonciateurs de mosquées, nous profitons d’une halte auprès d’estancos de bord de route pour acheter des cuillères-écumoires en bois originales et des petits pots bouchés d’une rondelle de bois qui se transformeront en boîte à sel.
Nous entrons dans la province de Guilan, le paysage ne se modifiant pas vraiment : soit forêts à perte de vue, soit cultures essentiellement de riz mais aussi de tabac et de kiwis dans les jardins. Nous sentons bientôt la proximité de la mer, « mer fermée, la plus grande du monde, elle a résisté aux sécheresses et assure un climat subtropical à un pays aux tendances arides ». L’air se charge d’humidité et en fraîcheur, nous arrivons à Hashte Par.
La maison qui nous est réservée est construite au milieu des champs de riz, toute neuve face à la maison initiale où s’entasse une famille que l’on devine derrière les fenêtres. En voulant contourner cette habitation ancienne pour pénétrer dans la cour, Ali s’embourbe dans les épis blonds qui cachaient une terre humide et bourbeuse. Nous déchargeons le véhicule et découvrons une maison climatisée, meublée à l’iranienne, recouverte de tapis avec d’épais et larges coussins utilisés comme dossiers. L’ensemble du groupe s’active presqu’immédiatement dans la cuisine : l’ail et l’oignon reviennent gentiment, les spaghettis chauffent.
 Halleh nous entraine, dès la vaisselle finie, à la plage au bout de la rue. Il fait encore chaud à 15h 30/16h, les garçons ont revêtu leurs maillots. La plus décidée des filles bénéficie d’une chemise d’un de nos hommes, elle a choisi un pantalon et puis sa casquette : plus prude qu’un maillot 1900.
La plage est accessible par un passage entre des grillages. Deux espaces carrés protégés par des plastiques bleus avançant dans la mer sont séparés par une distance respectable au milieu d’un sable  tristou souillé de  déchets. 
Tout ce tralala pour parquer les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Les gens habillés contemplent la mer depuis leur cabane à divans, face à l’eau à côté de leur voiture. Comme nous ne sommes pas iraniens, les gardiens en uniforme nous autorisent à nous baigner ensemble dans une zone plus éloignée, à condition de respecter quelques règles de sécurité : ne pas s’éloigner, avoir toujours de l’eau en dessous de la taille (présence de « puits » dangereux) et nos gardiens restent présents avec un surveillant de baignade. Le régime de faveur semble faire des envieux qui sortent de derrière les bâches bleues pour nager vers un petit ponton où est construite une cabane en bois et n’obéissent pas très vite aux coups de sifflets appuyés de gestes péremptoires des surveillants. Les baigneurs retournent s’ébattre dans l’eau tiède d’une mer peu salée.
Les autres, rentrent à la maison pour profiter un peu du temps libre et observer la désincarcération du minibus de sa gangue : deux pick up n’ont rien pu faire. Seule solution : démonter la clôture, passer le tracteur et tirer le van par l’avant. Mais ensuite il faut que notre chauffeur émérite vise au millimètre pour passer le portail de la cour et ressortir par le grillage défoncé. Malgré tout ce tracas, l’hôtesse frappe à la porte, nous offre un plat de figues. Elle aide ensuite H. et G. à vider 5 beaux poissons ressemblant à des truites destinés au barbecue du soir. Nous sommes bien dans la pièce commune fraîche. Nous nous régalons, transformons la salle à manger en chambre à coucher en étalant les 7 matelas sous la clim’ comme si on se couchait sur la table débarrassée. 
D'après les notes de voyage de Michèle Chassigneux

mardi 3 février 2015

Là où vont nos pères. Shaun Tan.

Déjà l’objet est gracieux en donnant l’impression de feuilleter un album de photographies qui auraient traversé le temps, à la fois familières et délicatement surprenantes.
J’ai d’abord feuilleté les 130 pages rapidement, tant l’histoire de cet émigré est fluide, et puis je suis revenu pour savourer chaque dessin à la fois très réaliste et onirique avec des êtres imaginaires qui se glissent dans le quotidien et accompagnent la découverte d’un pays énigmatique pour un homme qui a laissé  sa femme et sa fille dans son pays natal.
L’auteur d’origine chinoise travaille en Australie mais beaucoup de ses paysages rappellent Elis Island où débarquaient les migrants à l’entrée de New York, ils évoquent pour chacun la découverte d’un nouveau monde rêvé et qui ne se donne pas facilement.
Rien de dramatique : malgré la violence, la tendresse et la poésie transfigurent une âpre réalité. Le dosage entre récit documentaire et conte est subtilement pesé. Le soin apporté au travail qui a duré 4 ans ajoute à notre plaisir, nous sommes indifférents à sa date de sortie puisqu’il échappe à toute mode fugace et traite de la solitude, de nos apprentissages, de l’étrangeté du monde, de sa beauté.
Roman graphique sans parole où les formats des dessins varient naturellement. Le fantastique devient ordinaire. Cette œuvre a la mobilité d’un film, et sa douce inventivité par le moyen d’un dessin traditionnel, ferait glisser l’ouvrage des rayons BD vers ceux de la littérature dont le prestige suranné s’accorderait très bien au côté un peu désuet de l’ouvrage.

lundi 2 février 2015

Snow Therapy.Ruben Ostlund.

Film vu à Cannes où il a reçu le prix du jury dans la compétition « Un certain regard » sous le  titre « Force majeure (Turist) ».
L’avalanche qui a menacé une famille en vacances dans une station de ski de luxe n’a pas finalement laissé beaucoup de trace, le moment d’effroi passé. Bien que l’insuffisance du papa se soit révélée à ce moment là.  Alors que ma pente naturelle ne me portait guère vers des musiques aux effets appuyés ni aux vues trop belles, j’avais pourtant aimé ce film suédois où la tension montait habilement. Mais je me suis rendu aux raisons de ma compagne des salles obscures qui a trouvé la fin heureuse calamiteuse, tout en me réjouissant d’un accueil critique favorable de la presse qui  a rejoint mon sentiment premier.

dimanche 1 février 2015

My dinner with André. Stan Et de Koe.

En principe à la sortie d’un spectacle de 3h 30, nous devrions admirer les capacités de mémoire des acteurs, eh bien pas cette fois car les rôles des deux compères sont tellement au point que nous avons simplement le sentiment d’avoir assisté à une conversation spontanée, passionnante jusque dans ses anecdotes interminables où il y a à tous coups matière à rire.
Autour d’une table garnie de plats préparés sur scène, que l’un engloutit et l’autre ne touche guère, deux auteurs de théâtre. Le ressort comique constitué par le frottement de deux personnalités contraires est efficace. L’un est massif comme Orson Welles mais n’a pas aussi bien réussi sa carrière que son ami tellement content de lui-même. L’un parle, s’écoute, l’autre ne peut en placer une, mais établit une connivence avec le public durant tout le spectacle qui va mêler ainsi clowneries et réflexions profondes sur la création théâtrale mais aussi rien moins que le sens de nos vies.
Nous sommes très proches de la scène et apprécions la fumée d’un cigare, devenu à présent une provocation d’une audace inouïe. En même temps nous sommes transportés chez les flamands, avec leur folie,  leur poésie, leur sens du tragique et de la vérité, leurs excès et leur délicatesse.
Tous les adjectifs liés à la cuisine vous viennent : savoureux, nourrissant… bon !
Pensant prolonger mon plaisir, je suis allé à la Cinémathèque voir le film de Louis Malle dont la pièce s’est tellement bien inspirée que, l’original bavard de 81, en est vidé de sa substance. La performance théâtrale n’en parait que plus remarquable. En réécoutant  les dialogues, la fâcheuse tendance des années 80 à voir des fachos partout parait avec encore plus d’indécence, maintenant qu’ils ont pignon sur rue.
J’y ai retrouvé aussi  la citation d’ Ingmar Bergman dans Sonate d'automne:
"Dans mon art, j'ai réussi à vivre. Mais pas dans ma vie".

samedi 31 janvier 2015

Que reste-t-il de l’occident ? Régis Debray Renaud Girard

Le titre à plus d’un titre était peu engageant : défaitiste, avec de surcroit ce mot « occident » dont le sigle : un cercle barré d’une croix hanta les murs de la fin du siècle précédent.
L’échange épistolaire est riche et nerveux (140 pages).
Le souffle de l’écrivain qui m’enivre si facilement
« Les dominés ont plus de mémoire que les dominants et on se rappelle mieux les gifles reçues que celles distribuées. »
est tempéré par la précision du reporter :
« L’occident a inventé successivement l’Etat de droit (Rome), la liberté ( Révolution Française ), l’Internet ( Universités américaines) »
Aux atouts du monde occidental listés par le philosophe : sa cohésion, son aptitude à l’universalité, ses écoles, ses films, ses innovations scientifiques et techniques, le journaliste ajoute la liberté, la notion d’état de droit et l’économie participative, le goût du débat.
Sont comptés les handicaps : goût de la puissance, et complexe de supériorité, « déni du sacrifice, éparpillement des sources du désordre ». « Responsabilité de défendre » à géographie variable, désastreuses interventions militaires, manichéisme et angélisme.
En face, la troisième voie dans les pays arabes est difficile, et la définition de l’ennemi vient à temps : «  l’islamisme international ».
Obama n’est pas Bush : « Avec l’argent que nous dépensions pour un seul mois de notre guerre en Irak, nous pourrions former une police et une armée en Libye, maintenir les accords de paix entre Israël et ses voisins, nourrir les affamés du Yémen, construire des écoles  au Pakistan, créer des réservoirs de bonne volonté qui marginalisent les extrémistes »
Malgré les maladresses diplomatiques et l’immobilisme de l’Union européenne, la politique peut être sauvée par la culture. 
« La seule question qui se pose, dans cette union européenne sans européens, est de savoir si l’idée d’une confédération suzeraine, dans l’interdépendance générale des nations, pourra demain survivre au déglinguage d’une machine à désarmer, déresponsabiliser, désindustrialiser, démembrer et décérébrer. »

vendredi 30 janvier 2015

Laïcité.

Après la déflagration du 7 janvier nous en sommes à réviser nos fondamentaux, comme on se tâte après une chute pour vérifier ce qui est touché, ce qui est intact.
Nous avons laissé à d’autres ce que nous avions négligé : alors que du temps « des punaises de sacristie » et « des grenouilles de bénitiers », la laïcité était un marqueur de l’identité de gauche, nous ne prononcions récemment son nom qu’accolé à quelques adjectifs : « ouverte » ou « positive » comme pour s’excuser d’être obtus ou négatifs.
Ces derniers temps, au sujet des religions, j’ai vu en Iran des représentations anciennes du prophète, des foules infinies prosternées et je me régale d’apprendre quelques éléments de la symbolique chrétienne qui a enrichi l’histoire de la peinture pendant des siècles. Je prends aussi connaissance des publications de quelques anciens élèves qui s’affirment désormais par leur appartenance religieuse,  et je ne titille plus guère les cathos par charité en respectant leurs rites au moment où les cérémonies funèbres me deviennent plus familières.
Le philosophe Henri Pena-Ruiz rappelle l’origine du mot laïcité :
«A l’origine est un mot grec, laos, qui désignait l’unité d’une population. A ne pas confondre avec demos, c’est-à-dire la communauté des citoyens, et ethnos, l’unité d’une population selon ses traits, qui a donné ethnologie. Athènes reposait sur une quadruple exclusion : les femmes, les métèques, les jeunes gens et les esclaves. La communauté des citoyens était très restreinte comparée à la communauté du laos. Laos rappelle que le peuple est un, avant de se différencier. Il n’est pas constitué de croyants, d’athées, d’agnostiques, le peuple est indivisible.»
La force d’un peuple réveillé, démontrée dans les manifestations du dimanche 11 janvier, ne se diluera pas derrière un mouvement des camionneurs ou une partie de tennis. Et si les motifs des millions d’individus mobilisés ce jour là étaient divers, c’est que justement était mise en évidence la pratique d’une démocratie où la circulation de la parole entre pairs est horizontale et non soumise à la verticalité d’une vérité divine indiscutable.
Nous pratiquons de plus en plus la langue de nos maîtres anglo-saxons qui cryptent nos images et ne savent traduire le mot laïcité, mais nous n’allons pas forcément mettre des bulles dans notre pinard républicain. Et même si je suis dauphinois (sous ensemble Terres froides) et pas  forcément assigné à l’univers de Fafoi, je me permets de répercuter cette blague:
« C’est l’histoire d’un juif qui rencontre un autre arabe... »
L’humour !Mais que fait l’école ? Il va falloir former des référents sur le sujet car les enseignants ne sont pas formés, avec des cellules d’aide psychologique pour les traumatisés de la blague. C’est respecter l’autre que d’affirmer ses propres valeurs en constatant combien de mots non dits, ont ajouté des rides au Front :
« Et quand on sait ce qu'a pu vous coûter de silences aigres,
De renvois mal aiguillés
De demi-sourires séchés comme des larmes… »
Ferré, nous sommes dans le fondamentaux.
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Le dessin de Wiaz vient de l'Obs, celui de Pessin de Slate: