jeudi 13 mars 2014

Ingres vs Delacroix

Dans la « querelle des coloris », le dessin s’oppose à la couleur quand montent sur le ring : Raphaël contre Le Titien puis Poussin comparé à Rubens jusqu’à Picasso et Cézanne trait contre teinte.
Cette fois Alain Bonnet aux amis du musée nous a présenté le néo classique Ingres en face du romantique Delacroix au XIX° siècle.
Quand Delacroix pénétrait dans la même pièce que l’auteur du portrait de monsieur Bertin, celui-ci disait sentir d’emblée des effluves de soufre.
La rigueur contrarie la séduction, l’institution académique affronte l’indépendance, le moderne défie l’antique, l’éclat des couleurs réplique à la sculpture, la sobriété et la fougue sont antithétiques, comme le calme et l’élan, la force et l’expression, la tradition et la modernité, l’esprit et la chair, Platon et Epicure, les Romains et les Flamands.
Dans une caricature du « Diable à Paris », Delacroix est muni d’une très large brosse alors qu’Ingres brandit sa pancarte : « Il n’y a que le gris et M. Ingres est son prophète. »
Mais l’opposition du réalisme et de l’idéalisme, de l’ordre vis-à-vis de la liberté, se complique parfois.
Parmi les critiques qui animèrent les débats, Adolphe Thiers, le bourreau de la Commune est du côté de celui qui peignit « La liberté guidant le peuple » : 
«  Aucun tableau ne révèle mieux à mon avis l’avenir d’un grand peintre, que celui de M. Delacroix, représentant le Dante et Virgile aux enfers. C’est là surtout qu’on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste. »
En pleine Restauration catholique, le tableau représentant  « Le vœu de Louis XIII », par Ingres, le successeur de David, célébrant l’alliance du trône et de l’autel, sera mis en place avec toute la pompe nécessaire dans la cathédrale de Montauban. L’évènement historique a des intentions mythiques, la célébration est lyrique.
Par contre la toile, manifeste du romantisme, « Les massacres de Scio ; familles grecques attendant la mort ou l'esclavage » appelle l’émotion en mettant en scène un évènement contemporain : de nombreux grecs viennent d’être massacrés par les ottomans. Les victimes souffrantes sont au premier plan, la guerre n’est pas glorieuse.
Nous sommes aux alentours du  salon de 1824 où des cimaises jusqu’aux cintres, les peintres essayaient d’acquérir sinon renforcer leur notoriété ne dépassant pas parfois le seuil des boutiques de matériel de peinture plus nombreuses alors que les galeries.
Aujourd’hui dans le journal Libération à propos du photographe Cartier-Bresson, le commissaire de l’exposition explique:
« Il y a, dans l’histoire de la peinture, une fameuse opposition entre la couleur et la ligne, qui, au XIXe siècle, s’incarne dans le débat entre Ingres et Delacroix. Cartier-Bresson était définitivement du côté de Delacroix, il préférait composer ses images en s’appuyant sur des lignes de force, plutôt que sur des masses colorées. S’il a pratiqué la couleur, c’est seulement parce que l’économie de la presse illustrée, à partir des années 50, l’exigeait. Dans les années 70, lorsqu’il arrête de travailler pour les magazines, il commence à exprimer son aversion pour la couleur. Elle symbolise alors pour lui une pratique contrainte, alors qu’au même moment, pour toute une génération de jeunes photographes, elle offre au contraire de nouvelles perspectives créatives. »
Il aurait dû dire du côté d’Ingres et non de Delacroix.

mercredi 12 mars 2014

Asmara et les causes perdues. J. C. Rufin.

Un vieil arménien raconte la guerre civile en 1985 aux alentours d’Asmara, désormais capitale de l’Erythrée où subsistaient des souvenirs d’Italie. L’ancienneté d’Hilarion Grigorian autorise la lucidité et sa situation de trafiquant connaissant le pays le place au carrefour des cultures. Il ne manque pas de vivacité d’esprit ni de malice pour dénouer des situations complexes. Et ses informateurs font apparaitre les contradictions, les motivations dévoyées des humanitaires les plus  engagés.
« Mélange écœurant de grands sentiments et de petites fornications »
Nous sommes au cœur des manipulations les plus cyniques quand la famine est stratégique.
Nous en apprenons sur cette Afrique :
Un chauffeur vient de tirer un coup de fusil par la portière.
 « Ces chiftas, voyez vous, ils tirent les premiers coups pour savoir à qui ils ont affaire. Si vous répondez, c’est que vous êtes armés : ils vous laissent passer tranquillement. Si vous ne répondez pas, ils font rouler une pierre sur la route et ils vous volent tout »
Une scène chez le barbier dans un décor désuet où des décisions s’apprêtent est d’une grande habileté, nous pouvons entendre les dialogues qui nous mettent dans la confidence.
 Et nous en apprenons aussi pour chez nous :
« Il fut un temps où une silhouette pouvait emporter avec elle tout un terroir. Trois bretonnes suffisaient, assises contre un mur, à évoquer autour d’elles les côtes bordées de granit. »
Quelles perspectives demeurent ? Quand  dans ces 300 pages écrites il y a plus de dix ans, une des voix de l’ambassadeur stylé, assénait : 
« Au lieu de dire que nous ne croyons à rien et que c’est pour cela que nous sommes incapables de justifier la mort, nous préférons glorifier la vie ». Il n’y a plus de héros.

mardi 11 mars 2014

Mambo. Claire Braud.

Cette publication originale de l’Association a reçu le prix Artémisia, son originalité féminine a sûrement été décisive, plus par le ton, que par le trait.
Personnellement elle m’a paru superficielle : l’héroïne a oublié l’heure du rendez-vous pour son entretien d’embauche, elle ne sait même plus pour quel travail.
Un huissier se présente chez elle, elle l’assomme et le laisse sous la protection de son tigre.
Elle tombe amoureuse de tous ceux qui passent en s’inventant une malédiction de ne pas être aimée, qui remonte à son père en Amazonie. Abracadabrantesque et fantasque.
Certains pourront apprécier l’atmosphère surréaliste, évaporée, où des  figures symboliques apparaissent : un mâle nu sur son cheval devra passer chez le dentiste, ses dents métalliques et pointues lui interdisent l’amour. Cependant des aspects de la réalité subsistent : une vache vêle chez une voisine qui accueille des jeunes délinquants en réinsertion.
Insolite, un peu.
…………
A la maison de la nature et de l’environnement, un mandala de sable est réalisé cette semaine du lundi 10 mars au vendredi 14 mars 2014 à 17h, heure à laquelle il sera dispersé pour la cause du peuple tibétain.

lundi 10 mars 2014

Ida. Pawel Pawlikowski.

Ah ça change de la caméra à l’épaule! Ici chaque plan en noir et blanc est admirable, mais je ne rejoindrai pas les placards dithyrambiques au sujet de cette quête obligée d’une novice en route vers sa réclusion.
Si j’ai apprécié les cadrages, la simplicité du propos, je ne partage pas l’enthousiasme général concernant l’actrice qui semble subir les évènements,  je préfère de loin la tante vivante à s’en balancer par la fenêtre. Avant de rentrer dans les ordres la jeune orpheline voilée découvrira ses cheveux, la vodka, le jazz, la cigarette, le désordre furtif, le lit avec un  beau saxophoniste un peu manouche qui ne contrariera pas la promise au seigneur en lui prédisant : 
« nous achèterons un chien… »

vendredi 7 mars 2014

Le Postillon. Février 2014.

Le bimestriel libertaire grenoblois a levé un beau lièvre, en découvrant des déchets radioactifs dans les bâtiments désaffectés de l’institut Dolomieu qui bénéficiait d’une vue imprenable sur la cuvette Grenobloise. Un bon travail de journalistes complété par un entretien éclairant avec un intérimaire irradié lors d’une opération de tri de déchets radioactifs sur le site du CEA en août 2013, qui depuis a été…radié.
Voilà de quoi apporter des arguments à un organe qui est un des porte parole des  technophobes du groupe « Pièces et main d’œuvre »  qui considère que « La technologie est la continuation de la guerre, c’est-à-dire de la politique, par d’autres moyens. »
Chacun sait que « la presse gratuite est vendue » et leur positionnement est utile, quoique j’aie déjà apporté un regard critique http://blog-de-guy.blogspot.fr/2009/09/le-postillon.html sur ceux qui justement se posent en critique de la presse en général et des politiques locaux  en particulier avec Fioraso et Safar en tête de gondole.
Pourtant ce n’est pas facile de paraitre crédible quand on rédige des articles, sous la triade « amour, glaires & beauté », rigolo peut être, mais cet humour peut repousser, c’est peut être bien le but de n’être lu que par une pincée de convaincus qui pourraient sûrement être contrariés d’avoir à se retrouver avec quelques modérés, impurs.
Leur regard sur l’emballement médiatique autour de Schumacher au CHU de Grenoble est tout à fait approprié et un reportage sur les cimenteries intéressant comme leur approche de la colère des pompiers dont un de leur collègue a perdu un œil  lors d’une manifestation et qui remettent en cause quelques élus : « j’ai bien mangé, j’ai bien bu, je suis un élu ».
Par contre je ne suis pas d’accord avec leur position vis-à-vis de Destot qui favorise le logement dans sa ville auquel ils reprochent d’ « œuvrer à l’avènement d’une métropole, c'est-à-dire plus d’habitants, de transports, d’entreprises donc de pollution ». Alors qu’en ne favorisant pas le logement près des emplois c’est la pollution qui est accrue. Les transports en milieu urbain peuvent être plus facilement propres et ce refus de voir s’accroitre l’agglomération rejoint tant d’égoïsmes flattés par tant d’autres que ces réflexions tiennent plus du réflexe qui éloigne le dernier arrivé que d’une pensée exigeante, progressiste.
......
Sur le web, cette image:
Reprise des articles lundi après une pause samedi et dimanche.

jeudi 6 mars 2014

Le corps mis en scène. Les portraits.

C’est avec un portrait lumineux de La comtesse Marie Howe par Gainsborough que Serge Legat débute son exposé brillant aux amis du musée de Grenoble.
Portrait dit « à la chandelle », puisque repris le soir par l’artiste qui avait peint le visage de la belle alors qu’un autre modèle avait porté la robe chatoyante. Le fond crépusculaire renforce la lumière qui émane du personnage.
Les portraits défient le temps, les cadrages varieront suivant les époques.
Miroir des émotions, la peinture serait née, d’après Pline l’Ancien, d’une jeune fille amoureuse qui veut garder l’image de son amoureux en partance pour ailleurs : sur un mur, elle entoure l’ombre de son visage d’un trait au charbon.
Enguerrand Quarton peint une Pietà, celle de Villeneuve les Avignon, en 1450. Saint Jean Baptiste retire avec délicatesse la couronne d’épines, mais c’est surtout le profil du donateur en prière en marge de la scène religieuse qui est remarquable. Il s’agit d’un portrait individualisé et non plus d’une représentation symbolique. Le moyen âge est fini.
D’autres donateurs temporels en camaïeu de gris figurent au dos du polyptyque coloré du jugement dernier de Beaune peint par Rogier Van der Weyden,
Cependant le corps glorieux, figure en solitaire, dès 1328 sur une fresque à Sienne avec comme personnage central : le condottiere Guidoriccio da Fogliano de Simone di Martini, hiératique, majestueux, pour l’exemple; moins cher qu’une sculpture.
Au XV° siècle, un autre condottière, Sigismond Malatesta par Piero della Francesca au profil  de médaille à la façon antique est figé, sans contact avec le spectateur.
Par contre le portrait "Le jeune homme en prière"  par le flamand Hans Memling est d’une telle beauté qu’il peut être vénéré même sans la partie religieuse manquante du diptyque destiné aux voyages. La mode des « portraits aux deux yeux » est lancée : la Joconde laissera voir ses mains. Les bustes se souviennent des reliquaires du moyen âge.
Au XVII° siècle, les portraits collectifs des groupes civiques de Frans Hals qui joue avec les couleurs, respectent les hiérarchies mais chaque visage est individualisé.  
Dans cette spécialité hollandaise, Rembrandt joue plutôt avec les ombres : lors de sa « leçon d’anatomie », les élèves ont le regard porté vers un livre qu’ils confrontent à la réalité la plus crue.
La comparaison du portrait royal de François 1° par  les Clouet avec celui  de Maximilien Ier par Dürer caractérise nos nations, avec la main sur l’épée de l’un, sur fond héraldique, alors que l’autre tient une grenade ouverte symbole de l’universalisme : un seul fruit, plusieurs pépins. 
Le  portrait d’apparat de  Louis XIV par Rigaud dans ses drapés en cascade à côté de sa colonne à haut socle est l’allégorie de la puissance.
En regard de la pompe française, Charles Ier  par Van Dick marque son rang avec une élégance nonchalante, en un geste souverain, la main sur la hanche, les gants marquent la dignité, le jaune et le blanc sont des couleurs nobles.
Au cœur du Vatican, Raphaël peint L’école d’Athènes : Léonard de Vinci est déguisé en Platon, Michel Ange en Héraclite : le corps est théâtralisé.
Dans la mise en scène, le tableau impérial (10m X 6m) du sacre de Napoléon Ier  où l’ « on marche dedans » est insurpassable: Joséphine est couronnée dans la version définitive mais les travaux préparatoires de David attestent que Napoléon se sacrait lui-même, le pape s’active alors qu’il fut passif, la mère est dans la loge, au centre, elle était absente en vrai. 
Alors que Cosme 1°  ait été brillant sauf dans  le domaine militaire et qu’il figure en armure par Bronzino est un péché véniel. Sa riche femme Eléonore de Tolède,  dans sa robe de brocarts, impassible, marque la distance.
La mode de travestir les marquises en déesses ne va pas s’étendre au-delà de 1750 : adieu Thétis, Achille et Cupidon, Flore…  Et Diderot assassine J.M. Nattier, le spécialiste  du genre: «  Cet homme a été autrefois très bon portraitiste ; mais il n’est plus rien ».
La renaissance a joué avec les codes et les symboles : la maîtresse de Ludovic Sforza, Cecilia Gallerani  par Léonard de Vinci tient dans ses bras une hermine, c’est que la bête figure sur le blason du régent de Milan, mais sur la joue de Caroline Rivière par Ingres l’éphémère que certains ont pu imaginer n’était qu’une tache, pourtant la très jeune fille aux gants trop grands n’allait pas arriver à l’âge de femme.
Savonarole pourra fulminer : dans la fresque de Ghirlandaio, en tête d’un groupe de visiteuses, la femme du  commanditaire détourne les regards vers elle, alors que la vierge vient de naître.
Le portrait d’un jeune homme de Lorenzo Lotto semble un instantané, il garde son mystère mélancolique mais annonce le temps des émotions.
L’amour : dans conversation dans un parc Gainsborough se représente avec sa femme, Rubens à 53 ans vénérait Hélène Fourment  sa  seconde femme de 16 ans.
Goya sait que la Marquise de Solana est condamnée, son visage livide est marqué, elle est élégante et digne, le peintre admiratif.
Margherita Luti, « la Fornarina », « la donna velata », sera  immortalisée par Raphaël.
L’amitié : le facteur Rollin face à face avec Van Gogh, Marat et David, Renoir et Frédéric Bazile, Manet et ses parents…

mercredi 5 mars 2014

Grisgris. Mohamed Salah Haroun.

Film vu à Cannes en 2013. 
Comment ne pas penser à « Benda Bilili » histoire d’une résilience de musiciens handicapés mais autrement rythmée, émouvante, drôle, qui nous avait soulevés d’enthousiasme ?
Ici, l’acteur paralysé d’une jambe qui joue le rôle titre danse avec conviction mais entre deux démonstrations, il est d’une passivité confondante. Bien peu crédible lorsqu’il met fin à son asservissement à un caïd qui prospère dans le trafic d’essence. Pas plus que lorsqu’il part avec Mimi la belle prostituée retrouver la paix dans un village d’où sont absents les enfants, c’est dire si nous sommes si peu en Afrique. 
Conventionnel, simpliste ; quelle tristesse que ce type de film soit le seul à représenter l’Afrique quand le moindre proverbe de là bas ouvre des perspectives !  
« Le zébu maigre n'est pas léché par ses congénères.»

mardi 4 mars 2014

Békame. Jeff Pourquié Aurélien Ducoudray.

Les clandestins du côté de Calais. 
Bilel fan de Manchester United retrouve son frère Ahmed qui travaille pour les passeurs.
Le scénariste est un ancien reporter, le dessinateur aux traits nerveux a trempé ses pinceaux dans les eaux huileuses des flaques derrière les entrepôts.
« - Jimmy wants to play football. Repeat sentence please.
   - Djimi ouantese tou plailleu football. »
Bien que le football une fois encore soit le passeport le plus évident pour ces sans papiers, le récit ne présente pas ces jeunes migrants comme de gentils agneaux : il vaut mieux être punk pour survivre dans ces lieux où le squatt est de mise quand un  chauffeur de taxi qui fait l’entraineur n’offre pas un bout de canapé.

lundi 3 mars 2014

Gloria. Sebastien Lelio

Pauline Garcia, l’actrice principale est convaincante, elle porte sur ses épaules de femme forte et fragile ce film chilien à la fois indolent et rythmé par des musiques dansantes.
Une jolie séquence avec « Les eaux de Mars » chantées autrefois par Moustaki; en VO c’est encore meilleur :
 « C'est le pied qui avance à pas sûr, à pas lent
C'est la main qui se tend, c'est la pierre qu'on lance
C'est un trou dans la terre, un chemin qui chemine
Un reste de racine, c'est un peu solitaire »
La volonté de liberté de la quinqua bien avancée se nuance dans un éternel sourire pas dupe.  Elle veut refaire sa vie, mais malgré des conditions de vie middle class, le poids du passé,  l’éloignement des enfants, les lâchetés habituelles des mâles feront qu’après avoir posé ses lunettes, elle se contentera d’un tour sur la piste de danse, seule.
« Gloria c'est toi qui manques dans l'air
tu manques autant que le sel
tu me manques plus que le soleil
fais fondre cette neige
qui étouffe ma poitrine
je t'attends Gloria. »
Umberto Tozzi.
Les rimes nous arrangent des moments à saisir, pour la prose quotidienne : faire avec.

dimanche 2 mars 2014

Sanseverino. La Vence scène.

"- Que se passe-t-il quand on passe une chanson de country à l'envers ?
- Tu as arrêté de boire, ta voiture est réparée, ta femme est revenue et ton chien est encore vivant. "
Si la musique country des pionniers américains quand elle passe dans les bars, les bastringues : the « honky tonk music » est liée à une vision traditionnelle de l’Amérique, eh bien Sanseverino donne un sérieux coup de karcher à « la médiathèque de la baston ».
Celui dont le père était de Grenoble vient de dépuceler la salle inaugurée de frais de la Vence Scène à Saint Egrève, cul serré au début puis debout à la fin du concert.
Fidèle à Béranger :
« J'en suis encore à m'demander
Après tant et tant d'années
A quoi ça sert de vivre et tout
A quoi ça sert en bref d'être né »
Il nous interprète la Nathalie de Bécaud après une explication de texte qui a retourné la salle un peu perplexe, celle ci ne l’avait pas entendue forcément aussi drue, mais c’était bien drôle :
« Dans sa chambre à l´université
Une bande d´étudiants
L´attendait impatiemment »
Son univers est original, sa voix unique, ses rythmes nous font franchir les limites autorisées pour nos fauteuils roulants. Sa vivacité dans le scat, son naturel, emportent l’adhésion. Son plaisir de chanter est communicatif, son énergie durable.
« On ze route »
« J'étais parti sur les autoroutes
Pour avaler des kilomètres
Voir défiler seul sur la route
Les stations Total par la fenêtre
Les camion se doubler coute que coûte
Parfois à quelques millimètres »
Prophétique :
« Alors comme ça il paraît qu’on va tous mourir
Ou alors on va tous se faire engloutir
Qu’on va s’manger des tremblements de terre
Des tsunamis dans l’Finistère
Tout ça va finir dans une inondation
Plus d’pognon, d’mondialisation
Sa faire bombarder par des volcans
Se morfler des bouts de lave dans les dents »
Nous sommes un peu comme Freddy qui a piqué sa femme :
« Dans les bigorneaux y'a du manganèse
Y' a de la pectine dans les chevrotines
Electricité dans l'acide citrique
Dans le patchouli y'a des brocolis
Mais y'a rien, de rien...
...dans la tête à Freddy. »
Tout est en vrac dans nos sacs, mais l’humour nous sauve. La nostalgie va certes vers les parkings remplis autour de Noël et de ses dindes, mais aussi sous les marronniers des cours d’école ; avec un peu de musique allègre ça passe bien et notre « système d’arrosage maison » peut se déclencher automatiquement.

samedi 1 mars 2014

Le goût de l’humour juif. Franck Médioni.

" C’est l’histoire d’un Juif et d’un autre Arabe. "
Pour rendre compte de la jubilation éprouvée lors de ses 145 pages, je ne trouve pas mieux que de citer une blague par chapitre, bien que le choix ait été difficile, tant le rappel de certaines, la découverte d’autres sont réjouissants.
Mais « Dieu a créé l’homme parce qu’il aime les histoires »
Ce livre au Mercure de France n’est pas qu’une simple compilation de blagues,  de surcroit quand dans la famille il y a Woody Allen, les frères Marx, Kafka, Tristan Bernard, Goscinny… l’intelligence est au rendez vous.
D’autres célébrités :
« Moïse : «  tout est dans la Loi »
Jésus : « tout est amour »
Marx : «  tout est argent »
Freud : «  tout est sexe »
Einstein : « tout est relatif »
Lorsqu’un Juif rencontre un de ses amis avec une pile de journaux antisémites et s’étonne : 
« Mais comment, tu lis ces horreurs ? »
« Bien sûr ! Quand je lis de la presse juive, il n’y a que des mauvaises nouvelles, des persécutions, de l’antisémitisme partout… Alors que dans ce journal, il est écrit que nous sommes les maîtres du monde et contrôlons tout … »
Concernant la famille, donc les mères, une brève:
« Quelle est la différence entre un terroriste et une mère juive ?
Avec un terroriste, on peut négocier. »
Dieu :
« Dieu, je sais que nous sommes ton peuple élu, mais ne pourrais-tu pas choisir quelqu'un d'autre pour changer un peu."
La religion :
« Une communauté honore son rabbi pour ses services depuis 25 ans en lui offrant un voyage à Hawaï.
Arrivé à son hôtel, il découvre une belle fille nue se trouvant sur son lit.
 Elle dit : "Bonjour, Rabbi, je suis un cadeau supplémentaire que le président de ta communauté t'offre…"
Le rabbi est hors de lui, énervé. Il prend le téléphone et appelle le président :
" Greenberg, où est le respect ? Je suis un homme de morale dans notre communauté. En tant que votre rabbi, je suis très fâché avec vous !!! "
La fille se lève et commence à se rhabiller. Le rabbi se retourne vers elle et dit :
 "Où allez-vous ? Je ne suis pas fâché avec vous…"
Pour gagner du temps à la frappe, je me suis mis à rechercher sur le web les histoires que j’avais aimées dans ce livre pour les copier/coller, mais lorsque j’en ai lu certaines, j’en ai que plus apprécié ce recueil, car la frontière est subtile entre l’autodérision et des plaisanteries qui craignent.
L’argent :
« Rothschild regrette de ne pouvoir donner davantage à Yankel, le shnorrer (le mendiant) parce que, le mois prochain, il marie sa fille.
 - Comment proteste le shnorrer, vous mariez votre fille avec mon argent ? »

La photo est de Dany Besset

vendredi 28 février 2014

Etrangère politique.

Appartenant à la race en voie d’extinction des lecteurs assidus de journaux, qui plus est, de Libération, je ne cesse de ressasser : « Je sais que je ne sais rien, mais je le sais! » datant de Socrate et poserais en sage tout en me désolant de me faire balader par les médias, passant d’un meilleur économiste à un économiste meilleur, de DSK en Cahuzac.  Et je m’étonne encore d’aspects que j’ignorais des politiques de mon pays, alors pour ce qui est de la Cyrénaïque : va savoir !
« A l’insu de notre plein gré » et ce qui nous advient ici, à portée de mains, les bras m’en tombent bien souvent d’ébahissement et d’impuissance.
Pourtant au-delà des frontières il y a de quoi  apporter des nuances à nos paysages.
Comme le chante sur des rythmes enjoués Sanseverino :
 « Israël, Palestine, les Hutus, les Tusti, Désiré Kabila
Guantanamo, Kadhafi, Kaboul, Sarajevo
Ben Laden, George Bush, Mobutu et Tito
On connait tout ce qui est bon
C'est la médiathèque de la baston »
Ces noms ne se démodent pas même si des nouveaux sont venus clignoter sur nos écrans.
Par exemple en Ukraine où tout se rebat, leur langue est le support de leur identité, leur fierté, tandis que nos négligences ont précédé l'affaiblissement du français. Certains demandent l’Europe, qui à l'intérieur de nos frontières ?
Je trouve ridicules tous ces planqués qui enverraient bien nos trouffions tous azimuts et dans le même temps je m’agace de la culpabilité qui s’attacherait à toute action  de la France.
Si le Mali fut une opération utile, celle en Centre Afrique est plus hasardeuse. Nos lâches soulagements face à Kadhafi  ont été de courte durée : les effets pervers devenant majeurs.
Le refus d’engager La France en Irak avait rencontré un consensus, alors que les palinodies en Syrie n’étaient pas si dérisoires quand le remède risquait d’être pire que le mal.
Il est de bon ton chez les atones de dauber sur l’Europe, un peu plus, mais qui l’a rendue impuissante l’Europe, comme si nous n’étions pas partie prenante ? Qui a mis la boule à zéro à l’Euro ? L’OTAN est passée, la défense européenne est sans dessein, on a déjà du mal avec notre province: que faire ?
 Alors quand la lassitude gagne, pour retrouver les fondamentaux, un petit coup de camarade vitamine, Régis Debray :
« La priorité du siècle à venir sera éminemment paradoxale. Il lui faudra réconcilier les causes de l’Un et du Multiple. Vivre l’histoire comme l’aventure d’un peuple unique, l’humanité ; tout en préservant contre l’unification technique la diversité des langues et des peuples. Il y a le droit naturel des êtres humains à se nourrir, à croître en paix, à se rendre là où la vie est possible ; et il y a le droit politique des États à contrôler les flux de population, à maintenir leurs frontières et leurs usages, selon les codes immémoriaux de l’hospitalité (je t’accueille chez moi, tu respectes mes lois). Combiner les deux ne sera pas facile - pas plus qu’il n’est aisé d’allier la générosité à l’intelligence (les cœurs palpitants sont souvent un peu simples et l’intelligence a souvent le cœur sec). Ordre et progrès se diront : identité et solidarité, internationalisme et patriotisme. Scott Fitzgerald disait que la finesse d’un individu se mesure à sa capacité de vivre selon deux idées contradictoires. La formule vaut pour les civilisations. »
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Dans le Canard de cette semaine: A propos du positionnement des verts.

jeudi 27 février 2014

L'ultime croisade des hidalgos*. Christian Loubet

Au 15e et 16e siècles, l'Espagne est unifiée, la « Reconquista », croisade chrétienne est terminée, les juifs et musulmans sont convertis ou chassés ; « le soleil ne se couche jamais » sur l'immense empire de Philippe II. L'or des Amériques n’est pas encore épuisé …
El Greco (Le Grec) (1541- 1614),  formé comme peintre des icônes après un séjour à Venise, s'installe à Tolède. D'abord maniériste, « vénitien », c'est le peintre de la couleur, il devient l'interprète des mystiques, exaltant l'idéal de la Réforme catholique, apprécié de l'aristocratie et de l'Eglise. En 1578, marié, intégré, il a de nombreuses commandes ; son premier succès – une crucifixion - date de 1577. Son premier grand travail pour le roi sera « La bataille de Lépante »(1571) peinte en 1579 à la gloire de Don Juan d'Autriche, instrument de la victoire de la chrétienté contre les Turcs. Le roi n'appréciera pas la toile qu'il juge trop originale.
L'enterrement du Comte d’Orgaz (1586) : Le chef d'œuvre du Gréco s'admire à Tolède à l'église Saint Tomé, exposé aujourd'hui sous le porche pour ne pas perturber les offices. De 3m 50 de haut, il oppose monde terrestre (en bas) et ciel avec le Christ, la Vierge, St Jean Baptiste et les élus. Un ange tient dans ses bras, sous forme d'ectoplasme, l'âme du Comte.
Le peintre est aussi un grand portraitiste.
A partir de 1600, la déformation verticale s'accentue (problèmes de vision ?) mais les couleurs sont toujours très vives et le mouvement, le nombre des personnages achemine l'œuvre vers le baroque.
Il osera quelques nus sous couvert de mythologie malgré l'interdiction de l’Inquisition.
Le père de l'Ecole espagnole, « visionnaire » très original et très moderne parfois influencera des peintres comme Picasso ou J. Pollock.
Velasquez (1540-1614) : le grand témoin du siècle d'or sous Philippe IV.
Le peintre sévillan, très influencé par l'Italie (Le Caravage surtout), s’illustre d'abord dans la peinture de genre, joue sur la lumière et le clair obscur et décrit la réalité, même la plus prosaïque, ce qui est complètement nouveau (ex : « la vieille femme faisant frire des œufs »).
A Madrid, à 24 ans, il devient d'abord « peintre du Roi » puis « peintre de Chambre », charge la plus importante à la Cour et « surintendant des travaux royaux ».
Dans ses peintures religieuses comme dans ses nombreux portraits de cour il n'hésite pas à montrer la réalité même brutale (le portait de la mère supérieure des Clarisses, missionnaire déterminée) ou la laideur du Roi à la bouche déformée.
Envoyé par Philipe IV comme diplomate en Italie, il  est un des premiers à s'intéresser au paysage, il peint des toiles caravagesques ou mythologiques. Le portrait du pape est lui aussi peu flatteur. Il osera même peindre son propre domestique noir.
Portraits de la Reine, de bouffons, de nains … Mais, comme il a de nombreuses activités, particulièrement comme installateur des résidences royales, son œuvre est réduite : 162 tableaux dont il n'en reste que 111.
En 1639, il peint « La Reddition de Bréda » (de 1625), tableau politique rappelant la victoire sur les hollandais insurgés et destiné au palais du Buon Retiro.
" La Venus au miroir" vers 1545, "Mars" et autres tableaux mythologiques. Et toujours cette dualité caractéristique de nombre de ses tableaux. Ici la beauté du corps nu vu de dos et le reflet d'un visage laid dans le miroir (rajouté ?).
1656 ; "Les Ménines " et toujours le jeu des miroirs : c'est le peintre qui est important dans le tableau !
"Les fileuses" ou "Légende d'Arachné", son dernier tableau de 1657 sans doute, est très impressionniste. On y retrouve le dialogue entre réalité et évocation des Dieux à l'arrière-plan et tout le savoir-faire artistique accumulé en quarante ans de carrière
« Ce dernier Vélasquez, dont l'univers poétique, un peu mystérieux, a pour notre temps une séduction majeure, anticipe sur l'art impressionniste de Claude Monet et de Whistler, alors que les peintres précédents y voyaient un réalisme épique et lumineux. »
Après l'apogée d'une société pleine d'illusions (El Gréco), puis la prise de conscience de l'ambigüité du monde (Vélasquez), les artistes de la fin du siècle montreront sa décadence. 
* Hidalgo : gentilhomme.                                         Compte-rendu de Dany Besset.  
                                                                                    


mercredi 26 février 2014

Contes des sages d’Afrique. Amadou Hampâté Bâ.

Joli livre broché à glisser dans un sac de voyage, avec des histoires variées où l’on apprend enfin pourquoi «  l’homme de bien est souvent l’époux d’une femme sans mérite et la femme vaillante l’épouse d’un bon à rien ». Lorsque hyène père entre en scène, l’issue ne sera pas forcément gentillette, pas plus que le début du récit du « roi qui voulait tuer tous les vieux », où un jeune inconscient apprendra que « nul ne peut voir tout seul le sommet de son crâne ».
L’écrivain ethnologue malien, à qui l’on doit la formule «  chaque fois qu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui  brûle », a recueilli ces contes essentiellement peuls. Il est mort en 1991.
Pour parler du conflit israélo palestinien, il s’était servi, depuis une tribune internationale, de l’histoire de deux lézards qui en se querellant ont mis le feu à la case et entrainé bien des malheurs; les protagonistes qui n’ont pas voulu intervenir à temps sont tellement emblématiques des renoncements diplomatiques.
On peut être indifférent à la généalogie de Njeddo Dewal mais apprécier les dialogues quand Satan s’en mêle :
« Espèce de mégère aux fesses disproportionnées et puantes, ferme la mangeoire qui te sert de bouche ou je vais avec ce bracelet qui vaut plus que ton prix, réduire tes dents en grumeaux de couscous »
S’il est  assez habituel que les fous instruisent les rois, il est moins fréquent qu’une baffe les remette dans le droit chemin, mais tout au long de ces 130 pages illustrées de beaux objets chargés de magie, nous aurons pu apprendre le prix d’une poignée de poussière. La sagesse  se mêle à la folie : les secrets de l’humilité se révèlent au bout de longues quêtes et  parfois au pied du coteau rouge dans la plaine des « fous lucides » peut se tenir une « foire catastrophe ».
Nous savons aussi que le mensonge peut devenir vérité, quand une autre hyène nous le rappelle dans une brève à la construction originale comme dans d’autres fables où la morale n’est pas forcément assénée.

mardi 25 février 2014

Le pire a de l’avenir. Georges Wolinski.

Cavanna vient de mourir et c’est toute une génération qui a chopé Parkinson.
Wolinski,  son pote de Charlie, le dessinateur de presse qui a maintenant 78 ans a commencé avec Siné dans « l’Enragé », il est passé à l’Huma, à Libé, à Paris-Match : 68 et ce qui en suivit.
Je le connais mieux que Proust ou Musil et sais peu de meilleurs moments que lire une BD en bouffant du chocolat.
Membre historique de la bande à Hara Kiri, il vient encore de publier un livre de 1000 pages après 80 albums dont on peut retenir quelques citations :
«On a fait Mai 68 pour ne pas devenir ce qu’on est devenus
« À quoi ça sert d'être connecté à la terre entière si on n'a rien à se dire ? »
« Heureusement que le monde va mal ; je n'aurais pas supporté d'aller mal dans un monde qui va bien ! »
Ses dessins sont la joie de vivre, la liberté : sous leurs robes légères ses femmes sont toujours en pleine forme. Quant à deux de ses personnages poursuivant leur dialogue de sourds, ils portent toutes les contradictions de la société, « ses personnages bavards s'embourbent dans des pensées pleines de bon sens ou de non-sens ».
Il promène un miroir à la surface duquel la politique peut être jubilatoire, et nos reniements s’excuser, quand les paradoxes brillent et que les logiques acharnées finissent en un sourire, en coin.

lundi 24 février 2014

L’image manquante. Rithy Panh.

Deux millions de personnes sont mortes au Cambodge au milieu des années 70, soit un habitant sur cinq massacré ou mort de faim.
Rithy Panh qui consacre sa vie à témoigner de ces horreurs : « S21, la machine de mort Khmère rouge », « Duch, le maître des forges de l’enfer »… mêle ses souvenirs personnels à un nouveau documentaire.
Le réalisateur, alors enfant, ayant été contraint de quitter la capitale Phnom Penh vidée de tous ses habitants, sera le seul survivant de sa famille, subissant à la campagne, dans la jungle, des privations terribles. Alors que la faim est une préoccupation éliminant toute humanité, une « machine à manger » est présentée par le pouvoir, sa ressemblance avec la machine de Chaplin dans "Les temps modernes", ajoute de l’ironie au tragique.
L’association Cinéduc qui avait invité à la cinémathèque celui qui assure la voix off dans le film, illustrait parfaitement ce soir là, le thème de sa biennale : « Réinventer au cinéma ».
Face à une révolution qui n’a existé que dans les images, paradoxalement, la rareté des archives a contraint le cinéaste à reconstituer ces évènements avec des personnages d’argile non en animation, mais comme des santons qui ne donnent cependant jamais l’impression d’être statiques. Il ne s’agissait certainement pas pour l’auteur d’une recherche formelle mais d’une nécessité,
L’image d’une vague rythmant le film m’a impressionné dans sa simplicité pour exprimer la difficulté de mettre des images sur l’innommable comme il en fut question pour les mots face à la shoah. On voit la vague arriver et la caméra est submergée.

dimanche 23 février 2014

PARCS. Bertrand Belin.

Pour aller chercher au-delà de mon Souchon de base, je m’en suis remis à Libé qui avait repéré « le chanteur de l’année ». Même si je dois m’accrocher aux rameaux de la branchitude parisienne, j’aime les découvertes. Et je fus surpris de trouver un chanteur sage, à la voix grave aux musiques agréables alors que j’attendais plus de bruit, de fureur. Mais je ne fus pas attrapé, me laissant bercer par une ambiance chaleureuse, il faut que je compulse la page de textes pour en saisir le sel trop laissé en suspension lors des auditions, mis à part quelques images fortes :
«Laisse le
Au bord du champ
Cet oiseau sans bec »
Il est question d’absence, d’hiver, d’eau et de feu, de moments élémentaires, intimes.
En ces temps agressifs, il dit bien :
« Animal
Viscéral
Vicinal
Communal
National
International
Pourquoi se battent-ils
Au bord d’un chemin »
Musique d’ambiance rêveuse, où les mots vont leur chemin :
« Partout le silence a pris comme on dit du galon
Des congères de silence sous des lits de liserons »
A écouter devant un feu de bois quand la pluie bat à la fenêtre, avec un whisky tourbé, comme dirait André Manoukian..

samedi 22 février 2014

Mémé. Philippe Torreton.

 
140 pages pour ceux qui ont pu être agacés comme moi par l’expression : « T’es plus chez ta mémé ! » invitant à se prendre en charge, sonner la fin de l’enfance,  comme s’il n’était plus le temps de se faire chouchouter.
Ce n’est pas que la grand-mère du comédien qui écrit bien, l’ait dorloté particulièrement, mais de la même façon qu’elle était écolo avant la mode, elle a donné de l’amour sans le crier.
Une enfance à la campagne, simple, où rien ne se perd :
Les bruits : « Les flèches de lait tombant dans le fer blanc, les basses continues des mâchoires pleines de foin, le cliquetis de chaînes râpant le bois de la mangeoire, un sabot piaffant, une dégringolade de bouse, un long soupir de vache soulagée, les jets d’urine, le gazouillis d’une hirondelle allant et venant dans l’étable, les claques de tes mains sur les croupes récalcitrantes… »
Les saveurs, les odeurs, les mots rares donc importants : « ils ne savent plus quoi inventer », « on va pas gâcher ça » ou l’on boit le café « s’il y en a de fait » et il y en a toujours.
Torreton s’était payé Depardieu lors de son exil fiscal, les lecteurs du Figaro ne lui ont pas pardonné en commentaire d’un article sympa sur Internet à propos de ce livre.
De la même façon qu’il consacre quelques pages à la façon d’autrefois de donner plusieurs vies à un sac plastique, il retient les sensations d’une autre époque, nous les redonne sans couleurs trafiquées. Le labeur, la vie qui va, s’en va, les étourderies et ce joli recueil.
Même si la Normandie n’est pas le Dauphiné et nos histoires différentes, j’ai retrouvé l’odeur des ficelles de lieuse et le souvenir d’un amour éperdu, qu’enfant, j’ai porté à la mienne de mémé.

vendredi 21 février 2014

Instruction/éducation.

L’école est à poil, prise entre des demandes contradictoires : d’un côté remède à toutes les démissions, de l’autre : devant se taire.
J’en étais resté aux mamans mono parentes qui ne savaient plus quoi faire de leurs mômes et qui attendaient que l’école les éducasse. Dans un ciel vide, à quel saint se vouer ?
Et voilà qu’au XXI° siècle - cachez ce sein - réapparait la vieille méfiance envers l’éducation nationale, ministère dit de l’instruction publique jusqu’à Edouard Herriot.
Nous en sommes là : le terme instruction est employé essentiellement dans le champ judiciaire, rarement pour caractériser le travail à l’école. Le mot « savant » est devenu lui aussi obsolète, … et il n’y a plus d’argent pour chauffer des salles en fac.
J’exerçais du temps où les enfants disaient : « la maîtresse en maillot de bain » et à la fin de l’année : « les cahiers au feu et le maître au milieu », la confiance régnait.
Aujourd’hui il faut des kits, des programmes, des instructions, pour apprendre l’égalité, tout un catéchisme qui aura autant de pouvoir de persuasion que le clérical, s’il n’est ancré dans la vie de la classe. Regardez la sortie d’un établissement scolaire après les dispositifs bien pensés de la prévention routière où tout le monde a son diplôme : ralentissez !
Pas facile d’éduquer : une visite au Musée de la Résistance peut être une occasion de déconner pour certains collégiens, mais quand même tout le monde ne « fait pas la quenelle » à Auschwitz.
La mode du « principe de précaution » alliée au conformisme conduit l’école au politiquement insipide : conjuguons le verbe pouvoir au passé simple et qu’on rigole !
Les planches anatomiques dans les dictionnaires sont au complet depuis un moment, mais les enfants attendront d’être en médecine pour fourrer une paire de testicules dans les poches des copines.
Que de complications !
Tout le monde semblait d’accord pour une réforme des rythmes scolaires : eh bien une demi-journée de plus le mercredi, avec les autres jours de 6h apaisés, utiles, dynamisés par des intervenants extérieurs et une maîtresse à bord, c’était trop simple!
Les rares porteurs de soutanes - d’autant plus virulents qu’ils sont rares – et imans à barbe poussée de frais se donnent la main contre l’école des mécréants qui n’émet plus guère et n’émeut pas plus. « Ecole des mécréants », je viens d’entendre cette expression  archaïque de la part  d’une adolescente qui a rejoint les brigades internationales en Syrie. Elle réactive une question lancinante : comment se fait-il que ces jeunes qui malgré les aléas ont été accompagnés dans leur scolarité avec bienveillance, vomissent notre école, pour aller vers des milieux des pires contraintes où « la mort est une récompense » d’après un autre djihadiste venu de nos banlieues ?
PISA prend-il en compte ces échecs ? De la même façon que des pédagogues pionniers ont été interpelés par les élèves indociles, y aura-t-il un ressaisissement des acteurs de l’école qui ont de meilleurs rôles à jouer pour des responsables parents que celui du procureur ou pour les enseignants celui de l’enfermement corporatiste ?
Pieuses paroles, mais puisqu’il est question de professionnels : qu’ils enseignent en assumant des choix, le reste sera donné de surcroit.
Pour commencer, en haut de la page : « Veuillez bien écrire la date.»
Bien qu’aux Etats Unis on n’apprenne plus à écrire  et euh … 2013 ou 1435 ?
« Et pour cet art de connaître les hommes, qui vous sera si important, je vous dirai qu'il se peut apprendre, mais qu'il ne se peut enseigner. » Louis XIV au dauphin (Louis croix bâton vé)
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Dans "Le Canard" de cette semaine:

jeudi 20 février 2014

Goya Francisco. Néo classicisme et romantisme.

Pour les amis du musée de Grenoble, Gilles Gentil a choisi l’ordre chronologique pour faire valoir la richesse des talents du peintre à la cour d’Espagne qui mourut à Bordeaux en 1828 à 82 ans.
Le graveur a alterné avec le peintre de cartons de tapisseries, le maître du portrait s’est révélé après des travaux en chapelles. Cette variété pourrait se voir comme dans sa représentation d’un printemps lumineux et charmant voisinant avec un rude hiver.
La permanence de sa force se retrouve dans la famille nombreuse de ceux qu’il a inspirés : Picasso et ses taureaux n’est pas seul. Pour prendre dans l’actualité des expositions : Vallotton  qui écrivit « c’est la guerre », grave un massacre de civils dans une cave où des canons pointent dans un coin.
Dans sa série des « désastres de la guerre » réalisée à partir de 1810,  une planche intitulée « On ne peut regarder cela » préfigure le « Tres de mayo » où l’inhumain vainqueur sans visage tient le fusil.
La représentation d’une « Rixe à l’auberge nouvelle » n’est pas franchement un sujet aimable bien que sa facture pleine d’ardeur, de vivacité dans l’exécution nous ravisse. Elle vient dans les œuvres de jeunesse avec  la plaisante « Ombrelle » ou  « Le marchand de vaisselle » dont les repentirs rendent une atmosphère étrange.
Nous sommes amenés à plonger dans « La prairie de San Isidoro » traitée en panoramique qui alterne les teintes claires et sombres derrière des personnages grandeur nature.
Loin des multitudes chamarrées, un condamné solitaire « Le garrotté », la tête boursouflée, les pieds crispés, accuse.  Pourtant le garrottage était un privilège de noble, par rapport à la pendaison roturière.
Au musée de Besançon, on peut voir des « Cannibales préparant leurs victimes » ou « montrant des restes humains » plus probablement inspirés de caricatures anglaises contre-révolutionnaires que d’Iroquois ayant massacré des jésuites.
Power point permet de nous approcher des toiles, ainsi la flèche d’argent dans les cheveux de la reine Marie Louise offerte pas son amant le duc Godoy, se retrouve plus tard, bien plus tard, dans un portrait de vieilles se regardant  dans un miroir où est écrit au dos « Que tal ? » « Comment ça va ? ». Elles peuvent voir la mort derrière elles.
Pepita Tudó, l’autre maîtresse du duc, qui inspira la « Maya vestida»  et la « desnuda » nous regarde dans les yeux, elle  figurait en face de « La Vénus au miroir » de Vélasquez dans un pays ou l’inquisition avait raréfié les nus et inquiété Francisco Goya.
 « Toute cette cour qui fut emplie de son nom resplendit pour nous de son soleil noir ». Malraux.
Le roi Ferdinand 7 disparait derrière les vibrations colorées de son costume et la réunion qu’il préside, « la junte des Philippines » s’ouvre sur du vide.
Le monstrueux « Saturne dévorant son fils » accueillait les visiteurs de la « maison du sourd » qu’il était devenu, envahie d’autres peintures noires. 
Est-il plus terrible que le « Duel au bâton » où deux hommes les jambes enfoncées dans la terre s’entretuent ?  
« Le sommeil de la raison engendre des monstres »
De nombreux écrivains ont apporté des mots qui ont sublimé les œuvres majeures de l’Aragonais, mais  je retiens cette citation du créateur lui-même : n’annonce-t-elle pas la venue d’une peinture nouvelle ?
« Où se trouvent les lignes dans la nature ? Moi je n’y vois que des corps éclairés et des corps qui ne le sont pas… »