vendredi 10 avril 2026

Ecriture.

Le passé s’accroche, mais de plus en plus, amnésie aidant, les nouveautés l’effacent de plus en plus vite: la vieille grange au bout de la rue s’oublie, remplacée par un immeuble charmant.
Parmi ces disparitions qui bouleversent nos relations : les messages vocaux et autres émoticônes, signent un amoindrissement de l’écriture.
Les boîtes aux lettres et les présentoirs à cartes postales dateront les films à venir.
La spontanéité de l’oral conduit à éviter de rechercher la précision, notion plutôt moquée que valorisée. Quelques éructations, "VTF", avec quelques lettres pour scrabble ne jouent pas dans la même cour que la précautionneuse écriture qui cherche ses mots, quand aggravée dans l’anonymat des réseaux, la réaction constitue le moteur des discussions.
Je pousse quelques soupirs pour regretter le temps des rédactions qui ne reviendra pas, même sous forme d’atelier comme la calligraphie, dernier témoin de la substitution de la main par le pouce.
Les nuances, les hésitations, les recherches, les pertes de temps, ne peuvent se retrouver dans des simulacres hâtifs constellés de copiés/collés occultant toute pensée autonome.
Alors que s’éteint la distinction entre antisionisme et antisémitisme, des publications jadis exigeantes ont adopté le terme « islamophobie » mais tordent le nez devant « islamo gauchisme », et de peur de ne pas être assez rap, reconnaissent que de l’opéra, ils n’en ont rien à foutre.
Toute œuvre du patrimoine se doit d’être rafraîchie, raccourcie, sonorisée en mode ludique.
Quelques staliniennes grattouillent les stigmates du féminin sur les cartels, mais n’ont pas un geste quand passé simple et subordonnées se barrent.
Et même dans des séquences où l’image et le son sont rois, les scénaristes doivent résumer régulièrement l’intrigue à des spectateurs distraits rivés à leur phone. Dès qu’il y a un effort, le burn out n’est pas loin.
J’ai eu le temps de me maquiller d’une couche de vernis culturel composée de morceaux choisis et autre Marx en bande dessinée ou « Histoire de l’art pour les nuls », mais pas seulement : les débats contradictoires m’ont fortifié.
Mon antédiluvienne expérience me permet de regretter des dérives, des abandons, les facilités du court terme.
J’ai l’âge de me considérer comme un adulte pour rappeler que la société repose sur des règles, des lois qui permettent son fonctionnement: sécurité, santé, éducation, loisirs, transports …
La perturbation de ces services accroit les angoisses, les frustrations et ébranle l’ordre social garanti par l’Etat, confondu dans le vocabulaire exalté, avec le Léviathan.
Libanais, Palestiniens, Soudanais, Iraniens, Ukrainiens... préfèreraient que leur état ne soit pas réduit à un rôle d’ambulance sur laquelle pleuvent les bombes.
Plus près de nous, au moment des premiers pas des engagements municipaux, les enjeux généraux préoccupants ne devraient pas empêcher de résoudre les problèmes à portée de main: avoir l’ambition d’une belle ville, n’oblige pas à subir le mépris des émus exclusifs du réchauffement de la planète.
Balayer devant sa porte, cultiver son jardin et rafraichir sa bibliothèque constituent déjà un sérieux programme personnel qui n’empiète pas sur les plates bandes plus grandioses.
Et inversement ! 
« Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »  
Georges Pérec

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