Le passé s’accroche, mais de plus en plus, amnésie aidant, les
nouveautés l’effacent de plus en plus vite: la vieille grange au bout de la rue s’oublie, remplacée par
un immeuble charmant.
Parmi ces disparitions qui bouleversent nos relations :
les messages vocaux et autres émoticônes, signent un amoindrissement de
l’écriture.
Les boîtes aux lettres et les présentoirs à cartes postales dateront les films à venir.
La spontanéité de l’oral conduit à éviter de rechercher la
précision, notion plutôt moquée que valorisée. Quelques éructations, "VTF", avec quelques lettres
pour scrabble ne jouent pas dans la même cour que la précautionneuse écriture qui
cherche ses mots, quand aggravée dans l’anonymat des réseaux, la réaction constitue
le moteur des discussions.
Je pousse quelques soupirs pour regretter le temps des
rédactions qui ne reviendra pas, même sous forme d’atelier comme la
calligraphie, dernier témoin de la substitution de la main par le pouce.
Les nuances, les hésitations, les recherches, les pertes de
temps, ne peuvent se retrouver dans des simulacres hâtifs constellés de
copiés/collés occultant toute pensée autonome.
Alors que s’éteint la distinction entre antisionisme et
antisémitisme, des publications jadis exigeantes ont adopté le terme
« islamophobie » mais tordent le nez devant « islamo
gauchisme », et de peur de ne pas être assez rap, reconnaissent que de
l’opéra, ils n’en ont rien à foutre.
Toute œuvre du patrimoine se doit d’être rafraîchie,
raccourcie, sonorisée en mode ludique.
Quelques staliniennes grattouillent les stigmates du féminin
sur les cartels, mais n’ont pas un geste quand passé simple et subordonnées se barrent.
Et même dans des séquences où l’image et le son sont rois,
les scénaristes doivent résumer régulièrement l’intrigue à des spectateurs
distraits rivés à leur phone. Dès qu’il y a un effort, le burn out n’est pas
loin.
J’ai eu le temps de me maquiller d’une couche de vernis
culturel composée de morceaux choisis et autre Marx en bande dessinée ou « Histoire
de l’art pour les nuls », mais pas seulement : les débats
contradictoires m’ont fortifié.
Mon antédiluvienne expérience me permet de regretter des
dérives, des abandons, les facilités du court terme.
J’ai l’âge de me considérer comme un adulte pour rappeler
que la société repose sur des règles, des lois qui permettent son
fonctionnement: sécurité, santé, éducation, loisirs, transports …
La perturbation de ces services accroit les angoisses, les
frustrations et ébranle l’ordre social garanti par l’Etat, confondu dans le
vocabulaire exalté, avec le Léviathan.
Libanais, Palestiniens, Soudanais, Iraniens, Ukrainiens... préfèreraient que leur état ne soit pas réduit à un rôle d’ambulance sur
laquelle pleuvent les bombes.
Plus près de nous, au moment des premiers pas des
engagements municipaux, les enjeux généraux préoccupants ne devraient pas
empêcher de résoudre les problèmes à portée de main: avoir l’ambition d’une
belle ville, n’oblige pas à subir le mépris des émus exclusifs du réchauffement
de la planète.
Balayer devant sa porte, cultiver son jardin et rafraichir
sa bibliothèque constituent déjà un sérieux programme personnel qui n’empiète pas
sur les plates bandes plus grandioses.
Et inversement !
« Ecrire :
essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques
bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une
trace, une marque ou quelques signes. »
Georges Pérec

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