mercredi 6 mai 2026

Art contemporain et recherches textiles. Gilbert Croué.

 « Alchimies 13 ». En écho aux traditions précolombiennes,
Olga de Amaral
(94 ans) devenue une référence au-delà de Bogota, 
utilise l’or qui tant tenta les conquistadors. 
« Etoiles ». 
Brigitte Amarger (72 ans) torsade des rebuts de la manufacture des Gobelins et coud sur des radiographies médicales.
« 
Les métamorphoses de l’inutile »
« 
La Terre dans Nos Mains ».
La Finlandaise Raija Jokinen ( 66 ans) fusionne corps humain 
et éléments naturels en fils de lin amidonnés.
« Sweet Symphony »
organique, lyrique, de Claude Como ( 62 ans), a été conçue à l’aide d’un pistolet à tuffeter qui pique le fil sur un support comme lors de la fabrication manuelle des tapis, en bien plus rapide.
« Vague ».
Mariko Kusumoto
(59 ans) a grandi dans un temple bouddhiste sur l’île de Kyushu au Japon. 
Ses créations délicates allient le polyester et la soie dans des moules chauffés reproduisant l’infinité des formes sous marines.
Les taxidermies de Déborah Simon (56 ans) exposées à New York utilisent de l’argile polymère, de la soie, du verre, de l’organza,
des fils de piano, de l’époxy…
La japonaise Chiharu Shiota (54 ans) a travaillé avec Rebecca Horn à Berlin.
« Les tremblements de l’âme »
Ses installations immersives, arachnéennes mêlent des centaines de kilomètres de fils à des milliers de clefs dans  « The key in the hand ».
Les carcasses bariolées où logent des oiseaux tropicaux de Tamara Kostianovsky (52 ans) artiste argentine née à Jérusalem ont été exposées au musée de la chasse à Paris.
Ses sculptures en tissus d’ameublement récupérés évoquent aussi l’abattage des arbres.
Amanda McCavour
(41 ans) travaille les fils comme des outils de dessin 
en les assemblant sur des films hydrosolubles.
Pour évoquer les objets du quotidien ou rendre hommage à la nature canadienne :  
« Ode à une prairie ».
Sarah Walton
(41 ans) brode à la machine sur calicot des moments de bonheur simple :  
« Girl and dog »
« Plongée»
, so british.
Vanessa Barragão (34 ans) comme sa compatriote portugaise Joana Vasconcelos
travaille en équipe et prend des précautions écologiques en utilisant du tencel produit à partir de pulpe de bois sur des toiles alvéolées. « Life flow coral III ».
Sa gigantesque « Tapisserie botanique »  est exposée dans l’aéroport d’Heathrow.
Le collectif Neozoon recycle les vieilles fourrures à Paris et à Berlin :
du steet art avec des poils.

mardi 5 mai 2026

L’enfance d’Alan. Emmanuel Guibert.

A la lettre A, en tête des bacs à BD de la bibliothèque municipale magnifiquement restaurée dans la maison de Barnave, j’avais longtemps reculé le moment de faire connaissance avec le vétéran Alan dont les récits de guerre tiennent trois volumes. Cette œuvre figure d’ailleurs dans le top 100 des meilleures bandes dessinées du XXIᵉ siècle pour l’Observateur.
Je viens d’en lire le préquel qui m’incite à lire toute la série tant le ton du récit est délicat et les dessins soignés. 
« Je n’ai pas grande facilité à décrire physiquement ma mère.
Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle était belle. Elle était très sympathique. »
 
Ces 150 pages sensibles vont au-delà des anecdotes souriantes ou dramatiques pour un récit universel depuis les 14 maisons occupées par une famille californienne dans l’entre deux guerres.
« À l’âge de cinq ans j’ai fait connaissance avec l’idée de Dieu à cause d’une buanderie, de la verge, d’une aiguille à couture de la mère et d’un frelon.
Ceci est une histoire vraie, grave et qui porte une leçon à qui veut l’écouter. »
 
Le rendu de la mémoire est mis en scène avec sincérité et une fraîcheur enviable.
Le dessinateur retravaille les photographies à la façon d’un Gerhard Richter, sans pousser à bout le flou, il échappe à la glose des marchés de l’art mais rend sensible et beau son travail  autour du passé et sa complicité avec le personnage dont il partage la vitalité.
Un texte de Rodin en conclusion amplifie toute la valeur de ce livre. Il magnifie la figure de l’Artiste mais l’enfant qui vient de raconter ses souvenirs peut s’y reconnaître. 
« Oui, même dans la souffrance, même dans la mort d’êtres aimés et jusque dans la trahison d’un ami, le grand artiste, et j’entends par ce mot le poète aussi bien que le peintre ou le sculpteur, trouve la tragique volupté de l’admiration.
Il a parfois le cœur à la torture, mais plus fortement encore que sa peine, il éprouve l’âpre joie de comprendre et d’exprimer. Dans tout ce qu’il voit, il saisit clairement les intentions du destin. Sur ses propres angoisses, sur ses pires blessures, il fixe le regard enthousiaste de l’homme qui a deviné les arrêts du sort. Trompé par un être cher, il chancelle sous le coup, puis, se raffermissant, il contemple le perfide comme un bel exemple de bassesse, il salue l’ingratitude comme une expérience dont s’enrichit son âme. Son extase est parfois terrifiante, mais c’est du bonheur encore parce que c’est la continuelle adoration de la vérité.
Quand il aperçoit les êtres qui se détruisent les uns les autres, toute jeunesse qui se fane, toute vigueur qui fléchit, tout génie qui s’éteint, quand il voit face à face la volonté qui décréta toutes ces sombres lois, plus que jamais il jouit de savoir et, rassasié de vérité, il est formidablement heureux. » 
La guerre d’Alan 1, 2, 3.
Dans la foulée je me suis donc précipité sur les souvenirs de guerre d’Alan Ingram Cope, impressionnants de précision et servis par une documentation méticuleuse de l’illustrateur fidèle au récit singulier d’une vie qui pétille au milieu des fracas des combats.
L’américain  installé en France aura été plus en danger dans des péripéties hasardeuses à l’arrière que lorsqu’il se trouvait en première ligne.
Son regard optimiste n’abolit pas les doutes dans un cheminement qui l'a pproché d’une carrière ecclésiastique puis l’en a éloigné, comme ses amitiés et ses amours que le temps a graciés dans une douceur et un humanisme baignant ces quatre volumes.

lundi 4 mai 2026

Au pays de nos frères. Raha Amirfazli Alireza Ghasemi.

Fiction en trois épisodes pour conter trente ans de la vie d’une famille afghane réfugiée en Iran comme cinq millions de leurs compatriotes.
Les récits forts n’ont pas besoin d’exposer ostensiblement les drames:
- un lycéen harcelé par un policier, 
- une employée de maison doit enterrer un corps, 
- un fils mort en Syrie permettra la naturalisation de ses parents…
La question centrale de l’identité s’exacerbe pour ceux qui ont quitté leur pays pour un autre dont certains habitants désirent partir ailleurs. 
Les amis chiites subissent des conditions très difficiles, dans une dignité forçant le respect, bien que le mensonge reste leur dernière arme.
Ce film original est beau, les acteurs amateurs émouvants, le propos efficace, le récit palpitant.

dimanche 3 mai 2026

Contre-nature. Rachid Ouramdane/Compagnie de Chaillot.

Assurance plaisir avec l’ancien directeur du Centre Chorégraphique national de Grenoble, maintenant à la tête du Palais de Chaillot à Paris : le danseur devenu chorégraphe nous surprend encore.
Commencé sous les nuées, loin du procédé habituel qui enfume les salles, nous sommes installés d’emblée dans une douce poésie. J’ai voulu y voir « Zeus transformé en nuage embrassant Io » du Corrège. 
« On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d'eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! Evaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil. »  
 Gustave Flaubert.
Les apparitions, disparitions, des personnages nous préparent en douceur aux tensions, lancers, rencontres, portées puissantes, empilements, tourbillons, envols et réceptions qui vont se croiser, s’accumuler, nous couper le souffle.
La lenteur initiale est traversée de sons élémentaires qui vont s’accélérer.
Danseurs et acrobates ont fusionné harmonieusement tout en audace maîtrisée, confiance, agilité et grâce délicate.
Le hip hop originel revisité par le chevalier des arts et lettres permet d’enchaîner des solos subtils toujours difficile à proposer après des foisonnants tableaux plus amples des dix artistes dans des bouquets de mouvements légers où Ouramdane dame le pion à la pesanteur, une nouvelle fois. La beauté convient bien alors à la modernité.

samedi 2 mai 2026

Le petit Prince fête ses 80 ans. « Le 1 ».

Ce numéro du magazine « Le un », décidément en tête
 pour moi des publications attachantes, enrichit encore nos approches d’un conte plein de grâce et de charme, édité à 150 millions d’exemplaires, traduit en 600 langues.
Peu importe mon attachement au personnage de Saint Exupéry, signe d’une enfance qui ne se décide pas à quitter la place dans la caboche cabossée du vieux papi papotant. 
Je me suis régalé, avec cet exemplaire qui se déplie, des éclairages variés et renouvelés en lisant diverses interprétations à propos du lumineux enfant pas dénué de gravité.
La genèse de l’œuvre publiée d’abord aux Etats Unis, son développement dans le temps et des feuillets inédits, apportent de la profondeur à ce manuel de sagesse pour tous les âges.
«  Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles, si je veux connaître les papillons. »  
Riad Sattouf qui vient d’illustrer «  Terre des hommes », sensible bien entendu au dessin comme langage universel, dit son premier contact facile au début puis devenu plus difficile, avant de relever le goût de la transgression chez l’aviateur.
Philippe Forest, y voit un livre d’adieu, déchirant. 
«  Pieusement préservée des mesquineries du monde adulte et protestant poétiquement contre ses fausses valeurs et ses vérités factices, l’enfance héroïque et martyre, plaidait puérilement une cause dont nul n’ignorait qu’elle était déjà perdue. »
Sylvain Fort, une des « plumes » du Président, y a rencontré des adultes indifférents, alors que, sur fond de responsabilité, l’amour devient le risque suprême, et «  lie le bonheur à ce qui peut disparaître ».
Caroline Anthérieu-Yagbasan insiste sur cette notion de responsabilité qui pousse le Petit Prince, curieux envers les autres, conscient du futur, veillant sur la beauté du monde, à agir pour la planète : ramoner son volcan car « on ne sait jamais ». 
« Quand on a terminé sa toilette du matin, il faut faire soigneusement la toilette de la planète ».

vendredi 1 mai 2026

La fabrique de l’ennemi. Umberto Eco.

Comme dans la délicieuse émission radiophonique «  Les petits bateaux » où des spécialistes répondent à des questions d’enfants inattendues mais fécondes, une simple remarque par un conducteur de taxi pakistanais s’étonnant que le professore italien ne pouvait désigner les ennemis de son pays, nous vaut ce petit opuscule de 50 pages dont la clarté n’est pas brouillée par la richesse des références. 
« L’un des chefs des lépreux aurait avoué qu’il avait été acheté par un juif qui lui avait remis du poison ( fait de sang humain, d’urine, de trois herbes et d’hosties consacrées) placé dans des sachets lestés pour les faire couler plus aisément au fond des fontaines, mais que c’était le roi de Grenade qui s’était adressé aux Juifs - et une autre source ajoutait au complot le sultan de Babylone. Ainsi d’un seul coup, étaient réunis les trois types d’ennemi traditionnels : le lépreux, le Juif et le Sarrasin. Le quatrième ennemi, l’hérétique, était apparu lorsque ordre avait été donné aux lépreux de cracher sur l’hostie et de piétiner la croix. »
L’affaire de cette fabrique de l’ennemi pour nous préoccuper en ce moment ne date pas d’aujourd’hui, ce qui pourrait décourager notre croyance dans les progrès de l’intelligence humaine, mais l’auteur du « Nom de la rose » ne surplombe pas le lecteur du haut de son érudition.
En succulent pédagogue, il suscite d’autres questions.
« Le bombardement régule la croissance démographique mieux que l’infanticide rituel, la chasteté religieuse, la mutilation forcée ou l’usage excessif de la peine de mort… »
Reconnaître le fascisme.
 
Toujours aussi vivante, la reprise d’un discours d’Umberto Eco à l’occasion du cinquantenaire de la Libération (1995),  apporte de la nuance, enrichit un débat toujours recommencé et plus que jamais enflammé. 
De brèves anecdotes autobiographiques appellent à la modestie, avant une énumération argumentée des caractéristiques pouvant se retrouver chez les simplistes qui ont si vite fait de voir des fascistes en chemise noire marcher sur Rome, alors que si près s’accumulent les traits prêts à former des faisceaux:
-  Culte de la tradition
- Refus du modernisme
- L’action pour l’action: la culture est suspecte
- Peur de la différence, refus de l’étranger
- Appel aux classes moyennes frustrées 
- Nationalisme et obsession du complot
- Les ennemis sont trop forts ou trop faibles
- Une vie de lutte, le pacifisme est une collusion avec l’ennemi
- Elitisme de masse
- Culte de l’héroïsme
- Machisme
- Populisme
- Novlangue, peur du langage complexe: les désaccords sont des trahisons.

jeudi 30 avril 2026

Liège # 2

L'été serait-il à nouveau là ? Le ciel clair et le soleil semblent annoncer une belle journée,
c’est inespéré pour notre projet de marché quai de la Batte. 
Pour nous y rendre, nous traversons le pont vers l’île d’en face plutôt populaire et cosmopolite, passons la place de l’Yser, 
la place saint Pholien puis atteignons le pont des arches 
d’où nous pouvons évaluer l’étendue du marché.
Pour sécuriser et faciliter l’installation de nombreux commerçants, les autorités ont fermé le quai à la circulation des voitures comme du tram. Des policiers municipaux armés patrouillent sans crainte de menaces imminentes, ils discutent et blaguent avec les gens dans une ambiance bon enfant d’un dimanche matin ensoleillé.
Comme dans tout marché, les étals proposent des fruits et légumes, du pain, des aliments et des plats préparés asiatiques ou africains, des épices, des poulets rôtis sur place, des vêtements, des sous-vêtements, des chaussures, des parfums et des bijoux, des gadgets, des jouets et même des produits provençaux et des savons de Marseille….
Malgré une forte fréquentation, nous ne souffrons à aucun moment d’une foule compacte.
Nous nous éloignons vers la place de la cathédrale pour déguster agréablement notre café en terrasse, surpris cependant de payer les toilettes 0,50 € bien qu’étant clients.
Puis nous assistons à la sortie de la messe de Saint Paul au terme de laquelle toute une équipe d’ecclésiastiques salue les fidèles devant la porte d’entrée.
Nous pénétrons dans l’église vidée, sans risque maintenant de perturber le service religieux.
Nous regardons les vitraux anciens et modernes, remarquons la chaire néogothique sombre en contraste avec le blanc du marbre des statues inspirées par l’ancien et le nouveau testament.
Devant l’autel, une famille de Noirs pose pour un selfie, nous les observons un moment, amusés par cette maman exubérante et marrante face à ses ados honteux de son attitude : 
« Je suis dans la maison de Dieu, je suis contente !» clame- t- elle en riant en compagnie d’une autre adulte, tout en  prenant des postures de midinettes dignes des influenceuses.
Nous les laissons à leur bonne humeur.
Nous  ressortons au soleil bienfaisant flâner sur le quai Van Hoegaerden.
Une statue d’un plongeur suspendu au-dessus de la Meuse m’évoque instantanément une sculpture vue à Mont-de-Marsan devant l’Office du tourisme. 
Ici, elle marque l’entrée d’un petit port fluvial, que longe une belle promenade fréquentée par des chiens et leur maitre ou par des joggers. 
Nous utilisons le pont Albert 1er pour changer de rive. 
Nous nous engageons ensuite dans le parc de la Boverie.
Très agréable, il offre un espace de verdure et d’arbres parcouru par des allées tranquilles,
il dispose de bancs, héberge des canards et des oies.
La conception de tout le quartier, au niveau infrastructure, parc, îles verdoyantes, 
date du 19ème  siècle, en prévision de  l’exposition universelle de 1905.
Dans les travaux occasionnés s’inscrit  la  construction du musée des beaux arts de la Boverie. Le bâtiment se dresse dans le parc éponyme répondant à  un style néoclassique inspiré par le Petit Trianon de Versailles et il s’organise autour d’une rotonde surmontée d’une coupole.