mercredi 18 avril 2012

« On refait le voyage » : Saint Petersburg 2004 # 7

Une fois le plein fait dans une station d’essence flambant neuve nous sortons de la ville. Nous parcourons environ 200 km en 3 heures à travers la campagne russe ; c’est une longue plaine plantée de bouleaux et sapins, parfois défrichée avec des isbas le long de la route : pauvres petites isbas modestes alignées, colorées mais pour certaines bien bancales ! Le chauffeur maîtrise bien la conduite sur une route qui ressemble parfois à de la latérite à cause du sablage. La neige joue à « je tombe, je tombe pas ». La monotonie du paysage, la chaleur du véhicule, le bercement nous entraînent pour quelques-uns uns dans une douce somnolence. Les éveillés aperçoivent un renard.
A l’entrée de la ville, Novgorod n’est pas très séduisante même sous la neige. Notre chauffeur hésite un peu, demande puis s’arrête devant un hôtel classieux gigantesque et vide. C’est là notre point de rendez-vous avec Tatiana, notre guide fourni par Bolshoï Tourism. Elle a vraiment le visage qui correspond à son prénom, blonde, la figure ronde et les pommettes prononcées ; quelques rides et un peu d’embonpoint indiquent les marques du temps.
Elle commence sa prestation de manière très académique et monocorde, récitant son commentaire dans le micro inefficace du Mercedes. Ça s’arrange un peu au Kremlin, la forteresse moyen âgeuse de Novgorod. Le rouge des briques de la muraille du 14e (la citadelle au départ se protégeait derrière des remparts en bois) ressort merveilleusement sous la blancheur neigeuse. Nous sommes surpris que le fleuve Volkhov coule et ne soit pas pris dans les glaces, comme la Neva. Mais l’histoire raconte que tant de sang des boyards tués par Ivan le terrible fut versé dans l’eau que celle-ci en fut réchauffée (et ça dure encore) ! Tatiana nous conduit tout d’abord devant la statue au millénaire de la Russie, trônant au centre du Kremlin. Ce monument reproduit sous forme de saynètes statufiées toute l’histoire de la ville de Novgorod (ou ville nouvelle), depuis STO jusqu’à la fin du 19e : STO signifiant l’an 862 puisqu’à cette époque, les tribus varèques qui fondèrent la ville ignoraient les chiffres arabes. Le soleil fait des tentatives sympathiques pendant cet exposé à l’extérieur pour percer entre les nuages. Nous nous intéressons ensuite au « plat de résistance » : la cathédrale Sainte Sophie, la plus vieille église de Russie encore debout puisqu’elle date du 12e siècle. L’extérieur fait preuve de sobriété car ses murs sont entièrement blancs, sans décor pictural ni frise ni stuc, seul un reste de fresque se protège sous un auvent peut-être pas d’époque. Elle est surmontée de six bulbes dont un seul est doré, les autres sont revêtus de zinc qui remplace le plomb trop lourd. Nous tournons autour, admirons la porte en bronze à l’ouest promise à une autre destination et arrivée là on ne sait ni pourquoi ni comment (800 kg quand même) Si nous pouvons encore l’admirer ici, c’est parce que les habitants l’ont protégée et cachée des Allemands lors de la guerre. Nous pénétrons dans la cathédrale par une autre porte, celle-ci est réservée à l’archevêque les jours de fête. L’intérieur dévoile une architecture très différente (car tellement plus ancienne) de tout ce que nous avons visité jusqu’à présent. C’est une forêt de piliers peints de fresques face à un iconostase très riche de cinq rangées. A droite de l’autel et protégée sous une vitrine, une très vieille icône est l’objet de la déférence des fidèles.
Elle date du 12e, elle ressemble à force de « décati » à une peinture impressionniste. Un 2ème iconostase plus petit mais plus éclairé par une fenêtre latérale, met en évidence le travail de l’école d’artistes de Novgorod, réputée pour son rouge chaleureux. Les icônes s’appuient sur du bronze doré ou argenté et la petite porte de même matière laisse filtrer la lumière et les couleurs de la pièce de derrière par les interstices volontaires de l’encadrement. Il reste aussi le trône d’Ivan le terrible. Nous pouvons voir encore une partie de l’église en fouilles et une fresque très ancienne protégée derrière un écran de verre de Constantin et sa mère Hélène. Dommage tout de même ces deux chapelles modernes avec leur iconostase en contre plaqué et leurs icônes de pacotille ! Comme dans toutes les églises ouvertes au culte, il règne ici une odeur d’encens agréable attachée au passé. Nous sortons et nous dirigeons vers le beffroi que nous ne visiterons pas. D’énormes cloches sans battant attendent encore de retrouver leur place ; elles aussi furent protégées et cachées par les habitants de la convoitise allemande

mardi 17 avril 2012

Dolor. Catel. Paringaux.

Vaut surtout par l’évocation du destin d’une actrice, Mireille Balin, d’une grande beauté qui joua les femmes fatales.
Elle eut Jean Gabin et Tino Rossi comme amants mais aussi un officier de la Wehrmacht.
Cette liaison la précipita vers l’anonymat et la pauvreté.
 Ce destin tragique était suffisamment fort pour que les auteurs n’aient pas besoin de rajouter du romanesque de pacotille pour relater cette histoire. J’aurai du me méfier avec « Dolor » comme nom de la belle fille conductrice ; la subtilité ne serait pas au rendez-vous.
Bien que les décors de la Côte d’Azur soient plaisants, le procédé narratif est daté, le père disparu insupportable avec ses confidences suicidaires.
Et toutes ces vies dévastées à partir d’un bisou à un gosse à la porte d’un palace, s’accommodent trop vite de destins taillés à la hache.

lundi 16 avril 2012

El chino. Sebastián Borensztein.

Le surréalisme a beau être consubstantiel à la littérature sud américaine, il faut savoir que la vache qui tombe du ciel en ouverture du film, c’est du vrai.
Par la suite, la rencontre d’un chinois et d’un quincailler maniaque sera plus paisible, même si le caractère de l’Argentin ne le conduit pas d’emblée aux effusions fraternelles.
Le titre « le quincailler argentin » aurait mieux convenu tant le chinois se fait le plus discret possible.
Parmi les difficultés de vivre peuvent naître des rires, l’absurde va aussi avec le joyeux hasard, la solitude cloutée avec l’amour le plus confiant. Le plus buté des hommes peut se montrer compatissant à l’égard de son frère.
Depuis notre pays dit des droits de l’homme où un Guéant faisait la loi, la démonstration qui emprunte les voies de l’humour est encore plus efficace avec ce film sympathique venu d’ailleurs.

dimanche 15 avril 2012

Les Fatals Picards. Coming out Tour.

La bande des quatre a la pêche, mais heureusement que je connaissais les paroles de certaines chansons, car sous le fracas de la batterie, à l’"Hexagone", il m’était difficile d’avoir accès aux jeux des mots qui font pour moi le charme du groupe.
Je n’ai plus l’âge d’aller danser devant la scène comme l’on fait bien des jeunes attirés par l’énergie de la musique, dérogeant gentiment aux usages du théâtre. Cependant je ne suis pas sûr que les meylanais bien nés sachent tous ce qu’étaient les comités de soldats, ni la classe ouvrière dont les lascars drôles parlent toujours avec tendresse et humour.
 Rock, reggae, punk sous des lumières punchies, la soirée fut électrique et je suis retourné sur l’ordi pour goûter les paroles. Avec leur humour tout passe, et je trouve qu’ils font œuvre de salut civique et de stimulant d’une gauche qui n’oublierait pas ses racines populaires, ni ses profs.
Ils passent joyeusement à la moulinette les bonnes consciences qui s’étalent aux « Enfoirés », chez les bobos de retour à la campagne, et gentiment avec l’homme le plus populaire de France : Yannick Noah…
Après un coming out :
« Ta mère a su, mine de rien 
Ne faire qu'une demi-crise cardiaque » 
Pour ceux qui oublient toute responsabilité en découvrant qu’on aurait mis quelque chose dans leur verre :
« 40 ans chez les scouts 
Pour en arriver là 
Et finir sur facebook » 
Souvent rudes :
« Moi je vis chez Amélie Poulain 
Le pays où tout va bien 
Chez Amélie Poulain 
Le pays où on ne meurt qu’après le générique de fin »
 Ils sont justes et même si leur son est fort, ils sont forts.

samedi 14 avril 2012

Qui peut battre Sarkozy ?

J’ai découpé quelques phrases dans les journaux qui s’étaient accumulés pendant la parenthèse enchantée où j’ai accompagné une classe de mer en Bretagne.
- « Mon prochain statut sera ancien président, et celui-là durera très longtemps. Alors je ferai comme Bill(Clinton) ou comme Tony (Blair) : je ferai des conférences et là, je me bourrerai ! » 
 Le futur ancien président se confiait à un ancien directeur du « Monde ».
- Elisabeth II :  
« Comment se fait-il que vous autres économistes n’ayez ni prévu ni anticipé cette grave crise économique ? » 
- A propos de Raymond Aubrac, Demorand :  
« Alors qu’ils vieillissent et disparaissent, ces hommes et ces femmes nous enseignent, comme le disait le philosophe Jacques Derrida, qu’il est possible d’hériter sans jamais devenir conservateur. » 
-Manifestation d’athées à Washington :  
«Seuls les moutons ont besoin de bergers » 
« Tant de chrétiens, si peu de lions » 
Pour avoir éprouvé la vanité des ambitions à persuader mon monde de l’évidence de la gauche pour vivre dans une société harmonieuse, je ne vais pas prétendre délivrer des consignes.
Simplement à l’encontre de ceux qui cultivent comme jadis dans les taiseuses campagnes, les silences hypocrites de leurs intentions en politique, je claironne face au bastringue qui nous a assourdis cinq ans :
 « qu’ils s’en aillent ! » 
J’ai beau aimer Victor Hugo dont je lis avec bonheur « L’art d’être grand père », je ne marche pas derrière les incantations lyriques qui invitent à reprendre des Bastilles, sempiternellement.
Qui peut battre le sortant ?

vendredi 13 avril 2012

L’individualisme a-t-il tué la solidarité ?

Emmaüs participait à ce débat de Libé à Grenoble début 2012 avec le Secours Catholique.
Ces associations qui servent d’amortisseur à la crise suivant les mots d’Etienne Pinte, député UMP, également à la tribune, n’étaient pas forcément les mieux placées pour évaluer une perte d’énergie solidaire. En effet ces groupes bien connus reposent sur les bénévoles dont le nombre augmente.
La réflexion générale a été mise en retrait au bénéfice de questions plus urgentes.
Au pays du luxe, le nombre de pauvres progresse et dépasse les 7 millions, la nécessité de l’aide s’accroit avec la crise.
 Le bénévole n’est pas un travailleur social et si avec lui les rapports humains peuvent être dépourvus d’enjeux administratifs, son rôle est à redéfinir sans cesse pour que la médiation se fasse avec efficacité. L’écoute permettra d’amorcer une réconciliation avec elle-même de celle qui s’estime « une mauvaise mère », mais elle ne saura résoudre un phénomène massif qui voit un tiers des familles monoparentales en dessous du seuil de pauvreté.
 La pauvreté engendre la solitude.
 L’information sera-t-elle suffisante pour que le tiers des éligibles au RSA qui n’en bénéficient pas, puissent accéder à leur droit ?
C’était avant la proposition d’un référendum déjà oublié du "Protecteur des Grandes Fortunes".

La chanson du dimanche et les blablas halal par Europe1fr
 ...
Dans le Canard de cette semaine:

jeudi 12 avril 2012

Sarah Caron à Mougins.

Le village où les galeries de tableaux se touchent est déjà un musée à lui tout seul où derrière la charmante fontaine rouillée sont exposées les toiles du garde champêtre Maurice Gottlob.
Au musée de la photographie du village perché, Sarah Caron rappelle les tumultes du monde quand on se serait volontiers laissé aller à la flânerie avec décorative vue panoramique.
Ses veuves indiennes aux visages réparés après avoir été aspergés d’acide m’ont fait crier.
Ses vues d’Afghanistan, du Pakistan prises au cœur des conflits les plus rudes, pour nous être familières, n’en sont pas moins fortes.
Un film nous présente l’artiste dans tous ses voyages et ajoute à l’intensité des images fixes proposées où alternent les flous, les bien éclairées, les arrachées et les composées.
Des bars au Chili avec femmes découvertes, des visages à terre à Cuba, au Cameroun, des visages voilés, une tête coupée en Thaïlande…
La quadra court de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis à Gaza, d’Haïti à New York, en Indonésie, en Birmanie…
Les plus grands la publient : Libé, Le Monde, Newsweek, The New York Times, Géo …
Elle reste là où il n’y a pas grand monde mais où bout l’actualité.
« Je pense en général d’abord à faire mes photos avant de bavasser. Quand je commence à avoir l’impression d’avoir déjà fait 15 000 fois la même image, alors seulement je commence à discuter. »

mercredi 11 avril 2012

« On refait le voyage » : Saint Petersburg 2004 # 6

Un minibus collectif nous transporte ensuite à Pavlovsk, palais de Paul 1er, fils unique et mal aimé de Catherine II (la grande) et son royal époux. La forme du bâtiment est en arc de cercle jaune et blanc. Il est l’œuvre de Cameron, commandé par Catherine pour son fils à la naissance de son petit-fils Alexandre 1er. Ce palais est tout à fait différent de celui de Tsarkoïe, plus petit, plus intime, usant plus du trompe l’œil. Cameron joue sur un décor en plâtre finement amélioré peu coûteux mais raffiné. Irina nous commente en 1er lieu le vestibule égyptien.
Nous visitons d’abord les salles d’apparat du 1er étage. Elles contrastent avec le palais de Catherine par leurs dimensions plus réduites et dévoilent beaucoup des goûts du couple, de leurs découvertes et des objets amassés lors de leur voyages de noces en Italie et en France (Gobelins, vaisselle offerte par XVI et Marie-Antoinette, statues antiques romaines) A noter encore le trompe l’œil et l’acoustique dans la salle d’apparat à l’origine salle du trône mais où on a dressé une table garnie d’une fastueuse vaisselle ; l’originalité de meuble en acier, spécialité de Tula ; la chambre d’apparat qui n’a jamais servi, le salon de guerre et le salon de paix, les colonnes d’un péristyle en faux marbre ou fausse malachite… Le rez-de-chaussée propose des pièces à vivre plus intimes, avec des portraits de famille ; il constitue la partie occupée par Maria Feodorovna, même après l’assassinat de son mari. N’oublions pas la chapelle, rénovée par l’état et utilisée par l’église orthodoxe. Elle n’affiche aucune icône mais des tableaux religieux pour la simple raison que Paul était chevalier de malte, d’obédience catholique. D’ailleurs ce choix religieux est certainement l’un des prétextes à son assassinat. La croix de Malte apparaît peinte sur le plafond de la galerie des tableaux précédant la chapelle. Une fois encore, dans ce palais, nos n’éprouvons ni déception ni lassitude à errer dans ces lieux d’histoire. Irina se montre cultivée, en meubles notamment, vive, efficace. Dehors, les troïkas proposent des promenades dans le parc féerique mi domestiqué mi sauvage. Vous pouvez si vous le souhaitez prendre une photo en compagnie d’un couple en costume d’époque. La neige continue à tomber, ajoutant une touche supplémentaire correspondant à nos représentations sur la Russie. Nous hélons un minibus presque immédiatement et regagnons le centre ville puis le métro jusqu’à Nevski où nous quittons Irina, très satisfaits de ses services et de son sourire. Nous savons grâce à elle que la rue aux dimensions classiques et symétriques s ‘appelle rue Rossi et se cache derrière le théâtre Alexandra. Bof. C’est un peu raide malgré ses édifices symétriques jaunes de 220 m espacés d’une rue de 22 m. S’ensuit un moment d ‘hésitations pour organiser la suite du programme. Que faire de notre temps ? Les avis sont partagés et sans cesse modifiés. Finalement, nous dirigeons nos pas vers la place des beaux-arts, jetant un œil et un pied enneigé dans le hall de l’hôtel Europa. Quel étonnement de voir des vendeurs de glaces dans les parcs ! Bien sûr, les boîtes n’attendent pas dans la voiturette réfrigérée mais sur le plateau extérieur. Nous nous engageons, en entrant par la sortie, dans le Musée russe. L’un d’entre nous doit abandonner son laguiole au contrôle électronique. Ce musée russe montre la volonté de s’opposer aux collections royales de l’art occidental et propose d’exposer peintures et artisanat russes tout aussi dignes d’être exhibés. Nous choisissons les salles d’art moderne bien que la pièce consacrée au 20e le plus récent soit…closed ! Mais c’est intéressant, nous apprécions particulièrement l’artisanat (bois, ivoire, tissus, broderies, poteries, jouets, décors extérieurs de maisons en bois sans doute peints à l’origine).
Certains tableaux attirent notre attention : images des soldats napoléoniens, réalisme socialiste, peintures proches de Braque ou de Picasso mais aussi Malevitch, peintures naïves… Nous ne disposons pas assez de temps, mais tant pis,
la curiosité s‘émoustille quand même devant des choses inattendues. A 5h45, les gardiennes nous indiquent gentiment mais impérativement la direction du cloak room, c’est l’exode vers la sortie, sans espoir de récupérer le laguiole. Nous partons en quête d’un restaurant dans le quartier, comme conseillé par Irina. Nous atterrissons dans un self de Nevski Prospekt où nous optons pour des plats russes toujours tièdes bien que réchauffés au micro-ondes. Nous ne sommes pas loin de l’hôtel, nous échangeons de l’argent au fond d’un magasin de musique (CD et K7) et rentrons piétinant dans une mélasse débordante surtout en bordure de trottoir. Soirée vodka au 429 pour faire les comptes et échanger quelques propos. Fin des chocolats

mardi 10 avril 2012

Le tour de valse. Pellejero Lapière.

J’ai choisi une des rares images de bonheur dans une histoire tragique dont le dessin élégant permet de traiter le sujet de la tyrannie soviétique en laissant deviner les ambitions du communisme alors triomphant tout en montrant sa monstruosité. Le scénario est habile et limpide : une femme Kalia part à la recherche de son mari qui a cessé de lui écrire depuis la Sibérie où il est prisonnier car dénoncé comme « Zek », un ennemi du peuple, au retour d’une guerre où les hommes avaient perdu toute humanité. Elle a eu deux enfants, qu’elle laisse, pour découvrir sur place les conditions effroyables de détention au goulag et aussi ce qu’était ce « tour de valse », elle leur écrit.
Extrait d'un dialogue:
 « - En revenant, j’ai vu l’âne du vieux Pizkariev écrasé par un train. 
- En voilà un qui a de la chance ! 
- De perdre son âne ? A son âge, qui va porter son bois ? 
- Une bête aussi têtue…n’avait qu ’des soucis avec… maintenant, l’a de la viande pour quelques mois, s’il s’y prend bien. 
- Je ne sais pas ce qu’il pourra récupérer le train ne s’est même pas arrêté ... 
- Ah c’était ce genre de train… » 
Une belle locomotive noire avec l’étoile rouge.

lundi 9 avril 2012

La terre outragée. Michale Boganim.

Tchernobyl signifie « absinthe »:
« Le troisième ange sonna de la trompette. Et il tomba du ciel une grande étoile ardente comme un flambeau ; et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux. Le nom de cette étoile est Absinthe ; et le tiers des eaux fut changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent par les eaux, parce qu’elles étaient devenues amères » L’Apocalypse selon St Jean.
L’absinthe signifie aussi « herbe de l’oubli ».
La belle Anya est guide dans la zone contaminée, elle rappelle la catastrophe qui fit de 14 000 à 850 000 victimes selon les sources embrouillées par une censure encore puissante.
A travers son histoire incertaine, celle d’un ingénieur et de son fils, le scénario passe d’une période heureuse en 1986 quand allait s’ouvrir un parc d’attraction, à celle d’aujourd’hui où les êtres apparaissent comme dépossédés d’eux-mêmes, hors sol.
Dans combien de films de l’Est y a-t-il de grandes roues ?
 La belle n’est-elle pas trop belle ?
Moi qui apprécie tant les peintures écaillées quand je photographie, et les statues de Lénine, j’ai aimé ces lieux abandonnés. La pluie omniprésente peut rendre palpable le déluge mortifère mais quand elle brouille les paysages derrière les carreaux de la serre, elle est belle aussi, comme les fêtes où s’étourdir.

dimanche 8 avril 2012

François Morel. Chanteur.

Le bougre qui pour moi représente l’esprit français dans toute son audace, sa fragilité, a plusieurs cordes réjouissantes à son arc dont j’ai parfois fait écho sur ce blog.
Depuis un moment je voulais faire partager mon plaisir à l’écoute de ses chansons mises en musique par Wagner (Reinhardt), Juliette ou Delerm.
Il dit l’essentiel, en nous faisant marrer :
« Tu veux des gondoles à Venise 
Tu as ta mobylette à Berck 
Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? 
Faut faire avec, faut faire avec 
On croit toujours qu'on a le temps 
Et c'est le temps, le temps qui nous a » 
Décapant :
« Je suis un cas sociaux 
Puisque l’exemple vient d’en haut 
J’ai bien peur, mon poteau, 
Qu’on se prépare pour bientôt 
 Beaucoup de cas sociaux. » 
Petites chroniques savoureuses comme les pages de ce livre d’or :
«J'ai baisé comme un fou» signé Alain Decaux 
L'écriture est gracieuse mais c'est hélas un faux 
«Nous ferons, croyez-le, souvent votre réclame 
Merci», tiens, c'est signé "Jean-Paul II et Madame" 
C'est sur le livre d'or de l'Hôtel Beau Rivage 
Qu'un enfant, sagement, gribouille des nuages » 
Il y en a ainsi pour des heures de plaisir dans deux CD :
« Le soir les lions » et « Faut faire avec ».

samedi 7 avril 2012

Veuf. Jean Louis Fournier.

Bof !
J’avais aimé « Où on va papa ? » de l’ancien complice de Desproges, et dans notre cercle de lecteurs celle qui a présenté le livre avait choisi ce que j’ai trouvé de meilleur en 150 pages très aérées.
L’auteur prolifique reproduit un extrait d’un ouvrage qui s’intitule « Sortir du deuil » où figure un tableau :
 « 100 points pour le décès d'un conjoint, 73 pour un divorce, 63 pour un séjour en prison, 11 pour une contravention… Celui qui a eu 10 contraventions, ça lui fait 110 points, donc il est plus malheureux que s'il avait perdu sa femme.»
Il tire à la ligne, se répète et quand il regarde à l’intérieur des chapeaux de l’absente, il cherche s’il ne reste pas une petite pensée pour lui.
Il aligne les formules obsèques genre « le bonheur on le reconnaît au bruit qu’il fait en partant », « le silence qui suit Mozart, c’est encore du Mozart ».
Il est plus émouvant quand il reconnaît ses faiblesses, des maladresses au moment du décès ; quand finalement les formules toutes prêtes peuvent aider.
La vie qui continue semble obscène, le courrier, le téléphone, les lunettes retrouvées ... Elle nous sauve.
Cette  espèce de brochure ressemble à ces livres qui veulent inciter les enfants à la lecture en proposant des guides pratiques romancés: « Mes parents divorcent », « Je viens d’avoir une petite sœur ».
Sur le créneau, « Veuve » aurait eu plus de lectrices.
A regarder sur Internet l’unanimité des lecteurs qui ont apprécié cet humour, et cette complaisance à l’égard de soi même, je me trouve bien sévère quand je pense que désormais le conformisme face à la mort se porte plus volontiers vers la dérision élégante que vers la profondeur : quelle chance de partir en premier !

vendredi 6 avril 2012

Comment reconstruire l’égalité ?

« La crise que nous traversons n’est pas seulement économique ; elle est aussi symbolique et politique. Elle nous impose, au beau milieu de la tempête, de repenser et de refonder notre démocratie en vertu de valeurs plus justes. » F. Hollande
« Une société des égaux doit faire de l’idée des constructions des singularités une sorte d’utopie positive. » P. Rosanvallon
L’auteur du nourrissant livre « La société des égaux » rencontrait le candidat socialiste lors du forum de Libération en cette fin novembre.
Il y avait du monde et de l’attente avant ces échanges sur le thème identitaire de la gauche, avec au bout une déception inévitable bien que des paroles incontestables aient été prononcées : «Tout ce qui a été décidé ces dernières années n’a pas été considéré comme « juste » par la population, c’est ce qui crée cette colère froide, cette frustration, cette volonté de changement. Si la gauche ne joue pas son rôle et ne rassemble pas, alors il y aura un risque terrible d’éclatement. »
Mais des vents froids soufflent au sortir de la belle salle de l’Hôtel de ville : la crise.
8 millions de pauvres et les rémunérations les plus élevées ont flambé.
Les fractures générationnelles et spatiales se sont aggravées, le pacte civique est menacé.
L’égalité, principe matriciel de la révolution, connaît aujourd’hui des reculs.
Les discours parlent d’inégalités pas de l’égalité alors que l’ingénierie politique éclairée par cette grande idée doit œuvrer dans l’école, la protection sociale, la redistribution fiscale.
La redistribution sans principe de réciprocité s’essouffle, il convient d’agir en amont par une politique ambitieuse de la petite enfance, avec de l’accompagnement personnel dans les systèmes sociaux, reconstruire la confiance pour permettre les mutations.
Pas une politique qui écarte mais qui unit.
Après tout, lors de la Seconde Guerre mondiale, il fallait « que les dollars meurent pour la patrie » c’était dit aux Etats-Unis.
L’impôt peut être consenti.
A Rome une loi limitait le nombre de personnes admises dans un banquet.
Quand l’indigence côtoie l’indécence au XXI° siècle, il conviendra d’aller vers une plus grande frugalité.
Il arrive même que pour certains la démocratie n’aille plus de soi : l’heure est grave.
Il est temps que vienne le temps de la mesure et des mesures.
Alors la peur de la réforme pourra s’effacer quand s’éloigneront la connivence et l’absence de moralité publique ; la confiance est à reconstruire.
Ce n’est pas la première fois que ces deux hommes se rencontraient :
un dialogue intéressant figure sur le site de Philo magazine sous le titre
« y a-t-il des idées pour sauver la gauche ? »
 http://www.philomag.com/article,dossier,y-a-t-il-des-idees-pour-sauver-la-gauche,1621.php

jeudi 5 avril 2012

Gaudi à Barcelone.

Serge Legat a entretenu les amis du musée de Grenoble de l’essor de Barcelone autour de 1900 et de Gaudi.
Barcelone en 1900 regarde vers Paris, tout en revendiquant une culture à la forte identité, son « art nouveau » rayonnera à l’étranger, alors les réalisations vont se multiplier sur place.
 A l’endroit de la citadelle que les catalans ne portaient pas dans leur cœur va se tenir une exposition universelle dont subsiste un parc de 30 hectares et un institut de zoologie à l’architecture remarquable.
 Le plan d’expansion de la ville par Cerda, même s’il n’est pas entièrement mis en œuvre, marque le développement d’une agglomération qui, à côté de ses quartiers gothiques, développe une urbanisation à la géométrie ambitieuse.
Concernant l’immense Gaudi, il est question aussi de Le Corbusier, « l’architecte de la caisse à savon » d’après ses propres paroles, qui a admiré les réalisations d’un de ses maîtres ayant lui-même étudié Viollet Le Duc.
Le conférencier s’interroge : les mosaïques qui recouvrent la salamandre emblématique créée d’ailleurs par Jujol ne réduisent elles pas l’image du si inventif artiste?
La polychromie, le baroque, l’ornemental sont certes ses marqueurs mais le fonctionnaliste exhibe aussi les éléments structurants de l’architecture.
Le parc du mécène Güell au départ n’était qu’un des éléments d’une cité utopique, communautaire, lieu de culture, de foi, de commerce où celui qui a été inspiré par la nature dans toutes ses réalisations a pu donner sa pleine mesure avec par exemple des colonnes qui se confondent avec des palmiers.
La casa Batllo, un ami de Güell, marchand de tissus, avec espace de vente au rez de chaussée et appartements de rapport au dessus du logement du propriétaire a des ondulations qui adoptent des formes animales. Les formes organiques de l’habitation surnommée la « maison des os » sont venues habiller une construction dont le permis de démolir avait été refusé.
La casa Vicens porte en façade une vision d’un historicisme qui sera dépassé, avec des influences mauresques; elle devait montrer le savoir faire du propriétaire marchand de carreaux de céramique, le jardin qui l’entourait théâtralisait la maison.
Le palais Güell aux cheminées insolites puits de lumière et aérations comporte des entrées originales et des espaces intérieurs grandioses.
La casa Mila ou « la pédrera » (la carrière) avec ses trois façades dans la continuité est aussi intéressante à observer en maquette avec sa structure alvéolaire. Le fer forgé est privilégié et quelques grilles dragonesques sont spectaculaires. L’architecte tenait à maitriser les techniques artisanales concernant le verre, le fer, la céramique, le bois.
La construction de La Sagrada familia devrait se terminer en 2026 pour le centenaire de la mort de celui qui est enterré dans la crypte du bâtiment le plus visité d’Espagne. Tout à son engagement religieux, il va consacrer les quinze dernières années de sa vie à cette œuvre gigantesque.
Domenech y Montaner va réaliser un palais de la musique catalane, somptueux, luxuriant avec ses Walkyries, ses colonnettes de verre.
Et son hôpital de la Santa Creu avec ses 46 pavillons qui tiennent 9 blocs du plan Cerda vaut sûrement le détour.

mercredi 4 avril 2012

« On refait le voyage » : Saint Petersburg 2004 # 5

Larissa notre guide n’est pas au rendez-vous, sa fille est malade, mais elle nous a envoyé Irina.
 Avec elle, nous découvrons le métro où les photos sont interdites par peur des attentats.
La station construite en 1955 dégage une impression de luxe avec ses lustres en bronze et ses murs de marbre, elle expose des richesses à la mesure de la ville ! L’escalator en bois descend profond et raide à cause du terrain marécageux il doit passer aussi sous les canaux et la Neva (80m environ). Bien que datant de 1955, le style adopté est « modern style » pour la décoration. Dans les stations les plus modernes, des portes automatiques donnant accès directement aux wagons empêchent ceux qui auraient abusé de la vodka de tomber sur la voie.
Nous quittons le métro et ses passagers endormis au bout de trois stations, et nous nous engouffrons dans un minibus collectif. Le transport coûte le même prix qu’avec les vieux bus publics, délabrés, sur les mêmes trajets. Nous passons le monument dédié aux morts de la 2ème guerre, grandiose, puis nous découvrons la campagne blanche.
La neige commence à tomber, ce qui indique d’après certains membres du groupe bien informés en météo et conditions climatiques une température clémente ! Mmh….Nous passons sans la voir l’ancienne ligne de front puis nous apercevons les premières habitations de Tsarkoïe selo. Le minibus bien embué s’arrête à la demande, Tsarkoïe selo porte aussi le nom de Pouchkine, à cause du collège impérial qui abrita le poète pendant ses études. Nous marchons un peu sous la neige jusqu’au palais bleu or (en peinture mate) et blanc de Catherine la grande. Comme Irina a retenu les billets à l’avance hier, nous entrons vite, enfilons des « babouches » en plastique bleu sur nos bottes pour protéger les planchers. Nous croyions avoir vu le nec plus ultra hier à l’Ermitage, mais là alors ! Nous commençons par la découverte du salon de bal, construit dans l’imitation de la galerie des glaces de Versailles ; murs blancs, avec anges, décors et porte chandelles dorés à la feuille d’or, parquets en marqueterie et immense tableau peint au plafond ; C’est saisissant. Puis nous nous engageons dans une enfilade de pièces avec des portes identiques, à l’image du salon de bal : ce sont des salles d’apparat, des salles à manger avec vaisselle assortie et faux poêles en faïence de Delft ( dans une datcha, maison secondaire d’été, il n’y a pas besoin en principe de chauffer). Et parmi ces pièces, nous tombons sur le célèbre cabinet d’ambre, reconstitué et inauguré en 2003 ; il en émane une lumière inhabituelle et chaude due à ce patchwork d’ambres de la Baltique de couleurs différentes qui tapissent les panneaux muraux. Quatre mosaïques figuratives s’intègrent dans l’ensemble, dont l’une retrouvée en Allemagne par un journaliste de « Der Spiegel » chez un antiquaire de mauvaise foi. Vraiment, c’est quelque chose d’unique. Peu à peu, les pièces se transforment selon les modes et les époques, nous traversons un salon japonais, un salon aux murs tendus de soie lyonnaise, des pièces de style empire, d’autres d’inspiration égyptienne. Ce palais aujourd’hui rénové avec soin fut occupé par les Allemands, pillé et dévasté comme en témoignent nombre de photos exposées dans les pièces reconstituées ; avant, après. Seulement une quarantaine de pièces sur mille sont aujourd’hui restaurées mais avec goût et sans lésiner sur la qualité. Certaines pièces de mobilier sont l’œuvre encore de recherche de par le monde.
Le parc ne manque pas de charme sous la neige qui tombe, ambiance ouatée et assourdie ; nous laissons avec satisfaction attendre la foule agglutinée à l’entrée du château pour profiter presque seuls des jardins. Un pauvre bougre (moujik) parvient à nous y vendre ses cartes postales à force de ténacité. Après un petit détour vers la galerie Cameron (nom de l’architecte) à côté du pavillon d’agate nous déambulons en direction du pavillon de l’Ermitage dans lequel Catherine recevait ses intimes à dîner (le plancher « ascenseur » pour monter ou descendre la table du repas garantissait leur tranquillité ). Dans le parc, des caissons de bois fermés d’un verrou protègent les statues de la dureté du climat hivernal. Le parc cède la place au parc sauvage à l’anglaise jusqu’aux grilles du domaine.

mardi 3 avril 2012

La légende de Robin des bois. Manu Larcenet.

Du bon, du marrant avec Robin en forêt de Rambouillet atteint de la maladie d’Alzheimer que soigne à coup de gourdins, Petit Jean, son compagnon impavide.
 Les textes sont suaves quand d’emblée « les champignons dardent leurs corolles sombres aux premiers rayons du soleil et les passereaux fanfaronnent leurs dernières odes à la saison qui s’achève ». 
Naturellement il essaye de voler les riches, mais il a peur de ne savoir à qui destiner ses rapines.
Toujours pourchassé par un shérif qui ressemble à John Wayne, il se retrouve face à Tarzan, autre habitant des bois, qui a pris un genre spécial: les parodies sont délirantes à point.
Le temps a passé : frère Tuck est devenu pape et belle Marianne en sa tour enfermée a été oubliée.
Messire Robin envahi de réminiscences de Carlos et Annie Cordy, va se remettre à la recherche de la belle dans une ville Nottingham désormais urbanisée.
Vraiment un bon moment de BD avec des clins d’œil, le jeu des anachronismes et toujours un brin de mélancolie chez Larcenet avec laquelle il fait si bon sourire.

lundi 2 avril 2012

Bovines. Emmanuel Gras.

Des vaches dans les prés.
Nous prenons le temps avec elles de l’aube à la pleine lune, sous la pluie normande, du vêlage en plein champ, à la séparation quand le camion qui mène à l’abattoir emporte une compagne de pacage.
Les moniteurs qui encadraient des enfants d’un institut médico éducatif avaient choisi ce documentaire plutôt que Pirates des Caraïbes 4, ils ont eu raison, à mon avis, de leur faire partager des émotions élémentaires dans une atmosphère paisible qui pouvait réduire un instant leurs cris incontrôlés.
Les images sont magnifiques sans être apprêtées et un sac plastique qui vole peut prendre des allures poétiques quand il est bien filmé.
Pour avoir gardé quelque troupeau sans souvenirs excessivement romantiques sinon de me racheter une fierté d’être né « pagu », je savais la malice d’une charolaise quand il y a une pomme à choper dans l’arbre, mais j’ai goûté l’ironie qui depuis Cannes me ramenait près de leur cuir entretenu à coups de langues énergiques.
 De Libé : « Bouse, meurs et ressuscite »

dimanche 1 avril 2012

Les bonnes. Jacques Vincey. Jean Genet.

Les servantes jouent à la maîtresse et ça se finit mal.
Je m’attendais à une pièce plus politique mais les raisons de sa réputation n’étaient pas de cet ordre, maintenant que l’œuvre théâtrale la plus jouée dans le monde est au programme des lycées.
La cruauté, la haine, les semblants qui rattrapent le réel, sont joués avec vigueur par trois actrices excellentes. Un acteur, nu bien sûr, en gants Mappa vient d’emblée apporter la distance en expliquant comment doit être jouée la tragi comédie : « Un conte… Il faut à la fois y croire et refuser d’y croire. ». Sa présence discrète mais constante ne m’a pas dérangé, contrairement à beaucoup de critiques, elle me semble de nature à respecter les indications de l’auteur culte qui s’est toujours défendu de s’être inspiré du meurtre des sœurs Papin :
 « Je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l’aide d’un personnage multiple et sous forme de conte) tel que je ne saurais - ou n’oserais - me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être. » 
La notoriété de cette pièce de 1947 va bien au-delà de la notion omniprésente qui souligne une des difficultés de la création : « d’après des faits réels ».
L’exploitation, les frustrations, les fleurs qui étouffent, les fausses familiarités, les objets qui pèsent, « Madame est trop bonne » inévitable, mais « elles déconnent ».
Le décor mécanique au service d’une mise en scène qui varie les jeux, modernise un texte qui aurait pu connaître des longueurs.

samedi 31 mars 2012

Vercors… terre de la Liberté. Reymond Tonneau.

« Histoire d’un miraculé » : c’est le sous titre de l’ouvrage de 250 pages illustré de photographies avec une préface de l’Abbé Pierre.
Paralysé par la pile de livres qui m’attendent, je ne serai pas allé d’emblée vers cette littérature où la majuscule est en général profuse et l’adjectif foisonnant.
Il a fallu qu’une dame qui a vécu de près ces évènements tragiques, à qui ce livre a été dédicacé, me le prête pour que je me replonge dans une histoire que je crois connaître un peu et dont je m’étais éloigné.
J’avais emmené pendant des années mes classes sur le plateau du Vercors conduit par un ami fervent et documenté et pensai ainsi avoir fait ma part de « devoir de mémoire » comme dit l’expression qui en a usé le sens.
A partir de cette histoire romanesque, une BD « A 18 ans sous les balles au Vercors » a été éditée, le scénario était tout trouvé.
L’aventure du jeune de Romans venant après la description d’une enfance rude et chaleureuse est pleine de suspens : le titre de « miraculé » est justifié. A Malleval, se repliant depuis le plateau, ses compagnons sont tués, lui est criblé de balles, il se relève, dévale les falaises et les ravins par « où les renards ne seraient pas passés », attend des heures interminables dans un arbre ou caché derrière un buis, alors que les allemands le traquent. Ses camarades lui avaient fêté ses dix huit ans avec une tranche de pain qu’ils avaient conservée. Son récit porte l’énergie de cette jeunesse qui nous épate à présent où il est bien difficile d’envisager de tels sacrifices pour son pays, surtout si précocement.
Comme est obsolète la formulation de l’abbé Pierre :
 « Sais-tu être frère, même de ceux qui pensent autrement que toi. 
Sais- tu causer avec eux chiquement, et les aimer… ? »

vendredi 30 mars 2012

Education, la France déjà dégradée ?

La dégradation est économique, culturelle et morale.
Mais le débat en vue de l’élection présidentielle pourrait porter sur l’école et sortir des politiques à court terme et contredirait les médias qui trouvent les débats- qu’ils organisent- bien pauvres.
Les mots nous ont tellement trahis que nous nous sommes transportés au pays des chiffres.
Ainsi la politique de l’évaluation cherche à quantifier chaque acte, et accroit la marchandisation de la société. Omniprésente dans les classes elle en modifie la pratique pédagogique.
Les estimations ne manquent pas qui s’appliquent aux appréciateurs eux-mêmes.
La France, a continuellement chuté depuis 2000 dans tous les classements internationaux qui évaluent les résultats des élèves. Le ministre de l’Education cache certaines études car les chiffres sont cruels pour le système éducatif français dont le chanoine a dit que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ».
Les valeurs indexées sur le CAC ?
Nous sommes dans un pays où les inégalités sociales sont corrélées le plus fortement avec les inégalités scolaires.
Dans la grande salle bien remplie de la MC2 au forum de Libération, François Dubet sociologue a plus de liberté que le politique Vincent Peillon qui m’a paru compétent sur le sujet et moins empesé que d’ordinaire. « Même Standard & Poor’s - qui n’a pas toujours brillé par autant de clairvoyance - nous le dit : la clé de la croissance de demain se trouve dans les investissements massifs que nous devons faire aujourd’hui dans l’enseignement, la formation et la recherche, de la maternelle aux doctorats, et au-delà. Mais les moyens n’ont de sens qu’en ce qu’ils permettent de servir des fins. Celles-ci s’appellent pour nous : briser le noyau dur de l’échec scolaire, mettre sur pied une formation initiale et continue des enseignants digne de ce nom, réformer les rythmes scolaires, faire évoluer le métier d’enseignant, revaloriser l’enseignement professionnel. » 
En plaçant la concertation en préalable celui ci irritera les radicaux des deux extrémités : les rétros et les raseurs de table. Sa position se veut consensuelle car il sait bien que rien ne se fera sans les personnels qui souffrent en ce moment.
L’école n’est plus rectrice. Il s’agit de convaincre pour regagner une autorité morale, intellectuelle.
- En cinq ans, presque 10% des effectifs enseignants ont été supprimés et le métier n’attire plus.
- La formation des professeurs a été réduite à néant
- Les réseaux d’aide spécialisés aux élèves en difficulté (RASED) ont été démantelés.
- Près de 150 000 jeunes sortent sans qualification du système scolaire.
Cependant le rejet de la politique de sa Majesté Hélas ne doit pas conduire à la défense d’une forteresse. Concernant l’éducation le ton rituel est à la déception, c’est devenu tellement banal que nous avons oublié le temps où la maternelle faisait notre fierté (la scolarisation des moins de 3 ans, est passée de 35% à 13%). Les médias convoquent la Finlande : amenez les flocons ! Même dans les milieux qui ne cessaient de dire « le niveau monte », il est reconnu que les performances des élèves à l’entrée en 6e, pour la maîtrise de la langue comme pour les mathématiques, ne cessent de faiblir.
 Le climat scolaire est dégradé : quand on demande aux élèves :
« quand tu ne comprends pas, tu demandes au prof ? »
80 % répondent : « oui » dans l’OCDE, 80% répondent : « non » en France.
Mais je crains que la formule qui s’étonne : « un enseignant à 11ans, 11enseignants à 12 ans » n’entre dans une politique qui considère l’éducation comme une source de dépense et non d’investissement pour l’avenir.
L’engagement du nouveau président concernera la nation et non un département ministériel, une institution et pas seulement un service public.

jeudi 29 mars 2012

L’annonciade. Musée de Saint Tropez.

Le souvenir d’une première visite ne m’avait pas laissé de souvenir impérissable, mais comme souvent en musique par exemple, une deuxième rencontre accroit le plaisir : il en fut ainsi.
L’ancienne chapelle des Pénitents blancs qui devaient racheter les marins capturés par les barbaresques, offre depuis 1922 un cadre intime à la peinture. Elle est située sur les quais ravissants hors saison.
Torpes décapité pour ne pas avoir renié sa nouvelle religion donna son nom au village en échouant là depuis l’Italie avec une barque où avaient pris place un chien et un coq. Il devint un Saint protecteur des pêcheurs.
En 1892, Signac, sur son yacht l’« Olympia », découvrit le petit port, et s’installa, invitant d’autres peintres : Matisse, Derain, Marquet. Leurs toiles lumineuses sont là. Les mouvements pointilliste, nabis, fauve sont bien représentés avec aussi des statues de Maillol.
Rien que du beau monde : Bonnard, Braque, Rouault, Valotton, Van Dongen, Vuillard…
A la sortie de l’hiver, une façon douce de se remettre à la lumière, de refaire un tour parmi des familiers et vérifier comme notre regard les change : j’ai apprécié particulièrement Marquet qui me laissait plutôt indifférent et ce jour là, j’ai suivi ses promeneurs du dimanche longeant une mer inquiétante et belle.

mercredi 28 mars 2012

« On refait le voyage » : Saint Petersburg 2004 # 4

Pour l’heure, nous voulons tenter une visite à l’Ermitage. Un homme ne parlant pas français puis une demoiselle nous proposent leur service de guidage ( 30$ par personne !) que nous refusons, puis réduisent leurs prétentions en offrant d’acheter pour nous les places au tarif des groupes. Hésitations…. Puis nous acceptons, mais nous n’avons pas du coup de plan. Heureusement, le routard va nous rendre service. Après un réconfort grâce aux barres de céréales de Jackie, nous abordons la visite. Stupéfaction ! Nous traversons des pièces vues nulle part ailleurs, la grandeur y est de rigueur ; comment résumer la richesse de ce musée ? D’abord, il faut se repérer, de mémoire :
- Escalier monumental, tout est blanc avec des dorures d’une grande finesse - Les parquets remarquables en marqueterie, et bois d’essences et couleurs variées
- La salle des portraits époque Napoléonienne
- La salle du trône
- La salle avec la mosaïque romaine et le paon
- Le deuxième étage, escalier difficile à trouver, abrite les peintures françaises du 19e et 20e (Renoir, Gauguin, Marquet, Picasso, Matisse, Cézanne, Van Gogh…)
- La bibliothèque tout en bois. Son horloge indique encore l’heure à laquelle le gouvernement provisoire fut arrêté
- Une enfilade de salons ou cabinets de couleurs différentes
- Une galerie avec des motifs muraux floraux et animaliers très fins, très italiens, exécutée en 7 ans
- Salle de réception
- Des objets précieux (en ivoire, malachite, porcelaine ; des aiguières, d’immenses vases
à vin, une exposition de camés, une petite calèche avec compteur, des horloges….
- Des salles d’apparat rouge et or, des pièces d’habitation plus petites.
 Nous y passons bien quatre à cinq heures, sans sentir s’écouler le temps et surpris de la richesse à tous niveaux ! Nous quittons les lieux, chassés par l’heure de fermeture et décidons de rentrer cum pedibus par cette rue aux proportions parfaites indiquée par Larissa. Malheureusement, nous n’avons pas noté le nom et nous nous égarons un tantinet, allongeant le chemin qui devient interminable … Nous cafouillons aussi pour trouver le restaurant recommandé, rue Ligovski, de l’autre côté de la place à obélisque ; self service pratique, il suffit de montrer du doigt ! Nous rentrons avec plaisir ôter chaussures et étendre les jambes. Il y a foule dehors, les gens se promènent ; c’est samedi et il fait bon …. Seulement moins 5° !

mardi 27 mars 2012

Le val des ânes. Mathieu Blanchin.

Souvenirs d’enfance à Velannes du côté de Saint Geoirs en Valdaine en Isère, de l’ainé d’une fratrie de trois garçons venue d’Echirolles, en banlieue.
Aucune nostalgie à la lecture de ces chroniques sincères où l’enfance est sans pitié, la mise en danger physique omniprésente, où les traumatismes psychologiques se tricotent pour plus tard.
Mépris à l’égard des paysans du cru, haines intra familiales, cruauté vis à vis des animaux : le tableau est sombre, les conneries se multiplient.
Le trait à l’encre de Chine donne des allures de journal intime que l’on découvre dans un mélange de gène et de plaisir. Ce choix de souvenirs impitoyables s’adoucit à la dernière image:
« De cette enfance, je garde cette impression d’absolu où tout prenait du relief dans une sorte d’éternel présent… Ces moments, j’aborde à nouveau à leurs rives, dans les yeux de notre fille Jeanne, 4 mois aujourd’hui… » 
C’est une fille.

lundi 26 mars 2012

Les adieux à la reine. Benoit Jacquot.

Quand l’histoire se joue, la grande ou l’intime, les acteurs qui ont le nez sur l’affaire sont les plus aveugles.
J’ai aimé madame Bertin préposée aux tissus qui fait de son mieux pour s’occuper de fanfreluches quand tout un monde s’effondre, et bien sûr toutes les actrices magnifiques dans des costumes d’une époque qui mettaient si bien les formes au balcon. Les belles étoffes sont parfois souillées dans cette version où juillet 1789 est pluvieux.
C’est souvent dans les couloirs que se nouent les intrigues, où passent les informations, où se défilent ceux qui trahissent, c’est là que le réalisateur a placé ses caméras. Ce point de vue est fécond quand la liseuse de la reine devient le personnage principal, ponctuant une vie corsetée de mots pour divertir, conseillant « La princesse de Clèves » à Marie Antoinette qui a tout dépensé mais sait qu’elle ne peut pas s’offrir la jeunesse.
Toute ressemblance avec quelque pouvoir contemporain aveugle avec cour en route vers la Suisse est évidente. J’ai de la compassion avec la liseuse d’alors, moins avec les diseurs d’aujourd’hui qui ne risquent que le ridicule de leur servilité.

dimanche 25 mars 2012

Tartuffe. Molière. Lacascade.

Certains mots occupaient toute la place dans mes souvenirs, alors j’ai goûté la réplique de Dorine à « couvrez ce sein » :
« Vous êtes donc bien tendre à la tentation, 
Et la chair sur vos sens fait grande impression ? 
Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte : 
Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte, 
Et je vous verrais nu du haut jusques en bas, 
Que toute votre peau ne me tenterait pas. » 
Bien au-delà des révisions patrimoniales indispensables, cette pièce est malheureusement d’une actualité envahissante. Les hypocrites, les bigots, les mariages arrangés, avec plus seulement des rondeurs à cacher, mais des femmes toutes entières à voiler, sont même de plus en plus là, hélas !
Le metteur en scène qui joue le rôle titre combine le tragique et le burlesque, l’ancien et le moderne sans perruque ni jeans dans une comédie enlevée qui explore les voies compliquées menant vers la vérité.
La beauté du texte tranche tellement dans le babil ambiant que la scène de séduction de Tartuffe vis à vis d’Elmire est convaincante et élégante.
Je n’ai pu m’empêcher de comparer encore une fois mes perceptions des spectacles suivant la place qui nous est attribuée dans la grande salle de la MC2 : depuis le balcon, dans une vue d’ensemble, j’ai été sensible aux mouvements qui s’apparentent parfois à une chorégraphie avec jeux de portes et corps en dilemme.
Des scènes prennent des allures de dessin animé dynamique sans jamais céder à la facilité.
Les happy ends hollywoodiens de commande nous ont appris qu’avec une fin arrangée pour « un prince ennemi de la fraude », il convient que le malhonnête soit puni, au moins sur les planches.
La pièce date de 1664, c’est d’hier ?

samedi 24 mars 2012

N'espérez pas vous débarrasser des livres. Jean-Claude Carrière, Umberto Eco.

Les deux joyeux grands pères s’entretiennent avec Jean-Philippe de Tonnac, et leur pétillante érudition constitue le meilleur des plaidoyers pour le Livre qu’ils prennent bien garde de sacraliser, Ecco s’est constitué une bibliothèque gigantesque autour de l’erreur et des idées fausses.
C’est parce que j’ai la religion du livre que celui-ci m’a été offert, mais je ne sors pas de ces 280 pages rassuré pour l’avenir, j’ai seulement pris du plaisir à fréquenter leur gai savoir et c’est déjà bien.
Si Carrière reste beaucoup dans ses références à Buñuel, il touche juste quand il souligne que chaque lecture modifie le livre : « le temps le fertilise».
J’en serai à penser que ce n’est pas le temps qui nous tue mais les tentatives contemporaines pour l’abolir. Les supports numériques tiendront-ils le temps des incunables que les deux bibliophiles collectionnent ? Ecco remarque que « la renaissance religieuse fleurit dans des ères hyper-technologiques, à la fin des grandes idéologies, à des périodes d’extrême dilution morale ». Nous y sommes.
Et dans les débats qui traversent nos pays glacés, le rappel que les gens du sud reprochaient aux gens du Nord de manquer de culture est stimulant.
Quand Bossi de la Ligue est descendu à Rome pour un premier discours, une pancarte ironique indiquait : « lorsque vous viviez encore dans les arbres, nous étions déjà des tapettes ».
Les deux érudits emploient volontiers la notion de filtre pour choisir dans la profusion et ils reviennent sur l’histoire nous enseignant que les peuples sans écriture sont maudits ; l’acharnement des colonisateurs à en faire disparaître toute trace atteste du pouvoir des alphabets. Même si en Inde la tradition orale revêt le plus grand prestige. Lors des chants en groupe les erreurs individuelles sont atténuées, rectifiées.
« La tradition orale des grands poèmes épiques qui a perduré pendant près de mille ans serait donc plus exacte que nos transcriptions faites par des moines, lesquels recopiaient à la main dans leur scriptoria, les textes anciens, répétant les erreurs de leurs prédécesseurs et en ajoutant de nouvelles. »
Qui n’est pas saisi de vertige devant la plus modeste des bibliothèques ?
 Alors face à celle des deux compères ils ont des réponses à la question :
« Vous les avez tous lus ? »
 « Davantage, monsieur, davantage. »
 « Non. Ces livres-là sont seulement ceux que je dois lire la semaine prochaine. »
ou «Je n’ai lu aucun de ces livres, sinon pourquoi les garderais-je ? »

vendredi 23 mars 2012

Savons-nous encore parler à nos enfants ?

Cécile Duflot a repris le Scénique Président en lui disant que ce n’est pas ainsi qu’on parle aux enfants :
« Le devoir des adultes c'est protéger pas angoisser ».
A mon avis, elle a raison, quand la tête de l’état joue avec les peurs, c’est l’enclenchement des régressions qui amène à nier le réel pour ne pas affronter ses rudesses. Par ailleurs les écolos utilisent les peurs avec le nucléaire et pêchent sur l’autre versant par l’euphémisation, le déni face aux problèmes de sécurité ou d’éducation.
L’autre jour j’ai éteint la radio au moment où un pédopsychiatre disait qu’il aurait fallu une préparation aux enseignants avant de parler aux enfants du drame de Toulouse.
Si les enseignants ne savent pas parler de la vie, de la mort à leurs élèves, que peut-on attendre d’eux ?
Il ne s’agit justement pas que de mots mais de vivre avec les enfants au prix de maladresses qui font qu’une vie loin d’être irréprochable est justement la vie.
Tous ces parleurs me broutent et les purs nous tuent.
Hauts parleurs, les médias prennent souvent les politiques de haut :
« cette campagne n’aborde pas les problèmes de fond », 
alors qu’ils sont les principaux fautifs de l’abaissement du débat public.
Les chaînes d’information en continu ont imposé un tempo endiablé aux autres médias.
Les porteurs de micro délégués au plein vent n’ont qu’à confirmer ce qui vient d’être annoncé en plateau :
« effectivement ! ».
Les nouvelles sont vendues explicitement comme des marchandises :
« ne quittez pas, dans la suite du journal, nous verrons comment les anglais sont tellement contents de retarder l’âge de leur retraite »…
La confusion entre journalistes et amuseurs culmine sur Canal +, alors que sur les chaînes publiques les serviles sont au service ; sur TF 1, j’évite, même les commentateurs sportifs me hérissent.
A la télévision, la voix de son maître a toujours été prépondérante, mais à voir la façon de traiter Joly dans la chaîne humaine de Lyon à Pierrelatte ou Mélenchon à la Bastille, le conformisme s’étend de radios en hebdos.
 Bien des citoyens s’abstiennent désormais. Quand j’ai transmis à des camarades Outlook un édito d’Hélène Sixous concernant l’Hui, certaines m’ont fait part de leur lassitude, de leur envie de silence.
Alors, je ne me sens pas épargné par les formules toutes faites : « trop de buzz, de tweets tuent l’info ! ». Face à la bouillie des promesses où les grosses ficelles cyniques sont étouffantes, je me sens gagné par l’inappétence ambiante, tendance imbécile.
....
Dans le Canard de cette semaine:

jeudi 22 mars 2012

Le musée Cocteau.

En bord de mer dans la charmante ville de Menton est installé le nouveau musée dédié à Cocteau.
L’architecture qui se veut à l’image de l’œuvre de l’artiste protéiforme,  
« difficile à ramasser », peut prêter à discussion.
Non que la ressemblance avec le bâti alentour soit une règle intouchable, et j’apprécie parfois des surgissements architecturaux inattendus. Mais il se trouve que la construction trapue en forme de « tielle à la sétoise» est souvent montrée en vue aérienne par son côté le plus photogénique; en l’abordant à pied de loin, nous avions pris l’édifice de Rudy Ricciotti pour un parking. Le donateur américain Wunderman à qui l’on doit l"essentiel des œuvres présentées, n’a pu voir l’aboutissement de sa collection, il est mort quelques mois avant l’inauguration.
Derrière ses rideaux atténuant la lumière méditerranéenne, le musée propose des dessins, des photographies, des tableaux, des céramiques, une tapisserie, des bijoux, des extraits de films.
L’élégant auteur des « Enfants terribles » et des « Parents terribles » était éclectique.
 J’ai préféré ses dessins d’un seul trait à ces amoureux aux couleurs vives installés au « Bastion » lieu qu’il avait investi auparavant.
 On retient surtout le poète plutôt que le « prince frivole » qui connut les délices et les affres de l’opium. Et sa « Belle et la bête », son « Testament d’Orphée » m’ont paru datés.
Mais je comprends que l’artifice à ce point puisse séduire.
Par contre parmi un stock de citations légères et concises certaines n’ont pas pris la poussière :
« Ce qui caractérise notre époque, c’est la crainte d’avoir l’air bête en décernant une louange, et la certitude d’avoir l’air intelligent en décernant un blâme. »

mercredi 21 mars 2012

« On refait le voyage » : Saint Petersburg 2004 # 3

Il a neigé cette nuit, tout est blanc.
Aujourd’hui, c’est Tour de ville avec minibus et guide de l’agence Bolshoï Tourism (Bolshoï veut dire grand en russe). Le guide est une jeune femme blonde, prénommée Larissa. Elle parle un français presque sans accent.
Elle nous commente la perspective Nevski et ses palais puis nous dévie sur une superbe place, la place des arts, entourée de musées et théâtres. Au centre, la statue de Pouchkine qui participa à l’élaboration de la langue russe moderne à travers la littérature et la poésie. Nous repartons sur Nevski Prospekt. Nous apercevons au passage le cirque et une école pour jeunes filles de « classe moyenne » ; Catherine II avait décidé qu’il y aurait des écoles pour les filles, mais pas de mixité sociale. Après un contrôle de la police concernant l’assurance du véhicule, obligatoire depuis peu, nous jetons un œil à travers la vitre du bar Pouchkine, et nous stoppons sur l’île Vassilievski (Traduction = Basile), près de l’une des colonnes rostrales, anciens phares de la Neva décorés de proues de bateaux, celle devant laquelle les mariés se font photographier. Larissa nous explique aussi que les bulbes des églises représentent la forme des cierges, la lumière qui monte vers le ciel et leur nombre symboliserait les personnages sacrés. De façon plus pragmatique il semblerait surtout que cette forme permette à la neige de glisser plus facilement. Le minibus reprend la route à travers l’île, parmi les universités, les palais et la maternité.
Il se dirige vers le golfe de Finlande par l’une des 3 routes possibles (la petite, la moyenne, la grande). Nous traversons des quartiers style art nouveau avant d’atteindre le front de mer défiguré par un hôtel gigantesque. Quant à la Baltique, elle est gelée, impossible de distinguer la terre de la mer. Nous allons y faire quelques pas et photos. Curieux, nous observons une moto-ski qui remorque de quoi percer la couche de glace pour des pêcheurs, tâches noires au loin dans cette lisse étendue glacée. Nous remontons au chaud dans le Mercedes et quittons l’île pour la terre. Un arrêt est prévu à l’Eglise Saint Nicolas des marins, préservée même pendant la période soviétique. C’est une pure merveille, à plusieurs égards : d’abord sur le plan architectural, pas de grande voûte écrasante mais un plafond bas, des icônes dans des cadres en or sacrément baroques, assorties à un iconostase d’une grande richesse, deux poêles en faïence, des bougies allumées partout. Mais l’autre intérêt, c’est d’assister à un office orthodoxe dans une église pleine à craquer de fidèles. Comme il n’y a pas de bancs, les vieilles se sont regroupées près des poêles qui offrent des rebords pour s’asseoir. Quelques personnes à genoux se prosternent comme à la mosquée. Le pope bénit une table chargée de victuailles apportées là par les fidèles et garnies de bougies. D’une voix profonde, il chante, en tant qu’intercesseur, une litanie dans laquelle il cite des noms écrits sur des papiers
( accompagnés d’un billet de banque). Une chorale mixte a cappella lui répond en antiphonie. Dans l’un des bas-côtés, une femme en tablier noir sert une boisson et un morceau de gâteau ou de pain, que nous interprétons comme étant la communion. Sous le même uniforme, ses copines vendent des bougies ou des icônes. L’ambiance est chaleureuse. Il y a à l’étage une autre église que nous ne verrons pas, utilisée pour les fêtes. A l’extérieur, l’église et son clocher indépendant sont parés d’une façade blanche et bleue ; l’église arbore d’élégants balcons en fer forgé dont se servait la famille royale. Nous quittons ce lieu qui a enthousiasmé tout le monde.
Nous atteignons la Cathédrale et le couvent de Smolny situés à l’emplacement d’anciens chantiers navals (On y calfatait les bateaux et smolny veut dire goudron en russe). Les bâtiments sont en cours de rénovation, comme en témoignent les échafaudages et le ton cru du bleu des constructions de droite en contraste avec le bleu fané des constructions de gauche. A côté, l’institut Smolny était réservé aux jeunes filles de la noblesse, elles y apprenaient leur travail de bonne épouse. Nous continuons la balade motorisée le long des jardins de Tauride. C’était la propriété du prince Potemkine, vainqueur en Crimée (aussi nommée Tauride) et amant affiché de la grande Catherine. Toutes les rues que nous traversons sont bordées de palais ; pas de pierre, les constructions sont en briques recouvertes d’un enduit et peintes, de même que les atlantes et les caryatides.

mardi 20 mars 2012

Habibi. Craig Thompson.

Comme je ne suis pas du genre à passer mille et une nuits sur une BD, je ne suis pas allé au bout de ce pavé de 670 pages.
Je n’ai pas été entortillé par les ornements, les volutes, les arabesques d’une histoire qui entrelace joliment les brutalités d’un monde violent aux effluves d’un merveilleux revenu à des racines sacrées.
Mes mots auraient pu virer au positif mais l’arrière plan religieux omniprésent étouffe les personnages. L’esthétique très soignée ralentit une lecture dynamique. Tous les lieux et toutes les époques se mêlent.
J’avais l’impression d’avoir entre les mains un volume daté d’un XIX° siècle corseté, dont les grands mots seraient devenus atones même si l’esclavage et les ravages de la planète sont d’actualité.
Du temps où les livres étaient rares et l’espace compté, depuis j’ai su apprécier les plages silencieuses, l’humour.
 Je ne suis pas monté à bord du bateau échoué dans le désert.

lundi 19 mars 2012

Eléna. Andrei Zviaguintsev.

Je venais de voir « Les bonnes » de Genet, alors je n’ai pu m’empêcher de dire à la sortie du film que je venais de voir : « La bonne ».
Même si les usages interdisent de divulguer la fin, très vite nous comprenons qu’un drame se prépare.
J’ai beaucoup aimé le rythme des plans séquences qui nous laissent le temps d’entrer dans l’intimité des personnages, entre lesquels les rapports de classe demeurent malgré les apparences.
Les liens familiaux surnagent dans cette société violente, désespérante que les cinéastes russes, trop rares, savent décrire avec une lucidité bouleversante.
La musique de Phil Glass convient à cette froideur qui n’est pas celle du thermomètre.

dimanche 18 mars 2012

La loi du marcheur. Nicolas Bouchaud.

L’acteur joue pendant 1h 50 Serge Daney.
Les paroles du critique emblématique des Cahiers du cinéma et de Libération sont portées avec une vivacité extraordinaire. Le dispositif est original et sobre, avec des variations autour d’un extrait de « Rio Bravo » où l’acteur se projette sur l’écran.
Je retournerai lire les « Cahiers » qui m’avaient découragé à force de paroles péremptoires et souvent absconses. Nous recroisons des mots qui tapissaient notre mémoire : « faux raccords, yéyés, portes vitrées, photos charbonneuses, accident métaphysique, Ava Gardner, A bout de souffle, Nuit et brouillard, l’Amérique… »
Dans ce spectacle j’ai surtout retenu les hésitations du passeur, sa modestie, son originalité, et à travers l’évocation de son enfance, cette notion de promesse qui recommence à chaque fois qu’on envisage d’aller dans une salle obscure. L’interrogation sur notre position de spectateur va au-delà des références à nos films préférés, il s’agit rien moins que de notre conception de la vie, des autres.
« Par chance il se trouve que le cinéma - et ça je l'ai découvert plus tard - était né dès le début sur deux jambes, une jambe absolument populaire, basique, triviale, imaginaire, et une jambe cultivée, compliquée, philosophique, élitaire, et qui a fait la critique, et que donc choisir le cinéma c'était sans s'en rendre compte choisir une culture. . . une maison avec deux portes, une porte que tout le monde prend- et qu'il faut prendre sinon on comprend rien au cinéma, et puis aussi une porte dérobée dans laquelle les gens - dès le début. dès le début - ont demandé au cinéma des choses absolument extravagantes. Il suffit de lire. Je sais pas. les textes qu'Abel Gance jeune homme écrivait, c'était quand même un intellectuel malgré tout Abel Gance eh ben moi je m'en suis pas rendu compte à l’époque mais je trouve que c'était le bon choix - ça je le regrette pas - d'avoir choisi le cinéma puisqu'on pouvait y rentrer avec tout le monde ou tout seul. »

samedi 17 mars 2012

XXI. Hiver 2012.

Après le numéro quelconque consacré aux utopies, celui ci consacré aux « Justes » constitue une livraison essentielle, pas seulement pour les articles traitants du thème principal, pas forcément  justement titré, se déroulant surtout dans des tribunaux. Un avocat est persuadé de l’innocence de son client, un père veut comprendre pourquoi sa fille a été violée à mort, un alpiniste virtuose est condamné pour homicide par imprudence après la mort de son bébé.
Le récit d’une catastrophe qui a tué autant de monde que la seconde guerre mondiale m’a secoué : la grande famine en Chine à la fin des années 50 où une population se retrouve dans la situation des camps d’extermination au plus profond de ses campagnes. Un monsieur veut édifier un muret à la mémoire de ceux qui sont morts pendant cet épisode stupéfiant : sur 121 habitants de son village seulement 50 ont survécu. Mais cette initiative est mal vue du pouvoir. De 35 à 55 millions de morts demeurent un secret d’état.
Le trajet de Johannesburg au Congo dans la cabine d’un camion avec une femme au volant nous dit beaucoup sur un continent flageolant raconté aussi en BD à travers les enfants des rues de Kinshasa.
Dans les effets de la mondialisation : ces femmes indonésiennes qui vont travailler à l’étranger comme domestiques.
Le reportage photographique porte cette fois sur une novice au New jersey, là rien ne bouge.
Le portrait de Bachar el Assad, qui suicide son pays après avoir représenté un espoir, replace l’actualité dans l’histoire, comme une interview d’Orhan Pamuk écrivain turc prix Nobel dont les racines sont à Istanbul, sa compagne est indienne et il dispense ses cours à l’Université de Columbia ; ses propos prudents sont intéressants.

vendredi 16 mars 2012

Ça commence à se voir !

J’avais renoncé à envoyer des courriers aux journaux quand sur leur site internet ils ont préfiguré les réactions sommaires type twitter, mais je n’ai pu résister à la complaisance de Patrick Cohen sur Inter; mon message n’a pas été accepté par le modérateur alors que ceux à tonalité UMP avaient droit de cité.
Où je reprochais au dit journaliste de s’être tu au moment des « n’importe quoi » de C. Bruni lors d’un repas télévisé et de ne pas intervenir quand V. Pécresse ne cessait d’interrompre M. Sapin, comme il l’avait fait pour protéger H. Guaino des saillies de D. Cohn Bendit. Et j’ajoutais avant que D.Schneiderman le souligne que l’anniversaire de Fukushima par les antis nucléaires - dont je ne suis pas - avait eu lieu sous des projecteurs éteints. La chaîne humaine entre Lyon et Le Tricastin a connu un silence retentissant, alors que G. Depardieu à Villepinte…
P. Val peut être content de ses troupes avec lesquelles ils attendaient impatiemment, le croisement des courbes, pour le spectacle. Leur parti pris commence à se voir. Je me garderai d’accabler les médias pour excuser la gauche de ses imprécisions et puis c’est tellement évident. Mais j’aimerais comprendre pour quelles raisons Val qui chantait :« rien n’est plus poétique que l’autogestion », qui pendant des années donna des leçons des plus vertes, est tombé dans les rets de la droite la plus cynique, la plus grossière.
Les hommes ne sont pas tous, bon sang ! des Besson, des Woerth, les femmes des Dati, des Boutin, des Bruni…
Il reste bien un lieu qui n’est pas enfoui sous les buvards républicains, où sous le mot 
« morale » on peut coller quelques images, où tout ne se vend pas, où payer ses impôts est un devoir, une fierté, un temps d’avant que la com’ ne nous ait rendu complètements cons.
Parce qu’au bout du bout, c’est bien de cette idée de l’homme que proviennent nos choix politiques : l’autre est-il une menace ou un frère ?
Après les églises où le mot « amour » résonne dans le vide, les préaux à proximité de chez nous sont désertés ; clignotent seulement de grands rassemblements où la gesticulation a pris la place de l’engagement. Les matchs de Ligue des champions ont tué ceux du quartier.
Rue 89 filiale du nouvel Obs dont le directeur donne le ton de l’opposition aux 75% d’Hollande, a rédigé un article sur la fin des blogs. Il ne resterait alors que 140 signes pour faire signe.
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Dessin du Canard: