vendredi 17 juin 2022

Le rideau déchiré.

Encore récemment « global » se conjuguait aimablement avec « local », dans les discours, mais  l’universalisme a du plomb dans ses ailes de géant et désormais le général s’efface devant le particulier. 
Le blé ukrainien nourrissait des populations au delà de ses frontières, ceux qui vont l'attendre peuvent regretter l'avènement d'un monde en phase de démondialisation.
Les manifestations de Bangui en faveur de la Russie sont extravagantes et l’indifférence du monde à l’égard de la situation en Europe est très répandue. Dans un des pays les plus pauvres de la planète, ces photos posées fleurent l'artifice: Marioupol est si loin de la RCA. 
L’hostilité de certains africains à l’égard de la France me choque, avec des porteurs de pancartes écrites en français, rejouant sempiternellement les décoloniaux pour mieux accueillir de gentils et efficaces nouveaux venus de Moscou, Téhéran, Ankara, Pékin, tout à fait désintéressés.
L’affectivité souvent brouille la raison, même si je ne vais pas renier des années de passion, de plaisir aux couleurs de latérite, lors de rencontres au Cameroun ou au Mali, « terres damnées » pour « damnés de la terre ». Cependant je ne me priverai pas de dire mes désaccords avec ces ivresses collectives dont je sais aussi tous les excès depuis les virages d’un stade ou sur les boulevards lorsque sont sortis les calicots.
Les outrances sur les réseaux sociaux n’ont pas besoin de mégaphones, l’anonymat permet tous les abus ; la démesure est devenue la norme, la radicalité écrase la nuance. « Grande gueule » devient un titre de gloire et modéré synonyme de timoré. Le refus de reconnaître toute intelligence à l’adversaire peut pourtant nuire à la crédibilité de l’opposant systématique. Dans notre putain de monde complexe, la caricature rassure et dans les confusions idéologiques présentes pour se faire comprendre rapidement il vaut mieux revêtir tout contradicteur de la cagoule du Ku Klux Klan. 
Je ne vais pas déplorer la perte du second degré et me mettre martel en tête à la moindre saillie excessive, je sais comme tout amateur de boisson forte, qu’il ne faut pas en abuser.
Parmi ces jeux avec les mots, où s’ébattent « résilience », « soutenabilité » et « transition »,  l’essentiel surgit d’un extrait du réquisitoire du parquet antiterroriste à l’issue du procès des coupables de l’attentat du 13 novembre 2015 où 131 personnes ont perdu la vie : 
« L’effroi, c’est faire sortir de la paix. C’est la disparition du rideau derrière lequel se cache le néant, rideau qui permet normalement de vivre tranquille. Ce rideau est irrémédiablement déchiré, et l’on sait alors pour toujours que le néant, la mort, existent. Le terrorisme, c’est la tranquillité impossible. Votre verdict n’aura pas pour vertu de réparer ce rideau déchiré et de rendre leur tranquillité originelle aux victimes. Il ne guérira pas les blessures, visibles ou invisibles, il ne ramènera pas les morts à la vie, mais il pourra au moins les assurer que c’est, ici, la justice et le droit qui ont le dernier mot. »

2 commentaires:

  1. Je ne sais pas, Guy. Tu sais que le.. propre d'une époque qui met le cul par dessus la tête, c'est qu'on ne sait plus où est le haut, où est le bas. On ne sait plus... où est le bien, où, le mal.
    C'est très déstabilisant. Je sais qu'il y a des gens qui aimeraient croire qu'il n'y aucune ambiguïté dans nos vies, mais ce à quoi nous assistons en ce moment, avec... le recul que notre génération pourrait avoir ? se doit ? d'avoir ? reste très déstabilisant.
    C'est un... fait que nos parents, à l'époque où ils ont connu la guerre, car ils l'ont connue, avaient la conscience qu'il était possible de mourir... à la guerre, sur un champ de bataille, mais comme civil, et innocent, aussi, et que l'incertitude était une partie inévitable de notre existence. Il se trouve que bon nombre de personnes de notre condition sociale ont vécu une très longue période de tranquillité sociale et politique qui pourrait faire penser que les "acquis", ces fameux... droits, sont devenus, non pas des dus, mais des faits.
    C'est un très mauvais plan, ça. Comme je disais à quelqu'un ce matin, la roue tourne. Elle ne nous a pas attendus pour tourner, et après notre disparition, elle continuera à tourner.
    Pour l'ivresse... collective, des politiques de tous bords, des hommes en place de pouvoir savent depuis que l'Homme est Homme, qu'elle est très dangereuse, et qu'elle risque à tout moment de chambouler le sacro-saint ordre public (tout comme l'ivresse individuelle, d'ailleurs).
    Ceci dit, je crois qu'il serait... utile de regarder d'un peu plus près le mot "paix" et ce qu'il sollicite dans nos esprits. Il me semble que nos attentes, nos exigences, même par rapport à la paix sont devenues... très contraignantes. Suffocantes, même. Et que cela ne fait pas de bien à la société.
    J'ai toujours en tête l'idée de la paix... du cimetière. On pourrait tout aussi bien appeler cette paix là, la paix qu'on voit dans ces choeurs d'âmes chantant les louanges au Paradis : une masse de têtes.. indifférenciées, tous habillées de blanc, avec de petites partitions dans la main pour louer Dieu.
    Pour l'après la vie.. bon, où est le Mal ?
    Mais... pour la vie sur terre, non, j'appelle ça la paix du cimetière, et je n'en veux pas.
    Suite...

    RépondreSupprimer
  2. Il m'est venu une pensée ce matin, par rapport à l'étymon "pro". Je ne sais pas s'il est latin ou grec, à l'origine. On le trouve dans le mot "progrès", mais également dans le mot "professionnel". On le trouve dans beaucoup de mots, cet étymon. Il est associé à l'idée d'aller de l'avant, en avant.
    Ce matin, je me disais que l'étymon "pro" a deux antonymes : l'étymon "re" comme dans "régresser", qui est à l'image de "progresser", par exemple. Mais il a un autre antonyme, qu'on voit dans le mot... antonyme. Il s'agit de l'étymon "anti" qui correspond au latin "contre". On dit... le "pour" ("pro") ou le "contre" (contra). C'est intéressant, car ça permet de mieux cerner la polysémie de l'étymon "pro" : aller en avant et être pour.
    En passant... quand on est contre, comme moi, je suis souvent contre, on est au en contact direct avec son.. objet, car on est TOUT CONTRE lui. Il n'y a pas de contact plus direct que le "contre"...
    A méditer, de nos jours...où le progrès est devenu non pas une passion, mais... une religion.

    RépondreSupprimer