vendredi 8 mars 2013

Culture numérique et jeunesse inculte ?



Marc Le Glatin, prof et artiste, Hortense Vinet, photographe, Olivier Tesquet, journaliste à Télérama, sous la houlette pêchue de Xavier de la Porte de France culture nous ont régalés de leurs alertes réflexions au forum de Libé à la MC2.
Le bouleversement profond  auquel nous assistons nous fait peur, car il bouscule les codes familiaux, nos représentations du monde.
Et la liste  est longue des griefs adressés à l’ordi face aux ados :
les jeunes ne lisent plus de livres, ne s’intéressent pas à la culture, n’approfondissent pas,  surfent, errent, figés dans un présent perpétuel, victimes d’addictions devant des jeux ultra violents, la pornographie, confrontés à des informations erronées qui jouent sur leur crédulité,  et la pub,  et les mauvaises rencontres…
L’homo numéricus intubé de partout, muni de prothèses se délivre de lui même et son vide intérieur est submergé par une surabondance de l’imaginaire où rien ne se fixe.
Les intervenants ne manquaient pas  d’humour pour d’emblée charger la bête numérique mais l’antithèse n’allait pas manquer de consistance,
Ce noir tableau confond ainsi tous les écrans face à un peuple forcément bête condamné à la réception.
Alors que la télévision est allumée porte fermée, Internet est un média qui ouvre vers l’extérieur.
Le spectateur devenu acteur, partage, son autonomie est facilitée par une obligation de décider promptement face à son clavier. Mais il faut une éducation pour sortir d’une flânerie sans objet pour s’approprier, hiérarchiser les informations.
Cette intervention verticale peut être décisive dans un univers d’échanges horizontaux afin de se repérer dans « le grand vrac » du net, dans l’histoire.
80% des jeunes effectuent des recherches pour eux-mêmes, ils sont à l’initiative pour se « construire des chemins de la connaissance singuliers ».
Ils deviennent des médiateurs en transmettant,  en commentant.
La culture numérique traverse les autres cultures qui se reconstruisent par le collage, « le sample », le « mashup », le « remix ». Par la collaboration naissent des petits objets multimédias(POM).
La Fontaine s’était inspiré d’Esope, les essais de Montaigne reposaient sur d’autres livres,  il sera bienvenu de les citer quand  la méthode du copier/coller reste scotchée à des expressions formatées.
Le net abolit les frontières géographiques et le périmètre des genres, il constitue « une culture des cultures ».
J’ai apprécié en passant la remarque qui pointait que la photographie a été d’abord une affaire d’amateurs que les professionnels aujourd’hui remettent au goût du jour avec des flous, des cadrages improbables, des surexpositions. De même que le simple geste de prendre une photographie devient plus important que l’image qui en résulte sur Facebook par exemple.
Les œuvres sur la toile se construisent, elles sont un processus en devenir,  ainsi de nouveaux modes de narration s’inventent. Et au bistrot musical du coin  peuvent se retrouver les cybers solitaires, faisant vivre la culture populaire dont j’ai aimé voir réapparaître le nom à la connotation désuète au cœur de la modernité la plus manifeste.
La pratique numérique se transforme sans cesse avec les applications qui deviennent des autoroutes, une « Hausmannisation »  s’installe où le marché reprend la main avec des logiques de silos (ex : Google), de vase clôt. 
 En ce qui concerne le rôle de l’état : comme chacun cotise pour sa santé, des systèmes de mutualisation doivent se substituer au système marchand pour que l’accès aux œuvres reste simple comme un clic.
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Dans le canard de cette semaine :

jeudi 7 mars 2013

L’extase : des dieux grecs à nos dieux du stade.



J’ai modifié le titre initial de l’exposé de Damien Capelazzi aux amis du musée qui devait initialement nous entretenir des saints baroques en leur chaire jusqu’à nos chers chaudrons stéphanois et puis les pardalides des prêtres égyptiens ont tendu leurs draps, alors l’antique était aussi au programme de la soirée.
Les taches des peaux de léopard des costumes sacerdotaux représentent les étoiles.
Par ailleurs, venus des bords de la civilisation, les satyres dansent, bondissent, nous prennent par la main pour qu’on rejoigne leur sarabande.
Les fêtes autour de celui qui sortait de la cuisse de Jupiter, Dionysos, le dieu deux fois né, sont  de bonnes occasions pour montrer de beaux corps qui se meuvent avec élégance et énergie.
Jusqu’à présent je ne connaissais qu’un seul roi : Pelé, le meilleur joueur de tous les temps, de son vrai nom Edson Arentès Do Nascimento, le doux brésilien au drible chaloupé, à la frappe fulgurante.
Il y eut un autre roi, Pélée, un mortel qui épousa la déesse Thétis. Achille au tendon vulnérable fut le seul de ses enfants à survivre. Des traces guillerettes de ces amours olympiques subsistent sur des vases, et des statues se déhanchent avec grâce dans les plis expressifs des chitons. Si la belle déesse avait dans un premier temps refusé d’apporter son éternité à l’humanité, ses représentations, où elle chevauche un hippocampe spiralé ou entourée d’autres néréides, témoignent d’une vitalité qui ne s’est pas éteinte. Les déhanchements (contrapposto), la fluidité des corps qui se retournent, annoncent la venue de  la Vénus de Botticelli sortie vivante des fonds marins où les attributs virils d’Ouranos avaient été jetés après amputation.
Avec toutes ces formes retravaillées par les artistes, tant de beauté issue du chaos, au détour d’une remarque, comme en blaguant, le conférencier nous donne envie d’aller chercher Baudelaire qui nous prend dans Les phares:
« Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes;
C'est pour les cœurs mortels un divin opium !
C'est un cri répété par mille sentinelles;
Un ordre renvoyé par mille porte-voix;
C'est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grand bois !
Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ! »
Tous ces enlèvements : Europe, Ganymède, Déjanire, Proserpine, Sabines!
Les hommes enlèvent les femmes, le corps rencontre l’esprit.
Rubens offre la chair et parle à l’esprit, il donne la vie à des poses classiques, les visages s’extasient. L’extase serait ce lien énigmatique entre douleur et plaisir.
Je n’ai pas tout saisi de la différence entre commentaire sur les images et discours sur l’art, mais j’ai apprécié : « son art caché derrière l’épiderme du tableau ».
Le mécréant Canard Enchaîné mit le terme épectase sur la place publique lorsque le cardinal  Daniélou  qui avait travaillé le sujet, mourut dans le lit d’une prostituée : il n’a pas  été proposé sur la liste des bienheureux, pourtant…
Le Bernin était incontournable dans cette affaire où consentement et refus sont proches avec Proserpine raptée par Pluton. Jamais le marbre ne fut plus chaud : les plis de la peau se forment sous la pression ferme et légère du dieu de l’enfer. Sa Sainte Thérèse écrivait : « La douleur était si grande qu'elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu'il m'était impossible de vouloir en être débarrassée. » Il l’a sculptée divinement.
Les baroques ont pris la beauté à bras le corps et au XXI° siècle, il se trouverait bien quelque égaré pour avoir à redire à tant d’exaltation de la création. Quand Lio  dans les bras d’un nuage tord son pied, le Corrège enflamme une église dans sa douce lumière. Avec l’esclave de Michel Ange sur le tombeau de Jules II et pour tous les Saint Sébastien qu’en est-il de la souffrance et du plaisir ?
Matisse et Carpeaux ferment la danse.
Depuis ce XVII° décomplexé, nous avons compris le langage du marbre d’où les corps accèdent à la résurrection mais nous mesurons nos difficultés d’aujourd’hui avec le vivant.
Roger Milla, lion indomptable, esquisse quelques pas devant le poteau de corner, il vient de marquer, je jaillis du fauteuil.

mercredi 6 mars 2013

Le Louvre # 2. Le palais des rois



Sous Henri IV qui vient de réunir les deux palais des Tuileries et du  Louvre, la porte de la conférence est achevée. Elle offre, une entrée avec passage pour carrosses et  une pour piétons.  Elle mène au palais de Flore du nom du ballet qui y fut donné. Les bossages rugueux soulignent l’architecture surmontée d’une couverture aux différentes hauteurs. Le pont royal remplacera le pont de bois.
Louis XIII  enfant parcourait dans son petit carrosse tiré par des dogues la galerie du bord de l’eau. Le projet de Poussin revenu d’Italie pour peindre la voûte ne verra pas le jour. Adieu Hercule et sa massue  symbole du roi d’alors mais les projets de stuc seront retenus dans la galerie d’Apollon au temps de Louis XIV.
Un grand carrousel est organisé pour la naissance du dauphin et la première année du règne d’un soleil à son début. La fête fut  si mémorable réunissant  1300 figurants que le lieu en fut baptisé « Carrousel ». Le pouvoir s’affirme, il n’y pas si longtemps c’était « La fronde ». Des tapisseries des Gobelins embellissent les façades temporairement.
Dans le château des Tuileries une salle de spectacle est installée, elle pouvait recevoir 4000 personnes,  mais elle fut peu utilisée même si les changements de décors étaient si spectaculaires que le nom de « salle des machines » restera.
L’architecte Louis le Vau est chargé de poursuivre le « grand dessein » datant d’Henri IV avec plusieurs cours et en face de l’autre côté de la Seine, le collège des quatre nations voulu par Mazarin. La forme incurvée de ce qui deviendra l’institut doit beaucoup au Bernin qui avait participé au concours pour imaginer la colonnade mais ne mena pas le projet à son terme.
Ce fut Perrault le frère de celui qui recueillit les contes qui mènera la construction en style classique.
La galerie  d’Apollon décorée par Lebrun  sur ordre de Colbert préfigure la galerie des glaces de Versailles où désormais tout se passera. Autour du Louvre subsistent des bâtiments qui contrarient une cohérence qui s’est cherchée pendant des siècles. La colonnade n’est pas couverte, la cour carrée inachevée. Place à la limonade.

mardi 26 février 2013

Jeangot #1 Renard Manouche. Joann Sfar Clément Oubrerie.


Sfar, le Zlatan de la BD au scénario, associé à Oubrerie, le papa d’Aya de Yopougong aux crayons et au fusain, font des étincelles dans ce premier volume d’une série de trois où la vérité de la biographie de Django Reinhardt importe peu parce que c’est une belle histoire qu’ils nous racontent.
La crudité du récit, sa virtuosité, sa drôlerie, ses digressions s’accordent à merveille avec son objet musical : délié, libre, d’un rythme endiablé, surprenant.
Cette vie commencée en 1910 est contée par Niglaud un hérisson rescapé de chez les manouches qui deviendra l’ami et le biographe du petit renard, Jeangot. 
Les péripéties s’enchainent dans cette période troublée, les animaux du voyage passent d’un pays à l’autre, leur jeunesse trépigne, ils font la manche, s’astiquent le manche, la caravane brûle, la musique sort par la fenêtre de l’hôpital où le jeune prodige met un an à se remettre sur pieds, deux doigts en moins.
« Arrêtez de jouer quand je vous cause.
- Je ne peux pas m'arrêter. Chaque fois je me dis "Après la prochaine note, j'arrête". Mais après la note, il y en a une autre. Et une autre. Et encore une. Alors je suis curieux, je les déroule. Je me dis, un jour je les aurai déroulées toutes. Et ce sera la fin de la musique »

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Je reprends la publication de mes billets quotidiens mercredi prochain.

lundi 25 février 2013

Un conte de Noël. Arnaud Desplechin.


Le repas familial au moment de Noël est un genre cinématographique à lui tout seul,  où la tendresse est attendue et la cruauté au rendez-vous, mais  cette fois la virtuosité du réalisateur servie par d’excellents comédiens rend la férocité attractive.
Dans ce film de 2008,  Amalric, le banni revient en alcoolique cynique et dispensateur de vérités féroces, il est odieux à souhait mais il est compatible pour un don de moelle à sa mère Deneuve qui a réuni à la veille de sa greffe tous ses enfants.
Un théâtre d’ombre cerne ce qui se joue parmi ces nombreuses personnalités  ainsi que le spectacle des petits enfants dans une révélation inépuisable de secrets de famille où les pièces rapportées en rajoutent évidemment.
Toutes les questions posées durant les deux heures quarante dans la maison roubaisienne ne seront pas résolues, mais nous restons toujours attentifs aux révélations qui émergent. Derrière la fumée des cigarettes et les alcools au goulot, avec des musiques très présentes,  les névroses se frottent, se condensent. Le désir de vivre jouxte l’autodestruction.
Jean Paul Roussillon en pater familia apporte un peu de d’apaisement dans cet univers malsain, il lit Nietzsche : «Chacun est à soi-même le plus lointain. »

dimanche 24 février 2013

Gnosis. Akram Khan.


Je ne savais pas grand chose du quadra Bangladais dont j’avais aperçu quelques articles de presse élogieux et sa silhouette sur les affiches de la MC2 .
Bien que ce soit parfois plus facile d’aborder un spectacle en étant totalement dépourvu d’à priori, je n’ai pas été déçu du tout  par sa prestation intense d’une heure quarante.
Je craignais un trop plein d’allusions à une cosmogonie qui m’est étrangère, pourtant j’ai été pris tout de suite par un trait de violon et des percussions élémentaires qui allaient si bien avec le  danseur soliste alternant lenteur et fulgurance.
J’ai même préféré la première partie plus chargées de couleurs du sous continent indien aux pas de deux de la deuxième partie avec ses allures plus contemporaines, plus dramatiques.
Le kathak  danse traditionnelle est très rythmée comme ses syllabes le suggèrent,  elle a des allures de flamenco, pieds nus et grelots aux chevilles.  Grâce à l’orchestre qui jouait ensemble pour la dernière fois et une partenaire japonaise lors de la deuxième partie, nous avons pu goûter aux délices de la mondialisation.
Depuis j’ai lu  que « Gnossis » signifie « la compréhension intuitive de vérités spirituelles »: c’était tout à fait ça.
Ce Khan signifiant dirigeant nous fit oublier les turpitudes de l’autre Strauss, celui là  est un danseur reconnu dans le monde entier : il a chorégraphié la séquence du souvenir de la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques de Londres et nous aurons la chance de le revoir  dans une interprétation du Sacre du printemps au mois de mai en première mondiale, ici à Grenoble.

samedi 23 février 2013

La faute d’orthographe est ma langue maternelle. Daniel Picouly.



L’écrivain sourit  quand on l’appelle Piccoli comme Michel le comédien, c’est qu’il est comédien aussi.
Ce livre  de 120 pages très aérées est  la transcription d’un spectacle qu’il présenta à Avignon.
Il a du avoir du succès avec le label «  vu à la télévision » entre deux one man show rigolos, cette pièce qui sent la récréation avait bien sa place au cœur des vacances.
La lecture en est rapide, plaisante, j’avais tant aimé « Le champ de personne » qui avait une autre densité. Il recycle ici quelques questions mignonnes d’enfants qu’il a collectées lors de ses visites dans les écoles :
«Monsieur, quand on écrit une histoire, pourquoi c’est pas aussi beau que dans sa tête ? »
Mais à l’heure où les enseignants sont agressés, le récit de l’humiliation dont il a été victime de la part d’un instit’  m’a semblé daté, d’autant plus que le traumatisme a participé à son émergence littéraire, théâtrale, télévisuelle ; il a bien su raconter l’histoire.
La mode me semblait pourtant passée de se faire valoir en cancre dès qu’un micro se tendait : Pennac, François de Closet et tant d’autres. Le jeune quarteron se mit pourtant à Proust pour les beaux yeux d’une fille. Cette façon de ceux qui vivent par l’école tout en l’égratignant me semble injuste et  l’exercice pourtant tellement rebattu plait aux éditeurs.
Cette culture qu’ils ont acquise visiblement par leur seule intelligence n’est pas forcément aussi facilement accessible à d’autres qui n’auront que mépris pour tout ce qui est écrit, et peut être envers les images parfois séduisantes de Picouly Daniel.