mardi 23 juin 2009

Taï Chi chuan

Il en serait ainsi pendant les jours à venir, les mois et les années, tant que la vie s'y prêterait. Elle bougerait en silence, la petite dame de 89 ans, aux yeux bridés.
Regardez-la. Elle est petite comme une enfant de douze ans. Elle porte des chaussons de toile noire, un pantalon de coton froissé. Elle ne sait que deux ou trois mots de Français : bonjour, oui, ça va, et vous ? Quelques uns vont à sa rencontre dans ce coin de la grande salle où mardi après mardi nous nous retrouvons pour bouger en silence.
- Comment allez-vous aujourd'hui ?
- Ca va. Bonjour,
répond-elle
Son visage est presque sévère. Comment savoir si nos salutations lui plaisent ou si nous l'importunons à venir la saluer au début de la séance. Son visage est bistre légèrement fripé, une énigme.
Le sol du gymnase est de caoutchouc bleu, les fenêtres haut perchées donnent à voir des arbres qui nous content les saisons, qui rapportent les humeurs des vents.
Vingt corps s'adonnent au mouvement en silence. Vingt corps vêtus de tissus flasques si l'on excepte quelques uniformes noirs à revers blancs.
La Chinoise de 89 ans, petite, dans l'angle ouest de la salle ne porte pas d'uniforme. Elle remue dans des étoffes gris rose et jamais son visage ne nous dit quoi que ce soit. Dans son coin, elle tourne comme une planète incompréhensible, inexplorable, un très vieux mystère appliqué à tourner en silence. Quand les équilibres se font audacieux, que sur un talon nous examinons la rose des vents, elle s'arrête, nous regarde impassible. Elle regarde les feuillages, frotte ses petites mains. Elle repart, meut ses membres courts sans effort. On voit rarement son visage. Elle aussi ne voit que nos dos. Le Taï chi ne sait rien de l'improvisation.
Les corps s'appliquent, tendent membres, visages, hanches, coudes et genoux. Tâtent le vide, pulsent le sang vers les orteils, le bout des doigts. Dans le silence, chacun perçoit le murmure de ses vertèbres, chevilles, rotules. Craquement d'une articulation malmenée, chuintement des talons se vissant au sol. Ronde perpétuelle. Yin, je me dérobe, m'aplatis, m'arrondis. Yang, j'attaque, tranche des mains, coups de pieds, coups de poings. Lutte avec l'air, avec la gravité, édification du squelette depuis la plante des pieds et sa précise cartographie, jusqu'au menton volontaire.
La Chinoise vibre telle une feuille de tremble. Comment imaginer un corps sous l’étoffe gris et rose?
Quelques uns vont encore la saluer à la fin de la séance après les mouvements taoïstes qui brassent l'univers.
- Au revoir, Madame.
- Au revoir,
répond-elle, le visage indéchiffrable.
On ne la voit jamais quitter la salle, ni dans les vestiaires. Peut-être arrive-t-elle la première et s'en va-t-elle la dernière. Elle apparaît, elle disparaît, telle un esprit. Elle bougera ainsi tant que la vie lui prêtera l'incalculable nombre des électrons qui font la cohésion des corps.
Son visage impassible semble dire : Tournez en silence avec moi. Je ne suis qu'une âme, vous n'êtes que des âmes, du vent, du soleil et des herbes. Vous n'êtes que du soleil, du vent et des herbes. Bougez lentement, droits, entrez dans la ronde des astres, jusqu'à la fin des jours. Abandonnez-vous au vide parfait, dans le ventre du temps.
Philomène

lundi 22 juin 2009

Amerrika

Y avait-il un autre espoir pour les Palestiniens que d’aller voir ailleurs ?
Une mère divorcée et son fils vont mesurer la distance entre le rêve et la réalité et les difficultés de l’intégration dans l’Illinois au moment où l’Amérique de Bush envahit l’Irak. Cette mère courage parfois maladroite ne va pas rester longtemps sous la dépendance du cousin qui est installé depuis des années aux Etats-Unis. Des acteurs sympathiques pour une comédie tendre. Un film pour des temps optimistes, Obama est devenu président.

samedi 20 juin 2009

En attendant Godot.

La notoriété de cette pièce de 1953 n’est pas usée. Son dispositif élémentaire et souvent repris m’avait fait penser que je l’avais déjà vue, pourtant dernièrement à la MC2, j’avais l’impression de la découvrir dans cette mise en scène de Bernard Levy avec Gilles Arbona, l’acteur de théâtre que je connais le mieux. C’est notre voisin.
Beau décor dépouillé, langage simple, acteurs évidents, situations claires, pour nous entraîner dans la complexité face à la relativité de l’amitié, à l’absurdité de la vie, à nos compassions manipulables. Le temps, l’ennui, le désespoir.
« Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau. En avant ! » Je n’ai pas ri, bien qu’il y ait des clowneries, et j’ai trouvé le texte poétique.
« Fous moi la paix avec tes paysages ! Parle moi du sous-sol »

Nous y sommes invités.

Ados addicts aux écrans.

Quelques mots retenus après la conférence donnée au collège Barnave par Régis Miramond, psychothérapeute au CHS de Saint Egrève.
Il y a 10 écrans en moyenne par foyer en France téléphones compris bien sûr ;
1 million d’usagers de jeux vidéo sur 28 millions atteindraient le trop plein,
les jeux en ligne étant les plus addictogènes, à en perdre le manger et le sommeil.
A l’heure où l’on introduit avec succès la Wii dans les maisons de retraite, c’est bien sûr l’excès qui est problématique, et peut sidérer ceux qui n’ont pas pris garde assez tôt aux signes avant-coureurs qui sont ceux de toute dépendance :
perte d’attention, isolement, baisse de motivation, urgence de l’immédiateté.
La parole des parents est la solution pour aller contre l’addiction, une réponse à un sentiment de l’inacceptable dont le seuil de tolérance a baissé considérablement.
Retrouver le sens du mot provocation (provocare : appeler), aider à faire la différence entre l’envie fugitive et impérieuse et le désir qui est une recherche à l’intérieur de soi, ne pas hésiter à s’opposer, oser dire ses doûtes mais poser la loi, ne pas fuir les problèmes.
Quand 15% des élèves de seconde doivent prendre des remèdes pour supporter leur scolarité, nous sommes devant un phénomène d’une société qui ne veut plus connaître de contrainte, où l’argent remplace la loi. L’enfant aime s’occuper de ses parents mais ceux-ci doivent assumer leur rôle de parents, au moment ou l’avenir doit se préciser, il faut que les histoires familiales soient dites. Dans la conduite automobile on doit anticiper, saisir tous les éléments d’un champ mouvant, les habitudes prises devant l’écran d’une vidéo qui rétrécit le champ de vision sont pénalisantes comme dans la vie qui ne se résume pas à des comportements mais requiert de la profondeur, la prise en compte d’éléments mouvants. Pour que les conduites de dépendance ne s’ancrent pas trop tôt, quelques précautions :
pas de télé avant trois ans, pas d’internet avant 6 ans, que l’ordinateur soit au centre de la maison et pas plus d’une heure devant l’écran.
Pour compléter lors d’un échange dans Libération concernant la crise des valeurs, ces mots de Catherine Dolto :« Les valeurs du commerce ont remplacé les valeurs d’humanité. Désormais, seul importe ce qui est mesurable par des machines. On a oublié que la pensée se construit à travers l’expérience. Einstein disait : « l’expérience apporte la connaissance, tout le reste n’est qu’information ». Le virtuel a éparpillé les gens et les a sortis de leur corporalité, de leur affectivité…L’humain s’il ne reçoit pas de sécurité affective, se construit dans la peur. »

vendredi 19 juin 2009

Livre de chroniques IV

J’ai connu Antonio Lobo Antunes par une de ses pièces de théâtre « Le cul de Judas » dont j'avais lu le livre qui l'avait inspirée par la suite, tellement son récit de la guerre en Angola est puissant. Ce recueil de chroniques variées de plus de 300 pages vibre de la même intensité et si les blessures de guerre reviennent encore, il sait bien faire palpiter son écriture à la description des lieux les plus humbles, des hommes et des femmes. Un rythme qui va chercher la précision, le mot juste, les formules réussies : « y a-t-il une vie avant la mort ? », « il devrait pleuvoir des larmes quand on a le cœur trop lourd », « c’est là où la femme a connu un amour heureux que se trouve son pays natal »… Je les déguste sur trois pages, le temps d’un voyage en sympathie ou je me dépêche vers d’autres surprises, d’autres enchantements d’écriture. Il faudrait tout citer, alors autant le lire. En général, la posture de l’écrivain se regardant écrire peut se révéler pompante, autant les recherches d’Antunes mêlant l’humour et la profondeur, jouant avec le temps nous le rendent familier, fraternel.

jeudi 18 juin 2009

Bruno Moyen

En allant faire un tour dans le quartier Championnet, de grandes photographies du quartier prises par Bruno Moyen attirent le regard. Présentées sur des totems ou à la devanture de magasins, l’effet de mise en abîme joue, mais pas seulement, le format et le style du photographe grenoblois distinguent ses productions. Récemment place Victor Hugo étaient accrochés des portraits de grenoblois portant un cadre, une façon d’avoir une idée générale de la ville et de quelques habitants en particulier. Là c’est un quartier qui peut se regarder au fil des heures : celle où maman conduit les enfants à l’école ou les commerçants s’apprêtent... Passé par New York et Pékin, Bruno Moyen revient dans ses rues.
http://www.brunomoyen.com/Home.html

mercredi 17 juin 2009

Sciences. Faire classe # 34

Histoire, géographie, sciences forment le triptyque de la dernière heure d’une journée de classe.
Ces disciplines jadis qualifiées d’éveil requièrent un dispositif similaire :
quatre pages A4 par thème avec des emplacements pour croquis mis au propre iront dans le classeur. Le carnet de croquis est souvent sollicité sur le vif. Ainsi que des séquences vidéo ou animations sur internet.
L’écolier d’un XXIème siècle, risque d’imaginer que l’air est composé uniquement d’ozone et de gaz carbonique, son corps le lieu menacé par le S.I.D.A. ou l’obésité : de quoi être stressé !
Alors il faut aller à la rencontre des éléments primordiaux : la terre, l’eau, le feu, l’air, le corps. Le temps, l’espace : la leçon des choses, les sciences naturelles.
Les oreilles pour le récit, les yeux pour les paysages, les mains pour la vérification des rouages.
« …ils écrivent des libelles, ou de prétendues sommes scientifiques, où ils mettent en question tout et le reste. Rien de ce qu’on pensait n’est plus vrai, à les entendre ; on a changé tout ça. Voilà que dans des verres d’eau nageraient de toutes petites bestioles qu’on ne voyait pas autrefois ; et il paraît que la syphilis est une maladie tout ce qui a de plus normale et non un châtiment de Dieu… »
P. Süskind
Les sciences constituent les piliers du temple de la raison et dans chaque école le seul saint admis s’appelle Thomas qui demandait à voir pour croire. Il ne s’agit pas de gonfler des biscotos d’un athéisme primitif parodiant d’autres fondamentalismes. Les mystères fabuleux qui ordonnent le ballet des planètes ou les alchimies fascinantes du corps éloignent de tout dogmatisme.
Dans les années soixante, je regardais le magazine « Sciences et vie » avec respect, il reflétait une croyance optimiste en l’avenir : l’eau arrivait dans les cuisines et une maman de rêve souriait de toutes ses dents de papier glacé ; ère du spoutnik. Les grands ensembles participaient au progrès repoussant les bidonvilles vers Rio à portée de Concorde. La science peut séduire aujourd’hui dans sa version « Sciences et vie junior » avec une présentation agréable qui met de la simplicité dans un domaine où la complexité nous rend souvent perplexe.
Le concept de « la main à la pâte » s’est installé alors que main et pâte sont mal vues, à l’heure des précautions par principe où les ingrédients risquent la péremption et les doigts sans gant, une désinfection draconienne. La démarche méritoire des émules de Charpak reprend le tâtonnement expérimental des pionniers Freinet. La médiatisation a été efficace mais l’ambition a paru à beaucoup difficile à atteindre. Les mises en place s’avèrent parfois trop lourdes et guider les élèves d’une façon suffisamment subtile et efficace exige une technique certaine. Quelles expériences doit-on inventer pour répondre aux questionnements ? A ne pouvoir imiter les plus passionnés, on risque de ne rien accomplir du tout. Pour permettre aux enfants de ne pas s’enferrer dans des bricolages vains, j’ai passé beaucoup de temps à batailler autour d’une aiguille ; et que je la frotte en tous sens contre un aimant, mais celle-ci refusait de donner le nord : il fallait la frotter dans un seul sens. Euréka, mais que de temps passé !
Dans les livres émouvants des années cinquante aux illustrations claires, des idées d’expériences abondent et les méthodes actives sont tout à fait recommandées autour de la conjugaison des verbes : agir, réfléchir, conclure, retenir. Pourquoi ce dernier mot fleure un peu la brocante ? Quel régal pour les élèves de manier, triturer, essayer, construire! Les manuels, les sites foisonnent. L’émission « c’est pas sorcier » avec son côté bricolo rapproche le spectateur de l’expérimentateur et procure des idées de manipulations. Les temps nous conduisent à la propreté, à l’asepsie, mais il vaut mieux que l’expérience se déroule en classe au risque de laisser une odeur persistante de bois après distillation qui enrichira la mémoire. Les cris d’effroi un peu surjoués, poussés quand il s’agit d’extraire le cristallin de l’œil d’un bœuf, se mêlent de curiosité. Réserver à l’abattoir un œil pour chaque élève comme avant que la vache ne fut folle relève du parcours du combattant, mais l’effet reste garanti. Les expérimentations réalisées pour tous les élèves demeuraient plus aquatiques avec leur lot de bouteilles en plastique pour construire des clepsydres de fortune. Un biceps de baudruche gonflé à la paille levait un avant bras plus efficacement qu’un bol d’E. P.O. Une machine à vapeur en maquette siffle et fume, elle fonctionne à l’alcool solidifié et permet de comprendre bien des mécanismes produisant de l’énergie. Un bouchon en pomme de terre au bout d’un tube a sauté après la vaporisation d’un peu d’eau qu’il contenait. Situation : qu’est ce qui va se passer ? Pourquoi ? Confrontations. La vapeur pousse dans le piston, mais la naïveté sera le ressort, la curiosité la turbine, l’étonnement le moteur.
Je me souviens de bouteilles en plastique lestées diversement qui « pesaient le vent », chez un de mes maîtres.
Les enfants n’ont plus l’occasion de voir dépouiller un lapin ou la saillie d’une vache. Canal + y pourvoit en saillies, mais les plus belles images de synthèse ne vaudront pas le plaisir de ramasser ses propres radis dans son carré de potager scolaire. Souvent les élèves ont été bien sensibilisés avec des élevages, des plantations les années précédentes, ils ont profité de séjours en classes vertes à construire des moulins à eau, à cuire des tartes avec leurs cueillettes. Ils poursuivent ces activités attractives en C.M. : montages électriques qui éclairent par exemple des boîtes à chaussures décorées pendant les temps d’arts plastiques.
Lego offre des ressources infinies pour la technologie et c’est encore meilleur depuis que cette marque ne connaît plus la même faveur chez les marchands et leurs victimes.