vendredi 20 mars 2026

Le Postillon. N° 80. Printemps 2026.

Maintenant que l’humour ne dépasse guère le premier degré, la rédaction du trimestriel grenoblois a du expliciter son dessin de une, au cas où parenthèses et sous-titre n’auraient pas été compris : 
« Pourquoi Carignon va (hélas) gagner ? Magouillo ergo sum ».
La réponse à cette question contredit l’analyse tellement sommaire des Insoumis qui ne savent voir dans le maire d’il y a quarante ans que le candidat 
« des riches, des racistes, des islamophobes ».
Le journal engagé à gauche, qui sourit : 
«  le maton revient le jour suivant », 
sait reconnaître que Carignon : 
« ratisse le terrain, s’intéresse à tout le monde, et pas seulement en période électorale. »
Il est aussi question de relations humaines dans la suite de leurs reportages concernant l’abstention aux élections, lors d’un petit tour dans le quartier Teisseire où les bancs publics sont désertés depuis le COVID.
 Sur un mur entre Malherbe et l'Abbaye, un tag interpelle : 
« On se plaint tous que le quartier est mort mais en vrai c’est nous qui nous qui l’avons tué. » 
Les journalistes, plus systématiquement anonymes, critiquent avec constance les nouvelles technologies, agents de la déshumanisation, et pas seulement dans des perspectives lointaines envahies d’intelligence artificielle.
Je partage avec délice leur aversion à la nov’ langue parlée par les business angels : 
«  reporting, seed, pre-seed, SPV qui clean l’étape de capitalisation … » 
Le porteur de projet, basé à Dubaï, d’un super calculateur situé à Eybens est également gratiné et pas seulement pour son vocabulaire « trend » : 
«  J’ai regardé la technologie qui était en train de powerate le truc et je me suis dit il y a beaucoup de GPU derrière ça semble très intéressant. » 
Capgemini a dénoncé ses liens avec sa branche américaine, mais ses procédés de surveillance ont aidé ICE, la police de l’immigration des États-Unis. 
Par chez nous quelques investisseurs d’extrême-droite tournent également autour des start-up.
Mais vieil héritier des progressistes d’un autre siècle, je ne sais renoncer à l’ensemble de toutes les recherches innovantes comme les radicaux le prônent, à cause de certaines dérives inquiétantes qu’il est évidemment indispensable de dénoncer dans le cadre de débats contradictoires.
La fatigue démocratique atteint les sentiments de tous mais ne doit pas assoupir notre raison quand l’avenir ne peut exister qu’avec de la confiance, de l’optimisme. L’investissement dans l’éducation pour former plus d’ingénieurs travaillant à la santé de la planète et de ses habitants devrait être la priorité des progressistes. La décroissance ne peut être un horizon pour les plus pauvres.
Les Postilloneurs reviennent sur l’occupation de la salle de concert de « La Bobine » qui constituait pour eux « une expérience remplie de chaleur humaine. »
Lors de l’éboulement de La Rivière, des exploitants d’une carrière ont été mis en cause et le journal continue à regretter la complaisance des services de l’état à leur égard.
Parmi quelques pastilles rigolotes : 
«  Saint Chrotron priez pour nous » et autre «  Palet breton du facteur Cheval », 
la double page centrale répertorie de poétique façon les boîtes aux lettres où l’on peut poster « des règlements de compte épistolaires » à Saint Bruno 
et « des lettres aux arrières grands-mères » à côté du jardin des plantes. 

jeudi 19 mars 2026

Bruxelles # 2

Nous découvrons la ligne de métro 5 plus proche de chez nous. 
Elle nous dépose à la station De Broukère.
Nous nous dirigeons à pied vers le centre belge de la BD rue des sables. Mais avant, et en attendant l’ouverture nous buvons notre café dans un coffee shop bobo parmi des jeunes adultes rivés sur leur ordinateur.
Le musée consacré au neuvième art réside dans les anciens magasins du grossiste en textile Waucquez qui en  avait confié la construction à l’architecte belge Victor Horta au début du XXème siècle (achevé en 1906).
A la même époque naissaient la BD et l’art Nouveau : les voici donc ici réunis.
Menacé de ruine, l’édifice enfin classé depuis 1975, abrita une caserne de pompiers, un parking et même un abri pour SDF avant sa rénovation et son affectation au CBBD (Centre Belge de la BD) en 1987-89.
Actuellement, l’immeuble Art Nouveau Horta  nous accueille dans son prestige retrouvé exhibant ses belles formes et la richesse des matériaux dont la fonte et le verre, son vaste hall, son escalier monumental et ses galeries bordés de ferronneries aux motifs végétaux.
L’exposition démarre par le concept même de BD apparu à des époques très anciennes, revêtant des formes et des supports variés, en faisant référence aux histoires racontées à la préhistoire sur des parois ou aux images du Moyen Age.
La section muséale suivante tend à nous expliquer les différentes techniques : des dessins au crayon ou à l’informatique, les couleurs et leurs diverses applications possibles, la conception des pages de couverture, les storyboard, le travail de documentation, tout nous est décrypté à l’aide d’exemples concrets protégés derrière des vitrines.
Le cheminement nous entraine ensuite  vers une partie où des planches illustrent différents thèmes : politique, féminisme, procès, censure, publicité.
Plus loin, d’autres sujets évoquent l’adolescence, les machines, l’intime, l’imaginaire et le futur.
Les formats de la BD adoptent parfois des formes originales, 
livres en pop up, pliage en accordéon, cadrage en rond ou jeux.
Plus parlant pour nous, un « Rayon » de BD belges nous transporte dans notre enfance, nous y retrouvons avec tendresse des planches de Hergé, Franquin, Peyo, Morris, des magazines de Tintin ou Spirou.
Y figurent en vedettes nos héros familiers, 
les Schtroumpfs, 
le chat de Geluck,
et la charmante Natacha entre autres.
Enfin, nous abordons un dernier secteur où nous revoyons
de nombreux artistes comme François Schuiten 
ou en découvrons beaucoup d’autres
de nous inconnus qui ne parviennent pas à retenir notre attention à part peut-être Claude Renard. Il nous semble que cette partie s’adresse plutôt à des spécialistes du genre, aussi nous accélérons un peu le pas en direction de la sortie.

Nous n’hésitons pas longtemps avant de nous engouffrer dans le restaurant de spaghetti du trottoir d’en face. Le décor du « Meyboom » avec ses petits rideaux en dentelles, ses vieilles tables et chaises bistros, sa véranda couverte, nous convient bien, ainsi que le contenu de nos assiettes. Pendant ce temps, le soleil disparait au profit de quelques gouttes,  pas de quoi nous décourager cependant. Du domaine de la BD nous passons au domaine de la chanson.

La fondation Brel honore l’un des chanteurs belges les plus célèbres et les plus prégnants dans un petit musée bien situé place de la Vieille Halle aux Blés. Comme pour nous indiquer l’emplacement du modeste bâtiment, une statue du sculpteur Tom Frantzen intitulée «L’envol » représente l’artiste grandeur nature posé à même le sol d’un petit square; Il écarte ses bras dans une attitude d’accueil telle qu’il aimait la prendre en concert face à son public, la bouche largement ouverte découvrant ses dents : il chante.
La fondation privée vise à conserver, transmettre, faire découvrir l’œuvre de Jacques Brel à  travers des supports variés.
Elle propose :
une promenade dans Bruxelles avec audio guide nous entrainant dans les pas et les chansons du chanteur,
une projection dans une petite salle de cinéma d’un film réalisé par France Brel,
un espace dans lequel munis d’audio guides, nous suivons sur des télés certaines de ses interviews ou la diffusion de son dernier concert à l’Olympia

et une salle d’archives numériques munis de plusieurs ordinateurs individuels donnant accès à une multitude d’informations le concernant.(16 h d’archives consultables !) 
Nous abandonnons l’idée du parcours comme la séance au ciné par manque de temps, mais profitons pleinement des deux autres opportunités. Nous nous extasions une fois de plus devant la teneur et la beauté des textes, d’ailleurs Guy ne peut retenir son émotion en écoutant "Les vieux".

 

mercredi 18 mars 2026

Zurbaran. Catherine de Buzon.

« Saint Luc en peintre devant la crucifixion »
, tourné vers l’essentiel, est considéré comme un autoportrait du peintre engagé dans une Espagne en pleine contre réforme. 
Zurbaran (1598/1664) a travaillé à Séville, il a séjourné à Madrid et n’a jamais quitté son pays.
https://blog-de-guy.blogspot.com/2016/04/zurbaran-et-le-tenebrisme-europeen-jean.html
Une colonne centrale relie la terre et le ciel dans
« Saint Bruno et le pape Urbain II ».
Malgré les défauts de perspective cette rencontre témoigne d’une attention au rendu des matières et à l’intériorité des personnages silencieux.
« Saint Hugues au réfectoire des Chartreux » 
: l’évêque de Grenoble avait accueilli les premiers chartreux et leur avait fait parvenir de la viande dont ils s’abstenaient. Les moines ne voulant pas choquer leur bienfaiteur tombent en catalepsie jusqu’à ce que saint Hugues vienne les visiter et résolve leur dilemme en touchant la nourriture qui tombe alors en poussière, le jour des cendres. Symphonie de blancs. 
https://blog-de-guy.blogspot.com/2024/01/les-metamorphoses-du-blanc-catherine-de.html
Sur fond de lumière divine, la  « 
Vierge de la caverne» protège la communauté aux mains robustes : le mysticisme ne renie pas le réalisme.
L'Espagne compte alors soixante dix ordres religieux. Dans l’opulente Séville, les commandes ne manquent pas, « Frère Jeronimo Perez » .
« Le Martyre de saint Sérapion »
est traité avec beaucoup de pudeur 
alors que le volontaire de la congrégation Notre-Dame de la Merci (mercédaire), 
parti se substituer à un captif des Maures, fut massacré sauvagement.
Sur « Le voile de Véronique » le visage au regard épuisé exprime le mystère, 
et le verbe se fait chair, sans bavardage, avec «  Le christ en croix » 
pour les frères prêcheurs de l'Ordre dominicain de San Pablo de Real.
Le rouge tranche sur le fond ténébreux dans le portrait du franciscain  
« Saint Bonaventure en prière ».
« La Vierge interrompant sa broderie pour la prière »
alors toute jeune, 
s’inscrit dans toute une série de portraits d’enfants,
comme «  L’enfant Jésus »  habillé d’une tunique qui grandira avec lui, tenant sa « raison tragique », tout en bénissant dans un geste encore maladroit avec l’autre main.
 
«
 L'Ange Gabriel » 
traité dans des coloris subtils, réfléchit avant l’Annonciation ,
comme la vierge
de « L'Immaculée Conception ».
« Sainte-Élisabeth du Portugal » est dans ses beaux atours
comme « Sainte Apolline »  
alors que « Sainte Marguerite » est plus modeste en bergère.
Chaque couture, dans chaque tissu est attentivement traitée, dans chaque tableau à taille humaine. Dans d’autres formats le maître des natures mortes transfigure les objets les plus rustiques.
Chaque poterie placée dans un axe différent se révèle plus vraie que vraie 
« Tasses et vases »,
« Une tasse d'eau et une rose sur un plateau d'argent »
.
 
Son ami Vélasquez, avec lequel il avait été formé, le fait venir à Madrid,
Devenu peintre du roi, il entretient un atelier important chargé par exemple de fournir pour l’Argentine « quinze vierges martyres, quinze rois et hommes célèbres, vingt-quatre saints et patriarches » 
«Saint François en méditation».
Le musée de Grenoble détient quatre tableaux souvent empruntés par d’autres institutions.  
Ils faisaient partie d’un retable de la Chartreuse de Nuestra Senora de la Defension à Jerez de la Frontera: « L’annonciation », « L’adoration des bergers », « L’adoration des mages »,
 «  La circoncision » où sa palette s’éclaircit.
« Le vertige divin, l’enivrement de foi
Qui les fait rayonner d’une clarté fiévreuse,
Et leur aspect étrange, à vous donner l’effroi.
Comme son dur pinceau les laboure et les creuse !
Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits
Dans les rides sans fond de leur face terreuse ! » 
Théophile Gautier