mercredi 10 juin 2026

La lentille et le roman. Maylis de Kerangal.

Les grands auteurs peuvent œuvrer dans le petit format (63 pages) aussi bien que dans des volumes épais, à l’image du cinéma traversé de séquences de 30 secondes et produisant de plus en plus de films de trois heures, ou du théâtre avec des pièces de cinq heures au pays des punch line.
La bigleuse romancière relie l’optique et la littérature : 
« Spinoza polit des lentilles, et ce faisant,
Il mène son « investigation de la vérité »,
Polir une lentille
Aide les yeux du corps à voir,
Tout comme la philosophie, les yeux de l’esprit, aide à connaître.
Polir une lentille vise à voir l’objet tel qu’il est. » 
Elle revient ainsi à la ligne et imprime un rythme poétique vu récemment chez certains auteurs 
Après avoir sollicité des souvenirs d’enfance où son imagination compensait ses déficits visuels, elle rappelle ses beaux romans, plein d’acuité:
« On cherche l’accès
A l’infiniment petit, à l’infiniment grand.
On veut voir loin, on veut voir ailleurs,
Vois ce qui n’est pas immédiatement visible.
Surtout, on veut voir les objets tels qu’ils sont. »
 Elle parle de littérature quand elle évoque phares et  fusées de détresse : 
« La charge pyrotechnique associe un oxydant,
Un combustible -perchlorate de potassium,
Magnésium - et un colorant rouge. »

mardi 9 juin 2026

Histoire de Jérusalem. Vincent Lemire Chistophe Gaultier.

Un olivier du mont des oliviers raconte en 255 pages, 4000 ans d’histoire d’un lieu inhospitalier à l'écart des routes commerciales, lieu commun des trois religions monothéistes.
Les dessins ont beau être attrayants, les informations référencées, les péripéties spectaculaires, et bien des noms familiers, tant de morts et d’efforts vains pour approcher une résolution des problèmes épuisent toutes mes tentatives de compréhension. 
Les chapitres bien construits structurent une continuité dans les massacres, les exclusions, les démolitions, les reconstructions, les cohabitations, qui ont vu passer Egyptiens, Perses, Juifs, Romains, Byzantins, Arabes, Croisés, Mamelouks, Ottomans, Anglais, et s’installer Palestiniens et Israéliens.
Isaac, Salomon fils de David, Abraham, Jésus ont marqué leur territoire dans la localité, mais de plus loin l’empereur Constantin dans sa conversion ou le pape Urbain II  prêchant la croisade à Clermont ont internationalisé les affaires religieuses dans lesquelles Theodor Herzl n’a pas eu un petit rôle.
Dans cette contrée de pierres, où les légendes se mêlent aux découvertes archéologiques incessantes, les pèlerins affluent et les écrivains  se sont succédés : Flaubert, Chateaubriand, Melville, Marc Twain, Pierre Loti.
La citation de  Julien Gracq trouvée sur Babélio  m’a semblé la plus juste : 
« Jérusalem comète historique dont l’histoire se réduit presque à un long sillage enflammé, posée sur sa colline brûlée comme une fusée sur sa rampe de lancement- tant de furie d'éternité dans un si petit corps- ville Pythie, ville épileptique, hoquetant sans trêve de la transe de l'avenir. »

lundi 8 juin 2026

Hamnet. Chloé Zhao.

La biographie de Shakespeare est tellement lacunaire que bien des romans peuvent s’autoriser à inventer des histoires autour de sa vie et interpréter les sources d’une formidable créativité.
Ne rebâtissons nous pas des évènements de nos vies, comme nous projetons notre subjectivité sur celle des autres?
La réalisatrice adapte le roman éponyme de Maggie O'Farrell en jouant sur la proximité du nom « Hamnet » fils du natif de Stratford-upon-Avon avec « Hamlet » titre d’un de ses chefs-d’œuvre parmi 49 pièces qui ont traversé les siècles.
Les évènements de la vie d’un artiste nourrissent son œuvre, 
et le théâtre permet de transcender la mort. 
Même si certaines séquences auraient pu être plus brèves, les riches thématiques sont plutôt traitées, relativement à d’autres reconstitutions, avec grâce.
Ainsi la personnalité de la femme de William ne se résout pas à sa science des plantes et des pronostics dans la lecture des lignes de la main et la belle mère modifie ses appréciations initiales. De beaux portraits de femmes et d’enfants.
   

dimanche 7 juin 2026

I’m fine. Tatiana Frolova. Théâtre KnAM.

Quel plaisir de retrouver la sincère créatrice d’un théâtre documenté avec sa vie ! 
Le leitmotiv des prisonniers politiques du régime de Poutine que la troupe de Komsomolsk-sur-Amour a fuit depuis la guerre en Ukraine, s’immisce entre les souvenirs des acteurs accueillis au Théâtre des Célestins à Lyon. 
Leur traductrice a rejoint la troupe et tient un rôle important quand la langue interroge 
«  racines », «  asile », « refuge ». On peut s’inquiéter davantage des mots d’un jeune homme, reprenant les mensonges du maître de l’empire russe, saisi dans une vidéo, persuadé que les européens sont déjà conquis.
Des citations de Dostoïevski donnent envie de revenir à l’auteur d’ « Un homme ridicule ».  
Après un début prenant, où les acteurs « réapprennent à marcher », la  diversité des dispositifs scéniques avec utilisation poétique de la vidéo n’a pas toujours aidé à la cohérence d’un propos qui a bien le droit de se chercher. Il est par ailleurs des remises en cause des images mythologiques plus tragiques que celles du Transsibérien, mais la vie n’est pas faite que de drames grandioses.
Les pommes de terre dispersés sur la plateau ne sont pas que métaphores et une orchidée renaissante peut donner du courage, mais quel besoin de faire monter une personne sur scène pour lui offrir un pot de fleur aux allures de cadeau publicitaire.
Bien que cette représentation soit moins surprenante que la première, je reviendrai volontiers une fois prochaine à leur rencontre, tant l’honnêteté de la compagnie m’a paru toujours aussi vibrante.

samedi 6 juin 2026

Du mépris. François Bégaudeau.

Bégaudeau parle en expert, se montrant mordant, injuste, passionnant, brillant, rythmé. 
Il cultive notre dignité de citoyen et renforce notre prétention de lecteur, voire de rédacteur de blog.
Cet essai au souffle entrainant prend vie dans la contradiction avec un de ses lecteurs qui l’accuse de l’avoir « méprisé », usant de ce terme tellement défraîchi qu’il méritait bien quelques 150 pages.
Le très productif écrivain contredit Ernaud la transfuge de classe, conteste Rose Lamy
et développe une critique pertinente de Bourdieu quant à la culture légitime. 
« La distinction n’est plus tracée entre le grand art type Beethoven
et l’art mineur à quoi Gainsbourg assignait la chanson. »
«  Le cool a adopté la culture hip-hop.
Avec condescendance d’abord, 
attribuant le label culture comme on avait fini par accorder une âme aux nègres… » 
Il enrichit Camille Laurens : 
« Un amateur de Rossellini qui chante Mike Brandt ne se déclasse pas,
il parachève son tableau. »
L’ « omnivore culturel » ne se parfume pas de trop de citations, il les distille avec élégance : 
« Je me sens trop au-dessus d'eux pour les haïr. 
Ils peuvent m'intéresser tout au plus jusqu'au mépris, mais jamais jusqu'à la haine .
Rousseau ne doit qu'à l'antériorité de son siècle de l'avoir écrit avant moi. » 
Il pointe les faux snobismes qui affichent les affinités coupables avec Sardou ou Rocky et se montre intarissable et drôle sur les distinctions culturelles, depuis le film avec Bacri « Le goût des autres » ou à partir de sketchs datés se moquant des lecteurs de Télérama.  
« Ma cousine nantaise n’accompagnera pas son fils à la séance de 14h de « One Piece » » au Pathé de la Place du Commerce qu’elle appelle encore le Gaumont. 
Mon neveu serveur n’a jamais ouvert un des romans de Robbe-Grillet  que son oncle a compulsivement annotés à son âge. »
Le membre éminent des Éditions Cause perdue saisit l’air du temps et souligne quelques obsolescences, même si la subordonnée concernant les vaccins me semble approximative comme d’autres pétaradantes remarques donnant cependant du peps à l’ensemble :
« Commercial », je ne l’entends plus que dans la bouche de punks poivre et sel enclins à  accointer les majors et les labos pharmaceutiques qui nous ont inoculé le vaccin. » 
Moi, boomer dessalé qui joue de la troisième personne, revenu de la Nouvelle vague, qui a tant aimé « Nous nous sommes tant aimés » sortant guilleret de sa lecture, ajoute donc son grain de sel, sans vergogne.

vendredi 5 juin 2026

Bamm !

Depuis ma fenêtre d’où je profite de la vue d’un cerisier, le passage des fleurs aux fruits qu’une pie dilapide - grand bien lui fasse - me parait, années après années, toujours plus rapide.
J’entends parler de guerres au loin et  la nature humaine vue du dessus que je croyais plus sage, me désole. 
L’espérance de vie s’accroit, d’autres la bousillent. La science fait des progrès pour combattre la douleur, éradiquer des maladies et d’autres développent des machines létales toujours plus sophistiquées, cultivent des haines toujours prêtes à mordre.
« L’instinct de mort » déborde des divans psychanalytiques, saturant les débats autour de Gaza, de l’avortement, des sports extrêmes, de l’euthanasie, auxquels s’ajoutent recours aux drogues et refus des vaccinations…
Des mots bruyants viennent volontiers en bout de ligne pour habiller quelques vaines réflexions, dopés par un spectacle médiatique envahissant,  où rumeurs et pétarades recouvrent toute nuance, quoiqu’un Jancovici soit bien utile pour secouer le conformisme ambiant  lorsqu’il estime que Trump rend service à la planète pour la réduction des émissions de CO2, quand se réinterroge notre dépendance au pétrole.
La dénomination « opération spéciale » pour ne pas dire guerre, n’est pas qu’une euphémisation poutinienne, elle participe à une ambiance hypocrite qui multiplie les visions puériles de la réalité. Ces aspects douceâtres s’accommodent de grandes sauvageries lorsque sur radio Pigasse un humoriste souhaite à Sophia Haram: 
« de devenir daltonienne et de traverser au feu rouge, là, BAAM ! 
Oh non, merde ! Comment va la bagnole ? Ça va, elle roule encore. 
Super, alors repasse une fois en marche arrière. » 
et la meute rit.  Voilà que l'humour, légèreté à la vie, devient un véhicule de la haine reprochée à l'autre camp. La liberté prend des coups, la liberté d'expression n'est plus un argument depuis que Musk la préemptée. 
Qu’en ont dit les pétitionnaires compulsifs et autres tribuniciens des journaux des  milliardaires de gauche,  toujours émoustillés par le bruit et la fureur, apparemment loin de leur habituel camp du bien?
Le mot objectivité n’est plus à la mode. Les commentateurs sportifs ont préfiguré la tendance en s’affichant comme supporters et taclent férocement.
Tiens, à propos de foot, ce pelé, ce galeux, les incidents autour de la victoire du PSG ont été bien plus commentés que tout un stade lors de la finale de la coupe de France applaudissant à la 86 ° minute, quelque soit la couleur du maillot, en hommage aux 86 morts de Nice, dix ans après le massacre. 
L’image de cohortes de lémuriens se jetant à l’eau, réglant ainsi leurs problèmes de surpopulation, s’impose tant l’absurdité des comportements humains devient indéchiffrable.
Des scientifiques récusent cette interprétation concernant ces bestioles, mais pour nous comment ne pas qualifier de suicidaire, le déni du réchauffement climatique, la persistance butée à s’exposer à des substances toxiques, les embûches dressées contre toute dynamique positive, la volonté jamais assouvie de salir, de détruire ?
L’Express, magazine modéré, titrait: 
« Van Der Leyen, celle que les européens aiment détester »
 au dessus d’un portrait dessiné où les rides accentuées ne l’arrangeaient pas.
Tous les dirigeants à l’entour glissent vers le bas des pentes sondagières, hormis le nôtre arrivant en fin de mandat. Ils doivent faire face, aux passions tristes venant de tous côtés, promptes à dédouaner chacun de ses responsabilités, au point de devoir préciser qu’il convient de boire quand il fait chaud. Pourtant les aspirations à l’autonomie n’ont jamais été aussi fortes.
« L’époque est terrible » serait-on tenté de déplorer si l’on ne se retournait pas vers le passé et si un coup d’œil chez nos voisins ne relativisait pas ce sentiment qui pourrait s’estomper en enrôlant le stress en tant qu’élément mobilisateur.
Je ne sais plus où j’ai vu, pour parler du passé : 
« Défendons ce qui nous fonde et non ce qui fut » 
par contre : 
« L'avenir n'est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire » 
est d’Henri Bergson.

jeudi 4 juin 2026

Charleville # 1

Prêts à 8h45, nous nous apprêtons à quitter la Belgique. 
Le réseau routier s’avère un peu moins bon, la frontière tellement discrète,
que nous nous repérons seulement lorsqu’apparaîssent les panneaux annonçant les Ardennes, et les signalisations à la française le long d’un bon réseau autoroutier.
Les paysages changent, finie la platitude, voici les vallons et les collinettes.
Nous atteignons assez vite le centre de CHARLEVILLE-MEZIERES où nous garons la voiture pour un prix ridiculement bas : 0.70 € les deux heures. De même pour notre café pris dans un bar place ducale, les 3 € demandés pour 2 expressos nous surprennent par leur modicité, loin des tarifs belges auxquels nous avions fini par nous habituer.
Notre 1ère initiative concerne bien sûr un tour à l’Office du tourisme 
en quête d’informations utiles.
Comme curiosité, l’employé nous indique l’horloge du grand marionnettiste activée à 11h, malheureusement, le temps de nous repérer, nous arrivons trop tard sur les lieux, 
il nous faudra repasser.
Nous revenons vers la place ducale : de style Louis XIII, elle ressemble en plus grand à la place des Vosges de Paris,  rien de surprenant puisque les architectes des deux places appartenaient à la même famille Métezeau : Louis qui exécuta la place de  Charleville avait pour frère Clément, qui s’occupa de celle de Paris.
Les pavillons réparties autour d’une esplanade rectangulaire sans arbres obéissent tous à une organisation stricte et identique.
L’ardoise les recouvre, et les rez-de chaussée à arcades abritent les passants des intempéries. Les façades jouent avec les couleurs  des matériaux locaux, le jaune apparait avec la pierre de Dom, le rouge avec les briques et le noir violine avec les ardoises ardennaises. 
Charleville plage a pris ses quartiers pour l’été au centre de la place, bien entendu piétonne : beach volley, piscine proposant de grosses bouées ou des bulles en plastique transparent étanches, minigolf et autres attractions fournissent aux Carolomacériens (gentilé de Charleville) des distractions pour les enfants et les privés de vacances.
Mais Charleville nous a attiré essentiellement pour d’Arthur Rimbaud, l’enfant du pays.
Un musée lui a été dédié installé dans un vieux moulin sur la Meuse 
dont la façade comporte 4 colonnes portant un fronton, et un haut perron. 
Etalée sur trois étages, la visite débute par le passage au grenier où se télescopent des textes du poète lus dans différentes langues dont le latin.
Rimbaud appréciait les combles dans lesquelles il se réfugiait  pour s’évader et échapper à la coupe de sa mère.
L’étage en dessous s’applique plutôt à nous raconter sa biographie.
Le père de famille, militaire abandonna une femme pieuse et quatre enfants.
La mère bien que sévère s’échina pour payer une bonne instruction  à sa progéniture.
Et Arthur s’assura la 1ère place dans tous les domaines enseignés à l’école. 
Beaucoup d’écrits  recopiés sur les murs blancs, illustrent sa vie et son œuvre,  
des reproductions de portraits peints par Picasso Cocteau
ou encore Ernest Pignon Ernest, rendent compte de sa beauté et de son  caractère déterminé.
Par contre, peu d’objets lui ayant appartenu sont exposés à part sa malle, des photos quasi effacées prises pour ses parents lors de son séjour à Aden et Harar, de gros volumes de sciences qu’il se faisait expédier pour satisfaire sa soif de connaissances et de nouvelles expériences. https://blog-de-guy.blogspot.com/2014/01/ethiopie-j-18-harar-dire-dawa.html
Quelques allusions à ses fugues et à ses voyages se glissent   
au milieu des écrits et du peu d’objets.
Nous ressortons un peu déçus du musée, qui n’apporte finalement  
rien de plus qu’un livre bien documenté.