lundi 20 janvier 2020

Séjour dans les monts Fuchun. Gu Xiaogang.

En ce moment nous sommes au rythme d’un film chinois par semaine et si la puissance de l’« Empire du Milieu » sur le plan économique est indéniable, la force de leur cinéma illustré par celui-ci, fait de nous des spectateurs consentant à la relève d’Hollywood.
Ce film poétique, ample, majestueux comme le fleuve reliant le passé et la modernité autour duquel vit une famille filmée avec amour, est magnifique. Les personnages attachants apparaissent souvent dans un coin de paysage et les plans séquences s’écoulent patiemment sans que les 2h 30 paraissent longues. Heureusement deux autres chapitres nous attendent.  
De la grand-mère aux petits enfants tous évoluent en évitant d’être caricaturaux.
Leurs relations ont toujours pour nous quelques aspects exotiques mais leurs préoccupations sont universelles. A l’opposé d’un esthétisme poseur, le dialogue est enchanteur entre cette façon de filmer qui saisit les bouleversements de la société et l’art intemporel des estampes reflétant une nature immuable. Pourtant le poisson se raréfie et l’eau n’est pas très claire, mais les traditions qui voient des filles s’en affranchir quelque peu, continuent à pétarader et unir les générations dont la bienveillance est mise à l’épreuve. Les individualités s’affirment face à un collectif encore réconfortant dans sa dimension familiale en tous cas.    
Je croyais voir un film contemplatif, il l’est ! Mais sous les branches, des hommes et des femmes vivent, dialoguent. Les paroles ont le poids de leur rareté dans un monde où la violence ne se cache pas.      

dimanche 19 janvier 2020

Jour et nuit. Catherine Diverrès.

Bien qu’il ait été difficile parfois de discerner le jour et la nuit, ce kaléidoscope d’images qui nous chavire pendant une heure quarante est enchanteur et nous fournit en rêves.
Depuis que ceux-ci on déserté nos jours, que viennent ceux de la nuit !
Quand tant de créateurs se contentent d’étirer une idée ou deux lors d’un spectacle voire tout au long d’une carrière - et c’est aussi pour ça qu’on aime les retrouver- la diversité des propositions de cette soirée est étourdissante.
Les musiques se mêlent aux bruits épais et parmi les langues se confondant, la voix ténue d’un enfant pour saluer le matin réveille un romantisme qui aurait tendance chez moi à prendre de la brioche.
La beauté se promène nue sous une bande de tissu, s’habille de pampilles, se met dans la peau d’un ours, porte bois de cerf, chuchote, marche lentement, se jette à terre, entend la mer métallique, danse devant un mur doré, s’éclaire aux lumignons, en appelle  à Georges de La Tour sous une ampoule portée à bout de bras qui menace et fait vivre.
Elle est énigmatique, évidente, chichiteuse, furtive, éclatante, sensuelle, rigolote et grave, puissante et délicate, indifférente aux catégories qui s’annoncent baroques ou expressionnistes.

samedi 18 janvier 2020

Les philosophes. Michel Desgranges.

J’ai attaqué pied au plancher la satire du monde contemporain que l’éditeur de Philippe Muray a concoctée. Le milieu de l’enseignement supérieur, ici passé à la moulinette, est tellement facile à caricaturer :
« Puis-je vous le dire ? J’ai établi que nous ne devons plus poser l’Etre comme un reflet de l’Un opposé à la pluralité vacillante du Multiple, mais comme l’état premier d’une métastructure du simplifié – simplifiant… »
Le politiquement correct prend des coups à chaque page avec vélos citoyens, rue de La Repentance, et « émincé d’okapi avec son coulis de rutabagas frotté de pointes d’asperges » au menu. Les titres de thèses aux intitulés abscons, source inépuisable de sourires, ne sont que la partie apparente d’un monde de l’entre-soi tenu par la servilité et la vacuité :
« Etre professeur… il aurait moins d’heures de cours, selon le principe républicain posant que plus un enseignant est officiellement savant moins il a de savoir à transmettre. »
Le tableau présenté est criblé de balles :
« Une loi votée selon les procédures habituelles : pour 521 voix, contre : 3 voix, présents : 11 »
« Tout était né de quelques touitts glapis par des associations bien en cours (collectifs de poétesses violées, ethnologues abusées et romancières harcelées) qui avaient observé que s'il était bien gentil d'élire désormais autant de femmes que d'hommes, quid du passé ? »
Mais fallait-il 219 pages pour cette diatribe ? Aurait-elle cédé à l’air du temps à se montrer plus alerte en étant plus ramassée?
Les personnages tel Anicet Broutard sont tellement porteurs des intentions ironiques de l’auteur qu’ils existent bien peu comme êtres littéraires et pourtant celui là est titulaire d’une chaire d’ontologie créative ( Wikipédia renseigne :« L'ontologie dans son sens le plus général s'interroge sur la signification du mot « être ». « Qu'est-ce que l'être ? », est une question considérée comme inaugurale… ») Leur existence sans affect reflète peut être l’époque, mais nous rend indifférent à leur devenir, la fugace révélation finale venant trop tard.

vendredi 17 janvier 2020

Vérités.

Le titre « Les Misérables » vient de resservir et un autre film « La vérité » fait Deneuve avec du vieux d’il y a 60 ans quand Bardot jouait.
A mon tour après la « Démocratie » et la « Liberté »,  je m’entête avec les grands mots.
Oui Cioran :
« Nous n'avons le choix qu'entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires. »
Je ne hasarderai pas à choisir qui dit vrai dans le dossier des retraites où les simulateurs pédalent et le peloton des usagers aussi. Sachant que « L’histoire » comme disait Napoléon, un connaisseur, « est une suite de mensonges sur lesquels on est d’accord ».
Dans la version Facebook du Monde.fr qui vise sans doute de nouveaux clients, le lecteur s’accrochant à un journal de référence ne pourra plus faire l’affaire, lorsqu’il lit : 
« On peut être noir mais aussi conservateur, homophobe, machiste, intolérant… »
Quelle découverte ! Mettre cette phrase d’une chercheuse en exergue a valu quelques ricanements sur le réseau, ce type de réflexion confirmant l’état lamentable du paysage intellectuel. Les posteurs de tels scoops-toujours-prêts sont au niveau des trolls qui vibrionnent autour de leurs titres racoleurs estimant que tous ceux qui ne sont pas de leur avis sont « payés par Macron ». Quelle vision du monde a ce syndicaliste se ridiculisant en pensant que  tout le pays serait en colère face à une poignée de ministres? Ce serait tout aussi hasardeux de mettre en regard 66 millions de français qui ne manifestent pas, face au million de manifestants, dans un grand jour, quand la comptabilité de la CGT, multipliant par 7 les estimations du cabinet Occurrence missionné par Les Echos, Médiapart ... Qui sait encore que l’organe du PC soviétique s’appelait, s’appelle la «Pravda » ( la Vérité) ?
Quand le Président de la République constate « la mort cérébrale de l’OTAN » ou que «  Quand des pays ont encore 7 ou 8 enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’€uros vous ne stabiliserez rien » et trouve encore de virulents contradicteurs, c’est que la vérité est vraiment farouche.
Les maîtres d’école ont atteint l’obsolescence, ce sont les influenceurs, de préférence mineurs, qui occupent l’espace virtuel et prennent les têtes adolescentes.
Nous nous préparons d’accablants lendemains si désormais bébé ne sourit plus à sa maman mais à son téléphone. « Like » et cœurs se bousculent, les stéréotypes joufflus remplacent l’écrit, et les cris deviennent inaudibles. Cette infantilisation de la vie sociale ne pourra rien contre toutes les violences qui accompagnent ces marques d’amour factices.
Version pessimiste qui vient contredire la vision d’une France dont le monde entier envie la prospérité : la « startup nation » est plus créative que les « Obstinés » revêtus de chasubles voyantes.
J’aurai bien mérité le mème «  Ok ! boomer ! »  après avoir regretté que le « Boxing day » succède au « Black Friday » quand ce n’est pas seulement notre langue qui est en solde.
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Gaspard Proust, humoriste d’origine slovène, parle de La France :
«  un pays qui se méprise à ce point-là, qui s'incline devant tout n'est plus attirant »,
et se demande :
« Quel intérêt du coup de devenir français, si, de toute façon, on me fait l'éloge de pouvoir tout le temps la ramener avec mes origines ? »
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Laurent Joffrin ("Libération") à propos de l'Iran:
"... dans les pays de liberté, la démocratie est souvent une déception ; dans les pays sans liberté, elle reste un espoir brûlant. Au passage, on constate une nouvelle fois que les droits humains ne sont pas une invention trompeuse des «hommes blancs» destinés à masquer leurs turpitudes, comme on l’entend parfois en France dans certains cercles militants, mais bien une aspiration universelle, en Iran comme ailleurs..."
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Le tableau "La vérité sortant du puits" est d'Edouard Debat- Ponsan.

jeudi 16 janvier 2020

Luca Giordano. Fabrice Conan.

L’exposition consacrée au peintre napolitain Luca Giordano (1634 -1705)  jusqu’au 31 janvier 2020 au Petit Palais à Paris peut permettre de mieux connaître cet artiste prolifique (5000 œuvres) bien présent dans les musées français. Le conférencier devant les amis du musée de Grenoble nous a présenté celui qui fut surnommé « Luca fa presto ». Son « Autoportrait » mélancolique sur fond dépouillé gagne en dynamisme avec quelques grandes langues de peinture blanche pour la cravate. Les Caravagesques ont eu de l’influence sur sa palette.
Un autre « Autoportrait » où il a chaussé des « pierres à lire » a un côté contemporain que les nombreuses commandes qu’il a honoré tout au long de sa carrière ne laissent pas deviner : ses œuvres de grands formats jouent le plus souvent avec le faste baroque.
« Notre-Dame du Rosaire », du musée de Capodimonte à Naples, célèbre le culte à Marie confié aux dominicains en présence d’une carmélite d’origine espagnole ; les espagnols étaient alors présents à Naples. La stature des personnages fait penser à Rubens, sous une lumière vénitienne.
Les architectures en fond des « Aumônes de Saint Thomas de Villanova »  évoquent Véronèse,
 alors que le mendiant peut figurer comme un hommage au personnage central du « Martyre de saint Laurent » du Titien.
Dans la « Sainte Famille et les symboles de la Passion » pour les sœurs carmélites déchaussées (leurs frères sont les carmes déchaux), l’éclairage est dit « romain » pour la partie basse qui se distingue du pailleté du haut.
« Saint Nicolas en gloire » vient de ressusciter trois enfants et a fourni trois pommes d’or à trois jeunes filles qui ne pouvaient être dotées. Les effets chromatiques sont modulés et la composition habile.
« Le bon Samaritain » fut longtemps attribué à Ribera, un de ses maîtres, Delacroix en parlait comme d’un tableau « miraculeux » où les touches moelleuses sculptent un corps souffrant rencontrant la pitié et la miséricorde. Goya et Daumier s’annoncent. 
Ses thèmes empruntent aussi à la mythologie: son « Apollon écorchant Marsyas » symbolise la victoire du Dieu à la lyre contre le satyre terre à terre qui avait récupéré la flute dédaignée par Athéna mais en jouait trop bien. Voilà la version de Ribera.
Six répliques du « Suicide de Caton » témoignent du succès d’un des modèles du stoïcisme qui ne voulut pas « survivre à la liberté ».
Parmi d’autres, ce « Portrait de philosophe » sans ostentation est naturaliste et fort. 
« L'Histoire écrivant ses récits sur le dos du Temps » est allégorique, le dieu Saturne ou Chronos tient la faux des moissons qui fauche aussi la vie, elle est « la maîtresse de la vie, la lumière de la mémoire, l'esprit des actions ».
Domenico Gargiulo témoigne « Largo Mercatello a Napoli durante la peste del 1656 » : 250 000 morts.
« Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste » : la lumière affronte les ténèbres.
« Lucrèce et Tarquin le magnifique » la jeune femme préférera la mort plutôt que celle de son esclave et d’être déshonorée par le fils de son mari.
 « Ariane abandonnée » est bien vivante
 et « Vénus dormant avec Cupidon et satyre » sensuelle.
Il avait travaillé à Naples, Florence, à de grandes fresques : « L’enfer des Grecs :  Nyx, Morphée, Charon et Cerbère » du palais Médici-Riccardi.
Charles II de Habsbourg l’a invité à décorer le palais du Buen Retiro « Allégorie de la toison d’or » et le monastère de l’Escurial. Il restera 10 ans en Espagne de 1692 à 1702. Il meurt à Naples en 1705, où il était né.
Avec vigueur, il a revisité les différents styles du seicento (XVII° siècle), de fresques en peinture d’autels, de portraits en vastes compositions, depuis les paradis antiques et les martyrs chrétiens jusqu’aux aux femmes langoureuses pas toujours bien cachées derrière des drapés veloutés.

mercredi 15 janvier 2020

Lacs italiens 2019. #6. Bergame : musées

Matinée tranquille : deux comparses partent au supermarché « Il gigante »,
J. s’empare du balai et de la serpillère, je lave chemises et cheveux.
Nos coursiers achètent aussi au bureau de tabac des tickets de train pour Milan
(11 € AR).
Et c’est vers 10 h30 que nous partons à pied à une première découverte de la ville basse entourée sur le plan par Marzio vers la piazza Pontida, évitant autant faire se peut les grosses artères ; nous traversons un quartier favorable aux commerces chinois et indiens.
Nous rejoignons inévitablement la viale Giovanni XXIII en direction du funiculaire.
A ses pieds, des cars déversent leur lot de touristes du 3ème âge.
Mais une fois en haut, après un coup de folie du GPS qui nous trimbale de gauche et de droite, n’ayant pas vu l’adresse sur le plan du Lonely planet car trop excentrée,  nous cheminons vers l’est en redescendant dans la ville basse par des chemins inédits de toutes façons, en contrebas du jardin du souvenir de la Rocca visité le 1er jour. La piazza Carrara sert d’écrin au musée du même nom, face au GAMeC. Le musée Carrara : 12€ l’entrée et pas de fermeture entre midi et deux heures. Nous sommes pratiquement les seuls  hormis les gardiens à investir les salles réparties sur 2 étages.
Au 1er étage : les peintures du XIV° et XV° siècles représentent  beaucoup de Madonna col bambino (Mantegna, Bellini), de scènes religieuses, de Saint Sébastien et Saint Roch. 
Sont exposées aussi des œuvres de Botticelli qui déçoivent D.,
une résurrection du Christ d’Andrea  Mantegna aux couleurs flashy surprenantes,
un Saint Sébastien de Raffaelo  aux traits féminins.
La fatigue et le froid glacial de la clim excessive imposent une pause méridienne.
Nous nous restaurons  à la bottega del gusyo, taverne ou cave à vin bobo pas donnée mais qui a le mérite d’être à proximité : au menu : lasagnes aux champignons ou végétarienne, accompagnées d’un verre de chianti, et café en dessert.
 
 
Nous retournons au musée poursuivre notre visite, admirer des Canaletto, Guardi Longhi et Hayez installés dans une aile du 2ème étage. 
 
 
 
De multiples peintures représentent  le compositeur Donizzetti, enfant du pays, comme ce tableau décrivant son agonie adoucie par une joueuse de piano.
 
La statue d’Andromède du Bernin au nez cassé n’a pas la puissance  et la sensualité habituelles mais on reconnait cependant la main de l’artiste.
Je suis impressionnée par un encadrement de porte monumental en bois montrant un ange armé d’un arc en lutte avec un aigle ou serait-ce un dieu antique ? 
S’intégrant  dans plusieurs des salles, une exposition temporaire des œuvres de la maison de mode Gucci, foulards et 2 robes en soie font se cotoyer les époques. Arte di Moda.
Par contre  nous faisons un petit détour derrière le musée, où les élèves d’une école d’art se sont fait la main sur des fresques dont la patine et l’effacement  pourraient  de loin faire croire à de l’ancienneté ; leur délabrement doit sans doute plus à de la mal façon ou un matériel modeste.
Le GAMeC (musée d’Arte Moderna e contemporanea) entrée 5 €
 
Là encore, nous nous retrouvons seuls dans cet ancien monastère  du XV° entièrement restauré, constitué de 2 étages organisés en courants artistiques.
Y figurent :
- des noms célèbres : Warhol , César , Christo , Vasarely, Kandisky ...
- des peintres italiens: Morandi et ses bouteilles, Balla, De Chirico, …
Nous rentrons à pied par la via Pignolo pavée et sans place de parking, longée de palais du XVI° parfois abandonnés, mais mystérieux derrière les lourdes portes et les persiennes closes.
L’affiche « Vendesi » est hélas fréquente sur ces bâtiments témoins d’une prospérité ancienne.  Place San Spirito, nous craquons pour une glace ou un granizada. Devant nous la façade d’une église jamais terminée nous intrigue,  aujourd’hui affublée d’une sculpture moderne en bronze indéfinissable et monumentale qui semble jaillir du mur. Guy y voit un aigle mais renseignement pris il s’agirait du Saint Esprit se répandant presque jusqu’au parvis.
 
Nous continuons vers l’axe important Giovanni XXIII, croisons quelques boutiques chics, Dior entre autres,  jetons un œil curieux dans l’église sombre de la porta Nuova dans laquelle un vieux prêtre officie mollement devant une maigre assemblée qui peine à chanter juste.
Après avoir photographié une maison style liberty dans notre quartier de la gare au bout de la rue Novelli, nous retrouvons notre appartement avec plaisir. Courbatures et crispations sous les pieds se font sentir.
J. nous fait cuire de délicieux petits artichauts  charnus et goûteux que nous mangeons avec de la charcuterie locale, dont une délicieuse mortadelle.
Pendant  l’apéro avec du vrai spritz cette fois, nous élaborons le plan de bataille pour demain à Milan. Espérons que la météo soit clémente!