jeudi 8 janvier 2026

Bruges # 3

Toujours dans le style gothique, mais dans le domaine religieux,
l’onze-Lieve-Vrouwekerk ou plus simplement l’église Notre-Dame se distingue par une flèche en brique la plus haute au  monde.
Mais son intérêt principal réside ailleurs ; en effet elle détient entre ses murs une Vierge à l’Enfant en marbre sculptée par Michel-Ange, acquise par de riches brugeois impliqués dans le  commerce de drap anglais. Ceux-ci furent amenés à voyager en Europe, notamment à Florence où ils négocièrent directement l’œuvre avec l’artiste ou son frère ; avec moult précautions, ils la transportèrent à Bruges, alors que peu de statues de Michel-Ange franchirent les frontières  italiennes de son vivant. Exception rare donc, nommée la Madone de Bruges,  elle suscita des convoitises au cours de l’Histoire, raflée par Napoléon puis par Hitler.
Bruges, ville prospère, se dote d’un hôpital dès le XIIème siècle, Le Sint-Janshopitaal acceptait « quiconque avait besoin de soins ou d'un endroit où dormir, sans distinction d'origine ou de classe sociale ». 
Cependant, d’après notre guide, les malades qui mourraient s’engageaient  à léguer tous  leurs biens répartis entre l’église à 50 % et la ville à 50%. Devenu obsolète et inadapté à la médecine moderne, il a cédé la place à un musée portant sur l’histoire des soins et détenant des peintures de Memling.
https://blog-de-guy.blogspot.com/2025/12/bruges-2.html
Bruges, ville prospère se soucie aussi des nécessiteux dès le XIVème siècle. Pour eux des mécènes créent des maisons-Dieu (Godshuizen)  afin de leur offrir un toit décent.
Celle que nous visitons s’appelle « het rooms convent », construite en 1330.
Elle se cache au bout d’une ruelle semblable à un couloir lequel aboutit à un petit oratoire à l’abri où brûlent des bougies. Son fondateur donateur, proposait à des femmes miséreuses des logements sous forme de maisonnettes blanchies disposées autour d’un jardin. De plus, il leur assurait un bol de soupe et du bois pour se chauffer.
En échange, il leur demandait  de prier pour le salut de son âme. Ces logements sociaux servent encore aujourd’hui, la ville les réserve pour des couples de plus de 60 ans, brugeois et à faibles revenus.
Lorsque nous ressortons de Katelijnestraat, nous quittons un havre de paix pour renouer avec l’activité du monde moderne dans une rue où se concurrencent  les chocolatiers connus : Léonidas, Jeff de Bruges et d’autres.
Ce passage transitoire nous conduit rue Stoofstraat, autrement dit rue des étuves. Elle recevait au Moyen âge les bains publics, d’où ce nom qu’elle conserve.
S’y mêlaient sans distinction de sexe, les hommes et les femmes et personne ne semblait  s’en scandaliser.
La place Walplein quant à elle doit sa réputation à la brasserie
De Halve Maan,  « demi-Lune » ou encore Henri Maes.
Fondée en 1546,  elle demeure la dernière brasserie présente au centre- ville malgré des installations devenues trop petites. Elle a su s’adapter grâce à un pipeline transportant le liquide réputé vers des usines d’embouteillages à l’extérieur, ainsi, elle profite toujours de la même eau de qualité et des équipements anciens.
Il nous reste, comme lieu incontournable de la ville,  à nous rendre au béguinage princier de la vigne : prinselijk begijnhof ten wijngaarde  (Begijnhof). 
Ici les béguines vivaient en communauté depuis le XIII ème siècle. Ces femmes pieuses et actives vouaient leur vie aux bonnes actions sans toutefois prononcer de vœux.
Des murs protecteurs entourent  l‘ensemble des bâtiments, percés d’une porte d’entrée accessible par un pont et au-dessus de laquelle on peut lire en français : « Sauve Garde ».  Cette inscription proclame  un droit d’asile sur un sol qui fut, à un moment de l’histoire, français. A l’intérieur des maisons blanches et leurs jardinets, séparés par des clôtures pour préserver l’intimité s’organisent autour d’une cour arborée. Des espaces collectifs s’intègrent dans le même style. Des femmes célibataires uniquement, 3 bénédictines et  des sœurs de l’ordre de saint Vincent de Paul  occupent encore ces logements  sans restriction de revenus.
Pour conclure son tour de ville, W. nous réserve une surprise.
Il obtient le sésame afin de monter au 7ème étage du «Concertgebouw brugge » et nous laisser sur une vue panoramique de la vieille ville de Bruges qu’il nous a faite découvrir. 
Fin de la visite, nous nous séparons,  marchons vers la gare sous le soleil, le train prévu un quart d’heure après notre arrivée en gare nous ramène à Aalter où nous faisons un crochet au Delhaize  avant de nous lover dans la maison.
PS. D’après notre guide, le mot Bourse (finance) aurait pour origine le nom d’un Brugeois du XIVème
siècle, Van der Beurse, propriétaire d’une auberge devenue lieu d'échange pour les marchands.
PS : A signaler le musée de la frite et le musée du chocolat
PS : beaucoup de vélos sur les pistes cyclables partagées avec les piétons, les pédaleurs roulent à vive allure, sans casque de protection.

mercredi 7 janvier 2026

L’image de l’homme au musée de l’Ermitage. Marie Ozerova.

Depuis la statue d’Athéna du premier siècle suivie de tant de ses copies, 
la figure humaine est le reflet du cosmos (en grec signifie « bon ordre »).
Pendant la Renaissance, les artistes peignent la perfection divine et évitent la représentation des maladies et des passions diaboliques.
L’amour de « La Vierge à l’enfant » de Léonard de Vinci est d’une beauté parfaite.
Au XVII ° siècle, Anthony van Dyck en représentant « Nicolaes Rockox »,
bourgmestre d’Anvers, évoque sa richesse intérieure.
Simon Vouet
peint une politique reine 
« Anne d’Autriche » en sage déesse de la guerre.
Nous sommes dans les collections de Chtchoukine et Morozov augmentées d’œuvres d'artistes français saisies par les troupes soviétiques en Allemagne, ressorties des réserves de l'Ermitage à Saint Pétersbourg, le plus grand musée du monde quant au nombre d'objets exposés
Les révolutions picturales suivent les révolutions politiques du XIX° siècle à la recherche de nouvelles valeurs.
Le vent soulève légèrement la coiffure du 
« Comte Gouriev » d’ Ingres.
Le mouvement est primordial pour une expressive « Blanchisseuse » de Daumier.
Un des visiteurs de Manet lui dit: 
«N’y touche plus » pour ce portrait inachevé de l’inaccessible « Isabelle Lemonier » dont le père spirituel de l’impressionnisme était amoureux.
« La Femme à l'éventail »
de Renoir est également lumineuse.
Pissaro
impose au dernier moment dans l’exposition de 1874, son « Jardin public » 
où figure sa fille qui vient de mourir. Il n’avait plus d’atelier dans son appartement de Rouen.
A-t-on vu plus éblouissante que  « La Dame en blanc au jardin » de Monet ?
Et plus délicate et fragile que la « 
Danseuse posant pour un photographe » de Degas
(De Gas) avait saisi son aristocrate ami en photographe : 
« Le Vicomte Lepic et ses filles traversant la place de la Concorde » ?
Cézanne
va proposer une vision nouvelle 
même avant ses rencontres houleuses avec les impressionnistes parisiens: 
« La mère de l'artiste cousant, sa sœur jouant l'ouverture de Tannhauser de Wagner ».
« Autoportrait »
de Cézanne d'après son propre portrait peint par Renoir. 
« Il faut traiter la nature par le cylindre, la sphère et le cône. » 
« L’art est une religion. Son but est l’élévation de la pensée. 
Peindre d’après nature ce n’est pas copier l’objectif, c’est réaliser ses sensations. » 
Le « Portrait de Madame Trabuc » femme d’un surveillant de l’Hôpital de Saint Rémy 
par Van Gogh
n’est pas moins puissant que l’ « Autoportrait » de Gauguin.
« Eau délicieuse »
revient à la pureté initiale du paradis terrestre 
à Tahiti.
Maurice Denis
à 15 ans écrit dans son journal : 
« Oui, il faut que je sois peintre chrétien, que je célèbre tous ces miracles du Christianisme»  : « La visitation (visite de Marie) à Elisabeth », sa sœur .
Le « Portrait de Madame Matisse »  aux couleurs froides 
qu’une élégante écharpe suffit à réchauffer illustre sa formule : 
«  La couleur surtout et peut-être plus encore que le dessin est une libération. » 
A la recherche d’une autre citation en guise de conclusion optimiste où une pierre deviendrait bijou, je viens de trouver celle là, de Gilbert Cesbron. 
« Voyez, la voilà, la prophétique pierre russe ! Ô, habile sibérienne ! 
Toujours verte comme l'espoir, c'est seulement au soir qu'elle s'imbibait de sang. »

mardi 6 janvier 2026

Petit Pierre. Daniel Casanave Florence Lebonvallet.

J’ai su dès la première page au sous titre approprié : «  La mécanique des rêves », qu’il s’agissait de Pierre Avezard dit Petit Pierre (1909-1992) dont j’avais vu le travail et en gardait un souvenir ému.
Les dessins de visages anguleux comme ceux qui figurent dans le manège construit par Petit Pierre, conviennent parfaitement, avec leurs couleurs douces, à raconter un rude destin rencontrant aussi bien des hommes bienveillants que des malveillants.
Le petit garçon malformé en butte aux moqueries des autres enfants ou des ouvriers agricoles lorsqu’il deviendra vacher, rejeté du monde, va offrir chaque dimanche aux visiteurs, un manège d’une inventivité extraordinaire à partir de matériaux mis au rebut.
Nous sommes au-delà des recherches de qualificatifs académiques pour un art en marge désigné le plus souvent comme « art brut », 
dans la famille des « Inspirés du bord des routes », 
de Picassiette,
ou du facteur Cheval. 
Au-delà des musées, cette BD de 115 pages raconte la belle histoire d’une vie terrible embellie par de poétiques mécaniques, et rend hommage à d’autres passionnés qui ont permis la reconnaissance de ce destin hors du commun.

lundi 5 janvier 2026

L’engloutie. Louise Hémon.

Décidément la condition d’instit’ dans les Alpes inspire les réalisatrices qui ont puisé dans leurs souvenirs familiaux pour une lumineuse « Mariée des montagnes »
 et cette mystérieuse version au début du XX° siècle.
Les élèves sont peu nombreux mais occupés par le travail, loin des abécédaires et du planisphère dans un monde où l’eau passe par tous les états : glace, neige en avalanches, vapeurs et eau du bain. 
Un usage des glaçons m’a semblé plus propice à calmer les ardeurs qu’à participer à une atmosphère sensuelle détectée par des critiques sensibles au « réalisme magique » de cette heure et demie.  
Qui est volé quand disparait le cahier ayant recueilli une histoire qui n’était qu’orale ?
Les éclairages à la bougie évoquent Georges de La Tour et les noirs Le Caravage.
L’âpreté des conditions de vie, les affrontements culturels, le frottement des corps, la violence créent une tension exacerbée par une musique déchirante.

dimanche 4 janvier 2026

Toutes les petites choses que j’ai pu voir. Olivia Corsini.

Ne pas s’attendre à une célébration des plaisirs minuscules à la Delerm avec la disponibilité nécessaire pour déguster, car nous sommes dans une adaptation de Raymond Carver qui n’avait que peu de temps après ses petits boulots pour écrire ses nouvelles.
Les lumières sont faiblardes pour entrevoir la solitude des « loosers » accentuée par la juxtaposition de leurs différents destins loin du « rêve américain », expression tellement banale qu’elle a perdu tout sens, de même que l’allusion aux inévitables ambiances à la Hopper. 
Pour abuser des expressions toutes faites qui conviendraient à cette morne ambiance, en guise de trilogie : le sexe est triste, la drogue sordide et la musique plombante.
De bons acteurs interprètent des personnages irrésolus dans des situations qui ne mènent nulle part ou pour dire comme ma prof de musique loin de toute agogique « pour désigner le mouvement ascendant d’une mélodie ». Un familier de la langue anglaise remarquait que le langage habituellement utilisé chez ces gens en détresse était trahi par une traduction trop sage. 
On pourrait attendre plus de flamboyance de la part d’une ancienne actrice du Théâtre du soleil en sa première mise en scène, sinon dans la scène finale où un cheval est convoqué avec un cow-boy venu de nulle part. 
La mélancolie de cette heure et demie nous a achevé, écrasé comme cette pathétique grand-mère, ces jeunes épuisés, ces amoureux déprimés. 
« Peur de la mort.
Peur de vivre trop longtemps.
Peur de la mort.
Ça, je l’ai déjà dit. »

samedi 3 janvier 2026

Quatre jours sans ma mère. Ramsès Kefi.

Bien plus qu’une vision pittoresque d’un Tanguy (la version féminine n’existe pas) de banlieue, ces 200 pages vont fouiller les silences installés dans une famille  bien intégrée dans le quartier de la Caverne en banlieue parisienne. 
« Je me gare de travers, dans une rue aux trottoirs maigrichons. 
Mes roues lèchent un passage piéton à moitié effacé, le parcmètre est à perpète. 
Tant pis pour la prune. » 
Le journaliste à son premier roman, offre un éclairage venu de l’intérieur à des lieux trop souvent exposés à des projecteurs sporadiques attachés au sensationnel.
Nous faisons connaissance avec des habitants aux destins singuliers. 
« Il feint de la taper, en arrêtant toujours son geste et en s’excusant à genoux.
Elle fonce deux fois au comico pour déposer une main courante, mais ne franchit pas la porte. » 
Après une amorce nous mettant à distance du narrateur immature qui vit dans une chambre tapissée de Schtroumfs, se développe un récit dynamique de transformations, de départs. 
« Je connais par cœur le numéro de la pizzeria qui nous livre au Parking, 
mais je suis incapable de me souvenir de celui de ma mère. » 
Le langage familier au bon sens du terme, ne se payant pas de mots à la mode, nous accueille dans cette famille aux origines tunisiennes, bien de chez nous. 
«  Ensuite, je me suis posé sur le banc devant la boulangerie, 
avec des gars en fin de trentaine qui, comme moi, 
se réveillent à l’envers et se plaignent de tout par principe, même de leurs petits bonheurs. »

vendredi 2 janvier 2026

Mal aimé.

Je ne crois plus guère au père Noël, mais quand je l’ai croisé à la station service et qu’il a soulevé son casque de moto, j’ai vu un papy maghrébin qui allait rejoindre d’autres barbus en rouge pour distribuer des cadeaux à des enfants malades.
Je ne suis pas le seul à continuer à aimer les contes, quand le monde entier s’attendrit devant un loup végétarien de chez Inter Marché, alors que les massacres entre nous ne connaissent pas de trêve. 
« Je suis le mal aimé
Les gens me connaissent
Tel que je veux me montrer
Mais ont-ils cherché à savoir
D'où me viennent mes joies ? »
 
La chanson de Claude François qui accompagnait la publicité occupe les têtes. 
Après les confiseurs sans trêve, la forme écrite peut essayer de prendre du recul sur les approximations et les silences accompagnant les repas de fêtes, rares espaces de contradictions avec des noms qui créent facilement la connivence: Trump et Sarkozy.
Une fois les ricanements éteints à propos de péripéties anecdotiques, des trajectoires au long terme se confirment.
Plutôt que l’installation à la Maison Blanche d’une salle de bal, celle d’un « bureau de la foi » me semble plus signifiante. Au moment où les églises deviennent des musées, le religieux repointe son nez dans la conduite des affaires publiques tandis que la laïcité se trouve remise en cause.
Par ailleurs, les propos d’un prisonnier de dix jours concernant l’union des droites sont plus lourds de conséquences, que son usage d’un téléphone fixé au mur. 
Le ralliement si peu impromptu de Trump à Poutine témoigne de proximités établies depuis longtemps. Si les croix gammées ne se hissent plus au dessus des frontons, le culte de la virilité blanche et de la religion, marqueur de l’extrême droite les réunit. Et l’indulgence de Mélenchon à l’égard du Kremlin, par anti américanisme viscéral, devient absurde depuis que Donald et Vladimir sont de mèche. L’« héritier du soviétisme » bien qu’il ait désigné l’Europe comme l’ennemie avec ses drones et usines à trolls, truffé les champs de blé de mines, causé des milliers de morts, connait bien nos faiblesses : certains chez nous ne voient pas où est le problème. Quelle invasion de l’Ukraine ?
Emmanuel Todd ajoute à la confusion :
« Seul le bloc centriste macroniste mérite le qualificatif d'extrême droite »,
si bien que les mots perdent tout leur sens, la stupéfaction nous paralyse.
La banalisation de l’inconcevable conduit à l’indifférence avec le terme « nazi » appliqué à des personnes soucieuses de la rigueur orthographique mais disparaissant pour qualifier ceux qui remettent en cause la démocratie.
La progression des régimes illibéraux et la diffusion de leurs idées est inquiétante que ce soit  en Allemagne, en Espagne, au Chili qu’on croirait vaccinés contre le fascisme, en Italie.
Quand l’autorité des élus, des profs, des juges, des policiers, des parents, des scientifiques… est bafouée et que sont valorisées les défections au travail, 
quand l’auto flagellation se banalise, les certitudes simplistes deviennent désirables. 
Il me faudrait mettre bien des paroles entre guillemets : 
«  les récits de la modernité s’épuisent ».
Alors que « la planète brûle », la décroissance est devenue plus attrayante que le progrès, dans les discours, mais se heurte aux réflexes devenus massifs de mobilisation automatique contre toute proposition nouvelle, y compris chez les défenseurs les plus sincères de la nature, avec enterrement fatal de tout courage. La calamiteuse dissolution de l'assemblée nationale en deviendrait anecdotique, elle fut réclamée de toutes parts, mais sert d'alibi à tous les partis toujours pas sortis des ronds points bloqués. La tactique passe avant les urgences du pays .
« La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent ! »
Albert Einstein.