jeudi 19 mars 2026

Bruxelles # 2

Nous découvrons la ligne de métro 5 plus proche de chez nous. 
Elle nous dépose à la station De Broukère.
Nous nous dirigeons à pied vers le centre belge de la BD rue des sables. Mais avant, et en attendant l’ouverture nous buvons notre café dans un coffee shop bobo parmi des jeunes adultes rivés sur leur ordinateur.
Le musée consacré au neuvième art réside dans les anciens magasins du grossiste en textile Waucquez qui en  avait confié la construction à l’architecte belge Victor Horta au début du XXème siècle (achevé en 1906).
A la même époque naissaient la BD et l’art Nouveau : les voici donc ici réunis.
Menacé de ruine, l’édifice enfin classé depuis 1975, abrita une caserne de pompiers, un parking et même un abri pour SDF avant sa rénovation et son affectation au CBBD (Centre Belge de la BD) en 1987-89.
Actuellement, l’immeuble Art Nouveau Horta  nous accueille dans son prestige retrouvé exhibant ses belles formes et la richesse des matériaux dont la fonte et le verre, son vaste hall, son escalier monumental et ses galeries bordés de ferronneries aux motifs végétaux.
L’exposition démarre par le concept même de BD apparu à des époques très anciennes, revêtant des formes et des supports variés, en faisant référence aux histoires racontées à la préhistoire sur des parois ou aux images du Moyen Age.
La section muséale suivante tend à nous expliquer les différentes techniques : des dessins au crayon ou à l’informatique, les couleurs et leurs diverses applications possibles, la conception des pages de couverture, les storyboard, le travail de documentation, tout nous est décrypté à l’aide d’exemples concrets protégés derrière des vitrines.
Le cheminement nous entraine ensuite  vers une partie où des planches illustrent différents thèmes : politique, féminisme, procès, censure, publicité.
Plus loin, d’autres sujets évoquent l’adolescence, les machines, l’intime, l’imaginaire et le futur.
Les formats de la BD adoptent parfois des formes originales, 
livres en pop up, pliage en accordéon, cadrage en rond ou jeux.
Plus parlant pour nous, un « Rayon » de BD belges nous transporte dans notre enfance, nous y retrouvons avec tendresse des planches de Hergé, Franquin, Peyo, Morris, des magazines de Tintin ou Spirou.
Y figurent en vedettes nos héros familiers, 
les Schtroumpfs, 
le chat de Geluck,
et la charmante Natacha entre autres.
Enfin, nous abordons un dernier secteur où nous revoyons
de nombreux artistes comme François Schuiten 
ou en découvrons beaucoup d’autres
de nous inconnus qui ne parviennent pas à retenir notre attention à part peut-être Claude Renard. Il nous semble que cette partie s’adresse plutôt à des spécialistes du genre, aussi nous accélérons un peu le pas en direction de la sortie.

Nous n’hésitons pas longtemps avant de nous engouffrer dans le restaurant de spaghetti du trottoir d’en face. Le décor du « Meyboom » avec ses petits rideaux en dentelles, ses vieilles tables et chaises bistros, sa véranda couverte, nous convient bien, ainsi que le contenu de nos assiettes. Pendant ce temps, le soleil disparait au profit de quelques gouttes,  pas de quoi nous décourager cependant. Du domaine de la BD nous passons au domaine de la chanson.

La fondation Brel honore l’un des chanteurs belges les plus célèbres et les plus prégnants dans un petit musée bien situé place de la Vieille Halle aux Blés. Comme pour nous indiquer l’emplacement du modeste bâtiment, une statue du sculpteur Tom Frantzen intitulée «L’envol » représente l’artiste grandeur nature posé à même le sol d’un petit square; Il écarte ses bras dans une attitude d’accueil telle qu’il aimait la prendre en concert face à son public, la bouche largement ouverte découvrant ses dents : il chante.
La fondation privée vise à conserver, transmettre, faire découvrir l’œuvre de Jacques Brel à  travers des supports variés.
Elle propose :
une promenade dans Bruxelles avec audio guide nous entrainant dans les pas et les chansons du chanteur,
une projection dans une petite salle de cinéma d’un film réalisé par France Brel,
un espace dans lequel munis d’audio guides, nous suivons sur des télés certaines de ses interviews ou la diffusion de son dernier concert à l’Olympia

et une salle d’archives numériques munis de plusieurs ordinateurs individuels donnant accès à une multitude d’informations le concernant.(16 h d’archives consultables !) 
Nous abandonnons l’idée du parcours comme la séance au ciné par manque de temps, mais profitons pleinement des deux autres opportunités. Nous nous extasions une fois de plus devant la teneur et la beauté des textes, d’ailleurs Guy ne peut retenir son émotion en écoutant "Les vieux".

 

mercredi 18 mars 2026

Zurbaran. Catherine de Buzon.

« Saint Luc en peintre devant la crucifixion »
, tourné vers l’essentiel, est considéré comme un autoportrait du peintre engagé dans une Espagne en pleine contre réforme. 
Zurbaran (1598/1664) a travaillé à Séville, il a séjourné à Madrid et n’a jamais quitté son pays.
https://blog-de-guy.blogspot.com/2016/04/zurbaran-et-le-tenebrisme-europeen-jean.html
Une colonne centrale relie la terre et le ciel dans
« Saint Bruno et le pape Urbain II ».
Malgré les défauts de perspective cette rencontre témoigne d’une attention au rendu des matières et à l’intériorité des personnages silencieux.
« Saint Hugues au réfectoire des Chartreux » 
: l’évêque de Grenoble avait accueilli les premiers chartreux et leur avait fait parvenir de la viande dont ils s’abstenaient. Les moines ne voulant pas choquer leur bienfaiteur tombent en catalepsie jusqu’à ce que saint Hugues vienne les visiter et résolve leur dilemme en touchant la nourriture qui tombe alors en poussière, le jour des cendres. Symphonie de blancs. 
https://blog-de-guy.blogspot.com/2024/01/les-metamorphoses-du-blanc-catherine-de.html
Sur fond de lumière divine, la  « 
Vierge de la caverne» protège la communauté aux mains robustes : le mysticisme ne renie pas le réalisme.
L'Espagne compte alors soixante dix ordres religieux. Dans l’opulente Séville, les commandes ne manquent pas, « Frère Jeronimo Perez » .
« Le Martyre de saint Sérapion »
est traité avec beaucoup de pudeur 
alors que le volontaire de la congrégation Notre-Dame de la Merci (mercédaire), 
parti se substituer à un captif des Maures, fut massacré sauvagement.
Sur « Le voile de Véronique » le visage au regard épuisé exprime le mystère, 
et le verbe se fait chair, sans bavardage, avec «  Le christ en croix » 
pour les frères prêcheurs de l'Ordre dominicain de San Pablo de Real.
Le rouge tranche sur le fond ténébreux dans le portrait du franciscain  
« Saint Bonaventure en prière ».
« La Vierge interrompant sa broderie pour la prière »
alors toute jeune, 
s’inscrit dans toute une série de portraits d’enfants,
comme «  L’enfant Jésus »  habillé d’une tunique qui grandira avec lui, tenant sa « raison tragique », tout en bénissant dans un geste encore maladroit avec l’autre main.
 
«
 L'Ange Gabriel » 
traité dans des coloris subtils, réfléchit avant l’Annonciation ,
comme la vierge
de « L'Immaculée Conception ».
« Sainte-Élisabeth du Portugal » est dans ses beaux atours
comme « Sainte Apolline »  
alors que « Sainte Marguerite » est plus modeste en bergère.
Chaque couture, dans chaque tissu est attentivement traitée, dans chaque tableau à taille humaine. Dans d’autres formats le maître des natures mortes transfigure les objets les plus rustiques.
Chaque poterie placée dans un axe différent se révèle plus vraie que vraie 
« Tasses et vases »,
« Une tasse d'eau et une rose sur un plateau d'argent »
.
 
Son ami Vélasquez, avec lequel il avait été formé, le fait venir à Madrid,
Devenu peintre du roi, il entretient un atelier important chargé par exemple de fournir pour l’Argentine « quinze vierges martyres, quinze rois et hommes célèbres, vingt-quatre saints et patriarches » 
«Saint François en méditation».
Le musée de Grenoble détient quatre tableaux souvent empruntés par d’autres institutions.  
Ils faisaient partie d’un retable de la Chartreuse de Nuestra Senora de la Defension à Jerez de la Frontera: « L’annonciation », « L’adoration des bergers », « L’adoration des mages »,
 «  La circoncision » où sa palette s’éclaircit.
« Le vertige divin, l’enivrement de foi
Qui les fait rayonner d’une clarté fiévreuse,
Et leur aspect étrange, à vous donner l’effroi.
Comme son dur pinceau les laboure et les creuse !
Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits
Dans les rides sans fond de leur face terreuse ! » 
Théophile Gautier

mardi 17 mars 2026

Ceux qui me touchent. Damien Marie Laurent Bonneau.

Bien m’en a pris de dévaliser les présentoirs des BD de la bibliothèque Rochepleine où se retrouvent les BD recommandées : que des bonnes pioches dans des genres variés !
Un travailleur dans un abattoir raconte tous les soirs une histoire à sa petite fille.
Et c’est lui qui croit le plus aux pouvoirs de la baguette arc-en-ciel.
Nous avons droit aussi à une belle histoire en 220 pages où la réalité la plus âpre s’enjolive parfois d’imaginaire.
Un couple a eu du mal à avoir une enfant, et aujourd’hui, celle-ci, impérieuse éclaire leur vie.
Papa fait des heures sup’, maman remplace les collègues fatiguées à l’hôpital.
Les beaux dessins expriment la froideur, la mélancolie des rêves inaboutis, mais aussi la complexité avec un scénario original abordant le thème des sans-abris ou celui de l’art contemporain d’une façon limpide. Le duo distingue tout à fait dans son titre « ce » qui me touche de « ceux » qui me touchent avec d’intéressants personnages secondaires souvent sympathiques. 

lundi 16 mars 2026

Hurlevent. Emerald Fennell.

Le film de 2h 16 ne souffle pas bien haut : trop beau pour être vrai.
Comme les enluminures pour le Duc de Berry ne rendaient pas compte de la misère au moyen-âge, les décors instagrammables de cette adaptation du roman d’Emilie Brönte enlèvent toute épaisseur à un récit devenu artificiel.
La musique honorable n’est pas suffisante pour nous plonger dans une ambiance mystérieuse avec vents sur la lande, passions et solitudes, quand des couchers de soleil aux filtres rouges succèdent à chaque plan aux lumières si jolies vues dans les peintures flamandes. Si les décors sauvent certaines productions, cette fois ils plombent la reconstitution: 
le dénuement violent de la demeure du père parait aussi factice que le kitch du manoir du mari trompé.
L’amour « toxique » comme on dit à présent n’émeut guère sous les cravaches tocs et les avilissements de carton pâte : la noirceur humaine mériterait quelques nuances de gris.     

dimanche 15 mars 2026

Monarques. Emmanuel Meirieu.

Les papillons monarques migrent du Canada vers le Mexique où ils arrivent le jour des morts. 
L’histoire des lépidoptères est évoquée en introduction par un film mettant en scène deux frères qui dès leur enfance les étudient, les réparent et pour l’un d’eux, les suivra en aile volante. 
L’autre jeune homme est mort accidentellement lors de leurs essais.
Puis le rideau s’ouvre sur des wagons du train nommé « la Bestia » par des américains du sud essayant de rejoindre l’Amérique du Nord.
Le décor est impressionnant avec une installation de personnages à la Ousmane Sow juchés sur les citernes.
Après une séquence cinéma et une proposition d’arts plastiques fort attrayantes, le théâtre doit advenir, mais il n’est pas venu.
La déception est d’autant plus surprenante que j’avais été bouleversé par les spectacles précédents du metteur en scène qui a tout mis dans le décor mais très peu dans les dialogues.
Bien qu’il aime se tenir près de la réalité, la partie jouée sur le plateau s’approche d’une fable misérabiliste d’où toute émotion est absente.
Un haïtien, auquel il manque un bras, doit rejoindre son frère qu’il a défiguré lors d’une dispute.
Il trimballe une marionnette munie d’une prothèse représentant un ami à qui il a promis de passer la frontière. Une jeune femme enceinte prend aussi le train. 
La conclusion quelque peu poétique permet de croiser les destins du parapentiste et de l’handicapé. Celui-ci pourra passer par-dessus la frontière avec l’aile volante aux couleurs de monarque.

samedi 14 mars 2026

Le fou de Bourdieu. Fabrice Pliskin.

Un bijoutier de Brioude a tué Chamseddine son voleur, d’une balle dans le dos.
Après sa sortie de prison, il va expier sa faute en essayant d’entrer en amitié avec un autre jeune homme nommé Chamseddine pour le sauver de sa situation de « dominé » comme il a pu s’excuser lui-même de son crime après avoir adopté les thèses de Bourdieu. 
« Un fait dit Durkheim, n’est jamais individuel. C’est un fait social, collectif, dont les causes sont à chercher non pas en moi, mais hors de moi. » 
Voici comment l’assassin de Chamseddine interprète le passage : 
«  Non tu n’as pas à endosser la pleine responsabilité de tes actes se dit-il en se crémant la nuque de son baume au gros thym. Et si tu es coupable, c’est au pire, d’un délit d’association de malfaiteurs où tes complices s’appellent Dieu, tes ancêtres, ta famille, le hasard, la société, etc… » 
Une écriture chatoyante, ironique, aborde en profondeur les sujets qui nous taraudent à travers une galerie de portraits amusants et tragiques où les tics de langage, les slogans publicitaires, les thèses sociologiques les plus baroques se révèlent à l’acide. 
« Quatre mois après sa sortie de prison, il entre avec une secrète horreur au conseil syndical de son immeuble. Objectif : se faire accepter comme l'un des leurs, respecter les formes, mimer une bienheureuse soumission à l'ordre rétabli, écrit-il doctement dans son journal intime, avant d'ajouter, moins doctement : « Ton modèle : Diego de La Vega, virtuose de la taqîya en chemise à jabot, licencié en feinte mollesse vaillante veulerie, héroïque obséquiosité. »
Le personnage principal passera de héros de l’auto-défense au banditisme, de la Haute Loire, à un immeuble dans le Marais et jusqu’à Miami, de la Twingo à la Lamborghini, de la soumission à un lecteur de Tiercé magazine à l’avilissement au pied de son « dominé ».
490 pages allègres, divertissantes et stimulantes intellectuellement : que demander de mieux ?La « gravitude » tourne à la comédie dans cette satire jubilatoire toute en finesse et clins d’œil où les woke en prennent plein le nez, les crypto monnaies sont ridiculisées comme le milieu médiatique que l’auteur journaliste au Nouvel Obs connait intimement. 
Tout comme nous avec nos contradictions : lucides dans les constats et tellement pusillanimes dans nos procrastinations, nos mauvaises consciences en passeraient pour de l’honnêteté.   

vendredi 13 mars 2026

Effondrement.

Depuis que dans les débats, l’hystérie a supplanté la nuance, le recours aux mots les plus gros titille le clavier, à moins que le silence s’impose et que retombe la poussière des décombres.
Nous nous effarouchons volontiers de la violence de certaines diatribes alors que nous en approuvons d’autres. 
Toute expression tonitruante n'est pas forcément du même tonneau que la légitimation du racisme par ceux qui prétendent dire tout haut ce que d’autres pensent tout bas, très bas. Ainsi parmi tant de vigoureux propos qui appellent d'hypocrites écarquillements, les provocations de Charlie par exemple me paraissent toujours salutaires.  
Tandis que nos tourments intimes se confondent avec les bouleversements du monde, notre décrépitude accompagne celle du siècle, l’éco anxiété se cultive et la décadence de l’empire romain semble avoir encore de la gueule depuis les parapets où nous sirotons des breuvages délicieusement amers. Y en a qui rigolent, d'autres posent des cacas en commentaires.
Percés de part en part par les informations concernant l’impitoyable Poutine ou les folies de Trump, notre vision du monde, nos relations de proximité en sont affectées ainsi que nos équilibres personnels.
Notre petit égo s’embrume lorsque notre représentation globale se brouille.
Coupables boomers, nous pourrions établir des apparentements depuis la trahison de nos idéaux de jeunesse vis à vis du basculement d‘alliances internes à l’OTAN.
A ce niveau, il n’est question ni de décence, ni de modestie avec une telle analogie, il s’agit seulement d’ouvrir le poste.
La biodiversité s’amenuise, l’humanisme rétrécit, la mèche raccourcit avant le grand boum !
Le cynisme n’a pas forcément supplanté la naïveté et il est bien difficile de ne pas se sentir visé par la dépression dans l’ordre économique ou dans les équilibres géo politiques.
Avons-nous honoré la dette envers nos ancêtres quand celle que nous laissons à nos enfants devient abyssale ?
Nos divergences en matière de richesse et de valeurs s’accroissent, les phares qui nous guidaient se sont éteints. Le souci du bien commun s’efface, la discipline collective n’est même plus une option pour assurer une certaine prospérité. Les populistes promettent d’aider tout le monde en ouvrant par là les portes à des régimes intolérants et autoritaires.
Nos misères culturelles, économiques, militaires, démographiques, technologiques, scolaires, peuvent bien passer au scanner quotidiennement, nous sommes paralysés et les diagnostics ignorés surtout en période électorale, moment démocratique par excellence génèrant un rideau de fumée qui asphyxie la République elle même.
Cette molle description renvoie à des fatigues de l’exigence, jadis en tête de journées écolières, quand la dignité passait par des devoirs accompagnant les droits et que nous savions que les choses avaient un prix.   
« Les hommes, il faut toujours qu’ils compensent leur effondrement amoureux
par une ascension sociale. » 
Jean-Michel Ribes et non… Jeffrey Epstein.