jeudi 12 juin 2014

Hubert Robert.

Eric Conan nous a présenté aux amis du musée de Grenoble l’artiste dont le musée rénové de Valence possède la collection la plus importante après celle du Louvre et de l'Ermitage à St-Petersburg.
Né au temps de Louis XV, le dessinateur et peintre est mort sous Napoléon.
En 1754, il arrive à Rome où il restera 11 ans sous la protection du fils du Duc de Choiseul pour lequel son père avait été valet. Il suit les cours de l’académie et accumule les dessins appréciés  dès ses débuts par des collectionneurs ; ils se retrouvent désormais dans le monde entier.
Dans la ville pittoresque et ses environs, il accumule les souvenirs visuels avec une vivacité d’exécution remarquable. Il poussera jusqu’à Naples où les vestiges sont plutôt grecs.
Il représente les premiers touristes dans les ruines. Ses jardins sont peuplés de statues, de lazzaroni, de lavandières, de bergers, de mamans avec enfants...
Sa façon de dessiner ressemble à celle de Fragonard qu’il rencontre là bas. Bien des graveurs s’en inspireront.
Les ruines font, en ce XVIII° siècle, office de vanités : « combien Rome fut grande et belle ».
Son sens de la gradation de la lumière où il joue bien des réserves, ses jets d’eau vaporeux, ses effets atmosphériques et ses recompositions de paysages imaginaires vont l’amener au succès.
Membre de l’académie royale, il est chargé  de dessiner, d’aménager des jardins au moment de la vogue des jardins à l’anglaise.  
A Versailles après Le Nôtre, des arbres sont abattus, le bassin d’Apollon réaménagé, le petit Trianon renouvelé. Une laiterie aux meubles en acajou, avec plafond à caisson, fausse grotte et cascade a des allures de temple.
Le Moulin Joli à Colombes est une ferme joliment ornée où les clôtures ont disparu remplacées par un dénivelé dit « ahah ».
A Ermenonville, domaine du marquis de Girardin, où Rousseau finit sa vie, des fabriques sont édifiées dans le parc. Les physiocrates pensaient que la richesse de la nature était bonne pour le pays.
A Méréville, l’influence d’Hubert Robert est plus manifeste avec temples, colonnes rostrales, cénotaphe en l’honneur de Cook.
En outre, Il était tout désigné pour dresser un relevé des antiques en Languedoc.
Sur un même tableau figurent le pont du Gard, la maison carrée, les arcs de triomphe de Saint Rémy et d’Orange.
Il sait saisir aussi  l’actualité et son talent va au-delà de son surnom que le conférencier s’est gardé de rapporter : « Robert des Ruines » pour éviter d’inscrire un stéréotype chez ses auditeurs, pas plus qu’il ne nous racontera cet épisode étonnant trouvé dans Libération: « incarcéré à la prison parisienne de Sainte-Pélagie, avant d'être conduit à celle de Saint-Lazare. Il dut sa mésaventure aux fonctions officielles qu'il occupait pour la famille royale. Loin d'être accablé par son sort, il s'acharne à continuer à peindre et, quand le support habituel lui fait défaut, il continue à le faire sur les assiettes de Saint-Lazare. Pour la petite histoire, l'artiste dut de ne pas être guillotiné à l'insignifiance de son patronyme. Un jour que l'on faisait l'appel des condamnés dans la cour de la prison, un citoyen s'avança hors des rangs quand il s'entendit nommer. Il s'appelait, lui aussi, Robert, et c'est lui qui monta sur la charrette qui le conduisit à l'échafaud. Le citoyen Robert Hubert, quant à lui, tétanisé par la sentence, était resté statufié. Son nom de Robert lui a donc assuré la survie, avant de devenir célèbre dans l'histoire de l'art. »
Il avait peint la fête de la fédération, Louis XVI à sa dernière messe, André Chénier à Saint Lazare et une distribution de lait dans cette prison, la démolition de la Bastille et des habitations sur le pont de Notre Dame, le décintrement du Pont de Neuilly, l’incendie de l’Hôtel Dieu, des polichinelles qui peignent et chantent , madame Joffrin qui se fait livrer son déjeuner par une domestique et se promène  chez les abbesses à la mode…
L’incorrigible a bien envisagé des projets d’aménagement du Louvre mais ne put s’empêcher  de l’imaginer en ruines où seul l’Apollon du Réverbère tient debout.

mercredi 11 juin 2014

Musée archéologique Saint Laurent à Grenoble.

L’église désaffectée en 1980, était classée depuis Mérimée aux monuments historiques.
Aujourd’hui, il ne convient plus de dire « visite de l’église Saint Laurent » mais  au « musée » tant les nouveaux aménagements ont sublimé les lieux par des moyens numériques adaptés, des éclairages judicieux, une pédagogie plaisante. La promesse d’un « décryptage de la crypte » est tenue.
Si l’enveloppe extérieure du XIX° est conservée, la mise en évidence des différentes strates de l’histoire du bâtiment est habile et originale.
Depuis le IV° siècle, un cimetière existait hors les murs, sur la rive droite de l’Isère en face de la bourgade qui aura besoin d’agrandir ses fortifications jusqu’à l’époque  d’Haxo, « le Vauban du XIXème siècle ».
Le lieu fut occupé par des sépultures successives qui ont pu atteindre le nombre de 1500, au moment où le nom de Gratianopolis (ville de l’empereur Gratien) supplanta la dénomination gauloise de Cularo.
Une église cruciforme fut édifiée au dessus des tombes et mausolées .
Puis en 800 une nouvelle bâtisse avec sa nef s’éleva après d’autres reconstructions dont la crypte, dite de Saint Oyand au VI° siècle, très bien conservée, qui reste un rare exemple d’édifice du haut moyen âge encore debout avec ses agneaux et colombes des premiers temps chrétiens.
En l’an 1000 des bénédictins s’y installèrent, ils y prièrent jusqu’en 1790, mais du cloître il ne reste que les fondations.
Mosaïques, peintures, sculptures, vitraux témoignent des différentes époques, ainsi au plafond  se remarquent des svastikas qui n’étaient pas au XIX°, au moment où elles furent peintes, le symbole nazi. Parmi les objets découverts dans les sépultures, un grain de chapelet en forme de tête de mort est remarquable.
Un saint Pierre se devine sous une maçonnerie du XV°, après une vue d’ensemble du site où au dessus de la crypte apparait l’église carolingienne, puis romane jusqu’aux quatre évangélistes peints sur la voûte du chœur autour d’un christ en majesté.
Sur un vitrail,  le saint patron du lieu, Laurent, présente les pauvres à l’empereur comme étant « le trésor de son église », cette impertinence lui vaudra le supplice du grill représenté par ailleurs sur une toile peinte en 1850.
Le site internet http://www.musee-archeologique-grenoble.fr/ est à la hauteur du dispositif mis en place depuis 2011. La visite est gratuite.

mardi 10 juin 2014

Gribouillis. Turf.

Un gribouillis expressif va se promener dans un catalogue des Merveilleuses Usines Mécaniques Modernes genre Manufrance et c’est excellent.
Révélé par une puce perdue dans sa toison embrouillée et après le refus du poêle en fonte de le voir rejoindre une de ces pages, en chien apeuré il va être soumis à un diable sorti de sa boîte qui lui donnera la parole dont il n’abusera pas.
Inventif, poétique, humoristique, l’auteur de « La nef des fous » nous dit bien le monde et la conformité, la liberté, les incompréhensions, la candeur des découvreurs : une  heureuse surprise.
Drap en coton blanc et drap en coton aux motifs fleuris sont excellents en fantômes à la recherche de l’intrus :
« Bigre cette nouvelle est d’importance, il  conviendrait de le retrouver prestement »
« Houlala, les courbatures. J’étais si bien plié moi !

lundi 9 juin 2014

Adieu au langage. Jean Luc Godard.

Je ne peux plus compter sur mes copines, jusqu’aux plus cinéphiles, pour m’accompagner voir le dernier Godard,  même pour seulement une heure dix de surprises.
«Le philosophe est celui qui se laisse inquiéter par la figure d’autrui»
Il s’agissait de la version en 2D, mais de toutes façons avec l’helvète qui s’est lancé dans la 3D nous sommes dans une autre dimension.
«Les deux grandes inventions : le zéro et l’infini. Mais non : le sexe et la mort.»
Des plans très brefs, des musiques interrompues, des couleurs saturées, des citations rapides, des acteurs péremptoires, un chien, des images poétiques, des cadrages obliques, des morceaux de vieux films, la neige sur l’écran et sur les routes, des livres posés sur une table au bord d’un parking.
 « La pensée retrouve sa place dans le caca »,
La liberté.
Mais celui qui dans les années 70 a participé à l’expérience de télévision à la Villeneuve de Grenoble, au discours politique radical, se kripte. Avec la meilleure volonté, je n’arrive plus à décoder, sans doute formaté par les films habituels, et me contente d’apprécier les reflets de la pluie sur le bitume, quelques feuilles tombées dans une flaque, rendu à mes pensées brouillées, à mes bavardages, à mes silences.
« Bientôt tout le monde aura besoin d’un interprète pour comprendre les mots qui sortent de sa propre bouche »

dimanche 8 juin 2014

Torobaka. Akram Khan Israel Galvan.

Le bangladais installé à Londres concluait sa résidence à la MC2 http://blog-de-guy.blogspot.fr/2013/06/itmoi-in-mind-of-igor-akram-khan.html , en collaboration avec le sévillan, sémillant gardien de la flamme : le katchac est si proche de la danse gitane dans les volutes des ses bras et la frappe des pieds. Le toro et la vache.
La danse invite la musique, elle-même tape, rythme, pioche, pique, vibre, pieds nus et  voix nues..L’espagnol est tranchant, le danseur vedette de ces dernières années par chez nous plus enrobant : tous deux d’une intensité, d’une précision époustouflante. Le roi des pieds en vient à enfiler des chaussures à ses mains et il danse de toute son âme. La musique n’est pas en boite et les  chanteurs sont impressionnants dans leur profondeur, nous les suivons dans leur tour de la Méditerranée dont la variété ajoute au charme et à la force du spectacle.
Dans le tourbillon des gestes passent toutes les passions : le défi, la séduction, la vivacité, l’humour, l’accueil, l’orgueil, la générosité, la gravité, la violence qui mène à  poursuivre le rythme en frappant de la tête sur le sol.

samedi 7 juin 2014

Rosa candida. Audur Ava Olafsdottir.

Un jeune homme qui vient d’être père par inadvertance quitte la maison paternelle après la disparition accidentelle de sa mère, il laisse son frère jumeau autiste et son vieux père dans leur maison parmi les laves froides.
Le tableau pourrait être chargé et contrasté en regard de sa nouvelle vie où il reconstitue en un tour de main la plus belle roseraie du monde où vont se multiplier ses boutures de « Rosa candida », dans un monastère lointain où va le retrouver la mère de sa petite fille dont il va savoir s’occuper à merveille.
« Les femmes sont comme ça. Elles surgissent tout à coup devant vous, au seuil d'une nouvelle vie, un marmot sur les bras pour vous signaler que c'est à votre tour d'endosser la responsabilité d'une conception intempestive, d'un enfant-accident.»
Les conditions de lecture influent sur nos lectures. J’ai été emballé tant que je l’ai lu d’un trait appréciant le traitement original des personnages, l’écriture simple, l’humour doux.
« Je trouve qu’il est aussi important que cette jeune fille étrangère-je dis jeune fille comme mon vieux père- se représente une plage de sable vaste et déserte, sans aucune trace de pas, et puis rien d’autre que la mer sans fin… » Je préfère les recherches, les tâtonnements.
Si vers la fin  je me suis un peu lassé de la douce félicité dans laquelle baigne Arnljotur, dit Lobbi, je recommande portant volontiers ce roman islandais. La petite fille dans un monde vieux redonne la santé autour d’elle. Hormis le portrait  sans l’once d’une méchanceté d’un père à gros sabots, fréquenter pendant 332 pages autant d’ingénuité et d’innocence nous console de bien des tromperies du monde.
« On parle du corps à cent cinquante-deux endroits dans la Bible, de la mort à deux cent quarante-neuf et de roses et autre végétation terrestre à deux cent dix-neuf. J'ai recensé cela pour toi; ce sont les plantes qui m'ont pris le plus de temps; figuiers et vignes se cachent partout et il en est de même pour les fruits et toutes sortes de semences » a repéré le moine cinéphile qui parsème le parcours de quelques  formules de sagesse qui ne se prennent pas au sérieux.

vendredi 6 juin 2014

Le Postillon. Eté 2014.

Il a dû bien se vendre le bimestriel avec son titre en première page : « Piolle pollueur », légende gratuite d’un dessin qui voit le nouveau maire de Grenoble reconnaissable seulement grâce à son maillot à pois, ayant attaché Safar et Destot sous un panneau « défense de déposer des ordures ».
Pourtant à l’intérieur rien à ce sujet de pollution, sinon Fioraso en cible récurrente et Vallini en ligne de mire, avec Ferrari nouveau président de la Métro qui va bientôt entrer dans le castelet où il risque quelques coups de massue en carton bouilli. Par contre le dessin d’un Jérôme Safar en crieur enthousiaste pour vanter « Le postillon » qui montrerait « la face cachée de Piolle » est plus drôle.
Effectivement sous le titre « Le vert à moitié plein », le journal joue son rôle critique en précisant ce que les journaux nationaux ont ignoré : la PME que Piolle avait cofondée, Raise Partner, où sa femme est toujours salariée, gère les risques de la bourse pour des investisseurs. Mais nul besoin de clamer son indépendance à toutes les pages comme s’ils en doutaient : le mieux quand on prétend à l’exemplarité journalistique c’est dans les actes sans besoin de sous titre, et en se relisant pour éviter d’avoir deux fois la même brève sur la même page où il est question … d’Albert Londres.
Par ailleurs les aficionados de « pièces et main d’œuvre » qui levèrent quelque lièvres voir  http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/03/le-postillon-fevrier-2014.html donnent dans le reportage nostalgique : avec Libéria ancienne fabrique de vélos et une visite chez un fabricant de tampons en caoutchouc et « una brizi de littérature patoise ». Une galerie de portraits d’hommes qui vivent dans la rue, au jardin de ville  et place Grenette parlera aux grenoblois.
Je fais partie des psychorigides passibles « d’une thérapie collective » qui regrettent que les articles ne soient pas signés, mais quand on prétend être exigeant avec la démocratie, l’anonymat ne me semble pas cohérent avec la crédibilité, la vérité(Pravda), l’honnêteté.
De même que des militants qui ont fait la campagne de Piolle qui parlent sous pseudos, manquent de courage politique, leurs paroles en sont amoindries et dévaluent le titre : «  il n’y aura pas de printemps grenoblois ». En tous cas pour la transparence, faudra attendre : en matière d’informations le voile de pollution au dessus de la cuvette ne s’est pas totalement levé. 
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Dans le Canard de cette semaine: 



  

jeudi 5 juin 2014

Galeries Nunc et Space junk .

A Grenoble, au 7 de la rue Génissieu derrière le cinéma le Club, au cœur du bobo quartier Championnet, la galerie Nunc accueille Eugénie Fauny qui recouvre ses images de ruban adhésif : Rimbaud brille, et Basquiat est sous pellicule. Toutes les métaphores sont autorisées jusqu’à « un monde  en morceaux qui serait ainsi "recollé " mais peut être en faudra-t-il plus.
Elle a trouvé son truc et le sol recouvert de mots est d’un bel effet, mais de la même façon que dans l’intitulé « Gallery, bookstore & more », le Scotch® Art d’Eugénie « créatrice de beauté » gagnerait à plus de modestie. Car il est difficile d’être à la hauteur de telles appréciations, quand il ne s’agit que de jeux pop sympathiques : «  Elle apporte un sens artistique et philosophique à des images vides de sens, qui, sans son intervention, finiraient à la poubelle. »
J’ai préféré finalement ses formats sur le web https://myspace.com/plastikart qu’en grand pour de vrai… pour une fois.
Au 15 de la même rue, l’espace Space junk  dédié à la « Board Culture » (culture de la planche à roulettes ou des neiges) propose les travaux de Didier Ra.
Difficile de ne pas penser à Druillet devant ses boards où sont collés des crânes, des  tuyaux, des objets électroniques et de l’électro ménager agencés sous un vernis comme masques égyptiens ou précolombiens. Bien que cet univers de science fiction matiné de punk attitude ne me soit guère familier, il faut reconnaître une cohérence à l’exposition dont l’artiste par ailleurs tatoueur décrit comme « pur plaisir personnel, sans message pseudo-intellectuel caché derrière chaque œuvre ».

mercredi 4 juin 2014

XXI. Printemps 2014.

200 pages de mon trimestriel de référence, comme je les aime, variant les lieux, les regards, allant au-delà de l’émotion par une documentation précise ; se tenant loin de l’actualité immédiate et pourtant au cœur de nos questionnements.
Cette fois le dossier principal est consacré en trois articles à des êtres « lumineux », exceptionnels, sans être au dessus des autres : Nathanaël le Grenoblois victime d’un accident en montagne que ses copains tractent jusqu’à des sommets inaccessibles, Margaret en Haïti chirurgienne de la reconstruction qui intervient dans des conditions démentes, Sanal en Inde en lutte contre les superstitions, et il y a du boulot !
 Nous passons côté sombre avec des photos des « mangeurs de cuivre » dans une entreprise qui fut gigantesque au Congo, parmi les vignobles du Médoc arrosés de pesticides dans les pas d’une solitaire qui se bat seule contre le silence pour dénoncer un scandale qui fait penser à celui de l’amiante, ou cette « belle de guerre » en Bosnie condamnée 20 ans après.
Rendez vous prévisible autour de la guerre de 14 et des chercheurs infatigables qui arrivent à identifier les inconnus qui reviennent encore à la surface des terres autour de Verdun, ou le portrait fouillé de Pistorius dont le slogan était « je suis la balle dans le chargeur ».
Ceux qui connaissent Amin Maalouf n’apprendront rien de bien neuf sur sa biographie qu’il a traité dans son œuvre avec bien plus de densité, de passion, de couleurs. Par contre le regard de Stassen auteur de bandes dessinées sur l’Afrique du sud est original, multipliant les angles et restituant ses impressions avec efficacité. 

mardi 3 juin 2014

Un peu de bois et d’acier. Chabouté.

Le titre « Banc public » aurait mieux traduit la simplicité de ce récit muet, élémentaire où se succèdent, se rencontrent, un enfant qui grave un cœur, des solitaires et des couples, un chien , un jogger, des vieux qui viennent partager une pâtisserie , un skateur, une lectrice, un clochard et le policier qui le traque, des commères, un musicien, un amoureux au bouquet de fleurs, et l’employé qui doit le repeindre au fil des saisons qui passent... sur plus de 300 pages.
Un guitariste tonitruant distrait un professeur dans la lecture de son traité de musicologie comparée. Le temps s’écoule,  le récit est rythmé, notre temps de lecture lui est délicieux, car l’humour est léger, la poésie certaine qui n’ignore pas le réel, le dessin noir et blanc est rigoureux et élégant. Des aménageurs  remplaceront le ringard que nous aurions inaperçu par un moderne plus design où il sera impossible de s’allonger. Dans ce blog, la dernière chronique consacrée à ce dessinateur peut se lire en cliquant ici : http://blog-de-guy.blogspot.fr/2011/10/fables-ameres-chaboute.html

lundi 2 juin 2014

Deux jours, une nuit. Jean Pierre et Luc Dardenne.

En général on ne va pas voir un film des Dardenne pour les actrices mais pour mieux comprendre la société. Oui, d’accord, Marion Cotillard joue bien et sa démarche avec des boots fait plus peuple que people, mais le débat quant à un prix d’interprétation à Cannes me parait  de peu d’intérêt. Le temps d’un week-end la jeune femme soutenue par son mari et des cachets va tenter de surmonter sa honte, rencontrer parfois celle des autres ou leur violence.
Ce tour du côté de la classe ouvrière est vraiment d’actualité quand notre humanité est interrogée au-delà d’une sortie des urnes.
La question posée aurait semblé incongrue à une époque ou  le mot « camarade » n’était pas tourné en dérision:
« choisissez - vous une prime de 1000 € ou le maintien dans l’emploi d’une collègue ? »
Le partage du travail, « travailler plus pour gagner plus », le chômage, l’individualisme, la solidarité sont traités au cours d’un porte à porte qui permet de nuancer les réponses individuelles. La jeune femme fragile se rassure en formulant ses demandes  toujours de la même façon, cela n’est pas une maladresse mais une compréhension intime de la  psychologie des personnages par les réalisateurs. Il en est de même avec la question de chacun : « que font les autres ? » un vieux lien à ses semblables qui conduisait jadis vers la générosité.
Un bon film politique sans manichéisme avec une pointe d’espoir. La formule  qui conviendrait en conclusion : « ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent » appartient à Victor Hugo. A retrouver le poème en entier, on ressentira un souffle séculaire ravivé par ce film nécessaire.

dimanche 1 juin 2014

« Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous ». Barbara.

Bien des personnes qui ont connu Monique Andrée Serf dite « Barbara », insistent sur sa fantaisie, sa joie de vivre :
« Moi je m’balance
Dégrafez le col blanc
De vos consciences »
Pourtant la couleur noire reste pour ceux qui l’ont tant aimée la couleur dominante.
Et nous avons tant vénéré ce noir.
De mes souvenirs d’adolescent, me revient une copine qui jurait « à mourir pour mourir, je choisis l’âge tendre », j’espère qu’elle se porte bien en ce moment, mais dans cette sincérité romantique se disait le désir de vivre intensément au dessus de sa propre existence.
Brel nous exaltait, Ferré nous transcendait, Brassens nous élevait, Barbara qui les a chantés nous a accompagnés et se retrouve aux moments les plus graves de nos vies.
« Ce fut, un soir, en septembre,
Vous étiez venus m'attendre,
Ici même, vous en souvenez-vous ?
À nous regarder sourire,
À nous aimer, sans rien dire,
C'est là que j'ai compris, tout à coup,
J'avais fini mon voyage,
Et j'ai posé mes bagages,
Vous étiez venus au rendez-vous,
Qu'importe ce qu'on peut en dire,
Je tenais à vous le dire,
Ce soir je vous remercie de vous »
Nous avons voyagé  avec elle, par vol de nuit de préférence, passant du parc lourd et sombre de Marienbad à l’île aux mimosas.
Et notre vie en est plus forte.
« Oh, que j'aurais voulu vous ramener ce soir,
Des mers en furie, des musiques barbares,
Des chants heureux, des rires qui résonnent bizarres,
Et vous feraient le bruit d'un heureux tintamarre,
Des coquillages blancs et des cailloux salés,
Qui roulent sous les vagues, mille fois ramenés,
Des rouges éclatants, des soleils éclatés,
Dont le feu brûlerait d'éternels étés, »

samedi 31 mai 2014

Comment redonner vie à une époque ?

« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Eryx, et comme le maître était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté. Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du palais ; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l'on distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.»  
Extrait de « Salammbô » de Flaubert.
Sous la verrière des Subsistances au bord de la Saône à Lyon, lors des assises du roman, Chantal Thomas, Charles Lewinsky et Ali Bader étaient invités à répondre à la question de la frontière entre documents historiques et imagination.
L’une aime le XXVIII° siècle, elle vient d’écrire : « L’échange des princesses » et donne envie de le lire. La dernière production, « Retour indésirable » du Suisse se déroule pendant la seconde guerre, et « Papa Sartre » de l’irakien vivant à Bruxelles ne peut se passer que dans les années 60 quand l’existentialisme existait à Bagdad.
Débat bien construit, bien préparé, après une lecture d’un beau texte de Sorj Chalandon qui a été bègue :
« Les mots étaient coincés. Dans mon ventre, dans ma tête, enfouis de peur en peur jusqu’au silence. Ils n’osaient vivre leur vie. Ils restaient là les mots. A  me hurler en gorge, papillons effrayés par la violence du jour. Je haïssais les mots… »  Depuis il les a apprivoisés.
Les écrivains occupés à raconter des histoires ont renoncé à envoyer des messages mais ne peuvent cacher leurs opinions ; je n’ai plus la citation exacte, mais l’auteur qui publie est  comme le voyageur arrivant à la frontière à qui l’on demande d’ouvrir sa valise et ne sait ce qu’elle contient.
Que dit le roman historique de la modernité ? Il entre dans cette catégorie quand une période se finit : Proust a-t-il écrit des romans historiques ?
Alors que la science historique peut se situer hors de la vie, dans une érudition morte et subir les influences des pouvoirs, le roman, plus libre, plus précis, permet de retrouver les décors, ressuscite les mots, révèle les mystifications. Depuis le présent vibrant, ouvrir l’incertitude de l’avenir.
La langue d’autrefois est difficile à trouver pour éviter de tomber dans des formulations genre Jacquouille La Fripouille, quand la parole est donnée à ceux qui ne l’avaient pas ; au cuisinier d’Alexandre Le Grand ou  celui de Marco Polo.
Pourtant les mots de  la reine Marie Antoinette avaient toute leur force :
« je porte malheur à tous ceux que j’aime ».
Comme le cygne à l’allure majestueuse, l’écrivain agite ses petites pattes sous la surface.
Chantal thomas décrit sa démarche comme claudiquante, cherchant à s’enfoncer dans l’érudition pour mieux l’ignorer, quand Lewinsky évoque une recherche-baleine avec des tonnes d’eau à ingurgiter pour quelques crevettes.
A la rencontre de fantômes, en allant vers la liberté, l’auteure fait émerger l’impur, car il s’agit de faire vivre des personnages, non de les faire revivre. Et de les faire évoluer, non de les « clouer » à jamais.
En faisant entendre une voix ignorée d’eux-mêmes, certains choisissent  le mode de l’autobiographie fictive ou de donner la parole à des comédiens spécialistes en travestissement se révoltant contre l’écrivain arrogant.
Le passé n’est pas une couche  de réalité destinée à agrandir le présent, l’humour peut déboutonner les habits taillés pour le triomphe et le tragique. Il convient de ne pas haïr son époque mais lorsque qu’un autre temps vous poursuit, l’écriture vous sauve.
Dans le lexique nomade distribué lors de ces journées :
« Acuité du langage qui resserre ses anneaux ; illusion de pouvoir saisir le monde à travers le mot juste. La précision seule me semble belle, brutale et poétique. Alors seulement Louise n’appuie plus sur l’interrupteur mais le va-et-vient. Hubert ne prend plus appui au montant de la porte mais sur son dormant. Le cadavre d’Aristide ne sent pas mauvais, il a cédé ses liquides. Chloé, par temps de verglas, ne roule pas lentement, mais avec un œuf sous la pédale du frein. Alors seulement, Daniel ne franchit pas les obstacles, son cheval les boit. »

vendredi 30 mai 2014

De quoi H… est-il le nom ?

Je récidive avec la formule dont j’avais usée, il y a un an déjà avec Cahuzac
Il est le gentil, le souriant, ne voulant se fâcher avec personne. Sans courage et sans profondeur.
Mais dans l’ambulance, il n’y a pas un imbécile.
Pépère nous excuse de nos renoncements, de nos lâchetés.
Il n’a pas su dire la vérité de la dette, des retraites, il est donc en tête de liste parmi ceux qui dévaluent la parole des politiques.
Oui, c’est un social démocrate et chacun feint de le découvrir, comme si la recherche du consensus fut une tare dans une société complexe où les corps intermédiaires doivent jouer leur rôle : démocrate, oui. Le recours paresseux et systématique au peuple est la réponse de tous ceux qui n’ont plus de cap. Et combien seraient prêt à le dissoudre ce peuple qu’ils mettaient à l’affiche avant ce week-end !
Social se colle au mot, mais quand la réforme de la fiscalité attend encore, quand le Bourget s’embourgeoise, quand les pratiques politiques des Rebsamen, Placé, Bartolone perdurent, social pâtit.
Ne conviendrait-il pas comme le dit Clémenceau cité par un lecteur de l’Obs :
« Pour un honnête homme, quand il entre au gouvernement, le temps de la critique et du pur idéalisme est révolu. Son premier devoir est de mettre des limites à ses objectifs. Cependant, il doit tenir compte des circonstances. Il ne doit pas cesser de marcher vers son idéal, mais dans le but de réaliser les parts de son programme qui sont immédiatement applicables, il doit établir un compromis avec les coutumes et les habitudes créées précisément par le système qu'il veut changer. Chacun peut toujours être considéré à la fois comme réactionnaire et révolutionnaire, cela dépend du point de vue. »
Le recrutement de malhonnêtes, d’arrivistes se pardonne moins à gauche qu’à droite dont les valeurs s’entendent depuis toujours comme sonnantes et trébuchantes.
« Guimauve le conquérant » est le produit d’un appareil politique, celui du parti socialiste qui l’a conduit à s’entourer principalement de personnalités qui ne lui porteraient pas ombrage, en persistant avec des collaborateurs insuffisants, des éternels ministres sans vigueur, sans grande vision, aux convictions distendues.
Il est le premier d’une France qui demande toujours assistance et ne veut plus s’acquitter de l’impôt.
Il est celui qui se jouait de la pluie au pays qui voudrait un été sans fin, et qui va l’avoir à perpet’, le soleil qui tape.
Il est le produit des appareils d’information où l’immédiat prime, où toute décision est bloquée entre deux élections. Si des statistiques récentes avouent que le niveau scolaire baisse en CE2, la chute vient de loin depuis qu’« intello » est devenu une insulte, un objet de gag récurrent, le travail une punition.
Dans le Canard enchaîné du 21 mai 2014 : Filipetti en costume Saint Laurent, la ministre de la culture, s’est adressé à Matignon pour que Fleur Pèlerin ne monte pas les marches à Cannes en même temps qu’elle et la femme de Pinault ; la secrétaire d’état est passée par l’entrée de service.
Le lundi 26, tout le monde s’étonnait et Vals parle encore de diminuer les impôts. En dehors de l’appel de  la  philosophe Cynthia Fleury, de l’avocat Jean-Pierre Mignard et de Benjamin Stora, l’historien, dont je recopie un extrait (l’intégrale est sur Médiapart) je n’ai pas vu de réactions ni d’analyse probantes.
«… les partis doivent constater la fin d’un cycle historique marqué par la Ve république. Ils doivent, pour prouver leur vitalité, oser entreprendre un processus de recomposition dans ses fondements idéologiques comme dans ses relations à la société.
Le Président de la République doit situer la deuxième partie de son mandat à la hauteur des risques encourus par le pays. Ils sont immenses. Sa mission est dorénavant là. La réponse économique, indispensable, ne suffira pas. La crise est politique.
Dorénavant, la sauvegarde de la démocratie devient l’affaire de tous. Citoyens, nous y œuvrerons dans les jours ou semaines qui viennent avec tous ceux, où qu’ils se situent sur l’échiquier politique, qui en ont la conviction. »
…………
Dans le Canard de la semaine dernière, le dessin du haut de l’article est de cette semaine.

jeudi 29 mai 2014

Affiches en France. # 3. L’affiche survivante de 1975 à nos jours.

Walter Benjamin était encore en exergue dans cette troisième conférence de Benoit Buquet aux amis du musée :
 « Il y a bien des années, j’ai vu dans une rame de tram une affiche qui, si les choses importantes étaient à leur place dans le monde, aurait trouvé ses admirateurs, ses historiens, ses exégètes et ses copistes comme n’importe quel grand poème ou n’importe quel grand tableau, ce qu’elle était tout à la fois. »
Le conférencier précise la notion de design qui comporte l’idée de projet alors que les affichistes sont en  train d’entrer dans un autre âge. La technique devient prépondérante et les créateurs se réfugient dans les niches culturelles ou dans les domaines d’utilité publique.
Il n’a pas été fait mention lors de cette soirée d’affiches qui auraient promu tout autre objet.
Cieslewicz est encore là, voir http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/05/affiches-en-france-2-savignac-et-les.html, et une image cyclopéenne pour le journal Zoom dont l’œil se confond avec l’objectif photographique,  par ailleurs sa « Mona Tsé Toung » accole deux icones aux visages de cire.
L’école polonaise qui fusionne pop et expressionnisme se perpétue en France avec le groupe Grapus né dans les années 70. Ce collectif dont l’appellation compacte l’expression « crapule stalinienne » est lié à l’histoire du PC ; ils donnent un tableau à lire et non plus seulement à regarder.
Lénine demande : « Allez y de ma part » sur une affiche, alors qu’ici un smiley à oreilles de Mickey porte une moustache de sinistre mémoire avec un de ses yeux en cocarde et  dans l’autre une faucille et un marteau. Là une tétine surmonte une bouteille de coca pleine d’encre noire, ou bien pour le Québec une banane fusionne avec une fleur de lys.
Ces images sont insoumises, jaillissantes, la désinvolture est orchestrée, l’écriture manuscrite avant les lettrages numériques en mode spatialisation.
En 90, les  fondateurs se séparent : d’un côté  Pierre Bernard  et l'« Atelier de Création graphique », de l’autre « Ne pas plier » de Gérard Paris Clavel et "Nous travaillons ensemble" d’Alex Jourdan avec des affiches pour les rendez vous des graphistes à Chaumont et Echirolles et des slogans qui se retrouvent dans les manifs :
« Rêve générale » ou « Qui a peur d’une femme ? » d’après Taslima Nasreen.

Alain le Quernec trouve le terme « affichiste démodé, graphiste trop technique, artiste trop prétentieux, quant à publiciste se serait une insulte ». Son Saint Sébastien criblé de cigarettes comme autant de flèches crie : « La pub tue » et des pelles et râteaux enfantins pour la plage aux couleurs flashies comportent la mention : « Remember Amoco » sur fond noir comme le pétrole répandu sur les côtes bretonnes en 78.
Michel Bouvet est celui qui a créé les affiches des rencontres d’Arles, Apeloig dont les lettres formant des bateaux ponctuent l’image pour les voies navigables de France nous offre un poème typographique, ses images pour l’année du Brésil sont sonores et son évocation de la pyramide de Pei subtile.
Le binôme M/M lié à l’art contemporain annonce des vidéos dans les musées où il joue avec un personnage de manga.
«Nous avons souvent dit que nous faisions des images pour les historiens du futur, que nous créions du matériel archéologique. Je sais que ça peut sembler terriblement prétentieux.»


mercredi 28 mai 2014

Filet mignon au miel et au vinaigre.

Tout est dit dans l’intitulé de ce mariage sucré/acidulé. Compter 200 g de ce filet de porc par personne, à trancher en cubes avec facilité car cette partie de la bête est tendre et sans gras.
Faire revenir dans un faitout, deux gros oignons dans de l’huile d’olive et ajouter la viande qu’il vaut mieux avoir fait mariner dans le miel, le vinaigre pas forcément balsamique, avec une bonne giclée de sauce au soja et un tube de concentré de tomate. J’ai mis du gingembre alors que la recette Internet n’en préconisait pas, mais avantage de la profusion des recettes sur la toile : nous pouvons oser quelques variantes. Sel poivre. A cuire 20 minutes, puis réchauffer 10 à 15 minutes, le temps de cuisson de mes crozets que j’ai proposés à mes amis revenus de voyage que je pensais las du riz qui convient bien d’ordinaire en accompagnement pour amadouer ce plat de caractère, facile à réaliser. Ajouter au dernier moment une purée de tomates.

mardi 27 mai 2014

Le petit rien tout neuf avec un ventre tout jaune. Rabaté.

Le titre est joli qui dit bien qu’il faut croire en la lumière.C’est l’enseigne d’un magasin de farces et attrapes tenu par un dépressif qui cultive sa dépression :
« une vraie merde qui en vend des fausses en plastique».
Le trait alangui et les couleurs ternes sous un voile de tristesse installent une atmosphère morose mais pas trop quand même. Les personnages sont aimables et cette opposition qui aurait pu être facile d’une solitude nourrie aux raviolis et abreuvée de vin estampillé mauvais  dans un décor de fausse jovialité n’est pas exagéré.
La tendre histoire d’amour avec une acrobate qui justement n’a pas à se travestir lors d’une soirée déguisée aurait pu être conventionnelle mais elle est nécessaire et naturelle.
Un auteur original sans tapages, qui sait nous faire partager ses sympathies.

lundi 26 mai 2014

Cannes cinéphiles 2014.

A  Cannes le cinéphile vit surtout dans les files.
Tout ne se passe pas sur la Croisette: certaines salles où sont projetés des films des différentes compétitions sont indignes : d’une année sur l’autre, le Studio 13  à La Bocca n’a pu changer que quelques fauteuils, certains tenant avec de l’adhésif.
Toutefois, tout le monde est censé savoir que Chopard, le joaillier, a  réalisé la palme en un or « éco-responsable ».
Je développerai  plus tard  sur ce blog, chaque lundi, la critique de certains films au moment de leur diffusion à Grenoble.
Pour cette année dans le genre de ce que je fis l’an dernier, http://blog-de-guy.blogspot.fr/2013/05/cannes-cinephile-2013.html , en essayant de repérer des thèmes communs, il m’a semblé plus simple de remarquer d’abord les films, ne traitant pas de la violence, tant celle-ci  les traverse tous.
Ainsi le documentaire « Les gens du Monde » consacré au quotidien de référence ne recèle guère de bestialité, même si la rédaction s’affole à l’annonce d’un AVC de Michel Rocard, sa nécrologie n’étant pas mise à jour depuis 95. Il est arrivé dans ce type d’anticipation que des journalistes décèdent avant la personnalité dont ils avaient été chargés de retracer la carrière.
Pas de violence non plus dans  « The red house », une douce histoire d’amour entre un baba néo zélandais et une chinoise qui transcende les différences culturelles, mais dans « Le miroir ne ment jamais » malgré ses allures de carte postale, la mort, celle d’un père, est très présente. Le beau film de Pascale Ferran, « Bird people » est poétique, ses personnages qui s’échappent du stress contemporain, causent  pourtant quelques dégâts en particulier autour de l’un d’entre eux.  
Tous les autres abordent la barbarie, la férocité, la cruauté, depuis  des enfants suédois expulsant leurs parents de la chambre d’un bel hôtel en station de sport d’hiver dans « Force majeure (Turist)» jusqu’à « Fallout »  qui rappelle la menace nucléaire sur le monde  avec un documentaire consacré à l’écrivain Nevil Shute dont le roman « On the Beach » fut porté à l’écran avec Ava Gardner et Gregory Peck dans « Le Dernier Rivage ».
Nous avions commencé notre festival avec un film idéal pour ouvrir l’appétit : « FLA, Faire l'amour » rempli d’énergie, servi par des dialogues qui cognent : un kaléidoscope imaginatif parfois trop gourmand, mais stimulant. Il ouvrait aussi une thématique où les tests de grossesse se multiplient avec des présences importantes de bébés, voire leur absence. C’est le cas dans le dépressif « Bunny » ou dans le riche « Self made » alors que la vie d’une Israélienne croise celle d’une Palestinienne : du pessimisme peut naître du burlesque. Dans « Le procès de  Viviane Amsalem » une femme n’arrive pas à divorcer en passant par le tribunal religieux à calottes, seul habilité à asservir.
La prison est évoquée dans une dizaine de films, dont « Qui Vive » avec Reda Kateb vu par Libé comme le Michel Simon d’aujourd’hui ou dans  l’anodin «  Swerve (Sortie de route) ».
Le coupable dans « Fatal Honeymoon » essaye d’y échapper.
Le rap présent dans la bande son de bien des propositions est le sujet principal de  « Brooklyn »,  et Skipe constitue le lien de beaucoup de protagonistes avec les portables qui signent l’époque pendant que des rapports sado maso s’affichent dans plus d’une relation.
Les lignes de coke et autres drogues sont banalisées en particulier dans le brumeux  « Catch me daddy » et dans « Foxcatcher » où un milliardaire s’achète des médaillés en lutte gréco-romaine mais dans « Gente de bién » le garçon pauvre et son papa ne voudront  pas subir les bienfaits d’une riche bourgeoise des plus charitables.
Les effets appuyés  de « These final hours » qui recense tout ce que l’on peut imaginer quand on sait qu’il  ne reste à la planète que six heures à vivre m’ont bien moins ému que « Le challat de Tunis », un « documenteur » sur un homme devenu une légende urbaine qui lacérait les fesses des femmes de sa lame ( challat).
Parmi les films où l’amitié entre filles est célébrée, qui ont bénéficié du plus de pages qu’ « Eka et Natia », deux filles géorgiennes surmonteront sans doute les contraintes les plus régressives : « Bande de filles » où la recette de « Hors les murs » et sa brochette de pépettes, semble se répépéter avec des blackettes reprenant les codes machistes les plus caricaturaux, m’a paru surévalué comme « Timbouctou » malgré le sujet tragique de l’arrivée des islamistes dans ces contrées trop proprement filmées.
Ma préférence à moi, ira cette année vers « Les combattants »  aux préoccupations  et au ton  très contemporains qui renouvellent l’éternelle histoire d’amour entre deux êtres aux caractères contraires sur fond social, sans lourdeur démonstrative.
Devant la diversité des lieux  abordés, des manières différentes de filmer, j’aurai bien repris la formule magique de Marry Poppins que je viens de découvrir : « Supercalifragilisticexpialidocious », mais sa sophistication ne conviendrait pas aux rythmes endiablés d’aujourd’hui, bien que les durées des films s’allongent encore.
Sauf Godard : une heure dix. Lui ne se démode pas, semble-t-il.

mardi 6 mai 2014

Rubrique à brac. Tome 5. Gotlib.

Relire 40 ans après les pages cultes que nous attendions alors avec impatience semaine après semaine, dans un album emprunté à la bibliothèque aurait tendance à nous faire choir dans une faille spatio temporelle pour emprunter le langage qui sévissait chez certains de ses voisins de l’époque.
Il les célèbre d’ailleurs : Cabu, Fred,  Greg,  Morris,  Lob, Goscinny…
et livre quelques planches avec d’autres : Giraud, Druillet, Bretécher, Mandryka avec lequel il propose180 cases pour  décrire une tranche de vie où chaque geste est détaillé en gros plan si bien : « qu‘avec tout ça il s’est mis en retard ».
Newton est là, le savant-professeur Burp et ses animaux pas tristes (chat crocodile et escargot), Bougret et Charolles les policiers, Super Dupont, et la coccinelle dans le coin.
Les traditions sont joyeusement malmenées : dernier premier avril et dernier Noël.
Un piano recèle des trésors et l’art du camouflage des surprises impassibles.
Les parodies abondent : western spaghetti avec Lucky Lucke, et confusion chez la Belle au bois ronflant avec Blanche neige où apparait aussi Le Prince Ringuet. Malheur à la fée libellule qu’un brochet goba.
Où l’on apprend que l’aigle noir de Barbara n’est qu’une interprétation de l’apparition d’un « éléphant rose dans un bruissement d’ailes prit son vol pour regagner le ciel » :
«  Si c’est pas malheureux de voir ça ! Quand je pense au délicieux bambin que c’était ! On devrait pas vieillir tiens ! » dit le gracieux pachyderme à celui  qui a forcé sur le whisky.
Les cours de pédagogie y sont efficaces, Shakespeare est mis à la portée de tous et le retour vers les origines de certaines expressions ne manquent pas de nous surprendre. Les textes sont soignés comme les dessins pour un décalage supplémentaire dans un délire jovial :
« Depuis que j’ai vu Sylvandre
Me regarder d’un air tendre
Mon cœur dit à chaque instant
Peut-on vivre sans amant
L’autre jour dans un bosquet
De fleurs il fit un bouquet
Il en para ma houlette
Me disant : « Belle brunette
Flore est moins belle que toi
L’amour moins tendre que moi »
..............
Reprise des postages le lundi 26 mai.

lundi 5 mai 2014

Les Chèvres de ma mère. Sophie Audier.

La réalisatrice filme sa mère qui arrive à l’âge de la retraite et doit céder son troupeau de chèvres à une jeune fille plutôt formée à l’élevage du mouton.
La  chevrière soixante-huitarde, avant de profiter d’une maigre retraite, a toujours du mal à  anticiper par rapport à une société dont elle n’approuve pas les tendances à l’uniformisation. Elle avoue ni trop vouloir ni trop savoir comment transmettre ses compétences qui ne se prodiguent pas le temps d’un stage, comme par exemple laisser son troupeau libre tout en le rassemblant à la voix. Il faut le faire avec des chèvres, mais elle-même est un peu chèvre et parmi ses préceptes  le plus senti, ressort l’idée que ce sont les bêtes elles mêmes qui enseigneront à celle qui lui succèdera, pleine de bonne volonté, attirant plus la compassion que la confiance. Cette jeune femme n’a pas les facilités langagières de sa formatrice qui avait choisi cette rude existence ; elle se grise de sigles, de plans de financements, arrive encadrée par des conseillers pertinents, mais elle n’aura pas la liberté de la Magui  dont j’ai connu quelques exemplaires infernales et libres, de bonnes actrices aussi.
Ce documentaire familial « salut les caprins » n’atteint pas la force des « Profils paysans » de Depardon, ni l’émotion  de la fiction canadienne « Le démantèlement »  http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/02/le-demantelement-sebastien-pilote.html
"Cabris, c'est fini!" ou le "bique end" .

dimanche 4 mai 2014

Coltrane. Antoine Hervé, Stéphane Guillaume

 
Pour John William Coltrane, un des saxophonistes les plus révéré, la musique a été une consolation dans une vie parsemée de deuils et un véhicule à sa quête d’absolu.
Elevé dans un milieu  religieux méthodiste, il trouve sa voie à Philadelphie qui connaissait alors le bouillonnement créatif qui était celui de La Nouvelle Orléans 40 ans plus tôt.
Commençant sa leçon de jazz par un bref rappel biographique, notre conférencier pianiste habituel http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/01/stephane-grappelli-antoine-herve.html
rend hommage à « Trane » pas seulement en paroles, mais en ouvrant magnifiquement le concert par « Naïma » en hommage à sa femme. Je me permets de penser à ce moment là, que la musique vaut le plus beau des poèmes.
Présenté comme un homme timide, méticuleux et rêveur, il participe à l’ensemble de Milles Davis qu’il quitta puis y revint, après avoir été accroché par la drogue. Il passe chez le grand architecte Monk.
Au milieu du XX° siècle, le natif de Caroline du Nord a traversé une période classique, modale puis free, cherchant sans cesse de nouveaux sons, de nouvelles harmonies, de nouvelles capacités instrumentales. Avant la mondialisation marchande il ouvrit nos oreilles aux musiques du Monde se considérant comme une interface d’une force supérieure.
Le complice d’Hervé, Stéphane Guillaume nous détaille au saxo ce qui faisait la spécificité de Coltrane : ses notes vrillées, ses sons multiphoniques, mais surtout il interprète « Giant Steps » « Body and Soul » « A Love Supreme » « My favorite things »…  avec subtilité, en cavalant dans des morceaux qui m’ont paru complexes, les deux musiciens alternant ou synchro nous ravissent. Pris par le plaisir de jouer partagé par le public qui les rappela à deux reprises, ils ne développèrent pas la période free, pas plus que ne fut mentionnée la date de sa disparition (1967), péché véniel.
Les touches blanches du clavier plutôt occidentales ont joué avec les touches noires du reste du monde


samedi 3 mai 2014

Home. Toni Morisson.

Dans le sud des Etats Unis dans les années 50 nous suivons les errances un homme revenant de la guerre de Corée. Pauvreté et violence pourtant omniprésentes apparaissent souvent comme par inadvertance dans le récit en 150 pages du prix Nobel 1993 de littérature, pas toujours frontalement comme ici : 
…elle dit quelque chose en Coréen. Ça ressemble à « Miam-miam ».
Elle sourit, tend la main vers l’entre-jambes du soldat et le touche. Ça le surprend. Miam- miam ? Dès que le regard passe de sa main à son visage, que je vois les deux dents qui manquent, le rideau de cheveux noirs au-dessus d’yeux affamés, il la flingue. Il ne reste que sa main parmi les ordures, cramponnée à son trésor, une orange tavelée en train de pourrir. »
Il s‘agit de la version du personnage principal, un noir dans un milieu où l’esclavage n’est pas si éloigné, qui alterne avec la voix plus poétique de la narratrice.
Les individus semblent des fantômes vaincus par le destin à la rencontre des cadavres mal enterrés de leur enfance. Le récit parfois en apesanteur peut aussi avoir la franchise des auteurs américains mais dérouter; il m’a fallu les commentaires de lecteurs enthousiastes pour comprendre que le style est parfaitement accordé au propos qui m’avait laissé assez insensible bien que les sujets abordés soient terribles.

vendredi 2 mai 2014

Deux mai.

" Pourquoi dire: Il fait beau temps?
Ce beau temps là sent la pluie.
Un air de mélancolie s'est emparé du printemps. "
Le 1°Mai à Istanbul, à Taipei, à Jakarta, à Dacca : ça a de la gueule.
Ici, cette année je ne suis pas allé au défilé, j’avais pourtant tellement aimé ces rendez-vous parfumés au muguet, du temps où le printemps n’était pas qu’une affaire de météorologie, longtemps longtemps avant que les hérauts de la gauche ont disparu.
Rabhi ravit les téléspectateurs, mais Dany est parti, Rocky vieillit et Finki s’aigrit.
Les rouges bannières sont abattues comme il convient de le faire des voiles quand plus aucun vent ne les pousse, victimes de chansons aux couleurs de cerise comme tant  d’autres qui ont attendu le prince ou la princesse charmante toute leur vie et finissent seul(e)s.
Quand il ne reste que des squelettes de chansons, au moment où les rythmes solaires appellent les défilés à battre son plein sur les boulevards, « dictes moy où n’en quel pays » se trouvent des réponses aux inégalités qui se creusent, aux libertés qui se réduisent, aux fraternités qui se fracassent ?
Les féministes pouvaient se trouver dans le même cortège que ceux qui fêtaient les solidarités internationales ;
aujourd’hui des gamines ne sortent de chez elles que pour mettre la kalach sous leurs tentures, les brigades internationales font le Jihad.
Les rocardiens retrouvaient  des anars pour secouer les hiérarchies ;
aujourd’hui passent pour des gauchistes ceux qui veulent préserver les petites retraites !
Mise à toutes les sauces jusqu’aux plus rances, la liberté s’immole dans les incendies de portail écotaxe ou de radars qui visent à réduire la vitesse, elle s’éteint sous la régression des savoirs et la haine des cultures.
" … là-haut les quatre vents,
Pris d'une brusque furie,
Bousculent la bergerie,
Des petits nuages blancs...
pourquoi dire: Il fait beau temps? "
Rosemonde Gérard
……………
Dans le « Canard » de cette semaine :