mercredi 24 décembre 2025

Le rêve de la maison individuelle. Benoît Dusart.

Les clients de l’architecte déconstructeur Peter Eisenman lorsqu’il livra sa maison N° 6 durent adopter « une nouvelle chorégraphie » dans leurs déplacements quotidiens 
et se faire à l’idée que « la séparation suscite le désir » avec une nouvelle interprétation du lit conjugal.
Par contre, Rem Koolhaas a accompagné la demande de son client tétraplégique pour la maison Lemoine à Floirac : 
une plate forme bureau se déplace verticalement à travers trois étages.
Pour sa propre résidence Philip Johnson se permet la transparence, 
les voisins sont éloignés et la nature fournit le papier peint de la maison de verre.
Ludwig Mies Van der Rohe directeur du Bauhaus a réalisé la Farnsworth House :
une seule pièce pour les week-end dans un domaine de 24 hectares pour une spécialiste du rein aimant le violon, la poésie et la nature.
Phil Graham ouvre les espaces, unifie dans le blanc les parties discordantes où tout n’est que rigueur et propreté. Maison Skywood.
La Gaspar house d’Alberto Campo Baeza est plus introvertie.
Le Néerlandais Maurice Nio a conçu «  The Cyclops » maisons en bandes, adossées à une voie de circulation, « mur du son ».
Alejandro Aravena
a proposé pour reloger des habitants de favelas 100 logements livrés à moitié, à compléter par les propriétaires.
La maison Rudin
au toit à deux pans par Herzog et De Meuron d’une « banalité surprenante » a été remise à plusieurs reprises sur le marché.
A Nanjing, la maison fendue par Zhang Lei, laisse s’échapper la pression.
Pour créer cette « Concept House »
la société Phénix avait fait appel à l'architecte Jacques Ferrier.
A Belle-Île-en-Mer, l’agence OPUS 5 réinterprète la longère traditionnelle, maison paravent.
Dans son chalet du Val d’Entremont à la faille horizontale,  
Savioz Fabrizzi joue avec les miroirs.
Grâce à ses panneaux solaires, la maison bambou  par l’atelier Karawitz revend de l’électricité après avoir reçu le premier label de maison passive en matière énergétique.
Ces « Maisons Rêvées » Delphine Aboulker les a rassemblées dans un livre présentant en couverture un « village de tours » par L’agence Christian Pottgiesser Architectures Possibles avec 
pour une famille une belle vue sur les tours de La Défense .
Il faut examiner la maison londonienne Hauer-King de Future Systems recto, verso.
A Paris, la maison plissée  de l’agence Wild Rabbits Architecture sur une parcelle de  78 m2 s’élève sur 7 niveaux.
La maison escalier
à la structure arborescente de Jacques Moussafir 
est destinée à un célibataire.
Hervé Gaillaguet
joue avec les contraintes et propose cette maison lucarne 
pour une famille de 5 personnes.
Shigeru Ban architecte de l’urgence  propose des maisons en carton. 
https://blog-de-guy.blogspot.com/2021/12/mulhouse-3.html.
Les containers
de Patrick Bradley ont des allures de sculptures.
Gary Chang
a optimisé son studio en créant 24 combinaisons de pièces, une maison valise.
La maison sac à dos de l'artiste allemand Stefan Eberstadt 
offre un volume suspendu en extension d’un bâtiment existant.
La maison à tiroir
et ses 52 fenêtres a été imaginée par 
Gabriela Seifert et Götz Stoeckmann.
Le Blob VB3 par le cabinet belge dmvA sert d’unité d'habitation mobile.
La Nakagin Capsule Tower
de Kisho Kurokawa composée de 140 modules a été démolie. 
Le bâtiment Tecla imaginé par Mario Cucinella entièrement imprimé en 3D à partir de terre crue locale relie pour le futur tradition et modernité.

mardi 23 décembre 2025

Une affaire de caractères. François Ayroles.

Enquête policière dans une contrée imaginaire peuplée d’amateurs de lettres.
Dans ce pays, j’ai reconnu Georges Perec dans le rôle d’un muet, il s’appelle Gorgs, les « e » ayant disparu de son nom comme dans son livre, « La disparition ». Il était un membre éminent de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) club d’écrivains joueurs s’inventant des contraintes. Cet album développe, avec dessins et jeux de mots, l’équivalent en BD de ces défis exigeants réservés à un public averti. 
Il y a de belles trouvailles : le livreur de caractères, Tezorus qui ne s’exprime qu’en définitions, une battle de phraseurs, un vendeur de guides pour chaque occasion de la vie, des cruciverbistes, une machine à écrire sorte de Chat GPT qui fonctionne au whisky ou plutôt ne fonctionne pas … et un inspecteur de police décalé pour élucider des meurtres en série qui ne sont que prétextes à exercices de style. 
Les 70 pages poétiques aux douces couleurs réservent des surprises mais l’ensemble paraitra froid au familier d’Astérix qui aime les allusions, les connivences mais peut se sentir exclu dans cette cérébrale affaire.

lundi 22 décembre 2025

Edvard Munch. Peter Watkins.

Le film de 3h 30 tourné en 1973 présenté par Jean Serroy a pu convenir aux amis du musée de Grenoble.
Le réalisateur anglais qui a fini sa vie en France à l’âge de 90 ans, il y a quelques mois, s’était reconnu dans le destin  du peintre expressionniste norvégien : Edvard Munch (prononcer Munk). « Un travail de génie » Ingmar Bergman. 
Peter Watkins était resté fidèle à l’esprit du groupe de « jeunes gens en colère » auquel il avait appartenu avec ses sujets : nucléaire, guerres, la Commune…  et une critique radicale de la « monoforme » des récits télé ou ciné. Il a fini par quitter le milieu du cinéma, ses projets se heurtant à des difficultés de distribution et au mécontentement des producteurs.
Intitulé «  La danse de la vie » le film n’a pas été défendu par la télévision norvégienne qui l’avait financé et c’est la version de 2004 remontée à partir de négatifs que nous avons vue.
Tourné avec des amateurs pour lesquels la ressemblance était un critère essentiel, remarquable pour l’acteur principal, ceux-ci étaient invités à exprimer leurs propres opinions.
Loin des biopics habituels, nous suivons le récit de la vie du jeune Edvard de 1884 à 1895 entrecoupé de surgissements du passé et de projections vers l’avenir, d’abord dans le milieu bourgeois de Kristiania (l'ancien nom d'Oslo).
Le jeune artiste se heurte à son milieu protestant, à son père médecin dans les quartiers ouvriers, en fréquentant les anarchistes  de «  La bohème ». Il est marqué par la folie du grand-père et la mort de phtisie de sa mère et de sa sœur.
Sa passion pour celle qu'il nomme madame Heiberg dans son journal à la troisième personne s’accompagne d’une prenante jalousie.
Après Paris où il apprendra expressionnisme et symbolisme, il s’installe à Berlin où règne le suédois exilé Strindberg.  Cet itinéraire intellectuel croise un parcours sentimental ardent lié aux mouvements sociaux de l’époque.
Les autoportraits naturalistes du début vont laisser passer l’expression des sentiments avec « L’enfant malade »  
« Dans la maison familiale nichaient la maladie et la mort. »
« Nuit à Saint Cloud »
et
faisant partie de « La Frise de la vie » : « Le cri » où est inscrit : 
 « Ne peut avoir été peint que par un fou ! »
« La Madone » s’abandonne
et un baiser passionné devient celui d’une « Vampire » 
Ces tableaux mis en valeur dans le film furent reproduits en variant les techniques : eaux-fortes, lithographie, xylographie comme le cinéaste a multiplié les voix, les façons de filmer mariant fiction et documentaire.
Le son des grattages amplifie l’intensité des gestes du peintre fragile, toujours toussant. 
Les cris des oiseaux dominent les querelles humaines. Une place importante est laissée aux critiques adressées à celui qui ne sera reconnu que tardivement.  
«  La maladie, la folie et la mort sont les anges noirs qui ont veillé sur mon berceau et m’ont accompagné toute ma vie.»

dimanche 21 décembre 2025

Ten thousand Hours. GOM.

La troupe australienne Gravity and Other Myths a utilisé le langage du Commonwealth pour son titre, mais évidemment ces acrobates sautent les frontières, en jouant si bien des limites de la pesanteur.
J’avais été dithyrambique lors de leur précédente prestation à la MC 2 il y a deux ans,  
et défaillances de la mémoire obligent, je redécouvre avec enchantement les performances des huit acrobates variant à l’infini les envols, les chutes, les balancements, les empilements, les sauts, les culbutes, les portés aériens, les courses, les réceptions douces…
Quel plaisir procure ce travail d’une telle précision où sur un rythme étourdissant s’enchainent les exploits dans une chorégraphie fluide !  Il fait bon retrouver des qualités devenues rares : haute conscience professionnelle et exaltation de la confiance.
Le tempo est donné par une batterie en live devant un décor où s’affichent d’immenses chiffres au décompte changeant. Le solo du batteur a légèrement perturbé pour moi l’intensité foisonnante du début du spectacle même si les cinq gars et les trois filles avaient bien besoin de souffler. 
Leur humour mettant en scène sans emphase les difficultés de leurs exercices avec les gémissements d’une artiste lors de mouvements pouvaient parler plus facilement à mes articulations que les vols planés croisés qui ont conservé toute leur magie et gagné toute mon admiration.  

samedi 20 décembre 2025

Voyage voyage. Victor Pouchet.

Orso et Marie partent dans une vieille voiture pour échapper au chagrin d’une grossesse qui n’a pas pu aller à son terme.
Pudeur, poésie, légèreté : le roman de moins de 200 pages ne fait pas le malin en sillonnant la France des hôtels de zone industrielles à la découverte de musées insolites jamais regardés avec mépris.
Les statues du musée Grévin démodées recyclées pour des scènes bibliques suscitent la mélancolie plutôt que l’ironie.
Un musée des poids et mesures peut alléger les cœurs et les larmes peuvent apaiser. 
« Il pleurait pour cet enfant en photo, qui le regardait depuis une guerre dont il ne savait rien.
Il pleurait de n’avoir pas vraiment pleuré depuis des semaines, il pleurait d’avoir voulu tenir, il pleurait la tringle à rideaux pourrie et la peinture qui s’écaillait, il pleurait la fatigue de la route, il pleurait de n’avoir pas su dissiper la tristesse de Marie, il pleurait de l’aimer tellement fort… » 
Et c’est pas triste !
Un romantisme enjoué emmène au delà de la diversion, sur fond de chansons populaires, vers des beautés cachées et croise la douceur des rapports humains sans que jamais la mièvrerie poisse les tableaux.

vendredi 19 décembre 2025

Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. Robert-Vincent Joule Jean-Léon Beauvois.

Je ne soupçonnerai pas celle qui m’a recommandé ce pavé de 366 pages d’avoir cherché à me manipuler en me proposant cette édition augmentée depuis sa première parution en 1987 bien qu’un bandeau inamovible affichant 500 000 exemplaires vendus en France s’inscrive dans une démarche publicitaire des plus ordinaires.
Cet ouvrage de psychologie sociale, dont le projet de vulgarisation est louable, cumule les références propres aux universitaires avec plus de 20 pages de bibliographie et des notes à la pelle, avec usage d’un humour laborieux et vieilli pour séduire le lecteur.
Les dénominations des techniques commerciales, répétitives, datent du temps des représentants en aspirateurs des années 50 : « le pied-dans-la-porte », « la porte-au-nez », « le pied-dans-la-bouche », « le pied-dans-la-mémoire », qui s’ajoutent à « l'amorçage » et autres « pièges abscons ».
A l’heure des réseaux sociaux ce type de livre présenté comme un prêt à penser de développement personnel est condamné à l’obsolescence. Le champ politique est ignoré alors que des usines à trolls et hackers cultivent la haine et nous livrent une guerre inédite et que des arnaqueurs escroquent tant de solitaires.
L’esprit critique est bien sûr plus que jamais nécessaire mais le soupçon permanent mine nos rapports sociaux qui à la fois peuvent manquer de spontanéité ou succomber par ailleurs à une impulsivité aggravée par les pseudonymes. Tout le monde n’a pas des intentions cachées aux motifs pervers, mais nous interagissons sans cesse pour convaincre, faire valoir habillement nos opinions.   
Quelques conseils de bon sens sont énoncés comme apprendre à revenir sur une décision : 
«  - Moi quand j’entreprends quelque chose je vais jusqu’au bout »
« Peut être penserez-vous avec nous : en voilà un de plus qui est tombé, avec dignité et de belle manière, dans un piège abscons. » 
Mais bien des exemples sont tellement simplistes que certains développements théoriques apparaissent comme des bavardages inutiles.
Souvent citée, la candide madame O, personnage ô combien manœuvrable, vient d’être  victime d’un « placement de produits » en regardant un film, une occasion de récapituler des situations favorables à des tromperies : 
« On ne lui a pas demandé de veiller aux affaires d’un inconnu, de jeter un coup d’œil à un salon en promotion, ni de garder la place de quelqu’un dans une file d’attente, et encore moins de passer deux heures par semaine, pendant au moins deux ans avec un jeune délinquant. On ne lui a pas davantage touché le bras ou dit qu’elle était sensible à la détresse humaine. » 
Les grosses ficelles qu’elle n’avait pas vues auparavant, nous placent du côté des futés dans un univers où la méfiance est devenue tellement massive qu’elle nous amènerait à douter à tous coups de la générosité de nos semblables, de leur honnêteté.