mercredi 3 septembre 2014

Turin en trois jours. # J3.

Sur le chemin du retour nous faisons halte à Reggia di Venaria Reale,  partie de la « corona di delizie », qui comporte quelques résidences royales autour de la capitale Turin. Cette demeure grandiose (1675) dont on peut visiter une cinquantaine de pièces, appartenait à la maison de Savoie. Elle s’adonnait ici à la chasse à courre (vénerie) comme à Versailles sous Louis XIII. 
Ce palais comporte une galerie telle un couloir de lumière entre jardins immenses et cour d’honneur où des jets d’eau jouent en musique à midi. On peut penser à la « galerie des glaces », les dorures en moins, la surprise et une relative simplicité en plus. La réfection récente (2007) avec des installations de  Peter Greenaway font revivre ducs et duchesses d’alors. Pourtant le passé ne fut pas toujours fastueux quand les troupes napoléoniennes s’entrainaient dans les jardins. Sont mis en valeur, là une exposition de carrosses, ici la généalogie de ceux qui occupèrent les lieux, le salon de Diane et la chapelle Saint Hubert.
A Rivoli, qui fut aussi sur le chemin  de la campagne d’Italie de Bonaparte, le château datant à la base du IXème siècle puis remanié jusqu’à une quasi ruine au XIXème accueille depuis 1984 un musée d’art contemporain dont les œuvres présentées dialoguent magnifiquement avec les plafonds et les espaces majestueux. L’arte povera s’y trouve en majesté.
Au moment où nous sommes passés, le célèbre cheval  empaillé de Cattelan n’était pas là, mais une autre de ses œuvres, un écolier aux mains transpercées y figurait, ainsi que des installations de Penone, Pistoletto, Horn pour ceux que je connaissais avec des découvertes sympathiques ou émouvantes. Ainsi le tricotage de fils électrique bordé d’ampoules de Mona Hatoum, ou les sensations inédites avec le « paradise institute » de Janet Cardiff et George Bures Miller.
« Nous étions trente mille va-nu-pieds contre quatre-vingt mille fendants d'Allemands, tous beaux hommes, bien garnis, que je vois encore. Alors Napoléon, qui n'était encore que Bonaparte, nous souffle je ne sais quoi dans le ventre. Et l'on marche la nuit, et l'on marche le jour, l'on te les tape à  Montenotte, on court les rosser à Rivoli, Lodi, Arcole, Millesimo, et on ne te les lâche pas. Le soldat prend goût à être vainqueur. » Balzac
Le récit de notre journée précédente est ici :
http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/06/turin-en-trois-jours-j-2.html

mardi 2 septembre 2014

La revue dessinée # 4. Eté 14.

Rien qu’à lire le sommaire du trimestriel en BD, prix coup de cœur de la presse magazine 2014, on sait que c’est du sérieux :
bruit de bottes en Grèce avec les nazis d’Aube dorée,
les dégâts humains suite aux mutations de la Poste,
les démarches d’un psychiatre qui suit des ados qui ont fait des tentatives de suicide,
un reportage chez les évangéliques à Saint Denis…
Et les rubriques habituelles concernant  l’économie :
la Banque Centrale Européenne,
l’histoire de l’informatique de 75 à 81,
le langage, cette fois celui des cruciverbistes,
la musique avec l’excentrique Captain Beefheart, 
la culture générale où sont évoqués les romantiques…
Si l’ensemble pratique une pédagogie de bon aloi sur 225 pages avec des dessins plaisants, des angles d’approche originaux, le reportage concernant l’espionnage numérique n’apporte pas d’éléments vraiment neufs sous le titre « Big brother : souriez vous êtes fichés ».
Par contre le reportage chez les Inuits est classique mais sans tapage : une église des évangéliques vient d’être édifiée dans ce village de 200 âmes.

lundi 1 septembre 2014

Winter Sleep. Nuri Bilge Ceylan.

Un grand film violent et subtil : les dialogues sont copieux, la Cappadoce magnifique, les acteurs excellents et belle l’actrice. Quelques sujets éternels sont rafraichis : se dire ses vérités, le vieillissement, les paroles rapportées aux actes et puis où aller ?
Il faut bien 3 heures pour que les personnages se découvrent, que les situations  évoluent. Quand la neige recouvre les pauvres épaves aux alentours des maisons troglodytes, des vérités s’ébauchent.
Le personnage principal, un héritier, ancien comédien, écrit. Il se fait porter ses valises, c’est qu’il a les moyens de se montrer au dessus des contingences pour délivrer de belles paroles, utiliser ses qualités pour humilier ses proches.
Si proche de nous et tellement agaçant avec l’âge qui accuse les traits, mais Shakespeare et Tchékhov ne peuvent pas grand-chose quand au bout de l’ivresse et des contradictions, on est rendu.
Voir billet bref à propos du réalisateur qui n’a pas volé sa palme du dernier festival de Cannes : http://blog-de-guy.blogspot.fr/2009/02/les-trois-singes.html

dimanche 29 juin 2014

Un oiseau s’est posé. Manset.

17 morceaux en 2 CD pour la vingtième livraison de celui qui « voyage en solitaire » et appelle l’expression  « chanteur- culte » http://blog-de-guy.blogspot.fr/2010/10/manset.html
grâce à sa renommée proportionnelle à sa rareté : pas de concert, pas de photos, mais de solides collaborations et un univers singulier.
Il termine cet album de reprises par où tout avait commencé : « Animal on est mal »
« On a le dos couvert d’écailles
On sent la paille »
Passé le moment d’étonnement de retrouver « Entrez dans le rêve » bien rythmé, je remis la galette dans la bouche à musique, alors que le souvenir des atmosphères planantes me convenait davantage :
« Découper le monde à coup de rasoir
Pour voir au cœur du fruit le noyau noir »
J’ai redécouvert des morceaux troublants, saisissants:
« Mais où sont passées les lumières
Qui nous guidaient ?
Peut-être étions-nous trop fiers
Pour baisser la tête.
Le monde a tourné sans nous,
Sans nous attendre.
Les ténèbres sont partout
Couvertes de cendres. »
Et trouvé le seul inédit  bien dans la lignée des précédents textes mystérieux, prophétiques, mélancoliques :
« Un oiseau s’est posé
Il tenait dans son bec
Comme un papier plié
Un message mais ne savait rien
De l’endroit qui t’a vue partir »
A l’autre bout du monde, le chagrin :
« On est tous pareils, on n'a rien d'autre à faire
Que d'écrire sur un bout d'papier
La vie qu'on mène à l'autre bout d'la terre
Pendant qu'on voit les bombes tomber
Mais, de l'autre côté de le rivière,
T'as des hommes qui mangent des chiens,
Des femmes qu'ont peur de la lumière,
Qu'ont plus de lait dans les seins. »
Comme ici :
« C’est toi qui traînes la valise
Des années que tu y as mises
Le temps sur toi n’a plus de prise »
………..
J’interromps mes publications sur ce blog en juillet août et reprends en septembre.

samedi 28 juin 2014

La boussole. N°1.


Sur le créneau des « mook »(magazine+book) voilà les cathos qui débarquent avec des articles aérés, un dossier de photos d’afghans à belles gueules et l’inévitable bande dessinée à propos de Notre Dame de Paris à la mode Esméralda.
Le dossier principal promettait, puisqu’il concerne « l’autorité » mais comme l’édito, tout cela est un peu fade, les quizz un peu convenus : « 224 pages pour avancer dans la vie » dont les paroles bonnes gagneraient en force avec un brin d’humour et de fantaisie.
Par contre je n’avais jamais entendu parler dans mes journaux habituels d’un établissement scolaire à Montfermeil où les élèves assurent le ménage et la vaisselle, se rassemblent  en fin de journée pour entendre les avis, avec chaque vendredi promenade en forêt. Des points feront bondir quelques pédagogues comme la montée des couleurs, pourtant des  pistes concrètes sont proposées pour sortir du marasme des élèves qui… travaillent, dans cet établissement hors contrat.
Chez les chefs cuisiniers et leurs apprentis la rigueur est  aussi de mise.
Si le reportage au sein de la brigade des mineurs est classique, la progression de parents qui veulent rétablir le lien et des cadres pour leurs ados au cours de groupes de paroles est positive. L’autorité dans le couple est examinée : « quand on aime quelqu’un,  on cherche à l’augmenter » ; mais dans le cas de l’inceste l’autorité peut se fait perverse: le récit est bouleversant quand le conformisme de la famille étouffe toute parole.
Les politiques ne sont pas oubliés : « d’Alexandre Le Grand à Steve Jobs », puis plus précisément les présidents de la V° république :
«  A toutes les époques, sous tous les régimes et sous toutes le latitudes, c’est en fabriquant un grand dessein collectif que nos héros ont construit leur autorité et parfois leur légende. »
Il est question aussi des papes : Jean Paul II « de la cène à la scène » et retour sur le bonhomme Jean XXIII dont le discours d’ouverture du concile fut  écrit « avec la farine de son propre sac ».
L’article sur « l’autorité en état de siège » est plaisant : il est question de trône et de chaire, quand les députés restent sur le banc. De belles photos accompagnent un article sur les bidons-villes à Rio, ou sur les champs de bataille autour de Verdun.

vendredi 27 juin 2014

Quelques contradictions en terrain contracté.

Classique : ceux qui réclament des subventions veulent aussi des baisses d’impôts.
Facile : le ministre chargé de combattre la fraude, a fraudé.
Il ne passe décidément pas, Cahuzac, ce cas qui nous a usés.
La loi : les plus gueulards contre le laxisme de la justice, sont ceux qui respectent le moins les limitations de vitesse.
Mutant : combien en appellent au changement mais surtout ni pour eux, ni leur statut ?
Dans notre vieux continent, les votes à droite se multiplient, alors quelques camarades en appellent… à plus de gauche.
Le premier ministre parle d’une possible « mort de la gauche » pour essayer de convaincre des députés, mais celle-ci est enterrée depuis un moment dans nos terres, sans fleurs. Quelques gémissements : « c’est la faute des autres »
Le Vals martial tranche parmi une foule de résignés, mais en dehors des postures que fait-il pour la ranimer ? S’il a tant besoin de se dire de « gauche » c’est que cela ne va pas de soi.
Non, je ne reviendrai pas sur une de mes antiennes :
« Quand on parle tellement de civisme, c’est qu’il a disparu … »
Si.
Formats : devant nos écrans de télévision bientôt plus grands que les écrans de certaines salles du cinéma la Nef, nous tenons au creux de nos mains des images de plus en plus petites sur nos élégants phones.
Pays natal: «  c’est la maison suspendue. Au loin. Celle que je visite toutes les nuits, et dont je n’arrive pas à éteindre la lumière » Leïla Sebbar.
Papier journal : J’avais conservé le petit bout de citation ci dessus du journal Libération qui met  tant de belles photos sur mauvais papier, et il y a crise du papier, pas que.
Notes : La société est devenue de plus en plus cassante, impitoyable, l’accès à l’emploi de plus en plus difficile, alors revient le débat éternel pour plus de bienveillance à l’égard des élèves en difficulté et que ça passerait par la disparition des notes déjà amorcée : félicitations pour tous, bac pour tous … et tous chômeurs sauf pour ceux qui ont les réseaux.
La France est le meilleur pays formateur… en football (Slate), quant à son école tout court, elle coule.
Pétition : les épreuves de maths étaient trop difficiles d’après des élèves : une exigence de façade en décalage avec la réalité du terrain. Pas de souci : les notes seront réévaluées comme d’habitude. Au brevet une année, il fut demandé de placer les océans sur une carte, alors qu’en CE2 il est question de la femme de Clovis ou de Proudhon en CM2.
La date du bac détermine le début des vacances pour l’éducation nationale avec la complicité de certains parents qui avaient peut être apprécié « le travailler plus», et pensaient  pourtant que la journée des élèves était trop chargée. Ils mettent leurs petits en congé d’autant plus que les locations sont moins chères… après avoir maugréé contre l’absentéisme des profs.  Par ailleurs c’est difficile de trouver un plombier mais « ce n’est pas un métier pour le mien », pas plus que médecin généraliste, prof ou policier : alors footballeur intermittent ?
Suburbain : « On n’y flâne plus, on y affronte un vide intense. La construction y prolifère mais l’habitat disparait. » Philippe Garnier parlant d’un livre de Bruce Bégout (Suburbia)
Urbain : « en concentrant les hommes, la ville exacerbe leurs passions. L’énergie de leur rencontre se double d’un immense désir d’évitement. Ces tensions contradictoires et invivables, d’abord anesthésiées par le spectacle et la marchandise, le sont désormais par la circulation infinie. Entre le vide originel de l’être-ensemble et la domestication absolue, l’immense nappe urbaine déploie ses audaces et ses leurres. » Philippe Garnier.
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Dans le « Canard » de cette semaine :

jeudi 26 juin 2014

Le corps sublimé : de l’amour charnel à l’amour divin.

Serge Legat a introduit la dernière conférence de son cycle devant les amis du musée consacrée au corps, par une photographie, une sculpture, et une fresque.
Dans «  Le baiser de l’hôtel de ville » les couples qui  avaient cru se reconnaitre et avaient demandé à Doisneau de les indemniser, ont été déboutés par la justice : il s’agissait d’une scène posée.

Puissance d’un autre baiser,  celui de Cupidon fait revenir à la vie, la mortelle Psyché, comme Canova les sculpta. Ce mythe antique entre en résonnance avec le cycle de l’âme humaine passant par des épreuves et renaissant de l’enfer grâce à sa dignité : c’est aussi la Belle au bois dormant ou Blanche Neige. 
Giotto humanise les thèmes religieux dans sa représentation de « La rencontre à la porte dorée » de Joachim et Saint Anne, les sentiments apparaissent, et la main dans les cheveux, le rapprochement des visages sont d’une sensualité très moderne.
La peinture devient un instrument du récit et les exemples arrivent à foison, mais foin de toison.
A la suite de Zeus alias Jupiter, en personne,  nous pouvons embrasser la variété des formes amoureuses avec Le Corrège qui peint le Dieu amoureux impénitent, en nuage enserrant Io la belle fille de sa papatte, ou en aigle enlevant Ganymède, beau garçon.
Avec François Lemoine avant son élève François Boucher, Omphale domine Hercule un (bel) esclave qu’elle vient d’acheter, elle le tient par les épaules et lui avec sa quenouille la regarde d’un air amouraché, elle a revêtu la dépouille du lion de Némée qu’il avait jadis vaincu : les stéréotypes sont inversés. La mythologie servit souvent de prétexte pour représenter par ailleurs quelques baisers goulus.
Plus allégorique est « La leçon de musique » de Vermeer où le jeune homme va jouer de la basse de viole pour accompagner celle qui est en face du virginal, autre nom du clavecin.
« La fiancée juive » de Rembrandt réunit les amants au moment d’une naissance annoncée, leurs mains se croisent magnifiquement, leurs regards sont perdus. Dans « La parabole du fils prodigue », l’autoportrait de Rembrandt est plein d’allégresse quand il se trouve en compagnie de son premier amour qui mourra jeune. La deuxième qu’il aima, au bain ou à sa fenêtre, exprime la force de l’amour qu’il lui porta.
Et une et deux : la première épouse de Rubens surprise dans sa lecture est  parfumée de délicatesse. Après la disparition de l’aimée qui le désola, il fut pris d’une passion torride et multiplia les portraits de la jeune Hélène, animale sous sa « Pelisse », à voir à Vienne.
Renoir peignit des amis qui s’aimaient : les Sisley, et dans « Le déjeuner des canotiers » son amante figure avec son petit chien ; dans la danse à Bougival, c’est Suzanne Valadon qui servit de modèle.
Pour ce qui est de la peinture de l’être aimé, Picasso était incontournable. Depuis sa première muse Fernande Olivier qui le rassura, puis Eva Gruel qui comprit sa modernité, à sa première femme Olga danseuse des ballets russes, il passa ainsi du modèle, à l’amour caché, à l’épouse. Puis Marie Thérèse Walter rêveuse, « La femme qui dort », sensuelle, précéda l’intellectuelle Dora Maar aux ongles rouges, « La femme qui pleure ». Françoise Gillot le quitta après lui avoir donné deux enfants, et il épousa Jacqueline.
Toulouse Lautrec donnait rendez-vous au bordel à tous les journalistes bien pensants et ce familier des prostituées a pu saisir « Au lit » des couples de lesbiennes : « les deux amies » « L’abandon » avec tendresse.
Du côté de Vienne, Klimt inspiré par les mosaïques byzantines fait émerger un baiser sur fond doré au milieu de formes géométriques, Schille coupe les corps mais rend leur chaleur. Son « Cardinal et sa nonne »  se serrant bien forts, sont provocateurs et invitent à une transition évidente vers l’amour sacré.
Le refus du contact, de la part du Christ qui vient de ressusciter, à l’égard de Marie Madeleine dans le « Noli me tangere » de Fra Angelico est chargé d’émotion, et la nativité de Giotto à Assise chez  Saint François qui institua « la crèche », met en lumière l’amour maternel. Les bergers respectent l’enfant d’où vient la lumière chez Georges De La tour ou Le Tintoret. 
La vierge de Botticelli  serre contre elle un vrai bébé et celui du Caravage lors de la fuite en Egypte est lové dans les bras, tendrement. L’attachement maternel chez madame Vigée Lebrun annonce nos enfants chéris.  
Cette étourdissante suite de chefs d’œuvre, se conclut bien sûr avec « La transverbération de sainte Thérèse » du Bernin  qui sous ses ors, ses marbres et ses dorures parle de l’amour divin dans lequel on peut voir des extases bien charnelles, comme le disait le libertin De Brosses: « si c’est ici de l’amour divin, je le connais ».
« La nativité » de Georges De la tour, intitulée « Le nouveau né » va-t-elle vers plus d’universalité ? Ses  magnifiques Marie Madeleine éclairées par de moins en moins de chandelle ont traversé les siècles, renonçant aux bijoux, aux miroirs, la beauté s’efface devant l’éternité.
Quand la servante de Vermeer apporte une lettre à sa maitresse annonce-t-elle le bonheur ou la rupture ? Mais on ne badine pas avec l’amour :« Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. » Musset