mardi 24 mai 2016

Comment comprendre Israël en soixante jours (ou moins). Sarah Glidden.

Décidément, j’ai des problèmes avec les titres en ce moment :
cette BD au sujet « toutchy » comme dit pénélope Bagieu
est tout le contraire d’un exposé magistral car l’auteure a plus de doutes à nous faire partager que de certitudes.
Partie tous frais payés depuis les Etats-Unis en voyage organisé du plateau du Golan à Tel Aviv et Jérusalem, elle va modérer ses appréhensions de participer à une opération de propagande.
Son évolution est d’une efficacité certaine, car soutenue par une sincérité scrupuleuse pendant  200 pages à l’aquarelle saluées par Delisle, un maître en BD qui sait de quoi elle parle
Nous  partageons les explications de différents guides, l’émotion de certains témoins, les sentiments de l’auteure et ceux de ses compagnons de voyage qui mettent de la distance, de la nuance, de la diversité, de l’humour dans ce  périple intense où la complexité ne se dérobe pas. Toujours à l’affut d’aller voir au-delà de ce qui lui est présenté, elle ne pourra mener à bout son projet de faire un tour en Cisjordanie.
La jeune dessinatrice qui a obtenu la reconnaissance, en figurant parmi les 10 meilleurs romans graphiques parus en 2010 aux Etats-Unis, connait aussi le travail magistral de Sacco  concernant la Palestine
La BD est indubitablement un agréable et efficace moyen de compréhension.

dimanche 22 mai 2016

Cannes cinéphile 2016.

Il y a autant de festivals que de festivaliers.
Voici au bout de 30 films, mes  impressions, comme chaque année,
Alors que dans les files d’attente, nous parvenait l’écho de scènes d’inceste et de cannibalisme, avec l’amie qui me fait le cadeau de m’accueillir à cette période, nous nous étonnions de la tonalité humoristique de cette cuvée, genre que nous recherchions parfois en vain, quand apocalypse et drames étaient régulièrement au menu. 
Ainsi sont plaisamment présentés :
« Last cab to Darwin » traitant pourtant d’une mort annoncée,
« Victoria », de nos vies affolées,
« The dressmaker (La couturière) », de vengeance avec  bien plus d’inventivité qu’un Tarentino.  
Et  encore nous n’avions pas vu « Le voyage au Groenland », « voyage au bout de l’inuit », où se rencontrent comédiens intermittents parisiens et autochtones, ni « L’effet aquatique » dans le sillage d’une maitresse nageuse, de Montreuil en Finlande.
Notre plaisir cette année n’a pas tenu à la révélation d’une œuvre transcendante, mais en la découverte de nouveaux réalisateurs dont nous n’avons pas encore mémorisé les noms.
Nous n’oublierons pas - tout au moins immédiatement - leurs films aux approches délicates qui laissent de l’espace pour les interprétations :
« L’économie du couple », équitable, ou le puissant « Voir du pays » avec des soldats de retour d’Afghanistan, « Tour de France », réjouissant et consensuel, « Mercenaires » qui va bien au-delà d’une plongée au pays du rugby.
La fiction prend souvent des allures de documentaire et nous révèle avec encore plus d’efficacité la réalité, même si les témoignages dans « Hissène Habré, une tragédie Tchadienne » nous replongent dans les perpétuelles cruautés humaines avec une association qui œuvre pour que tant d’horreurs ne se reproduisent pas, comme on disait déjà en 18, en 45, après L 627…
« Another country » au sujet des aborigènes, ne va pas très loin, alors que « Comme des lions » en terre prolétaire du côté d’Aulnay, nous emmène en des lieux, loin des projecteurs habituels, avec des ouvriers, des syndicalistes dignes, de belles personnalités .
Mon préféré, parce qu’un peu relégué au second rang par les commentateurs, le chaleureux et dérangeant « Willy 1er », nous fait pénétrer dans la France dite périphérique, en élevant un récit intime à l’universalité par une compréhension venant à bout de la violence.
« Chouf », film policier bien construit, nous instruit sur la vie des quartiers Nord de Marseille, moins humides que ceux de Manille dans « Ma Rosa » mais tout aussi structurés par l’économie de la drogue.
Si nous ne pouvons nous empêcher d’être catégoriques à l’instar des critiques que nous critiquons, nos jugements peuvent évoluer parfois.
J’ai découvert les richesses du roumain « Bacalauréat » après discussion et pris des distances avec quelques souvenirs aux fragrances de patchouli  qui me masquaient la poésie de pacotille de Jodorowsky, tellement imbu de lui-même dans « Poésia sin fin ».
Nous aimons saisir l’occasion de connaitre quelques films des antipodes, rarement distribués par ici :
le sympathique « Alex and Eve » parle d’une rencontre entre une libanaise et un grec à Sydney,
« Looking for Grace » est remarquablement monté,
et « Force of destiny » au titre pourtant un peu ronflant, relate avec élégance, une tragédie.
Les films israéliens nous deviennent familiers :
« Une semaine et un jour » évoque les attitudes contrastées d’un couple pour survivre à un deuil et « Derrière les montagnes et les collines » montre, comme le film libanais « Tramontane », la folie des habitants de ces pays, sous des musiques séduisantes.
Le beau « Ixcanul », décrit au Guatemala, la quête d’un ailleurs, aussi universel que le film d’animation franco-suisse « Ma vie de courgette » qui met en scène l’enfance, sans mièvrerie ni stéréotype : des adultes réparent ce que d’autres adultes ont déchiré.
Dans deux films sur trois, au moins une scène se déroule dans un hôpital.
Chiens, petits chats, cochons, serpents et singes jouent souvent un rôle, et les mères sont toujours aussi courageuses.
Parmi les réalisateurs que je connaissais, Marco Bellochio tient son rang dans le classique « Fai bei sogni», par contre la déception vient des Dardenne dont « La fille inconnue » peut le rester.
Et je ne courrai sans doute pas vers de nouvelles créations de celui qui a réalisé « Tombé du ciel » dont l’humour ne m’a pas fait sourire du tout, ni vers le mystique soufi « Mimosas », un peu suffisant offrant pourtant un moment d’apaisement dans notre frénésie filmique qui risque de se prolonger après le « Voyage à travers le cinéma français » de Tavernier.
Ce premier aperçu de 3 heures annonce d’autres épisodes appétissants. Il rend hommage aussi bien à Eddie Constantine qu’à Godard, Gabin et Truffaut, une façon d’apaiser mes remords d’avoir été si intolérant du temps « vague » de ma jeunesse.

mardi 3 mai 2016

Le Postillon. Printemps 2016.

Pour la prochaine livraison du bimestriel, je ne vais pas concourir pour « La palme du fayot » à laquelle j’ai été nominé cette fois, car présentement j’ai trouvé la feuille satirique chiche en verte sève qui conviendrait pourtant à la saison.
L’humour dispensé avec finesse est réservé à Ferrari le président de la Métro qui les attaque en justice, mais ne se montre guère dans d’autres rubriques.
Certes le compte rendu de la mobilisation  contre la loi travail est honnête, en évitant de décrire des foules unanimes pour des réunions préparatoires entre initiés. Mais leur appréciation de la frilosité de la municipalité de Grenoble vis-à-vis de « Nuit debout » souffre visiblement de délais de bouclage qui figent certaines positions alors que des évolutions notoires font que Grenoble ne fut pas en queue des manifestations. 
Et pourtant il me semble que dans ce type de rassemblement, les sarcastiques journalistes devraient se sentir comme poissons dans l’eau.
Un quart du journal (4 pages sur 16) consacré aux compteurs Linky, m’a semblé excessif, d’autant plus que le dossier factuel n’est guère argumenté ; leur proximité avec l’association « Pièces et main d’œuvre » dicte les thématiques mais n’alimente guère un raisonnement probant. En ce qui me concerne je ne vois pas de mal à ce que l’entreprise nationale rationalise sa production d'énergie et innove. C’est mon côté archaïque : service public et bigot du progrès, piégé et manoeuvré.
La valorisation du travail de l’école du Chatelet en cinéma n’est pas éloigné des photographies qui illustrent quotidiennement dans les éditions locales, sorties d’élèves et autres activités des classes qui ne soient pas « entre les murs » de leurs collègues du « Daubé », pourtant toujours méprisés.
Quelques lignes  concernant le domaine culturel où les occasions de s’inquiéter ne manquent pas, voire un entrefilet concernant la voie ferrée Lyon -Turin qui me semble un enjeu majeur, auraient pu venir en place du sempiternel article concernant la vidéo surveillance.
Vivement l’été.
…….
Je m’accorde un pont de trois semaines pour cause de cinéma à Cannes et de tout petits à chouchouter.
Reprise des articles le mardi 24 mai.

lundi 2 mai 2016

Dégradé. Tarzan Arab Nasser.

Treize femmes attendent, clientes ou travailleuses, à l’intérieur d’un salon de coiffure étouffant à Gaza. Les garçons se canardent à l’extérieur et les femmes, dont la magnifique Hiam Abbass, avec leurs dilemmes : carré ou dégradé, sont de vraies résistantes aux jeux absurdes des mâles pétaradants. Nous transpirons avec elles et subissons les coupures d’électricité mais le maquillage de la future mariée est quelque peu longuet et la variété des personnages en atmosphère confinée déjà aperçue. « Caramel » 2.

dimanche 1 mai 2016

Yātrā. Andres Marin & Ensemble Divana.

Dans le cadre du festival « Détours de Babel », la MC2 recevait un orchestre traditionnel du Rajasthan pour accompagner des danseurs de flamenco et de hip hop.
La dernière fois que les deux danses se sont rencontrées avec Montalvo c’était plutôt drôle,
cette fois la démarche pédagogique était privilégiée.
« Yātrā » signifie « voyage » en sanscrit, le latin des hindous.
L’orchestre composé, comme le précisait le programme, d’une vielle, d’un kamanchiya, instrument à cordes frottées, d’un dholak instrument à percussion et de castagnettes (kartal) jouées avec entrain et  jovialité, soutiennent des chants qui peuvent faire penser à des sonorités arabes d’une puissance impressionnante, en plus rude.
Au début, le danseur de flamenco impose ses claquements ferrés avec son allure traditionnelle de coq macho qui ferait passer Aldo Maccione pour un parangon de discrétion.
Nous avions connu, ici, de plus riches heures de flamenco qui recèle rien moins que « les trois mémoires de l'Andalousie, mêlées de façon inextricable : la musulmane, savante et raffinée ; la juive, pathétique et tendre ; la gitane enfin, rythmique et populaire ».
Si les gitans viennent d’Inde, cette danse s’accorde pourtant moins bien, à mon avis, que le hip hop qui capte toutes les lumières, malgré les regards rogues du bailaor et ses postures de domination. La filiation était incontestable avec le kathak  auquel nous avait habitué Akram Khan qui faisait naître plus évidemment les émotions
La  musique indienne de ce soir, ondoyante, convient bien aux contorsions de la danse urbaine, augmentée parfois d’une batterie ainsi que de sons aux stridences contemporaines.
En guise de préliminaire, quelques défis m’ont semblé sans surprise, les séquences de hip hop, certes spectaculaires, se succédant comme des performances  juxtaposées.
Et puis le dialogue a avancé, comme en témoignaient les applaudissements de plus en plus convaincus : claquements agiles des talons et bavardes castagnettes, volutes des bras, énergies complices.
Du groupe d’amis qui s’est retrouvé à la fin du spectacle, enfant gâté par le souvenir d’émotions plus fortes, je fus, je pense, le moins enthousiaste, bien que j’aie passé une soirée agréable.   

samedi 30 avril 2016

Les encombrants. Marie-Sabine Roger.

Le titre donne bien le ton: il s’agit des vieux désignés comme embarrassants, thème vieux comme le monde et exacerbé en ce siècle où les vies s’étirent.
Dans les appréciations concernant la littérature, il est d’usage de souvent apparier légèreté et profondeur, rudesse et tendresse, humour et gravité, mais je ne sais faire autrement avec cette auteure que je viens de découvrir avec délectation en un shoot de sept nouvelles de 95 pages.
La grand-mère qui a tant attendu ses petits enfants :
« C’est qu’on ne va pas rester tu sais… »
La gardienne de nuit d’une maison de retraite :
« Qu’on ne lui dise pas qu’elle fait un beau métier »
Un père âgé:
«  Il perd ses mots, sa mémoire est confuse, son corps se pétrifie »
La centenaire s’appelle Madame Vivieux :
 «  On n’a pas tous les jours cent ans » à chanter.
Le monsieur qui s’est perdu contemple une rose dans un jardin voisin :
«- Vous ne vous souvenez plus de l’endroit où vous habitez ? C’est ça ?
Il a baissé la tête, d’un air contrarié, vaguement boudeur. »
Une femme en attend une autre au café :
«  Et, avec une reconnaissance éperdue dans les yeux, elle sourira à ce preux chevalier qui vient de lui faire l’offrande d’un Lipton Yellow âcre et d’un carré de mauvais chocolat. »
Souvent des surprises éclatent dans ces récits efficaces, envisagés sous des angles variés avec une poésie certaine :
« Certains jours, la maison sans son pas qui résonne, c'est une trahison. Les lieux devraient mourir, eux aussi. Disparaître. Ne pas offrir leur théâtre désert au jeu truqué des souvenirs. Il faudrait effacer les jardins, qu'ils se volatilisent. Les objets, qu'ils partent en fumée, se changent en brouillard. »
Quel délice d’avoir à découvrir d’autres titres de cette écrivaine qui a commencé dans la littérature jeunesse.

vendredi 29 avril 2016

Petits bobos.

Il fut un temps où au sortir de la guerre, certains vieux osaient, pour relativiser des récriminations d’enfants gâtés:
« Ce qui leur faudrait c’est une bonne guerre ! »
Cette archaïque réplique m’est revenue en mémoire quand je commençais à énumérer quelques informations décourageantes qui finissent par peser sur tout habitant de nos zones riches.
Cette mémoire s’esquinte pour moi en ce moment autour de tombes s’ouvrant à proximité, alors que je me surveille pour ne pas exprimer à tout bout de champ que « c’était mieux avant ».
Au cours d’une journée, en beau bobo qui a abusé de bien des jeux avec les mots, choisir ses maux :
se réveiller après un sommeil trop court comme tant de mes concitoyens, se doucher en pensant que la pénurie d’eau devient un problème majeur dans le monde.
Enchainer avec un trop plein de sucre sur tartine saturée de gluten en écoutant la radio :
« Yémen, Rohingyas, Chrétiens au Pakistan, Balkany, Cahuzac, Thévenou, sur fond de ricanements en cascade… Et le sang à Bruxelles, Bamako, Grand-Bassam, Homs, Bagdad … Boko Haram, Shebab, Al-Qaïda et E.I. … »
Sur Facebook, la laïcité perd des plumes, et dans les pages de mon journal papier qui a sacrifié quelques arbres se détaillent d’autres horreurs, d’autres lâchetés, d’autres reniements, d’autres faits divers qui ne divertissent plus guère.
A activer mon blog, je participe à
« la consommation énergétique liée au web qui atteindrait, en 2030, l'équivalent de la consommation énergétique mondiale de 2008, tous secteurs confondus ! » Croissance chaude.
Faut-il redonner des graines aux mésanges qui deviendraient dépendantes ?
Les cigognes auraient tendance à ne plus migrer alors que les migrants se cognent à nos barbelés.
Des mots se perdent entre les murs des écoles : travail, respect.
Plus personne n’a envie d’enseigner, de soigner, ni de conduire des trains.
Nos légumes sont riches en intrants, les canards sont pris en grippe, le vin part en vrille, cochon qui s’en dédit et le lait de vache est toxique dit-on.
Nos déchets deviennent envahissants.
Ma voiture lâche ses particules et j’écoute des musiques de fantômes.
Ce soir ne sera pas un moment d’innocence devant des joueurs surpayés, des athlètes dopés, des matchs truqués, à la lumière de stades qui pourraient éclairer combien de chambres de ces étudiants qui viennent lire sous les réverbères de pays où l’école est encore désirable.
Dans les contrées où tremble la terre, pas besoin de calmer d’hypocondriaques recensions,  alors que j’aime pourtant remarquer que mes compatriotes, pessimistes incorrigibles, exagèrent.
Lorsque je regarde mes petits enfants et leur appétit, leur confiance, leur potentiel de mémoire, de finesse, renaît un sourire qui aurait tendance à s’affaisser.
Alors la poésie :  
« Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c'est d'un esprit sot ou c'est d'une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C'est d'un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
Riez comme au printemps s'agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c'est beaucoup et c'est l'ombre d'un rêve. »
Jean Moréas.
Et l’humour: une histoire racontée par Orsten Groom http://www.carnetdart.com/orsten-groom
« Celle du juif qui fuit les pogroms, les guerres et les occupations depuis les confins de la Sibérie pour la Pologne, l’Allemagne et enfin la France. Là il se rue dans une agence de voyage et réclame un billet.
« Pour où ? », lui demande la femme de l’agence.
« N’importe où, loin et vite ».
«  Je ne peux pas décider pour vous. Prenez ce globe terrestre, faites votre choix ».
Le type le tourne, le tourne, et finalement demande:
« Vous n’en auriez pas un autre ? ».
……
La photographie en tête de l’article est de Kristoffer Eliassen parue dans Courrier international ainsi que le dessin ci dessous du Journal Belge « Le Soir ».