vendredi 26 février 2016

Ski scolaire à Saint Egrève.

Un de mes camarades, qui n’a pas oublié le sens du mot « camarade », m’a fait parvenir un texte pour partager ses inquiétudes sur le devenir du ski pendant le temps scolaire à Saint Egrève.
Cet acquis éducatif de 40 ans d’âge permet, deux ans de suite, à tous les enfants de la commune de faire connaissance avec une pratique en fond et en piste réservée de plus en plus à une minorité. 
Au-delà des vertus du plein air, où se surmontent les appréhensions et s’éprouve le sens de l’équilibre, ce sont des moments fondamentaux de formation qui seraient compromis.
Je me souviens d’une élève, surplombant la pente depuis le télésiège, qui constatait émerveillée : 
« j’ai descendu tout ça ! »
Bien mieux que tant de discours pour expérimenter la confiance et de nouvelles dimensions : c’est de grandir et aimer le monde qu’il s’agit !
A réinvestir dans des domaines quand la lumière est plus chiche et les lunettes de soleil inutiles.
Mais je ne vais pas tartiner sur ces plaisirs aigus qui rougissent les oreilles, révèlent le prix d’un abricot sec en tant que remontant et la valeur d’une première étoile. Je reprochais à mon avertisseur  de faire reluire les cerises abusivement dans un texte exhaustif, en convoquant dans cette affaire de flocons, les traités européens et le qualificatif infamant : « libéralisme économique ». Voilà que je l’imite en rappelant la réflexion, ô combien datée, d’une collègue fière de payer des impôts. Je m’exalte dans des souvenirs d’un Jack London collant à la ferraille d’un forfait et recolore bien vite les pistes où dévalaient les petits.
Ils s’étaient essayés à conter au micro des cars qui nous montaient dans le Vercors, quand la notion de plateau pouvait mieux se comprendre, en promettant de revenir sur les traces des résistants des années 40.
L’affaire est politique, même si je ne formule pas mon désaccord comme ce collègue, retiré lui aussi  des cahiers à corriger,  et toujours résistant qui en appelle aux siècles antérieurs, afin de donner de l’énergie à ceux qui pourraient renoncer avant de combattre :
«  Si les ouvriers s'étaient mis à la place des patrons… il n'y aurait pas eu de conquêtes »
Cette menace d’un abaissement pédagogique est le prix à payer des impôts considérés comme boulets, de la soumission aux temps égoïstes et une des conséquences de la modification des rythmes scolaires, allant de pair avec des évolutions des périmètres d’intervention des collectivités locales. Dégradations bien contemporaines des missions de l’école oublieuse de ses objectifs de démocratisation. Ignorer par ailleurs les raisons des gérants d’une commune serait idiot, comme serait contre-productif  de s’opposer  à de telles mesures d’économie en se  drapant dans quelque drapeau rouge, hors de saison.
Aux instits, aux parents, de valoriser ces expériences indispensables à un développement harmonieux des élèves. Aux élus à faire preuve de pédagogie envers les contribuables pour que le ski scolaire ne soit pas envoyé par le fond.
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Dessin paru dans "Le Point":

jeudi 25 février 2016

Au-delà du cinétisme. Thierry Dufrêne.

Quels sont les ancêtres des sculptures machines ?
Pour répondre à cette question de la troisième conférence concernant le mouvement dans l’art,  l’intervenant devant les amis du musée de Grenoble projette un extrait du film « Dans la peau de John Malkovich ».
Une marionnette en bois au bout de ses fils, connait le désespoir en se regardant dans un miroir, et lorsqu’elle croise le regard de son créateur, elle peut se demander à qui s’adressent les bravos.
Le poète allemand  Kleist  dans son « Essai sur le théâtre des marionnettes » a mis en scène un danseur face à des « fantoches » innocents et spontanés, pour qu’il apprenne à perdre sa vanité.
Les moteurs ont remplacé les doigts des marionnettistes, déjà le beau canard de cuivre de notre Vaucanson mangeait et digérait.
Thierry Dufrêne par ailleurs commissaire de l’exposition « Persona » au musée des Arts Premiers a incité le public à venir quai Branly à Paris où est exploré dans les civilisations les plus diverses, la question : « comment un objet accède à un statut de personne » ?
L’automate de Stan Wannet, n’a pas de tête, c’est qu’il est en cours de construction. 
La réinterprétation par l’ingénieur et artiste hollandais de l’escamoteur de Bosch peut surprendre comme les oiseaux de Zwanikken, mêlant l’organique et l’artificiel, imitant « Le bon la brute et le truand ».
La frontière entre art majeur et populaire est de plus en plus ténue, dans ce domaine en particulier, depuis les statues de marbre inertes aux œuvres mécaniques en métal ou en bois. Giacometti trouvait plus facilement des regards dans les statues du monde que dans les yeux blancs des bords de la Mer Egée.
Tinguely achetait des tableaux mécaniques au musée des arts forains avec ses musiques entrainantes dont un aperçu incite aussi à la visite et rappelle l’importance du son dans les œuvres d’aujourd’hui. Il avait propulsé à une échelle monumentale une esthétique de l’abstraction, fait rouler Kandinsky :
« L'unique chose stable c'est le mouvement, partout et toujours. »
Et Calder, lui, disait : « Je voudrais faire des Mondrian qui bougent ».
Chris Burden a frôlé la mort à plusieurs reprises, il s’était fait tirer dessus.
Ses machines volantes étaient des rouleaux compresseurs « The Flying Steamroller », et des maquettes de bateaux tournant autour de la tour Eiffel.

Pour ce qui concerne, l’art savant : sous la toile blanche sensuelle de Norio Imai un objet se devine qui pousse. « White Event IV »
Les traces de ratissages dans le sable comme celui d’un jardin sec à la japonaise sont effacées dans le même mouvement. Elle renouvelle  dans « Foyer (« Home »)  le thème des natures mortes sous des éclairages variables en les enfermant derrière des limites qui à la fois dénoncent la place exclusive des femmes à la cuisine, alors que d’autres aimeraient accéder à ces nourritures.
Le terme mímêsis venu de chez Aristote définit l'œuvre d'art comme une imitation du monde alors dans le sombre musée des arts premiers, propice à la survie des âmes, les robots vont-ils  devenir nos fétiches contemporains parmi d’autres fétiches ?  Heureusement la mythologie grecque est toujours pleine de richesses pour nous ressourcer, remonter à nos recherches artistiques tellement humaines, par exemple lorsque « Pygmalion » épouse sa statue. Mais « L’inquiétante étrangeté » se retrouve même chez le guilleret Offenbach: dans ses contes, Hoffmann s’est laissé aveugler : Olympia est une poupée !
Un robot à chapeau melon nommé « Berenson » du nom d’un historien de l’art se promène dans l’exposition parisienne, il est né d’un anthropologue et d’un ingénieur, on lui apprend à aimer les œuvres, alors il met sa bouche en cœur en une admiration statistique il suit les appréciations du public.
Hiroshi Ishiguro apprend à répondre à ses robots dont une dernière version est comme son double recouvert de latex, pour lequel il est question qu’il assure des conférences à la place du concepteur : là nous entrons dans la vallée de l’étrange.
« Lorsque l’objet se met à ressembler trop à l’un d’entre nous, il devient au mieux bizarre au pire totalement effrayant. Si l’on reporte ces observations sur une courbe, on verra celle-ci grimper au fur et à mesure que le degré d'humanité de l’objet augmente. Jusqu’au moment ou la courbe atteint son apogée avant de s’effondrer. C’est ce trou dans le graphe qui constitue la “vallée de l’étrange”. »

mercredi 24 février 2016

Babel. Jean Louis Murat.

Je trouvais l’Auvergnat quelque peu déplaisant et n’étais jamais entré dans son univers.
Avec 20 chansons de ce 29° album, nous en avons pour nos sous.
Sa voix nasillarde m’a même convenu.
«Le jour se lève sur Chamablanc :
Ce matin Bozat est encore blanc
Les enfants dorment
C’est l’été dans le pays où je suis né »
Je suis chez moi dans ces espaces : Le Mont-Dore, Le Crest, le Col de Diane, le Chambon, les Vergnes, les Ferrandaises… pas loin de mes terres.
«  Le facteur n’est pas encore passé
 Je veux voir les avis de décès
C’est à 9 heures pour le Fernand
Il faudra tous y aller nom de nom.»
 Et je m’inscris dans ce temps où les campagnes disparaissent dans les brouillards.
« C’T’y pas Henriette
Là-bas au loin
Qui nous fait
Signe de la main »
Les musiques variées s’accordent aux paroles douces ou âpres, nostalgiques ou vigoureuses et même parfois ludiques dans un « camping à la ferme » joyeux :
« Le paysan vient en tracteur
nous chercher je te jure
C’est vraiment la folie
Des gens charmants qui vous
accueillent dans leur famille
Devine pour quoi, pour qui
Cool, super cool (voix d’enfants) »
 Pourtant la mort rôde même s’ « il ne faut pas faire de mal aux petits quand il neige au Sancy »
 «  Que vas-tu faire
 À minuit
 Seul dans la forêt ?»
La consolation, habite ces lieux de pierre et de jonquilles, comme l’amitié, les amours et même les rêves de voyages :
« Et chaque nuit
Manger la proie
Et l’ombre »

mardi 23 février 2016

Pablo. Julie Birmant Clément Oubrerie.

Ce premier tome sous titré « Max Jacob » débute une série de 4 albums consacrée à Picasso, phare du XX° siècle.
Le jeune catalan arrive à Paris avec son ami Casagemas au moment de l’exposition universelle de 1900 et c’est le récit de deux ans de sa vie à Montmartre, au Bateau-Lavoir.
Les prémisses d’un destin hors du commun sont esquissés avec vivacité.
Oubrerie a déjà travaillé sur Aya de Yopougong et Django Reinhardt
et son trait très décontracté convient parfaitement  pour décrire ces années intenses avec poètes, artistes et modèles dans les cafés et les mansardes ouvrant sur les toits de Paris au carrefour des libertés.
Picasso a connu le succès très tôt, puis l‘incompréhension, quand seul le poète Max Jacob, le suivait, l’hébergeait.
Il apprenait le français :
« Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer ! »
Rimbaud
Cet épisode chargé en joie de vivre et jeux de mort, se clôt sur la rencontre de vies habillement croisées de Fernande et Pablo, que nous pouvons être impatients de retrouver dans les chapitres suivants.

lundi 22 février 2016

Les Huit Salopards. Quentin Tarantino.

Pan pan tue tue !  La musique est excellente(Morricone) et la neige du Wyoming  bien belle, qui passe à travers les planches de la cabane, où se retrouvent tous ces salauds caricaturaux que les acteurs se plaisent à camper avec talent, mais c’est de l’excessif, du gerbant qui explose enfin, après une attente bavarde. Huit : un de plus que la jauge habituelle de ce genre d’individus.
C’est coloré, bien fichu, d’un humour noir roboratif, mais je ne peux m’empêcher de revenir à un thème aujourd’hui dépassé par la réalité : tant de rigolarde complaisance dans la violence ne produit-elle pas de l’indifférence, de la déshumanisation? Quand se font dessouder tant de personnages avec tant d’allégresse, que pourra-t-on dire des jeux ultra-violents et de passages à l’acte quand la mort fait rire?
Nous sommes dans un huis-clôt : à chaque passage de la porte il faut la reclouer.
Si le politiquement correct m’irrite souvent, je ne comprends pas que nos prêcheurs en général plus véloces ne se soient guère exprimés à l’égard du cinéaste qui me séduisit pourtant  jadis. Les ligues de vertu féministes n’ont pas été gênées par les rires qui éclatent dans la salle à chaque fois que la seule salope du film s’en prend plein la gueule, il est vrai qu’avec son cocard de comédie, on ne va pas la plaindre quand elle dégouline de ketchup ou autre hémoglobine factice.
La bande de lancement était attirante mais aurait presque suffi, car 2h 48mn plus tard, cette « tarantinade » mot venu d’ailleurs que je partage volontiers est bien longue, la lettre de Lincoln ridicule, les  références à Agatha Christie plutôt en faveur de la vieille anglaise coincée que du pétaradant résident de la côte Ouest.

dimanche 14 février 2016

Le canard sauvage. Ibsen, Braunschweig.

En revoyant la date de création de la pièce : 1885, et sa modernité, je mettrai Ibsen dans son domaine aussi haut que Picasso qui toujours étonne.
L’originalité de l’approche est bien mise en valeur par le metteur en scène qui cette fois,
met la sobriété au service de la profondeur tout en ménageant la part de la folie et du rêve.
Le mensonge est-il préférable à la transparence ?
En ces temps où le politiquement correct poursuit son chemin d’autruche face à la barbarie la plus primaire, l’exploration de nos passions contradictoires n’est pas du luxe.
Malgré le titre et les métaphores concernant la nature, je n’ai pas perçu la centralité de l’aspect forêt primaire, bien que la symbolique soit forte : lorsqu’ils sont blessés, les canards sauvages préfèrent plonger et s’accrocher aux herbes du fond plutôt que de survivre.
J’ai vu plutôt ce qui figure dans le livret d’accompagnement substantiel distribué à la MC 2, l’illustration de Nietzsche :
« L’Européen se travestit avec la morale parce qu’il est devenu un animal malade, infirme, estropié, qui a de bonnes raisons pour être « apprivoisé », puisqu’il est presque un avorton, quelque chose d’imparfait, de faible et de gauche… Ce n’est pas la férocité de la bête de proie qui éprouve le besoin d’un travestissement moral, mais la bête du troupeau, avec sa médiocrité profonde, la peur et l’ennui qu’elle se cause à elle-même. »
Les acteurs sont excellents, et je regrette que le médecin dont les interventions sont irradiantes ne soit pas plus présent. Le photographe causeur, qui vit de l’argent du père d’un ancien ami se rachetant de ses faiblesses, est veule à souhait, cet ami pathétique, les femmes ne sont pas dupes.
Pas de pathos, la distance est maintenue, sans froideur : les éléments d’un mélo qui touille secrets de famille, enfant du péché et affaire d’argent, s’installent sans trompette pendant 2h 30 indispensables.
Les allusions autour des images retouchées nous emmènent, au-delà des photochoperies, vers  nos arrangements avec la vérité pour continuer à vivre.
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 Après une semaine de pause, je reprends la publication quotidienne de mes articles lundi 22 février.

samedi 13 février 2016

XXI. Hiver 2016.

Marie Desplechin dans les dernières pages du trimestriel a rédigé un article amusant, clair, original, bien vu, sur le lien entre journalisme et littérature.
Plutôt que d’imaginer le journalisme dans un placard sous l’escalier d’une maison où le roman occuperait la salle à manger et la poésie le salon, elle lui donne volontiers la place dans le jardin :
« ce serait bien, le parc et les jardins, ouverts aux pluies, au soleil et aux vents. »
Voilà comme d’habitude
210 pages riches en portraits de femmes magnifiques :
la punk Birgitta Jónsdóttir promise au poste de premier ministre en Islande,
la maire de Madrid, l’incorruptible Manuela Carmerna,
et « Mutti » Angela Merkel.
Il faut bien de ces femmes fortes pour ne pas désespérer du monde,
quand on suit l’échec d’un groupe de citoyens mexicains pour ne pas subir la loi des cartels,
la fragilité d’une station d’observation dans l’Amazonie équatorienne,
les difficultés d’un SDF qui depuis un passage à la télévision fut embauché dans une entreprise qui s’est révélée un cauchemar,
la vie d’une municipalité FN à Hayange.
En Dordogne, un village a accueilli des Syriens, et comme toujours le reportage qui prend son temps présente plusieurs points de vue.
Le travail de réseaux permettant  la libération d’otages de Daech est impressionnant,
comme est bienvenu le témoignage d’une journaliste qui a suivi des trains de réfugiés dans les Balkans. 
Du coup l’entretien avec un médecin concernant la souffrance au travail apparait assez habituel,
comme est folklorique le festival de Black rock, ville éphémère dans le désert du Nevada où chaque année est  brûlé « Man ».