dimanche 20 septembre 2015

L’étranger. Jean Claude Gallotta.

« Les grandes œuvres se reconnaissent à ce qu’elles débordent tous les commentaires qu’elles provoquent. C’est ainsi seulement qu’elles peuvent nous combler : en laissant toujours, derrière chaque porte, une autre porte ouverte. »
Nous avons passé une heure avec trois artistes de la troupe de Gallota, qui après la mort de sa propre mère, retrouve les plateaux autour de l’œuvre d’Albert Camus.
Les rêveries du Grenoblois invitent à revenir aux mots premiers de celui qui avait choisi Oran comme décor de son livre le plus connu, où le recours à la première personne interroge encore plus notre rapport au monde.
« Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. »
le galopin galopant m’emballe toujours autant.
Ses gestes habituels nous rassurent et des expirations nouvelles arrivent.
« Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »
J’ai aimé la tonalité essentiellement noire de cette dernière proposition, quand une des danseuses à côté de la pâle lumière  d’un écran continue de danser, les peaux s’effleurent, les recherches de l’autre sont toujours manquées, un coup de soleil …
Une occasion de s’approprier un monument qui n’est en rien surplombant, mais véritablement impressionnant  jusque dans notre intimité la plus enfouie.

samedi 19 septembre 2015

XXI. Eté 2015.

Le thème « La France au village » tient 36 pages sur les 200 habituelles du trimestriel en vente en librairies. Elles auraient pu  gagner en  densité, même si le temps long  pris par les enquêtes, la minutie des comptes rendus ont fait le succès de la publication.
Au moment où dans les préfectures et sur les parkings des supermarchés, la paysannerie lance son chant du cygne, l’avenir est- il chez ces nouveaux paysans qui élèvent quelques moutons sur une île bretonne abandonnée ?
Et ce couple, dont l’homme est devenu une femme, a beau vivre dans la Vienne, sont-ils représentatifs des habitants des terres ignorées par nos radars affolés ?
Le « mille-feuilles » territorial est une aberration mais sa mise en évidence à l’occasion d’implantation d’éoliennes relève d’avantage de la vulnérabilité des élus que de décisions contraires à l’intérêt général quand il s’agit d’aller vers une énergie qui préserve les ressources. 
Toujours des portraits incroyables : par exemple ce médecin pakistanais lâché par les Américains, il avait pourtant permis de retrouver la piste de Ben Laden, ou ce millionnaire qui avoue trois meurtres en ayant gardé un micro cravate après un procès où sa culpabilité n’arrivait pas à être prouvée.
Utilement développé l’entretien avec Yves Agid qui fait le pont entre  psychiatrie et neurologie est passionnant alors que l’agréable BD consacrée a Istanbul est assez anodine.
Le combat d’un avocat fils de paysans équatorien contre les pétroliers de Chevron et leurs 2000 avocats est digne d’être connu, comme il est utile de revenir en Tchétchénie 15 ans après la fin du conflit, et divertissant de suivre la fabrication de films à Kampala, ou d’entrouvrir le dossier de l’électricien qui vient de ressortir 271 œuvres inédites de Picasso.
La rencontre avec un ancien officier sud africain qui commanda un bataillon de noirs en des combats douteux est instructive; le récit des derniers jours d’un homme qui a décidé de sa mort en Suisse est pudique et fort.
L’incontournable publication aime aussi aller contre les pensées toutes faites :
cette fois un reportage révèle un véritable business du viol  qui s’est  développé au Congo :
« Que celles qui ont été violées lèvent la main ! »

vendredi 18 septembre 2015

La barbarie douce. Jean Pierre Le Goff.

Alors que les mots se périment d’un jour sur l’autre, lire un essai paru en 1999 et en mesurer la pertinence ajoute à la jubilation.
Le sociologue vient de s’exprimer récemment dans un entretien à Marianne contre la nouvelle réforme des collèges inscrite dans  un « processus de déconstruction de l'école républicaine avec le développement du pédagogisme et de la psychologisation dans l'enseignement ».
Sous un titre heureux, ces 140 pages nerveuses consacrées à la modernisation aveugle des entreprises et de l’école étaient prémonitoires et leur clarté fait naître bien des remises en questions et quelques réflexions adjacentes.
La modernité n’en finit pas d’être moderne, les jeunes gens modernes des années soixante se tirent.
« La façon dont un pouvoir légitime une réforme en la présentant comme émanation d’une base consultée en toute transparence, est révélatrice d’une nouvelle façon de gouverner qui date de « l’ère du vide » des années 80. »
Les promesses sans cesse rabâchées d’une égalité des chances soulignent le mensonge et exaspèrent  les exclus d’un modèle unique ayant perdu prestige et diversité. En amont ou en aval du système scolaire, les orientations étaient également dignes. J’ai toujours la nostalgie d’instants partagés de joie, de maladresses excusées, entre paysans, étudiants, boucher ou menuisier d’une même équipe de foot.
« Des idées qui, à un moment historique donné, ont pu apparaître libératrices face à des pouvoirs et hiérarchies sclérosés, se sont trouvées en fin de compte intégrées dans une nouvelle logique. Déconnectés de l’utopie globale qui les portait,  les thèmes de l’autonomie et de la responsabilité se trouvent aujourd’hui réinvestis dans la modernisation de l’entreprise et de l’école, et donnent lieu à des pratiques de manipulation »
Il parlait de Mitterrand, citant D.R. Dufour : « Plus il proclamait les vertus du libéralisme, plus il dénonçait la folie de l’argent, plus il valorisait la chose publique et la fraternité, plus le principe de responsabilité tombait en déshérence dans son sérail même »  Toujours vrai !
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Dessin de la semaine du "Courrier International" provenant du  journal "Le Soir"

jeudi 17 septembre 2015

Les rencontres de la photographie. Arles 2015.

46° édition autour de photographies dans la commune la plus étendue de France, année de la mort de son fondateur Lucien Clergue,  avec changements de commissaire et nouveaux investisseurs : c’est « le chantier », dont les enjeux dépassent le badaud qui vient prendre l’air du temps au pays des images.
Un photographe américain, parait-il considérable, à qui est consacré une exposition sera-t-il satisfait si son nom ne s’est pas imprimé dans notre mémoire ? Il a tellement aimé s’inspirer des amateurs, fuyant le pittoresque, l’émotion, l’esthétique, gagnant par là la faveur des musées, épatant les galeries.
A quoi bon répertorier les noms de tant d’auteurs qui ont  assez peu d’émotions, ou d’idées à faire partager ?
Pourtant pour nos numériques mémoires c’est Thierry Bouët qui m’a semblé le plus chaleureux inventif et drôle en présentant des vendeurs du « Bon coin », mis en scène avec ce qu’ils proposent : une paire de botte, un cercueil, un bateau…
Et si nous n’avons plus en tête, les noms des italiens qui ont ramené des images du Congo nous n’oublierons pas leur mystère.
« Nous avions eu une expérience à New York avec d'autres photographes il y a dix ans d'une exposition sans légende, sans nom où l'individualité disparaissait pour que les différentes voix n'en fassent qu'une. C'est ce que nous avons eu envie de retrouver, Alex et moi, dans ce travail. »
Les façades d’églises de Markus Brunetti en imposent par leurs dimensions, leur précision : un travail de titan rassemblant des centaines de clichés, voire des milliers pour restituer une vérité de monuments dont la perspective est abolie.
C’est autre chose que les enseignes et les architectures de Las Vegas vues et revues même si  une série consacrée aux «  canards » : bâtiments ou véhicules aux formes des objets qu’ils ont à vendre, est gaie.
Le détour par l’abbaye de Montmajour, vaut le coup pour le lieu en lui même, mais Marcello en couleurs sur le tournage de 8 ½ de Fellini n’a rien de rare, ni Malkovitch reprenant la pose de Guévara, Einstein, Marylin, Wharholl  depuis leurs portraits iconiques.
Plus originaux sont les autoportraits de Diop posant avec des attributs de footballeurs en costumes XVIII°.  
Nous n’avons pas vu les 35 expositions proposées mais revient un portrait de groupe d’où se dégage une atmosphère particulière comme dans une salle d’attente aux patients tendus. 
Quelque carnet personnel semble intense mais difficile à aborder dans la frénésie d’une journée, alors émerge une fulgurance : une photographie très noire avec quelques taches blanches minuscules : là une danseuse. 
La confrontation d’images de propagande en Corée du Nord avec la réalité m’a parue un peu convenue et la série de poses auprès d’un ours dans l’entre deux guerres en Allemagne intéressante, alors que l’enquête sur les lieux opaques du pouvoir, les paradis fiscaux, est accablante et apporte une touche politique plus développée me semble-t-il du côté de Perpignan.
Portant les prises de vues concernant des groupes sur des lieux de commémoration : Auschwitz, Tchernobyl, le Rwanda, le Cambodge… nous interrogent en profondeur sur notre place dans l’histoire, l’actualité. Nous n’aurions pas eu l’idée d’écrire sur un mur : « J'étais là » mais nous fûmes dans certains de ces lieux.
Désormais une image réside dans nos têtes : Aylan, dont le père retourné à Kobané enterrer sa famille disait :
« Il est impossible de s’imaginer comment les gens vivent ici. »

mercredi 16 septembre 2015

Toscane.

Voir  en vrai Le parc aux tarots de Niky de Saint Phalle avait été le prétexte pour un retour 20 ans après dans les terres de Sienne. 
Le propriétaire du gîte « La Marcigliana » labélisé « agritourismo » au bout d’un chemin de terre en face du village perché de Radicondoli pour le panorama et pas loin de Colle di Val d’Elsa pour les supermarchés, nous a vraiment bien accueilli.
Tomates et basilic du jardin, fromage de ses brebis, le jeune Sarde par ailleurs chanteur, nous a donné une belle image d’une Italie dynamique et chaleureuse.
Nous avions le sentiment en revenant de nos tours à Florence, Sienne, San Giminiano, dans  le Chianti, ou dans le val d’Orcia, de la Maremme ou de Carrare, d’être au centre d’un lieu préservé du monde et de ses grossièretés, mêlant culture, cultures et piscine, en pleine jouissance de nos privilèges européens.
Les mercredis, remontant le cours de notre séjour, je vais essayer de mieux saisir ce qui  a constitué les rivalités de ces villes pourtant bien préservées. 
Je vais rechercher sans trop abuser des collages Wikipédia, ni trop forcer sur la cuistrerie ce qu’ont apporté les Etrusques, ce que furent Gibelins et Guelfes, et cette route « La via Francigena» qui traverse cette région aux collines saisissantes de beauté dont je me suis appliqué à copier les cartes postales tendant à se raréfier sous les perches à selfie.

mardi 15 septembre 2015

Les beaux étés. Zidrou & Jordi Lafebre.

Je ne me souvenais pas que Zidrou avait participé à un album qui m’avait enthousiasmé
http://blog-de-guy.blogspot.fr/2014/01/les-folies-bergere-porcel-zidrou.html , il est aussi l’inventeur de  l’élève Ducobu que je regarderai désormais d’un autre œil.
Ce premier volume annonce une série où la tendresse surpasse la nostalgie : nous sommes en 1973, année de « la maladie d’amour », la chanson.
«  Cap au Sud » titre cette livraison appétissante : dans la 4L, la famille avec quatre enfants part en Ardèche.
Chacun a sa personnalité respectée : la fille sage, l’audacieux, l’amateur de Bd, Pepette et de surcroit : Tchouki le personnage inventé.Quand l’imagination bien partagée par tous permet de lever tous les obstacles.
« - La vie c’est de grimper tout en haut d’un sapin. Il y a des aiguilles et les aiguilles ça pique ! On voudrait bien redescendre, mais c’est impossible. Alors on continue de grimper, mais plus on grimpe plus les branches sont petites et plus on a le vertige, parce qu’on a peur de tomber tu comprends… Mais il ne faut jamais s’arrêter ! Il faut grimper !Tu sais pourquoi ? « 
- N…Non. 
- Parce que la vue est tellement belle ! »
Clair comme de l’eau fraiche, vivant comme des frites au camion, osé comme un gros très gros bouquet ou quand papa lâche le volant et dit :
«- Je vais en profiter pour faire un petit somme, vous me réveillez à Marseille ?
- Arrête papa ! T’es pénible ! »
Délicieux.

lundi 14 septembre 2015

Les chansons que mes frères m’ont apprises. Chloë Zhao.

La réalisatrice chinoise  a vécu 4 ans dans une réserve indienne du Dakota du sud. Elle va s’inspirer d’une réalité âpre pour construire une fiction où le spectateur peut se désespérer de voir , d’après Sitting Bull, une septième génération devant libérer le peuple indien, mal partie pour assumer l’héritage dans les vapeurs hashischennes et les alcools en tout genre. Par une de ses grimaces de l’histoire, la réserve est sous le régime de la prohibition générant tant de trafics et ne favorisant nullement la sobriété. Les familles sont explosées. La prison est un lieu aussi  central que l’église, avec la même inefficacité. Les paysages ont beau être beaux, quel avenir ? Encore une fois la fille semble la plus solide. Ces indiens bien loin des clichés enfantins portent le chapeau de cow-boy, font du rodéo et jouent au football américain, roulent en pickup bien avant l’âge légal, c’est que les jeunes doivent assumer plus jeunes qu’eux. Les adultes absents ne peuvent guère assurer cette transmission que laisse entendre le titre. Passionnant, même si les figurines ont perdu leurs plumes.