mardi 14 janvier 2014

Les Folies Bergère. Porcel & Zidrou.


Un coup de poing à l’estomac.
« À la fin de la guerre - parce que faudra bien qu'elle se termine un jour, hein ! - on s'est tous juré d'aller fêter ça aux Folies Bergère, à Paris. C'est pour ça, le nom. »
Encore la guerre ! Et c’est le grand mérite de cet album de renouveler le genre en mêlant le fantastique qui en général ne m’embarque guère, la boue des tranchées et Monnet à Giverny loin du front quoique…
Un pantin Mimile se prend une balle dans le casque et les poilus, qui enfants chassaient les taupes, sont devenus taupes mais ne cessent de rire : « poil au pire » et s’inventent des repas de luxe quand vient le rata avec certains qui y laissent leurs boyaux dans la gamelle. Magnifiquement dessiné.
Au cœur de la folie, l’humour. L’humanité de chacun a encore plus de grandeur quand elle doit se coltiner la mort, l’absurdité, à chaque pas. J’ai rarement eu le sentiment comme cette fois de percevoir la puanteur qui pouvait émaner des tranchées au bord desquelles les cadavres de vos frères pourrissent.
Une grande BD forte avec laquelle on se dit : il n’y a que la BD pour rendre compte ainsi d’une telle folle réalité qui touche l’intime et l’universel, la folie, la colère, la beauté, les souvenirs, la chair et la fantaisie.
« Je vous salue patrie ! Vous êtes bénie entre toutes les nations et tant pis si on y laisse nos entrailles. »

lundi 13 janvier 2014

2 automnes 3 hivers. Sébastien Betbeder.


Les trentenaires peuvent être drôles et renouveler un récit d’histoires d’amour avec  légèreté et intensité.
Ils citent Moustaki de ma génération huitarde, sans faire nunuche :
« Pendant que je dormais, pendant que je rêvais
Les aiguilles ont tourné, il est trop tard
Mon enfance est si loin, il est déjà demain
Passe passe le temps, il n'y en a plus pour très longtemps »
Ils mentionnent Tanner et Munch sans être assommants.
Le reproche souvent fait au cinéma français de ne pas mentionner le contexte social est ici assumé, voire revendiqué. Le film à la fois mélancolique et subtil, très écrit, donne une impression de liberté par la sincérité des acteurs qui commentent leur vie sans être dupes, tout en restant disponibles et empathiques. Le ton est celui des BD de « Monsieur Jean » de Dupuis et Berbérian : entre bobos on se comprend.

dimanche 12 janvier 2014

Borges vs Goya. Rodrigo Garcia, Arnaud Troalic.


Je ne savais rien de l’auteur de « C'est comme ça et me faites pas chier » et je l’ai apprécié en salle de création qui est à la grande salle de la MC2 ce que le « off » est au « in » à Avignon : proximité avec les acteurs, public plus jeune, des spectacles plus risqués donc des déceptions ou des plaisirs plus vifs.
Julien Flament est un acteur qui dégage une énergie communicative et bien qu’il s’exprime en espagnol c’est lui qui tape sur un buzzer qui envoie la traduction et c’est encore meilleur tant sa démence, sa véhémence franchissent en rythme les rebords de la scène.
Deux histoires parallèles d’un côté un père  abusif qui veut entrainer ses deux jeunes fils surdoués à venir admirer des Goya au Prado, la nuit, de l’autre, dans une voiture un ancien admirateur de Borges déçu de ses silences pendant la dictature en Argentine.
Pères et fils, culture et foot, baise et coke,  la fragilité et les certitudes, la danse, le rêve et la folie, sourire jaune et humour noir, les murs, Borges était aveugle, Goya sourd.
Le spectacle d’une heure est musical et visuel.

samedi 11 janvier 2014

XXI. Hiver 2014. N° 25.

Je ne me lasse pas du trimestriel en vente en librairie, depuis son premier numéro, même si je me dis, cet article sur la censure en Chine, bon ça va, je connais, je vais faire l’impasse, et puis la force, l’humour de ce journaliste Wan Keqin emporte l’attention :
«  En Chine il est très difficile de faire des choses humaines, c’est comme grimper une montagne d’épées. »
Le thème développé sur trois articles dans ce numéro particulièrement riche est consacré à « l’argent fou, l’argent créateur »
avec le rêve réalisé d’une femme à Paris qui reçoit des cabossés de la vie dans un bel immeuble,
un dentiste canadien qui a voulu vendre de l’eau des glaciers islandais,
et le défi d’une monnaie locale à Nantes.
Le récit en photos croise les paroles de parrains et marraines d’adoption en France avec des enfants venus d’un autre monde, pas loin de chez eux.
Et ce sont encore des femmes qui nous communiquent de l’énergie :
des  co-épouses teinturières à Bamako
ou cette Maria qui a bâti des villages de la paix pour échapper à l’affrontement des FARC et de l’armée bolivienne.
300 personnes doivent partir de leur village auquel elles venaient de redonner vie :
« nous dormions à même la terre sans revêtement, tassés comme des petites fourmis. ».
Les reportages  ont le temps d’entrer dans la complexité des personnages
ainsi cette jeune russe qui s’est enthousiasmée pour Poutine et qui a abandonné la politique
ou cet ancien ami de Ben Laden avec qui il partagea sa passion des chevaux.
Le petit fils de Roosevelt qui vit en France a beaucoup de choses intéressantes à dire sur les « banksters », les usuriers.
La bande dessinée est mon dessert, c’est Tronchet qui  traverse le lac salé le plus grand du monde en Bolivie où il ne fait pas que du tourisme mais situe aussi les enjeux puisque les 2/3 du lithium mondial essentiel à l’électronique s’y trouvent. Les mines d’argent de Potosi pas très loin de là coûtèrent la vie à 8 millions de personnes du temps de conquistadors.
En pousse-café : une île où vivent sept familles : Tristan da Cunha à 2000 km de Saint Hélène.

vendredi 10 janvier 2014

Pour des humanités contemporaines. Jean Caune.

Dans la présentation par le philosophe Thierry Menissier du livre de Jean Caune à la bibliothèque du centre ville de Grenoble, j’ai bien aimé la formule  
« la culture générale permet de connaître le monde, de l’évaluer, pour y évoluer ».
Les qualités d’ingénieur, de philosophe, de cultureux, de politique engagé de Jean Caune ressortent ainsi que ses talents de comédien où dans un dialogue avec un comparse, il essayera de sortir du genre conférence depuis une table.
Très vite nous allons au-delà du réasticage du mot « humanités » au pluriel, rimant avec « humanité » au singulier.
Une citation de Giorgio Agamben définit le contemporain comme  
« celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l'obscurité. » Allons-y !
Dans notre ville dont les anneaux olympiques se sont défraichis, les « nano technologies »  dans le « Y » à la technophilie enjouée, ne sont elles qu’une appellation publicitaire destinée à pomper des subventions ?
Nous pourrions être sortis de la croyance dans le progrès depuis l’ypérite (gaz moutarde) centenaire, pourtant nous reculons d’effroi à l’idée de perdre l’idée de progrès.
Le savoir non spécialisé devrait permettre le partage, mais à l’université dans la guerre des disciplines : difficile de trouver un langage commun.  Il y a bien eu des polémiques quand un usage métaphorique du vocabulaire scientifique s’est révélé être une imposture, mais bien des mots restent piégés et les formules rhétoriques abondent, ainsi le terme « éducation populaire » a perdu de sa réalité. Les  mots de « diffusion » et de « transmission » se confondent et même « éducation artistique » n’est pas vraiment dans la formation des maîtres (oh pardon ce dernier mot est un intrus).
Ce n’est pas avec une telle assistance pas très potache que va avancer le dialogue entre les sciences empiriques et celles soumises aux interprétations pour éviter les éternelles oppositions entre disciplines dures et molles.
J’ai retenu que les cultures du sud tournées vers le passé permettaient d’envisager plusieurs choses à la fois : comme les femmes (c’est moi qui l’ajoute) ; les cultures anglo-saxonnes, elles, segmentent le temps.
Au cours de cette soirée où Malraux a été évoqué, je n’ai pas perdu mon temps en  allant à la source de son discours intégral prononcé lors de l’inauguration de la maison de la culture d’Amiens. Ça a de la gueule !
« Le temps vide, c'est le monde moderne. Mais ce qu'on a appelé le loisir, c'est à dire un temps qui doit être rempli par ce qui amuse, est exactement ce qu'il faut pour ne rien comprendre aux problèmes qui se posent à nous. »
« Si le mot culture a un sens, il est ce qui répond au visage qu'a dans la glace un être humain quand il y regarde ce qui sera son visage de mort. La culture, c'est ce qui répond à l'homme quand il se demande ce qu'il fait sur la terre. Et pour le reste, mieux vaut n'en parler qu'à d'autres moments : il y a aussi les entractes. »
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Dans "Le Point ":

jeudi 9 janvier 2014

L’école de Paris, les artistes venus de l’est.


Je croyais qu’André Paléologue, comme son nom de conférencier aux amis du musée de Grenoble ne l’indique pas, était d’origine slave, mais sa notice sur le net ne confirme pas ce que son accent laisse entendre.
Peu importe, son enthousiasme pour nous parler de Paris ne pouvait s’autoriser que  venu d’ailleurs.
L’école de Paris n’est pas une appellation académique. Au début du  XX° siècle, à la « belle époque », la « ville lumière », nommée ainsi non seulement à cause de l’éclairage de ses rues, accueille le monde.
Les loyers sont alors modestes, dans notre contrée républicaine remarquable au milieu des empires, qui vient de connaître 5 expositions universelles.
Pas loin de l’impressionnante capitale, Barbizon offre des charmes impressionnistes.
Le roumain De Bellio fut un des premiers collectionneurs des Monnet, Sisley, Renoir et inaugura une liste fournie de marchands venus de l’est qui encouragèrent les artistes.
Les œuvres de cette multitude de peintres, de sculpteurs s’évaluaient, il y a encore peu de temps essentiellement dans les brocantes, avant que leur côte n’explose avec les fortunes qui se sont levées à l’est.
Certains avaient magnifiquement saisi les lumières transparentes de la Normandie, les motifs bretons, et d’autres mis de la folie dans les « années folles ». 
Le style délié des affiches de Mucha  a plu à Sarah Bernard et  l’inventivité de František Kupka fut reconnue au temps de l’art nouveau quand Guimard décorait élégamment les entrées du métro.
La Ruche du côté de Montparnasse accueillait Brancusi, Chagall, Soutine, Modigliani.
Pascin, le « prince de Montparnasse » a vécu  aussi à Montmartre.
Guillaume Apollinaire (né Wilhelm Albert Włodzimierz Aleksander Apolinary Kostrowicki,) est mort pour la France.
Qui se soucie que Sonia Delaunay soit née à Gradijsk (Ukraine) ?
De Staël est pleinement de chez tous, et Brassaï tellement parigot.
Vasarely, le père de l’art optique, nous emballa dans les années 60 et l’attrait de Paris dura jusqu’à Christo Vladimirov Javacheff  qui  nous a offert de beaux cadeaux comme le Pont Neuf dont on n’a jamais tant parlé que lorsqu’on ne le voyait plus.

mercredi 8 janvier 2014

Ethiopie J 15. Les ordinateurs portables d’Awasa


La nuit fraîche n’a pas refroidi une chatte dont on ne pouvait ignorer qu’elle était en chaleur.
A six heures le soleil plombé assombrit le matin et une bonne polaire n’est pas de refus.
Dans l’enclos mitoyen de l’hôtel, des bouchers nous proposent un morceau de viande crue du mouton qui vient d’être dépecé. Nous déclinons le cadeau et nous nous rabattons sur les tartines au beurre de cacahuètes, nappées de miel.
Aujourd’hui nous avons 6h de route à faire jusqu’à Awasa dont certaines portions sont en reconstruction.
Peu après notre départ nous voyons des cases couvertes de plastique noir qui servent d’abris aux réfugiés somaliens.
Les paysages changent rapidement, nous passons des chameaux parmi les acacias aux cyprès en forêt puis aux encètes et à la végétation tropicale. La route se poursuit à travers un brouillard de plus en plus dense et un léger crachin. Peu à peu le ciel se dégage pour laisser apercevoir une campagne très verte. Les villages se succèdent coquets et fleuris, bien nettoyés et stockent sur les bas côtés leurs spécialités à vendre : ail, bois, qat, mangues, ananas, œufs, vanneries et régulièrement du bois destiné à la cuisine en petites plaquettes ou des longs troncs d’arbre qui pourraient servir à l’armature des cases.
Les camions chargés de livrer le qat roulent à tombeau ouvert et sont surnommés « Al-Qaïda ». Les toits des cases fument : l’évaporation s’ajoutant au feu des foyers.
Nous quittons le territoire des Boranas pour celui des Sidamos.
Arrêt repas à Dilla, dans un grand restaurant, l’équipe se régale de jus de fruits frais, mangue ou papaye, avocat qui remplacent le café.
Nous traversons la campagne verdoyante où les cases sont beaucoup plus grandes et supportent un toit de chaume écrasant qui descend très bas. Nous en visitons une en bord de route, où Girmay compte donner des photos prises lors d’un précédent voyage.

Nous sommes accueillis par un digne vieillard qui nous fait l’honneur de sa maison dont une grande partie est réservée aux animaux. Un jeune veau retenu par une corde piétine en compagnie d’une poule en liberté, en face d’une banquette pour les invités et d’un lit. La cuisine donne sur un jardin avec une ruche où prospèrent des encètes, des avocatiers, du café, des manguiers. Des barres parallèles sont installées pour les enfants. Girmay cause avec le patriarche père de 14 enfants eux-mêmes mariés et parents de petits enfants.
A  Hawasa ou Awassa, l’orthographe est variable, nous déchargeons nos bagages au Gebrekiristos Hôtel (esclave de Dieu en grec) qui offre ô miracle des douches chaudes dans toutes les chambres.
Après 20mn, nous sommes  près du lac  où nous entrevoyons un mariage sélect avec robe blanche et costards. Le marié est tiré en arrière par les hommes pour ne pas embrasser sa nouvelle femme tandis que la mariée est poussée par ses amies pour y parvenir.

Nous longeons la promenade du « sentier d’amour » qui borde le lac. Les gens nombreux et endimanchés baguenaudent tranquillement. Beaucoup de jeunes habillés à l’européenne témoignent de la présence d’universités dans cette ville importante. Des couples flirtent et se font photographier au bord de l’eau, des estancos proposent du café, des vendeurs ambulants vendent du pop corn et des pois chiches grillés. De nombreux oiseaux se plaisent dans les marécages et les vaches au bout du sentier se font un passage sans dévier de leur trajectoire.
Nous rentrons à pied à l’hôtel au milieu de la foule détendue d’un dimanche après midi. Au Lewi hôtel où une table est retenue, des employés stylés  nous servent une nourriture de qualité et bien présentée. La télé diffuse des nouvelles via la chaine Aljezeera.
A  notre sortie, les rues sont calmes, ne restent que les sans abris et quelques passants attardés.